^>
fit
■** ■. m
*fr^ M*
A la
FI
REVUE
DES
DEUX MONDES
DEUXIÈME SERIE.
iome ir.
IMPRIMERIE DE H. FOURN1ER ,
RDE DE SKrNE, T\.
REVUE
DES
DEUX MONDES.
TOME DEUXIEME.
Btcotibe €î»Ut0tt.
PARIS,
AU BUREAU DE LA REVUE DES DEUX MONDES,
RUE DES BEAUX -ARTS, 6.
LONDRES,
CHEZ BAILLIERE, 2IÇ;, REGENT STREET.
4835.
â. JL
ANDRE DEL SARTO.
PERSONNAGES.
ANDRE DEL SARTO, Peintre.
CORDIANI, \
DAMIEN, [ „ . , ,^1À „A A .
,^„ > Peintres et Elèves d André.
LIONEL, j
CESARIO, )
GRÉMIO, Concierge.
MATHURIN,
JEAN,
Peintres, Valets, etc.
Un Médecin.
LUCRETIA DEL FEDE, Femme d'André.
SPINETTE, Suivante.
Domestiques.
( Florence.)
ACTE PREMIER
SCÈNE PREMIÈRE.
La maison d'André. — Une cour, un jardin au fond.
GREMIO, sortant de la maison du concierge.
Il me semble, en vérité, que j'entends marcher dans la cour : à quatre
heures du matin, c'est singulier! Hum! hum! que veut dire cela?
( Il avance; un homme enveloppé d'un manteau descend d'une fenêtre du rez-de-chaussée.)
GRÉMIO.
De la fenêtre de madame Lucrèce ? Arrête , qui que tu sois.
l'homme.
Laisse-moi passer, ou je te tue.
( Il le frappe, et s'enfuit dans le jardin, j
GRÉMIO, seul.
Au meurtre ! au voleur ! Jean , au secours !
DAMIEN , sortant en robe de chambre .
Qu'est-ce? qu'as-tu à crier, Grémio?
GRÉMIO.
Il y a un voleur dans le jardin.
DAMIEN.
Vieux fou ! tu te seras grisé.
8 REVUE DES DEUX MONDES.
GRÉMIO.
De la fenêtre de madame Lucrèce, de sa propre fenêtre, je l'ai vu des-
cendre. Ah ! je suis blessé ! il m'a frappé au bras de son stylet.
DAMIEN.
Tu veux rire ! ton manteau est à peine déchiré. Quel conte viens-tu faire ,
Grémio ? Qui diable veux-tu avoir vu descendre de la fenêtre de Lucrèce ,
à cette heure-ci? Sais-tu, sot que tu es, qu'il ne ferait pas bon l'aller re-
dire à son mari ?
GRÉMIO.
Je l'ai vu, comme je vous vois.
DAMIEN.
Tu as bu , Grémio; tu vois double.
GRÉMIO.
Double! je n'en ai vu qu'un.
DAMIEN.
Pourquoi réveilles-tu une maison entière avant le lever du soleil ? et
une maison comme celle-ci, pleine de jeunes gens, de valets! T'a-l-on
payé pour imaginer ce mauvais roman sur le compte de la femme de mon
meilleur ami? Tu cries au voleur, et lu prétends qu'on a sauté par sa fe
nôtre? Es-tu fou, ou es-tu payé? dis, réponds; que je t'entende.
GRÉMIO.
Mon Dieu! mon Seigneur Jésus! je l'ai vu; en vérité de Dieu, je l'ai
vu. Que vous ai-je fait? Je l'ai vu.
DAMIEN.
Ecoute, Grémio. Prends cette bourse, elle peut être moins lourde que
celle qu'on t'a donnée pour inventer celle histoire-là. Va-t-en la boire à
ma santé. Tu sais que je suis l'ami de ton maître, n'est-ce pas? Je ne suis
pas un voleur, moi; je ne suis pas de moitié dans le vol qu'on lui ferait ?
Tu me connais depuis dix ans, comme je connais André. Eh bien! Gré-
mio, pas un mot là-dessus. Bois à ma santé; pas un mot, entends-tu? ou
je te fais chasser de la maison. Va, Grémio; rentre chez toi, mon vieux
camarade. Que tout cela soit oublié.
GRÉMIO.
Je l'ai vu , mon Dieu; sur ma tête, sur celle de mon père, je l'ai vu ,
VU, bien VU- (Il renne.)
DAMIEN, seul, s'avance vers le jardin el appelle.
Cordiani ! Cordiani !
(Cordiani parait.)
ANDRÉ DEL SAUTO. !)
DAMIEN.
Insensé ! en es-tu venu là ? André , Ion ami , le mien , le bon , le pauvre
André !
CORDIAM.
Elle m'aime, ô Damien, elle m'aime! Que vas-tu me dire? je suis heu-
reux. Regarde-moi; elle m'aime! Je cours dans ce jardin depuis hier; je
me suis jeté dans les herbes humides; j'ai frappé les statues et les arbres,
et j'ai couvert de baisers terribles les gazons qu'elle avait foulés.
DAMIEN.
Et cet homme qui te surprend! A quoi penses-tu? Et André, André!
Cordiani !
CORD1ANI.
Que sais-je? Je puis être coupable, lu peux avoir raison, nous en par-
lerons demain , un jour, plus tard; laisse-moi être heureux. Je me trompe
peut-être , elle ne m'aime peut-être pas; un caprice, oui, un caprice seu-
lement, et rien de plus, mais laisse-moi être heureux.
DAMIEN.
Rien de plus? et tu brises comme une paille un lien de vingt-cinq an-
nées! et lu sors de cette chambre! Tu peux être coupable? et les rideaux
gui se sont fermés sur loi sont encore agités autour d'elle! et l'homme qui
le voit sortir crie au meurtre !
CORDIANI.
Ah ! mon ami, que cette femme-là est belle!
DAMIEN.
Insensé! insensé!
CORDIANI-
Si tu savais quelle région j'habite ! comme le son de sa voix seulement
fait bouillonner en moi une vie nouvelle ! comme les larmes lui viennent
aux yeux au-devant de tout ce qui est beau , tendre et pur comme elle ! O
mon Dieu! c'est un autel sublime que le bonheur. Puisse la joie de mou
ame monter à toi comme un doux encens ! Damien , les poètes se sonl
trompés : est-ce l'esprit du mal qui est l'ange déchu? C'est celui de l'A-
mour, qui , après le grand œuvre , ne voulut pas quilter la terre , et tandis
que ses frères remontaient au ciel, laissa tomber ses ailes d'or en poudre,
aux pieds de la beauté qu'il avait créée.
DAMIEN.
Je te parlerai dans un autre moment. Le soleil se lève; dans une heure,
quelqu'un viendra s'asseoir aussi sur ce banc, il posera comme loi ses
10 REVUE DES DEUX MONDES.
mains sur son visage, et ce ne sont pas des larmes de joie qu'il cachera!
A quoi penses-tu?
CORDIANI.
Je pense au coin obscur d'une certaine taverne, où je me suis assis tant
de fois , regrettant ma journée. Je pense à Florence qui s'éveille, aux pro-
menades, aux passans qui se croisent; au monde, où j'ai erré vingt ans
comme un spectre sans sépulture; à ces rues désertes, où je me plongeais
au sein des nuits , poussé par quelque dessein sinistre; je pense à mes tra-
vaux , à mes jours de découragement ; j'ouvre les bras , et je vois passer les
fantômes des femmes que j'ai possédées; mes plaisirs, mes peines, mes
espérances! Ah! mon ami, comme tout est foudroyé, comme tout ce qui
fermentait en moi s'est réuni en une seule pensée : l'aimer ! C'est ainsi que
mille insectes épars dans la poussière viennent se réunir dans un rayon du
soleil.
DAMIEN.
Que veux-tu que je te dise? et de quoi servent les paroles quand elles
viennent après l'action? Un amour comme le tien n'a pas d'ami.
CORDIANI.
Qu'ai-je eu dans le cœur jusqu'à présent? Dieu merci, je n'ai jamais
cherché la science, je n'ai voulu d'aucun état; je n'ai jamais donné un
centre aux cercles gigantesques de la pensée, je n'y ai laissé entrer que
l'amour des arts, qui est l'encens de l'autel, mais qui n'en est pas le dieu.
J'ai vécu de mon pinceau , de mon travail ; mais mon travail n'a nourri
que mon corps; mon ame a gardé sa faim céleste. J'ai posé sur le seuil de
mon cœur le fouet dont Jésus-Christ flagella les vendeurs du temple. Dieu
merci, je n'ai jamais aimé, mon cœur n'était à rien jusqu'à ce qu'il fût à
elle.
DAMIEN.
Comment exprimer tout ce qui se passe dans mon ame? Je te vois heu-
reux. Ne m'es-lu pas aussi cher que lui?
CORDIANI.
Et maintenant qu'elle est à moi , maintenant qu'assis à ma table je laisse
couler comme de douces larmes les vers insensés qui lui parlent de mon
amour, et que je crois sentir derrière moi son fantôme charmant s'incliner
sur mon épaule pour les lire; maintenant que j'ai un nom sur les lèvres !
ô mon ami ! quel est l'homme ici bas, qui n'a pas vu apparaître, cent fois,
mille fois, dans ses rêves, un être adoré, fait pour lui, devant vivre pour
lui? Eh bien! quand , un seul jour au monde, on devrait rencontrer cet
être, le serrer dans ses bras, et mourir!
ANDRÉ DEL SARTO. Il
DAMIEN.
Tout ce que je puis te répondre, Cordiani, c'est que ton bonheur m'é-
pouvante. Qu'André l'ignore, voilà l'important.
' CORDIANI.
Que veut dire cela ? Crois-tu que je l'aie séduite? qu'elle ait réfléchi, et
que j'aie réfléchi ? Depuis un an je la vois tous les jours, je lui parle, et elle
me répond; je fais un geste, et elle me comprend. Elle se met au clave-
cin, elle chante ; et moi , les lèvres entr'ouvertes , je regarde une longue
larme tomber en silence sur ses bras nus. Et de quel droit ne serait-elle
pas à moi?
DAMIEN.
De quel droit ?
CORDIANI.
Silence ! j'aime et je suis aimé. Je ne veux rien analyser, rien savoir ; il
n'y a d'heureux que les enfans qui cueillent un fruit et le portent à leurs
lèvres sans penser à autre chose, sinon qu'ils l'aiment, et qu'il est à portée
de leurs mains.
DAMIEN.
Ah ! si tu étais là , à cette place où je suis, et si tu te jugeais toi-même !
Que dira demain l'homme à l'enfant?
CORDIANI.
Non ! non ! Est-ce d'une orgie que je sors, pour que l'air du matin me
frappe au visage ? L'ivresse de l'amour est-elle une débauche, pour s'éva-
nouir avec la nuit? Toi , que voilà, Damien, depuis combien de temps
m'as-tu vu l'aimer? Qu'as-tu à dire à présent, toi qui es resté muet; toi
qui as vu pendant une année chaque battement de mon cœur, chaque mi-
nute de ma vie, se détacher de moi pour s'unir à elle ? Et je suis coupable
aujourd'hui? Alors pourquoi suis-je heureux ? Et que me diras-tu d'ail-
leurs que je ne me sois dit cent fois à moi-même? Suis-je un libertin sans
cœur? suis-je un athée? Ai-je jamais parlé avec mépris de tous ces mots
sacrés qui, depuis que le monde existe, errent vainement sur les lèvres des
hommes ? Tous les reproches imaginables , je me les suis adressés , et ce-
pendant je suis heureux. Le remords, la vengeance hideuse, la triste ef
muette douleur, tous ces spectres terribles sont venus se présenter au seuil
de ma porte; aucun n'a pu rester debout devant l'amour de Lucrèce. Si-
lence! on ouvre les portes; viens avec moi dans mon atelier. Là, dans une
chambre fermée à tous les yeux , j'ai taillé dans le marbre le plus pm
l'image adorée de ma maîtresse. Je veux te répondre devant elle, viens,
sortons, la cour s'emplit de monde, et l'académie va s'ouvrir. (lis sorum.)
Les peintres traversent la rovr en. tous sens.
12 REVUE DES DEUX MONDES.
LIONEL et CÉSARIO s'avançent.
LIONEL.
Le maître est-il levé?
CÉSARIO, chaiilani
Il se levait de bon matin,
Pour se mettre à l'ouvrage ,
Tin taine, lin tin.
Le bon gros père Célestin ,
Il se levait de bon matin,
Comme un coq de village .
LIONEL.
Que d'écoliers autrefois dans cette académie ! comme on se disputait
pour l'un , pour l'autre! quel événement que l'apparition d'un nouveau
tableau ! Sons Michel-Ange, les écoles étaient de vrais champs de bataille;
aujourd'hui elles se remplissent à peine, lentement, de jeunes gens silen-
cieux. On travaille pour vivre, et les arts deviennent des métiers.
CÉSARIO.
C'est ainsi que tout passe sous le soleil. Moi, Michel-Ange m'ennuyait;
je suis bien aise qu'il soit mort.
LIONEL.
Quel génie que le sien !
CÉSARIO.
Eh bien! oui, c'est un homme de génie; qu'il nous laisse tranquilles
As-tu vu le tableau du Pontormo?
LIONEL.
Et j'y ai vu le siècle tout entier : un homme incertain entre mille che-
mins divers, la caricature des grands maîtres , se noyant dans son propre
enthousiasme, capable de se retenir, pour s'en tirer, au manteau gothique
d'Albert Durer.
CÉSARIO.
Vive le gothique! Si les arts se meurent, l'antiquité ne rajeunira rien.
Tra deri da! Il nous faut du nouveau.
ANDRÉ DEL SARTO , entiant et parlante un valet.
Dites à Grémio de seller deux chevaux, un pour lui et un pour moi.
Nous allons à la ferme.
CÉSARIO, continuant.
Du nouveau! A tout prix du nouveau! Eh bien! maître, quoi de nou-
veau ce malin?
ANDUE DEL SARTO. 15
ANDRÉ.
Toujours gai , Césario ! Tout est nouveau aujourd'hui , mon enfant; la
verdure , le soleil et les fleurs, tout sera encore nouveau demain. Il n'y a
que l'homme qui se fasse plus vieux , tout se fait plus jeune autour de lui
chaque jour. Bonjour, Lionel; levé de si bonne heure, mon vieil ami?
CÉSARIO.
Alors les jeunes peintres ont donc raison de demander du neuf, puis-
que la nature elle-même en veut pour elle, et en donne à tous.
LIONEL.
Songes-tu à qui tu parles?
ANDRÉ.
Ah ! ah ! déjà en train de discuter ? La discussion, mes bons amis, est une
terre stérile, croyez-moi ; c'est elle qui tue tout. Moins de préfaces, et plus
de livres. Vous êtes peintres, mes enfans; que votre bouche soit muette,
et que votre main droite parle pour vous. Ecoute-moi cependant, Césario.
La nature veut toujours être nouvelle, c'est vrai ; mais elle reste toujours
la même. Es-tu de ceux qui souhaiteraient qu'elle changeât la couleur de sa
robe, et que les bois se colorassent en bleu ou en rouge? Ce n'est pas ainsi
qu'elle l'entend; à côté d'une fleur fanée naît une fleur toute semblable ,
et des milliers de familles se reconnaissent sous la rosée aux premiers
rayons du soleil. Chaque malin l'ange de vie et de mort apporte à la mère
commune une nouvelle parure , mais toutes ses parures se ressemblent.
Que les arts tâchent de faire comme elle, puisqu'ils ne sont rien qu'en l'i-
mitant. Que chaque siècle voie de nouvelles mœurs, de nouveaux costumes,
de nouvelles pensées. Mais (pie le génie soit invariable comme la beauté.
Que de jeunes mains, pleines de force et de vie, reçoivent avec respect le
flambeau sacré des mains tremblantes des vieillards; qu'ils la protègent du
souffle des vents, cette flamme divine qui traversera les siècles futurs,
comme elle a fait des siècles passés. Retiendras-tu cela, Césario ? Et main-
tenant, va travailler ; à l'ouvrage ! à l'ouvrage ! la vie est si courte !
{ Il le pousse dans l'atelier.)
( A. Lionel. )
Nous vieillissons, mon pauvre ami. La jeunesse ne veut plus guère de
nous. Je ne sais si c'est que le siècle est un nouveau-né, ou un vieillard
tombé en enfance.
LIONEL.
Mort de Dieu! il ne faut pas que vos nouveau-venus m'écliauffenl par
trop les oreilles ! je finirai par garder mon épée pour travailler.
14 REVUE DES DEUX MONDES.
ANDRÉ.
Te voilà bien , avec tes coups de rapière , brave Lionel ! on ne tue au-
jourd'hui que les moribonds; le temps des épées est passé en Italie. Al-
lons, allons, mon vieux, laisse dire les bavards, el tâchons d'être de notre
temps, jusqu'à ce qu'on nous enterre.
(Damien entre.)
Eh bien ! mon cher Damien , Cordiani vient-il aujourd'hui ?
DAMIEN.
Je ne crois pas qu'il vienne, il est malade.
ANDRÉ.
Malade ! lui ! Je l'ai vu hier soir. Il ne l'était point. Sérieusement ma-
lade? Allons chez lui, Damien. Que peut-il avoir ?
DAMIEN.
ÎVallez pas chez lui , il ne saurait vous recevoir. Il s'est enfermé pour
la journée.
ANDRÉ.
Oh ! non pas pour moi. Allons, Damien.
DAMIEN.
Sérieusement , il veut être seul.
ANDRÉ.
Seul ! et malade! tu m'effraies. Lui est-il arrivé quelque chose? une
dispute? un duel? violent comme il est, ah! mon Dieu! mais qu'est-ce
donc? il ne m'a rien fait dire; il est blessé , n'est-ce pas? Pardonnez-moi ,
mes amis. (Aux peintres qui sont restés et qui l'attendent.) Mais VOUS le Savez, c'est
mon ami d'enfance, c'est mon meilleur, mon plus fidèle compagnon.
DAMIEN.
Rassurez- vous; il ne lui est rien arrivé. Une fièvre légère; demain vous
le verrez bien porlant.
ANDRÉ.
Dieu le veuille ! Dieu le veuille ! ah ! que de prières j'ai adressées au ciel
pour la conservation d'une vie aussi chère! Vous le dirai-je , ô mes amis!
dans ces temps de décadence où la mort de Michel-Ange nous a laissés ,
c'est en Inique j'ai mis mon espoir ; c'est un cœur chaud, mais un honcœur.
La Providence ne laisse pas s'égarer de telles facultés; que de fois , assis
derrière lui, tandis qu'il parcourait du haut en bas son échelle, une palette
à la main, j'ai senti se gonfler ma poitrine, j'ai étendu les bras, prêts à le
serrer sur mon cœur, à baiser ce front si jeune et si ouvert, d'où le génie
rayonnait de toutes parts ! Quelle facilité ! quel enthousiasme ! mais quel
sévère et cordial amour de la vérité! Que de fois j'ai pensé avec délices
ANDRÉ DEL SARTO. 15
qu'il était plus jeune que moi! Je regardais tristement mes pauvres ou-
vrages, et je m'adressais en moi-même aux siècles futurs; voilà tout ce que
j'ai pu faire, leur disais-je, mais je vous lègue mon ami.
LIONEL.
Maître, un homme est là qui vous appelle.
ANDRÉ.
Qu'est-ce? qu'y a-t-il?
UN DOMESTIQUE.
Les chevaux sont sellés, Grémio est prêt, monseigneur.
ANDRÉ.
Allons, je vous dis adieu ; je serai à l'atelier dans deux heures. Mais il
n'a rien? (.àDamien) rien de grave, n'est-ce pas? Et nous le verrons de-
main? Viens donc souper avec nous, et si tu vois Lucrèce, dis-lui que je
vais à la ferme et que je reviens. ( n sort. ;
SCENE II.
Un petit bois. — André dans l'éloignement.
GRÉMIO, assis sur l'herbe.
Hum! hum! je l'ai bien vu, pourtant. Quel intérêt pouvait-il avoir à
me dire le contraire? Il faut cependant qu'il en ait un, puisqu'il m'a
donné (u compte dans sa main, quatre, cinq , six..., diahle ! il y a quelque chose
là-dessous ; non , certainement , pour un voleur, ce n'en était pas un. J'avais
bien eu une autre idée, mais..., oh ! mais, c'est là qu'il faut s'arrêter. Tais-
toi, me suis-je dit, Grémio, holà, mon vieux, point de ceci. Cela serait
drôle à penser; penser n'est rien : qu'est-ce qu'on en voit? on pense ce
qu'on Veut. ( Il chante. )
Le berger dit au ruisseau :
Tu vas bien vite au moulin ,
As-tu vu, as-tu vu la meunière
Se mirer dans tes eaux?
t ,
ANDRE , revenant.
Grémio, va remettre les brides à ces pauvres bêtes; il faut reprendre,
notre voyage; le soleil commence à baisser, nous aurons moins chaud pour
revenir. (Grémio son.)
1G REVUE DES DEUX MONDES.
ANDRÉ seul, s'asseyant.
Point d'argent chez ce Juif ! des supplications sans fin , et point d'argent !
Que dhai-je quand les envoyés du roi de France.... Ali! André, pauvre
André, comment peux-tu prononcer ce mot-là? Des monceaux d'or entre
tes mains; la plus belle mission qu'un roi ait jamais confiée ànnhomme;
cent chefs - d'oeuvre à rapporter , cent artistes pauvres et sonffrans à
guérir, à enrichir ! le rôle d'un bon ange à jouer ! les bénédictions de la
patrie à recevoir, et après tout cela, avoir peuplé nn palais d'ouvrages ma-
gnifiques, et rallumé le feu sacré des arts, prêt à s'éteindre à Florence!
André ! comme tu te serais mis à genou de bon cœur au chevet de ton lit.
Je jour où lu aurais rendu fidèlement les comptes ! Et c'est François Ier
qui te les demande! lui, le chevalier sans reproche, l'honnête homme
aussi bien que l'homme généreux ! lui, le protecteur des arts! le père d'un
siècle aussi beau que l'antiquité ! Il s'est fié à loi , et tu l'as trompé ! Tu
l'as volé , André ! car cela s'appelle ainsi , ne t'abuse pas là-dessus. Où
est passé cet argent ? des bijoux pour ta femme, des fêtes, des plaisirs plus
tristes que l'ennui ! (Use lève. ) Songes-tu à cela , André ? tu es déshonoré !
Aujourd'hui te voilà respecté , chéri de tes élèves, aimé d'un ange. O Lu-
crèce! Lucrèce! Demain la fable de Florence; car enfin il faut bien que
tôt ou tard ces comptes terribles.... Enfer! et ma femme elle-même n'en
sait rien ! Ah ! voilà ce que c'est que de manquer de caractère ! Que faisait-
elle de mal en me demandant ce qui lui plaisait? Et moi je le lui donnais,
parce qu'elle le demandait, rien de plus; faiblesse maudite! pas une ré-
flexion. A quoi tient donc l'honneur? El Cordiani? pourquoi ne l'ai-je
pas consulté? lui, mon meilleur, mon unique ami? que dira-t-il? l'hon-
neur?.... ne suis-je pas un honnête homme? j'ai fait un vol, cependant.
Ah ! s'il s'agissait d'entrer la nuit chez un grand seigneur, de briser un
coffre-fort et de s'enfuir, cela est horrible à penser, impossible. Mais quand
l'argent est là, entre vos mains, qu'on n'a qu'à y puiser, que la pauvreté
vous talonne , non pas pour vous , mais Lucrèce ! mon seul bien ici-bas ,
ma seule joie! un amour de dix ans! et quand on se dit qu'après tout,
avec un peu de travail, on pourra remplacer.... Oui, remplacer! le por-
tique de l'Annonciade m'a valu un sac de blé !
GRÉMIO revient.
Yoilà qui est fait. Nous partirons quand vous voudrez.
ANDRÉ.
Qu'as-tu donc , Grémio ? je te regardais arranger ces brides , tu te sers
aujourd'hui de (a main gauche.
GRÉMIO.
De ma main...? ah ! ah ! je sais ce que c'est. Plaise à votre excellence, j'ai
ANDRE DEL SARTO. 17
le bras droit un peu blessé. Oli ! pas grand' cbose ; mais je me fais vieux, e! ,
dame! dans mon temps... j'aurais dit...
ANDRÉ.
Tu es blessé, dis-tu? Qui t'a blessé?
GRÉMIO.
Ab! voilà le difficile. Qui? personne; et cependant je suis blessé. Oh '
ce n'est pas à dire qu'on puisse se plaindre, en conscience...
ANDRÉ.
Personne? toi-même, apparemment?
GRÉMIO.
Non pas, non pas : où serait le fin, sans cela? Personne, et moi, moins
que tout autre.
ANDRÉ.
Si tu veux rire, tu prends mal ton temps. Remontons à cheval, et par-
lons.
GRÉMIO.
Ainsi soit-il. Ce que j'en disais n'était point pour vous fâcher, encore
moins pour rire. Aussi bien riait-il fort peu ce matin, quand il me l'a donné
en courant.
ANDRÉ.
Qui? que veut dire cela? qui !e l'a donné! Tu as un air de mystère sin-
gulier, Grémio.
GRÉMIO.
Ma foi, au fait, écoutez. Vous êles mon maître ; on aura beau dire, cela
doit se savoir; et qui le saurait si ce n'est vous? Voilà l'histoire : j'avais
entendu marcher ce matin dans la cour, vers quatre heures; je me suis
levé, et j'ai vu descendre tout doucement de la fenêtre, un homme en
manteau.
ANDRÉ.
De quelle fenêtre ?
GRÉMIO.
Un homme en manteau, à qui j'ai crié d'arrêter; j'ai cru naturellement
(pie c'était un voleur, et donc, au lieu de s'arrêter, vous voyez à mon man-
teau; c'est son stylet qui m'a effleuré.
ANDRÉ.
De quelle fenêtre , Grémio ?
GRÉMIO.
Ah ! voilà encore : dame ! écoutez, puisque j'ai r-ominencé; celait de
la fenêtre de madame Lucrèce.
TOME II. 2
}g REVUE DES DEUX MONDES,
ANDRÉ.
De Lucrèce?
Oui, monsieur.
Cela est singulier
GREMIO.
ANDRE.
GRÉMIO.
Bref, il s'est enfui dans le parc. J'ai bien appelé et crié au voleur! mais
là-dessus voilà la fin : monsieur Damien est arrivé, qui m'a dit que je me
trompais, que lui le savait mieux que moi; enfin il m'a donné une bourse,
pour me taire.
ANDRÉ.
Damien ?
GRÉMIO.
Oui, monsieur, la voilà. A telle enseigne...
ANDRÉ.
De la fenêtre de Lucrèce? Damien Pavait donc vu, cet homme?
GRÉMIO.
Non , monsieur ; il est sorti comme j'appelais.
ANDRÉ.
Comment était-il?
GRÉMIO.
Oui ? monsieur Damien ?
ANDRÉ.
Non, l'autre.
GRÉMIO.
Ob! ma foi, je ne l'ai guère vu.
ANDRÉ.
Grand, ou pelil?
GRÉMIO.
Ni l'un ni l'autre. Et puis, le matin, ma foi...
ANDRÉ.
Cela est étrange. Et Damien t'a défendu d'en parler ?
GRÉMIO.
Sous peine d'être chassé par vous,
ANDRÉ.
Par moi? Ecoute, Grémio: ce soir, à l'heure où je me retire, tu te met-
tras sous cette fenêtre; mais raché, lu entends? Prends ton épée, et si
ANDRÉ DF.L SARTO. I!)
par hasard quelqu'un essayait, tu me comprends? Appelle à liante voix ,
ne (e laisse pas intimider, je serai là.
GRÉMIO.
Oui, monsieur.
ANDRÉ.
J'en chargerais bien un autre que loi; mais vois-tu, Grémio, je crois sa
voir ce que c'est : c'est de peu d'importance, vois-tu? une bagatelle, quel-
que plaisanterie de jeune homme. As-tu vu la couleur du manteau?
GRÉMIO.
Noir, noir; oui , je crois du moins.
ANDRÉ.
J'en parlerai à Cordiani. Ainsi donc , c'est convenu ; ce soir, vers onze
heures, minuit; n'aie aucune peur, je te le dis, c'est une pure plaisan-
terie. Tu as très bien fait de me le dire, et je ne voudrais pas qu'un autre
que toi le sût; c'est pour cela que je te charge... — Et tu n'as pas vu son
visaire ?
GRÉMIO.
Si, mais il s'est sauvé si vile! et puis le coup de stylet...
ANDRÉ.
Il n'a pas parlé?
GRÉMIO.
Quelques mots, quelques mois.
ANDRÉ.
Tu ne connais pas la voix ?
GRÉMIO.
Peut-être, je ne sais pas. Tout cela a été l'affaire d'un instant.
ANDRÉ.
C'est incroyable. Allons, viens; partons vite. Vers onze heures. Il fau-
dra que j'en parle à Cordiani. Tu es sûr de la fenêtre?
GRÉMIO.
Oh ! très sûr.
Partons! partons!
\i\DRK.
( Us sortent. }
5
20 REVUE DES DEUX MONDES.
SCÈNE III.
LUCRÈCE, SPINETTE.
LUCRÈCE.
As-tu entr'ouvert la porte, Spinette? As-lu posé la lampe dans l'es-
calier?
SPINETTE.
J'ai fait tout ce (pie vous m'aviez ordonné.
LUCRÈCE.
Tu mettras sur cette chaise mes vêtemens de nuit, et lu me laisseras
seule, ma chère enfant.
SPINETTE.
Oui, madame.
LUCRÈCE , à son prie-Dieu.
Pourquoi m'as-tu chargé du bonheur d'un autre, ô mon Dieu? S'il ne
s'était agi que du mien, je ne l'aurais pas défendu, je ne t'aurais pas dis-
puté ma vie. Pourquoi m'as-tu confié la sienne?
SPINETTE.
Ne cesserez-vous pas, ma chère maîtresse, de prier et de pleurer ainsi ?
Vos yeux sont gonflés de larmes, et depuis deux jours, vous n'avez pas
pris un moment de repos.
LUCRÈCE, priant.
L'ai-je accomplie ta fatale mission? ai-je sauvé son ame en me perdant
pour lui? Si tes bras sanglans n'étaient pas cloués sur ce crucifix, ô Christ,
me les ouvrirais-tu?
SPINETTE. -
Je ne puis me retirer. Comment vous laisser seule dans l'état où je vous
vois ?
LUCRÈCE.
Le puniras-tu de ma faute? Ce n'est pas lui qui est coupable; il n'a pro-
noncé aucun serment sur la terre, il n'a pas trahi son épouse, il n'a point
de devoirs, point de famille, il n'a rien fait qu'aimer et qu'être aimé.
SPINETTE.
Onze heures vont sonner.
LUCRÈCE.
Ah ! Spinelte, ne m'abandonne pas ! Mes larmes t'affligent . mon enfant ?
ANDRE DEL SARTO. 21
il faut pourtant bien qu'elles coulent. Crois-tu qu'on perd»' sans souffrir
tout son repos et son bonheur? Toi qui lis dans mon cœur comme dans le
tien, loi pour qui ma vie est un livre ouvert, dont lu connais toutes les
pages , crois-tu qu'on puisse voir s'envoler sans regret dix ans d'innocence
et de tranquillité ?
SPINETTE.
Que je vous plains !
LUCRÈCE.
Détache ma robe; onze heures sonnent. De l'eau, que je m'essuie les
yeux; il va venir, Spinette ! Mes cheveux sont-ils en désordre? ne suis-je
point pâle? Insensée que je suis d'avoir pleuré! Ma guitare, place devant
moi cette romance; elle est de lui. Il vient, il vient, ma chère! Suis-je
belle, ce soir? lui plairai-je ainsi?
UNE SERVANTE, entrant.
Monseigneur André vient de passer dans l'appartement, il demande si
l'on peut entrer chez vous.
ANDRÉ, entrant.
Bonsoir, Lucrèce; vous ne m'attendiez pas à cette berne, n'esl-il pas
vrai? Que je ne vous importune pas, c'est tout ce que je désire. De grâce,
dites-moi, alliez- vous renvoyer vos femmes ? j'attendrai pour vous voir le
moment du souper.
LUCRÈCE.
Non. Pas encore. Non, en vérité!
ANDRÉ.
Les momens que nous passons ensemble sont si rares! et ils me sont si
chers! Vous seule au monde, Lucrèce, me consolez de lous les chagrins
qui m'obsèdent. Ah! si je vous perdais! tout mon courage, toute ma phi-
losophie est dans VOS yeUX. ( Il s'approche de la fenêtre et soulève le rideau.)
| A part. )
Grémio est en bas, je l'aperçois.
LUCRÈCE.
Avez-vous quelque sujet de tristesse, mon ami? vous étiez gai à dîner*
il m'a semblé.
ANDRÉ.
La gaîté est quelquefois triste, et la mélancolie a le soin ire sur les lèvres.
LUCRÈCE.
Vous êtes allé à la ferme? A propos, il y a là une lettre pour vous; les
envoyés du roi de France doivent venir demain.
ANDRÉ..
Demain? Ils viennent demain:'
^2 REVUE DES DEUX MONDES.
LUCRÈCE.
L'apprenez-vous comme une fâcheuse nouvelle? Alors on pourrait vous
dire éloigné de Florence, malade; en tous cas, ils ne vous verraient pas.
ANDRÉ.
Pourquoi? je les recevrai avec plaisir; ne suis-je pas prêt à rendre mes
comptes? Dites-moi, Lucrèce, cette maison vous plaît-elle? Etes- vous in-
vitée? L'hiver vous paraît-il agréable cette année? Que ferons-nous ? Vos
nouvelles parures vont-elles bien?
(On entend un cri étouffé dans le jardin et des pas précipités.)
ANDRÉ.
Que veut dire ce bruit? qu'y a-t-il?
( Cordiani , dans le plus grand désordre, entre dans la chambre.
ANDRÉ.
Qu'as-tu, Cordiani? Qui l'amène? Que signifie ce désordre ? ()ue t'est-
il arrivé? tu es pâle comme la mort!
LUCRÈCE.
Ah ! je suis morte.
ANDRÉ.
Réponds-moi; qui l'amène à cette heure? As-tu une querelle? faut-il te
servir de second ? As-tu perdu au jeu ? veux-tu ma bourse ? ! n lui prend la main.)
Au nom du ciel, parle; tu es comme une statue.
CORDIANI.
INon..., non..., je venais te parler..., te dire..., en vérité, je venais....
je ne sais...
ANDRÉ.
Qu'as-tu donc fait de ton épée? Par le ciel, il se passe en toi quelque
chose d'étrarige. Veux-iu que nous allions dans ce salon?- ne peux-tu pas
parler devant ces femmes? à quoi puis-je t'être bon1 réponds, il n'y a lien
que je ne fasse; mon ami, mon cher ami, doutes-tu de moi?
CORDIANI.
Tu l'as deviné. J'ai une querelle. Je ne puis parler ici. Je te cherchais.
Je suis entré sans savoir pourquoi. On m'a dit que... que lu étais ici. Et
je venais. Je ne puis parler ici.
LIONEL, entrant.
Maître, Grémio est assassiné!
WDRÉ.
Qui dit cela?
Plusieurs domestiques entrent dans la i bambre
ANDRÉ DEL SARTO. 25
UN DOMESTIQUE.
Maître, on vient de tuer Grémio; le meurtrier est dans ia maison. ( )n
l'a Vil entrer par la poterne. ( Cordiani se retire dans la foule. )
ANDRÉ.
Des armes! des armes! prenez ces flambeaux, parcourez toutes les
chambres; qu'on ferme la porte en-dedans.
LIONEL.
Il ne peut être loin. Le coup vient d'être fait à l'instant même.
ANDRÉ.
Il est mort? mort ? où est donc mon épée ? Ali ! en voilà une à celte mu-
raille. (Il va prendre une épée. Regardant sa main.)
Tiens! c'est singulier; ma main est pleine de sang. D'où me vient ce
sang?
LIONEL.
Viens avec nous, maître; je te réponds de le trouver.
ANDRÉ.
D'où me vient ce sang? ma main en est couverte. Qui donc ai-je lou-
ché? Je n'ai pourtant touché que, tout à l'heure... Eloignez-vous! sortez
d'ici!
LIONEL.
Qu'as-tu, maître? pourquoi nous éloigner?
ANDRÉ.
Sortez! sortez! laissez-moi seul. C'est bon; qu'on ne fasse aucune re-
cherche, aucune, cela est inutile; je le défends; sortez d'ici! lous tous!
Obéissez , quand je VOUS parle. (Tous se retirent en silence.)
ANDRÉ , regardant sa main.
Pleine de sang ! je n'ai touché que la main de Cordiani !
FIN ni' PREMIER ACTE.
ACTE SECOND
SCÈNE PREMIERE.
Le jardin. — Il est nuit. — Clair de lune.
CORDIANI, UN VALET.
CORDIANI.
11 veut nie parler?
LE VALET.
Oui, monsieur, sans témoin; cet endroit est celui qu'il m'a désigné.
CORDIANI.
Dites-lui donc que je l'attends. (Le valet soit, Cordiani s'asseoit sur une pierre. )
DAMIEN, dans la coulisse.
Cordiani ? où est Cordiani ?
CORDIANI.
Eh bien ! que me veux-tu ?
DAMIEN.
Je quitte André, il ne sait rien, ou du moins rien qui le regarde. I!
connaît parfaitement, dit-il, le motif de la mort de Grémio, et n'en accuse
personne, toi moins que tout autre.
CORDIANI.
Est-ce là ce que lu as à me dire ?
ANDRÉ DEL SA RIO. 25
DAMIEN.
Oui, c'est à toi de te. régler là-dessus.
CORDIANI.
En ce cas , laisse-moi seid. ( n va se rasseoir, j
Lionel et Césario , passant.
LIONEL.
Conçoit-on rien à cela? Nous renvoyer, ne rien vouloir entendre, lais-
ser sans vengeance un coup pareil ! Ce pauvre vieillard qui le sert depuis
son enfance, que j'ai vu le bercer sur ses genoux! Ah! mort Dieu! si
c'était moi, il y aurait eu d'autre sang de versé que celui-là.
DAMIEN.
Ce n'est pourtant pas un homme comme André qu'on peut accuser de
lâcheté.
LIONEL.
Lâcheté ou faiblesse, qu'importe le nom? quand j'étais jeune, cela ne
se passait pas ainsi. Il n'était certes pas bien difficile de trouver l'assassin ;
et si l'on ne veut pas se compromettre soi-même, par mon patron , on a
des amis.
CÉSARIO.
Quant à moi , je quitte la maison; je suis venu ce matin à l'académie
pour la dernière fois; y viendra qui voudra, je vais chez Pontormo.
LIONEL.
Mauvais cœur que tu es ! pour tout l'or du monde je ne voudrais pas
changer de maître.
CÉSARIO.
Bah ! je ne suis pas le seul; l'atelier est d'une tristesse!... Julietta n'y
veut plus poser. Et comme on rit chez Pontormo ! toute la journée on faii
des armes, on boit, on danse. Adieu, Lionel, au revoir.
DAMIEN.
Dans quel temps vivons-nous ? Ah ! monsieur, notre pauvre ami est bien
à plaindre. Soupez-vous avec nous ? f ns sortent. !
CORDIANI, seul. .
N'est-ce pas André que j'aperçois là-bas entre ces arbres? 11 cherche;
le voilà qui approche. Holà , André ! par ici.
ANDRÉ, entrant.
Sommes-nous seuls ?
CORDIANI.
Seuls.
^<i REVUE DES DEUX MONDES.
ANDRÉ.
Vois-lu ce stylet, Cordiani? Si maintenant je t'étendais à terre d'un
revers de ma main , et si je l'enterrais au pied de cet arbre , là , dans ce
sable où voilà ton ombre, le monde n'aurait rien à me dire, j'en ai le
droit et ta vie m'appartient.
CORDIANI.
Tu peux le faire, ami, tu peux le faire.
ANDRÉ.
Crois-tu que ma main tremblerait? pas plus que la tienne il y a une
heure, sur la poitrine de mon vieux Grémio. Tu le vois , je le sais, tu me
l'as tué. A quoi t'attends-tu à présent? Penses-tu que je sois un lâche, et
(pie je ne sache pas tenir une épée? Es-tu prêt à le battre? n'est-ce pas là
ton devoir et le mien?
CORDIANI.
Je ferai ce que tu voudras.
ANDRÉ.
Assieds-toi, et écoute. Je suis né pauvre. Le luxe qui m'environne
vient de mauvaise source. C'est un dépôt dont j'ai abusé. Seul, parmi
tant de peintres illustres, je survis jeune encore au siècle de Michel-Ange,
et je vois de jour en jour tout s'écrouler autour de moi. Rome et Venise
sont encore florissantes. Notre patrie n'est plus rien. Je lutte en vain
contre les ténèbres; le flambeau sacré s'éteint dans ma main. Crois-tu (pie
ce soit peu de chose pour un homme qui a vécu de son art vingt ans ,
que de le voir tomber? Mes ateliers sont déserts, ma réputation est per-
due. Je n'ai point d'enfans, point d'espérance qui me rattache à la vie.
Ma sanlé est faible, et le vent de la peste qui souffle de l'Orient me fait
trembler comme une feuille. Dis-moi, que me restait-il au moule? Sup-
pose qu'il m'arrive dans mes nuits d'insomnie de me poser un stylet sur le
cœur. Dis-moi, qui a pu m' arrêter jusqu'à ce jour'
CORDIANI.
N'achève pas, André.
ANDRÉ.
Je l'aimais d'un amour indéfinissable. Pour elle, j'aurais lutté contre
une armée, j'aurais bêché la terre et traîné la charrue, pour ajouter une
perle à ses cheveux. Ce vol que j'ai commis, ce dépôt du roi de France
qu'on vient me redemander demain, et que je n'ai plus, c'est pour elle .
«•'est pour lui donner une année de richesse et de bonheur, pour la voir
une fois dans nia vie entourée déplaisirs et de fêtes, que j'ai tout dissipe,
ha vie m'était moins chère que l'honneur, et l'honneur que l'amour de Lu-
A.\DRK DEL SARTO. -JTl
crèce. Que dis-je? qu'un sourire de ses lèvres, qu'un rayon de joie dans
ses yeux. Ce que tu vois là, Cordiani, cet être souffrant et misérable qui
est devant toi , que tu as vu depuis dix ans errer dans ces sombres por-
tiques, ce n'est pas là André del Sarlo. C'est un être insensé, exposé au
mépris, aux soucis dévarans. Aux pieds de ma belle Lucrèce était un
autre André, jeune et heureux, insouciant comme le vent, libre et joyeux
comme un oiseau du ciel, l'ange d'André, l'ame de ce corps sans vie qui
s'agite au milieu des hommes. Sais-tu maintenant ce que tu as fait:'
CORDIANI.
Oui, maintenant.
ANDRÉ.
Celui-là, Cordiani, tu l'as tué; celui-là ira demain au cimetière avec la
dépouille du vieux Grémio; l'autre reste, et c'est lui qui te parle ici.
CORDIAXI , pleurant.
André! André !
ANDRÉ:
Est-ce sur moi, ou sur toi que tu pleures? J'ai une faveur à te deman-
der. Grâce à Dieu, il n'y a point eu d'éclat cette nuit. Grâce à Dieu, j'ai
vu la foudre tomber sur mon édifice de vingt ans, sans proférer une plainte,
et sans pousser un cri. Si le déshonneur était public , ou je t'aurais tué,
ou nous irions nous battre demain. Pour prix du bonheur, le monde ac-
corde la vengeance , et le droit de se servir de cela (jetant son stytet ) doit tout
remplacer pour celui qui a tout perdu. Voilà la justice des hommes; en-
core n'est-il pas sur si tu mourais de ma main, que ce ne fût pas toi que
l'on plaindrait.
CORDIANI.
Que veux-tu de moi?
ANDRÉ.
Si tu as compris ma pensée , tu sens que je n'ai vu ici , ni un crime
odieux, ni une sainte amitié foulée aux pieds ; je n'y ai vu qu'un coup de
ciseau donné au seul lien qui m'unisse à la vie. Je ne veux pas songera la
main dont il est venu. L'homme à qui je parle n'a pas de nom pour moi.
Je parle au meurtrier de mon honneur, de mon amour et de mon repos. La
blessure qu'il m'a faite, peut-elle être guérie? une séparation éternelle,
un silence de mort ( car il doit songer que sa mort a dépendu (Je moi ) , de
nouveaux efforts de ma part, une nouvelle tentative enfin de ressaisir la
vie, peuvent-ils encore me réussir? En Un mot. qu'il parte, qu'il soii
rayé pour moi du livre de vie; qu'une liaison coupable, et qui n'a pu exis
ter sans remords, soit rompue à jamais; que le souvenir s'en efface lente-
28 REVUE DES DEUX MONDES.
menl, dans un an, dans deux, peut-être, et qu'alors moi, André, je
revienne comme un laboureur ruiné par le tonnerre, rebâtir ma cabane
de chaume sur mon champ dévasté.
CORDIAM.
Oh ! mon Dieu !
ANDRÉ.
Je suis fait à la patience. Pour me faire aimer de cette femme, j'ai suivi
durant des années son ombre sur la terre. La poussière où elle marche est
habituée à la sueur de mon front. Arrivé au terme de la carrière, je re-
commencerai mon ouvrage. Qui sait ce qui peut advenir de la fragilité des
femmes? Qui sait jusqu'où peut aller l'inconstance de ce sable mouvant ,
et si vingt autres années d'amour et de dévoùment sans bornes n'en pour-
ront pas faire autant qu'une nuit de débauche? Car c'est d'aujourd'hui
que Lucrèce est coupable, puisque c'est aujourd'hui pour la première fois
depuis que tu es à Florence, que j'ai trouvé ta porte fermée.
CORDIAM
C'est vrai.
ANDRÉ.
Cela l'étonné, n'est-ce pas, que j'aie un tel courage? Cela étonnerait
aussi le monde, si le inonde l'apprenait un jour. Je suis de son avis. Un
coup d'épée est plus tôt donné. Mais j'ai un grand malheur, moi : je ne
crois pas à l'autre vie, et je te donne ma parole que si je ne réussis pas ,
le jour où j'aurai l'entière certitude que mon bonheur est à jamais détruit,
je mourrai, n'importe comment. Jusque-là, j'accomplirai ma tâche.
CORDIAM.
Quand dois-je partir?
ANDRÉ.
Un cheval est à la grille. Je te donne une heure. Adieu.
CORDIA.M.
Ta main, André, ta main!
ANDRÉ , revenant sur ses pas.
Ma main? A qui ma main? T'ai-je dit une injure? T'ai-je appelé faux
ami? Traître aux sermensles plus sacrés? T'ai-je dit que toi , qui me tues,
je t'aurais choisi pour me défendre, si ce que tu as fait, tout autre l'avait
fait? T'ai-je dit que cette nuit j'eusse perdu autre chose (pie l'amour de
Lucrèce? T'ai-je parlé de quelque autre chagrin? Tu le vois bien , ce n'esl
pas à Cordiani que j'ai parlé. A qui veux-tu donc que je donne ma main '
CORDIAM.
Ta main, André! Un éternel adieu, mais un adieu!
ANDRÉ DEL SARTO. ±)
INDRE.
Je ne le puis. Il y a du sang après la tienne, ( n son.)
CORDIAM , seul , frappe à la porte.
Holà , Malhurin !
MATHURIN.
Plaît-il, excellence?
CORDIAM.
Prends mon manteau ; rassemble tout ce que tu trouveras sur ma table,
et dans mes armoires. Tu en feras un paquet à la hâte, et lu le porteras à
la grille du jardin, (il s'asseoit.)
MATHURIN.
Vous partez , monsieur ?
CORDIANI.
Fais ce que je te dis.
DAMIEN , entrant.
André que je rencontre m'apprend que tu pars, Cordiani. Combien je
m'applaudis d'une pareille détermination! Est-ce pour quelque temps?
CORDIAJNI.
Je ne sais. Tiens, Damien, rends-moi le service d'aider Mathurin à
choisir ce que je dois emporter.
MATHURIN , sur le seuil de la porte.
Oh ! ce ne sera pas long.
DAMIEN.
Il suffit de prendre le plus pressant. On t'enverra le reste à P endroit où
tu comptes f arrêter. A propos, où vas-tu?
CORDIANI.
Je ne sais. Dépêche-toi, Mathurin , dépèche-toi.
MATHURIN.
Cela est fait dans l'instant. ( n emporte un paquet. )
DAMIEN.
Maintenant, mon ami, adieu.
CORDIANI.
Adieu ! Adieu ! Si tu vois ce soir. — Je veux dire. — Si demain , ou un
autre jour....
DAMIEN.
Qui? Que veux-tu?
CORDIAM.
Hien. Rien. Adieu, Damien, au revoir.
30 REVUE DES DEUX MONDES.
DAMIEN.
Ull bon VOyage ! ( H l'embraSsc et sort. ;
MATHtTRIN.
Monsieur, tout est prêt.
CORDIAM.
Merci, mon brave. Tiens, voilà pour tes bons services durant mon sé-
jour dans cette maison.
M VTHURIX.
Ob ! excellence !
CORDIANI, toujours assis.
Tout est près, n'est-ce pas?
MATHURIN.
( )ui , monsieur. Vous accompagnerai-je ?
CORDIANI.
Certainement. — Malburin!
MATHURIN.
Excellence !
CORDIAM.
Je ne puis pas partir. Matburin.
MATHURIN.
Vous ne parlez pas ?
CORDIANI.
Non. C'est impossible , vois-tu?
MATHURIN.
Avez-vous besoin d'autre cbose ?
CORDIANI.
Non , je n'ai besoin de rien. ( On silence. >
CORDIANI, se levant.
Pâles statues , promenades chéries ! sombres allées , comment voulez-vous
que je parte ? Ne sais-lu pas , toi , nuit profonde , que je ne puis partir ? O
murs que j'ai franchis ! lerre que j'ai ensanglantée ! (n retombe sur le banc, j
MATHURIN.
Au nom du ciel , hélas! il se meurt. Au secours! au secours!
CORDIANI se le*ant précipitamment.
N'appelle pas! viens avec moi.
MATHURIN.
Ce n'est pas là notre chemin.
ANDRÉ DEL SARTO. ôl
CORDIANI.
Silence! viens avec moi, le dis-je. Tu es mort si lu n'obéis.
(Il l'entraîne <lu coté fie la maison;]
MATHURIN.
Où allez-vous, monsieur?
CORDIANI.
Ne t'effraie pas; je suis en délire. Cela n'est rien; écoule; je veux une
chose bien simple. N'est-ce pas à présent l'heure du souper? Maintenant
ton maître est assis à sa table, entouré de ses amis, et en face de lui... En
un mot, mon ami, je ne veux pas entrer; je veux seulement poser mon
front sur la fenêtre, les voir un moment. Une seule minute, et nous par-
tons. ( Us sortent.)
SCENE II.
Une chambre. — Une table dressée.
ANDRÉ DEL SARTO, LUCRÈCE assise.
ANDRÉ.
Nos amis viennent bien tard. Vous êtes pâle , Lucrèce. Cette scène vous
a effrayée.
LUCRÈCE.
Lionel et Damien sont cependant ici. Je ne sais qui peut les retenir.
ANDRÉ.
Vous ne portez plus de bagues? Les vôtres vous déplaisent ? Ah ! je me
trompe, en voici une que je ne connaissais pas encore.
LUCRÈCE.
Celte scène , en vérité , m'a effrayée. Je ne puis vous cacher que je suis
souffrante.
ANDRÉ.
Montrez-moi cette bague, Lucrèce; est-ce un cadeau? est-il permis de
l'admirer ?
LUCRÈCE donne la bague.
C'est un cadeau de Marguerite, mon amie d'enfance.
ANDRÉ.
C'est singulier, ce n'est pas son chiffre ; pourquoi donc ? c'est un bijou
52 REVUE DES DEUX MONDES.
charmant , mais bien fragile. Ah ! mon Dieu , qu'allez-vous me dire , je l'ai
brisé en le prenant.
LUCRÈCE.
Il est brisé? mon anneau brisé?
ANDRÉ.
Que je m'en veux de cette maladresse ! mais, en vérité , le mal est sans
ressource.
LUCRÈCE.
N'importe ! rendez-le-moi tel qu'il est.
ANDRÉ.
Qu'en voudriez- vous faire? l'orfèvre le plus habile n'y pourrait trouver
remède. ( " 'e jette à terre et l'écrase. )
LUCRÈCE.
Ne l'écrasez pas ! j'y tenais beaucoup.
ANDRÉ.
Bon, Marguerite vient ici tous les jours. Vous lui direz que je l'ai brisé,
et elle vous en donnera un autre. Avons-nous beaucoup de monde ce soir?
notre souper sera-t-il joyeux ?
LUCRÈCE.
Je tenais beaucoup à cet anneau.
ANDRÉ.
Et moi aussi, j'ai perdu cette nuit un joyau précieux; j'y tenais beau-
coup aussi... Vous ne répondez pas à ma demande?
LUCRÈCE.
Mais nous aurons notre compagnie habituelle . je suppose , Lionel , Da-
mien et Cordiani.
ANDRÉ.
Cordiani aussi !... Je suis désolé de la mort de Grémio.
LUCRÈCE.
C'était votre père nourricier.
ANDRÉ.
Qu'importe? qu'importe? tous les jours on perd un ami. N'est-ce pas
une chose ordinaire que d'entendre dire : Celui-là est mort; celui-là est
ruiné? On danse, on boit par là-dessus. Tout n'est qu'heur et malheur.
LUCRÈCE.
Voici nos convives . je pense.
Lionel et Damien entrent.
ANDRÉ DEL SARTO. ,h>
ANDRÉ.
Allons, mes bons amis ! à table! avez-vous quelque souci, quelque peine
de cœur? Il s'agit de tout oublier. Hélas! oui, vous en avez sans doute-,
lotit bomme en a sous le soleil. ;iis s'asseoient. :
' LUCRÈCE.
Pourquoi reste-t-il une place vide?
ANDRÉ.
Cordiani est parti pour l'Allemagne.
LUCRÈCE.
Parti ? Cordiani ?
ANDRÉ.
Oui, pour l'Allemagne. Que Dieu le conduise! Allons! mon vieux
Lionel , notre jeunesse est là-dedans. ( Montrant les flacons.)
LIONEL.
Parlez pour moi seul , maître. Puisse la vôtre durer long-temps encore,
pour vos amis et pour le pays !
ANDRÉ.
Jeune ou vieux, que veut dire ce mot? Les cheveux blancs ne l'ont pas
la vieillesse, et le cœur de l'homme n'a pas d'âge.
LUCRÈCE , à voix basse.
Est-ce vrai , Damien , qu'il est parti ?
DAMIEN , de même.
Très vrai.
LIONEL.
Le ciel est à l'orage; il fait mauvais temps pour voyager.
ANDRÉ.
Décidément, mes bons amis, je quitte cette maison; la vie de Florence
plaît moins de jour en jour à ma chère Lucrèce, et quant à moi, je ne l'ai
jamais aimée. Dès le mois prochain, je compte avoir sur les bords de PArno
une maison de campagne, un pampre vert et quelques pieds de jardin. C'est
là que je veux achever ma vie, comme je l'ai commencée. Mes élèves ne
m'y suivront pas. Qn'ai-je à leur apprendre, qu'ils ne puissent oublier?
Moi-même j'oublie chaque jour, et moins encore que je ne le voudrais. J'ai
beoin cependant de vivre du passé; qu'en dites-vous, Lucrèce?
LiO.NEE.
Kenoncez-vous à vos espérances?
ANDRÉ,
Ce son! elles, je crois, qui renoncent à moi. O mon vieil ami, l'espérance
TOME 11. •>
54 REVUE DES DEUX MONDES.
est semblable à la fanfare guerrière : elle mène au combat , et divinise le
danger. Tout est si beau , si facile , tant qu'elle retentit au fond du cœur !
Mais le jour où sa voix expire, le soldat s'arrête et brise son épée.
DAMIEN.
Qu'avez-vous , madame? vous paraissez souffrir.
LIONEL.
Mais en effet, quelle pâleur! Nous devrions nous retirer.
LUCRÈCE.
Spinette ! Entre dans ma chambre , ma chère , et prends mon flacon sur
ma toilette. Tu me l'apporteras. (Spinette son.)
ANDRÉ.
Qu'avez-vous donc , Lucrèce ? O ciel ! seriez- vous réellement malade ?
DAMIEN.
Ouvrez cette fenêtre, le grand air vous fera du bien.
Spinette rentre épouvantée.
SPINETTE.
Monseigneur ! monseigneur ! un homme est là caché.
ANDRÉ.
Où?
SPINETTE.
Là, dans l'appartement de ma maîtresse.
LIONEL.
Mort et furie ! voilà la suite de votre faiblesse, maître; c'est le meurtrier
de Grémio. Laissez-moi lui parler.
SPINETTE.
J'étais entrée sans lumière. Il m'a saisi la main, comme je passais entre
les deux portes.
ANDRÉ.
Lionel , n'entre pas ; c'est moi que cela regarde.
LIONEL.
Quand vous devriez me bannir de chez vous , pour cette fois , je ne vous
quitte pas. Entrons , Damien. ( h entre. )
ANDRÉ , courant à sa femme.
Est-ce lui , malheureuse ? est-ce lui ?
LUCRÈCE.
O mon Dieu ! prends pitié de moi. ( Elle s'évanouit. )
ANDRÉ DEL SARTO. 35
DAHIEN.
Suivez Lionel, André, empêchez-le de voir Cordiani.
ANDRÉ.
Cordiani! Cordiani! Mon déshonneur est-il si public, si bien connu de
tout ce qui m'entoure, que je n'aie qu'un mot à dire, pour qu'on me ré-
ponde par celui-là? Cordiani! Cordiani!... (criant) sors donc, misérable,
puisque voilà Damien qui t'appelie !
Lionel entre avec Cordiani.
ANDRÉ, à tout le monde.
Je vous ai fait sortir tantôt. A présent je vous prie de rester. Emportez
cette femme, messieurs, cet homme est l'assassin de Grémio. flOn emporte
Lucrèce.) C'est pour entrer chez ma femme qu'il l'a tué. Un cheval !... dans
quelque état qu'elle se trouve, vous, Damien, vous la conduirez à sa
mère.... ce soir, à l'instant même. Maintenant, Lionel, lu vas me servir
de témoin. Cordiani prendra celui qu'il voudra; car tu vois ce qui se
passe , mon ami ?
LIONEL.
Mes épées sont dans ma chambre. Nous allons les prendre en passant.
ANDRÉ, à Cordiani.
Ah! vous voulez que le déshonneur soit public! il le sera, monsieur, il
le sera. Mais la réparation va l'être de même, et malheur à celui qui la
rend nécessaire ! i ils sortent. )
SCÈNE III.
Une plate-forme à l'extrémité du jardin. — Un réverbère allumé.
MATHURIN,seul.
Où peut être allé ce jeune homme? Il me dit de l'attendre , et voilà bien-
tôt une demi-heure qu'il m'a quitté. Comme il tremblait en approchant
de la maison! Ah! s'il fallait croire ce qu'on en dit!
JEAN . passant.
Eh bien! Mathurin, que fais-tu là à cette heure?
MATHURIN.
J'attends le seigneur Cordiani.
JEAN.
'Lu ne viens pas à l'enterrement de ce pauvre Grémio? on va partir
lout-à-1'heure.
5.
~)6 REVUE DES DEUX MONDES.
MATHURIN.
Vraiment! j'en suis fâché; mais je ne puis quiller la place.
JEAN.
J'y vais , moi , de ce pas.
MATHURIN.
Jean , ne vois-tu pas des hommes qui arrivent du côté de la maison ? On
dirait que c'est notre maître et ses amis.
JEAN.
Oui, ma foi, ce sont eux : que diahle cherchent-ils ? Us viennent droit
à nous.
MATHURIN.
N'ont- ils pas leurs épées à la main ?
JEAN.
Non pas, je crois. Si fait, tu as raison. Cela ressemble à une querelle.
MATHURIN.
Tenons-nous à l'écart; et si je ne m'entends pas appeler, j'irai avec toi.
( Ils se retirent. )
Lionel et Cordiani entrent.
LIONEL.
Cette lumière nous suffira. Placez-vous ici , monsieur; n'aurez-vous pas
de second ?
CORDIANI.
Non , monsieur.
LIONEL.
Ce n'est pas l'usage , et je vous avoue que pour moi j'en suis fâché. Du
temps de ma jeunesse, il n'y avait guère d'affaire de cette sorte sans quatre
épées tirées.
CORDIANI.
Ceci n'est pas un duel , monsieur; André n'aura rien à parer, et le
combat ne sera pas long.
LIONEL.
Qu'entends-je? voulez-vous faire de lui un assassin ?
CORDIANI.
Je m'étonne qu'il n'arrive pas.
ANDRÉ , entrant.
Me voilà.
LIONEL.
Olez vos manteaux ; je vais marquer les lignes : messieurs , c'est jus-
qu'ici que vous pouvez rompre.
En garde !
ANDRÉ DEL SARTO. ,~7
ANDRÉ.
DAMIEN , entrant.
Je n'ai pu remplir la mission dont tu m'avais chargé. Lucrèce refuse
mon escorte; elle est partie seule, à pied, accompagnée de sa suivante.
ANDRÉ.
Dieu du ciel ! quel orage se prépare ! (il tonne.)
DAMIEN.
Lionel, je me présente ici comme le second de Cordiani. André ne
verra dans cette démarche qu'un devoir qui m'est sacré: je ne tirerai l'é-
pée que si la nécessité m'y oblige.
CORDIANI.
Merci, Damien, merci.
LIONEL.
Etes-vous prêts ?
ANDRÉ.
Je le suis.
CORDIANI.
Je le Sllis. (Ils se battent. Cordiani est blessé.)
DAMIEN.
Cordiani est blessé !
ANDRÉ, se jetant sur lui.
Tu es blessé, mon ami?
LIONEL, le retenant.
Retirez-vous; nous nous chargeons du reste.
CORDIANI.
Ma blessure est légère. Je puis encore tenir mon épée.
LIONEL.
Non, monsieur, vous allez souffrir beaucoup plus dans un instant. L'épée
a pénétré. Si vous pouvez marcher, venez avec nous.
CORDIANI.
Vous avez raison. Viens-tu, Damien? Donne-moi ton bras, je me sens
bien faible. Vous me laisserez chez Manfredi.
ANDRÉ , bas à Lionel.
La crois-tu mortelle ?
LIONEL.
Je ne réponds de rien. ( ils sortent. )
ANDRÉ, seul
Pourquoi me laissent-ils? Il faut que j'aille avec eux. Où veulent-ils
Ô8 REVUE DES DEUX MONDES.
que j'aille ? ( n fait quelques pas vers la maison, j Ah ! cette maison déserte ! Non,
par le ciel , je n'y retournerai pas ce soir. Si ces deux chambres-là doivent
être vides cette nuit, la mienne le sera aussi. Il ne s'est pas défendu. Je
n'ai pas senti son épée. Il a reçu le coup , cela est clair. Il va mourir chez
Manfredi.
C'est singulier. Je me suis pourtant déjà battu. Lucrèce partie ! seule !
par cette horrible nuit! Est-ce que je n'entends pas marcher là-dedans?
( Il va du coté des arbres. )
Non , personne. Il va mourir. Lucrèce seule , avec une femme ! Eh bien!
quoi? Je suis trompé par celte femme. Je me bats avec son amant. Je le
blesse. Me voilà vengé. Tout est dit. Qu'ai-je à faire à présent?
Ah ! celte maison déserte ! cela est affreux. Quand je pense à ce qu'elle
était hier au soir ! à ce que j'avais ! à ce que j'ai perdu ! Qu'est-ce donc
pour moi que la vengeance? Quoi! voilà tout? Et rester seul ainsi ? A
qui cela rend-il la vie, de faire mourir nu meurtrier? Quoi? Répondez !
Qu'avais-je à faire de chasser ma femme? d'égorger cet homme? Il n'y a
point d'offensé. Il n'y a qu'un malheureux. Je me soucie bien de vos lois
d'honneur! Cela me console bien que vous ayez inventé cela pour ceux
qui se trouvent dans ma position? que vous l'ayez réglé comme une cé-
rémonie? Où sont mes vingt années de bonheur? ma femme? mon ami?
le soleil de mes jours? le repos de mes nuits? Voilà ce qui me reste.
( n regarde son épée.; Que me veux-tu , toi ? On t'appelle l'ami des offensés. Il
n'y a point ici d'homme offensé. Que la rosée essuie ton song. (?i 'a jette.)
Ah ! cette affreuse maison ! Mon Dieu ! mon Dieu ! (il pleure à chaudes larmes.)
L'enterrement passe.
ANDRÉ.
Qui enterrez-vous là ?
LES PORTEURS,
Nicolas Grémio.
ANDRÉ.
Et loi aussi, mon pauvre vieux, et toi aussi lu m'abandonnes!
FIN DU DEUXIEME ACTE.
ACTE TROISIÈME.
SCÈNE PREMIÈRE.
Une rue. — Il est toujours nuil.
LIONEL, DAMIEN ET CORDIANI entrent.
CORDIANI;
Je ne puis marcher. Le sang m'étouffe. Arrêtez-moi sur ce banc.
( Ils le posent sur un banc.)
LIONEL.
Que sentez-vous ?
CORDIANI.
Je me meurs, je me meurs. Au nom du ciel, un verre d'eau !
DAMIEN.
Restez ici , Lionel. Un médecin de ma connaissance demeure au bout
de la rue. Je cours le chercher. ( u sort, j
CORDIANI.
Il est trop tard, Damien.
LIONEL.
Prenez patience. Je vais frapper à cette maison. ( il frappe, j Peut-être
pourrons-nous y trouver quelque secours, en attendant l'arrivée du mé-
decin. Personne ! ( H Happe de nouveau. )
âO REVUE DES DEUX MONDES.
UNE VOIX en dedans.
Qui esl là ?
LIONEL.
Ouvrez! ouvrez! qui que vous soyez vous-même. Au nom de l'hospita-
lité, ouvrez.
LE PORTIER, ouvrant.
Que voulez- vous?
LIONEL.
Voilà un gentilhomme blessé à mort. Apportez-nous un verre d'eau , et
de quoi panser la plaie. ( Le portier son. )
CORDIANI.
Laissez-moi, Lionel. Allez retrouver André. C'est lui qui est blessé, et
non pas moi. C'est lui que toute la science humaine ne guérira pas celte
nuit. Pauvre André! pauvre André!
LE PORTIER rentre.
Buvez cela, mon cher seigneur, et puisse le ciel venir à votre aide!
LIONEL.
A qui appartient celle maison?
LE PORTIER.
A Monna Flora del Fede.
CORDIANI.
La mère de Lucrèce ! Oh ! Lionel , Lionel , sortons d'ici. ( n se soulève. ) Je
ne puis bouger. Mes forces m'abandonnent.
LIONEL.
Sa fille Lucrèce n'est-elle pas venue ce soir ici ?
LE PORTIER.
Non , monsieur.
LIONEL.
Non! pas encore! Cela est singulier.
LE PORTIEIi.
Pourquoi viendrait-elle à cette heure?
(Lucrèce et Spinelte arrivent.)
LUCRÈCE.
Frappe à la porte, Spinette, je ne m'en sens pas le courage.
SPINETTE.
Qui esl là sur ce banc, couvert de sang et prêt à mourir?
CORDIANI.
\h ! malheureux!
ANDRÉ 1>EL SARTO. Il
LUCRÈCE.
Tu demandes qui? C'est Gordiani. fEiie se jette sur îebanc ) Est-ce toi'
est-ce toi? qui t'a amené ici? qui l'a abandonné sur celte pierre? où est
André, Lionel? Ah! il se meurt! Comment, Paolo! tu ne l'as pas fait
porter chez ma mère ?
LE PORTIER.
Ma maîtresse n'est pas à Florence, madame.
LUCRÈCE.
Où est-elle donc? n'y a-t-il pas un médecin à Florence? Allons, mon-
sieur, aidez-moi, et portons-le dans la maison.
SPINETTE.
Songez à cela, madame.
LUCRÈCE.
Songer à quoi? es-tu folle? et que t'importe? Ne vois-tu pas qu'il est
mourant ? Ce ne serait pas lui que je le ferais.
Damien et un médecin arrivent.
DAMIEN.
Par ici , monsieur ! Dieu veuille qu'il soit temps encore !
LUCRÈCE, au médecin.
Venez, monsieur, aidez-nous; ouvre-nous les portes , Paolo. Ce n'est
pas mortel, n'est-ce pas?
DAMIEN.
Ne vaudrait-il pas mieux tâcher de le transporter j usque chez Manfredi ?
LUCRÈCE.
Qui est-ce , Manfredi ? me voilà , moi , qui suis sa maîtresse. Voilà ma
maison. C'est pour moi qu'il meurt, n'est-il pas vrai ? Eh ! bien donc, qu'a-
vez-vous à dire? Oui, cela est certain, je suis la femme d'André delSarto.
Et que m'importe ce qu'on en dira? ne suis-je pas chassée par mon mari?
ne serai-je pas la fable de la ville dans deux heures d'ici? Manfredi? Et
que dira-t-on? on dira que Lucretia del Fede a trouvé Cordiani mourant
à sa porte , et qu'elle l'a fait porter chez elle. Entrez ! entrez !
( Us entrent dans la maison, emportant Cordiani.)
LIONEL, resté seul".
Mon devoir est rempli ; maintenant à André! Il doit être bien triste , le
pauvre homme !
André entre pensif, et se dirige vers la maison.
LIONEL.
Qui êteS-VOUS? OÙ allez- VOUS? ( André ne répond pas. ] C'est VOUS, fVlldré?
Que venez-vous faire ici ?
12 REVUE DES DEUX MONDES.
ANDRÉ.
Je vais voir la mère de ma femme.
LIONEL.
Elle n'est pas à Florence.
ANDRÉ.
Ah ! Où est donc Lucrèce , en ce cas !
LIONEL.
Je ne sais; mais ce dont je suis certain, c'est que Monna Flora est absente :
retournez chez vous, mon ami.
ANDRÉ.
Comment le savez -vous, et par quel hasard ctes-vous là?
LIONEL.
Je revenais de chez Manfredi, où j'ai laissé Cordiani , et en passant,
j'ai voulu savoir...
ANDRÉ.
Cordiani se meurt, n'est-il pas vrai?
LIONEL.
Non, ses amis espèrent qu'on le sauvera.
ANDRÉ.
Tu te trompes , il y a du monde dans la maison ; vois donc ces lumières
qui VOnt et qui Viennent, fil va regarder à la fenêtre.) Ah !
LIONEL.
Que voyez- vous ?
ANDRÉ.
Suis-jefou, Lionel? j'ai cru voir passer dans la chambre basse Cor-
diani tout couvert de son sang , appuyé sur le bras de Lucrèce !
LIONEL.
Vous avez vu Cordiani appuyé sur le bras de Lucrèce ?
ANDRÉ.
Tout couvert de son sang.
LIONEL.
Retournons chez vous, mon ami.
ANDRÉ.
Silence! il faut que je frappe à la porte.
LIONEL.
Pourquoi taire? Je vous dis que Monna Flora est absente. Je viens d'y
frapper moi-même.
ANDRÉ DEL SARTO. 43
ANDRÉ.
Je l'ai vu ! laisse-moi.
LIONEL.
Qu'allez- vous faire, mou ami? êtes-vous an homme? Si votre femme se
respecte assez peu pour recevoir chez sa mère l'auteur d'an crime que
vous avez puni, est-ce à vous d'oublier qu'il meurt de votre main , et de
troubler peut-être ses derniers instans ?
ANDRÉ.
Que veux-tu que je fasse? oui, oui, je les tuerais tous deux. Ah! ma
raison est égarée. Je vois ce qui n'est pas. Cette nuit tout entière, j'ai
couru dans ces rues désertes au milieu de spectres affreux. Tiens , vois ,
j'ai acheté du poison.
LIONEL.
Prenez mon bras , et sortons.
ANDRE, retourne à. la fenêtre.
Plus rien ! ils sont là, n'est-ce pas?
LIONEL.
Au nom du ciel, soyez maître de vous. Que voulez-vous faire? Il est
impossible que vous assistiez à un tel spectacle, et toute violence en cette
occasion serait de la cruauté. Votre ennemi expire ; que voulez-vous de
plus?
ANDRÉ.
Mon ennemi! lui, mon ennemi! le plus cher, le meilleur de mes amis !
Qu'a-t-il donc fait? il l'a aimée. Sortons, Lionel, je les tuerais tous deux
de ma main.
LIONEL.
Nous verrons demain ce qui vous reste à faire. Confiez-vous à moi;
votre honneur m'est aussi sacré que le mien , et mes cheveux gris vous en
répondent.
ANDRÉ.
Ce qui me reste à faire? Et que veux-tu que je devienne? Il faut que
je parle à LllCrèCe. ( Il s'avance vers la porte. )
LIONEL.
André, André, je vous en supplie, n'approchez pas de cette porte.
Avez-vous perdu toute espèce de courage? La position où vous êtes esl
affreuse, personne n'y compatit plus vivement, plus sincèremenl que
moi. J'ai une femme aussi, j'ai îles enfans; mais la fermeté d'un homme
ne doit-elle pas lui servir de bouclier' Demain, vous pourrez entendre
des conseils qu'il m'est impossible de vous adresser en ce moment.
\\ REVUE DES DEUX MONDES.
ANDRÉ.
C'est vrai, c'est vrai! qu'il meure en paix dans ses bras, Lionel ! Elle
veille et pleure sur lui ! A travers les ombres de la mort , il voit errer au-
tour de lui cette tète adorée ! Elle lui sourit et l'encourage ! Elle lui pré-
sente la coupe salutaire; elle est pour lui l'image de la vie. Ah ! tout cela
m'appartenait; c'était ainsi que je voulais mourir. Viens, partons, Lionel.
( Il frappe à la porte. )
Holà! Paolo!Paolo!
LIONEL.
Que faites-vous, malheureux?
ANDRÉ.
Je n'entrerai pas. (Paoïo paraît.) Pose ta lumière sur ce banc, il faut que
j'écrive à Lucrèce.
LIONEL.
Et que voulez-vous lui dire?
ANDRÉ.
Tiens, tu lui remettras ce billet; tu lui diras que j'attends sa réponse
chez moi; oui, chez moi, je ne saurais rester ici. Viens, Lionel. Cbez
moi , entends-tu ? ( ils sortent. >
SCÈNE II.
La maison d'André. — Il est jour.
JEAN.
Je crois qu'on frappe à la grille. ( u ouvre.) Qui demandez-vcus, excel-
lence?
Entre Monljoie et sa suite.
MONTJOIE.
Le peintre André del Sarlo.
JEAN.
H n'est pas au logis , monseigneur.
MONTJOIE.
Si sa porte est fermée, dis-lui que c'est l'envoyé du roi de France qui
le fait demander.
JEAN.
Si votre excellence veut entrer dans l'académie , mon maître peut re-
venir d'un instant à l'autre.
André del sarto. 45
MONTJOIE.
Entrons, messieurs. Je ne suis pas fâché de visiter les ateliers et de voir
ses élèves.
JEAN.
Hélas! monseigneur, l'académie est déserte aujourd'hui. Mon maître a
reçu très peu d'écoliers cette année, et à compter de ce jour, personne ne
vient plus ici.
MONTJOIE.
Vraiment? on m'avait dit tout le contraire. Est-ce cpie ton maître n'est
plus professeur à l'école ?
JEAN.
Le voilà lui-même, accompagné d'un de ses amis.
MONTJOIE.
Qui? cet homme qui détourne la vue? Le vieux ou le jeune?
JEAN.
Le plus jeune des deux.
MONTJOIE.
Quel visage pâle et abattu ! Quelle tristesse profonde sur tous ses traits!
et ces vêtemens en désordre! Est-ce là le peintre André del Sarto?
André et Lionel entrent.
LIONEL.
Seigneur, je vous salue. Qui ètes-vous?
MONTJOIE.
C'est à André del Sarto que nous avons affaire. Je suis le comte de
Montjoie , envoyé du roi de France.
ANDRÉ.
Du roi de France? J'ai volé votre maître , monsieur. L'argent qu'il m'a
confié est dissipé, et je n'ai pas acheté un seul tableau pour lui. ia un valet.)
Paolo esl-il venu ?
MONTJOIE.
Parlez-vous sérieusement?
LIONEL.
Ne le croyez pas, messieurs. Mon ami André est aujourd'hui, pour
certaines raisons, une affaire malbeureuse, hors d'état de vous répondre,
et d'avoir l'honneur de vous recevoir.
MONTJOIE.
S'il en est ainsi, nous reviendrons un antre jour.
ANDRÉ.
Pourquoi? Je vous dis que je l'ai volé. Cela est très sérieux. Tu ne sais
iC REVUE DES DEUX MONDES.
pas que je l'ai volé , Lionel ? Vous reviendriez cent fois que ce sérail de
même.
MONTJOIE.
Cela est incroyable.
ANDRÉ.
Pas du tout; cela est tout simple. J'avais une femme.... Non! non! Je
veux dire seulement que j'ai usé de l'argent du roi de France comme s'il
m'appartenait.
MONTJOIE.
Est-ce ainsi que vous exécutez vos promesses ? Où sont les tableaux (pie
François Ier vous avait chargé d'acheter pour lui ?
ANDRÉ.
Les miens sont là-dedans; prenez-les, si vous voulez; ils ne valent rien-
J'ai eu du génie autrefois, ou quelque chose qui ressemblait à du génie;
mais j'ai toujours fait mes tableaux trop vite, pour avoir de l'argent comp-
tant. Prenez-les cependant. Jean, apporte les deux tableaux que tu trou-
veras sur le chevalet. Ma femme aimait le plaisir, messieurs. Vous direz
au roi de France qu'il obtienne l'extradition, et il me fera juger par ses
tribunaux. Ah ! le Corrège; voilà un peintre ! il était plus pauvre que moi.
Mais jamais un tableau n'est sorti de son atelier un quart d'heure trop tôt.
L'honnêteté ! l'honnêteté ! voilà la grande parole. Le cœur des femmes est
un abîme.
MONTJOIE , à Lionel.
Ses paroles annoncent le délire. Qu'en devons-nous penser? Est-ce là
l'homme qui vivait en prince à la cour de France, dont tout le monde
écoutait les conseils, comme un oracle en fait d'architecture et de beaux-
arts ?
LIONEL.
Je ne puis vous dire le mot de l'état où vous le voyez. Si vous en êtes
tOUC.llé , méliageZ-le. ( On apporte les deux tableaux. )
ANDRÉ.
Ah! les voilà. Tenez, messieurs, faites-les emporter. Non pas que je
leur donne aucun prix. Une somme si forte, d'ailleurs! de quoi payer des
Raphaël. Ah ! Raphaël, il est mort heureux, dans les bras de sa maîtresse.
MONTJOIE, regardant.
C'est une magnifique peinture.
ANDRÉ.
Trop vite! trop vite! Emportez-les; que tout soit fini. Ah! un instant.
( Il arrête les porteurs.) Tll me regardes, toi , pauvre fille ! ( A. la figure de la Charité,
que représente le tableau.) Tu veux me dire adieu? C'était la Charité, messieurs.
ANDRE DEL SARTO. 47
C'était la plus belle, la plus douce des vertus humaines. Tu n'avais pas eu
de modèle , toi ! Tu m'étais apparue dans un songe , par une triste nuit ,
pâle comme te voilà, entourée de tes chers enfans qui pressent ta ma-
melle. Celui-là vient de glisser à terre , et regarde sa belle nourrice en
cueillant quelques fleurs des champs. Donnez cela à votre maître, mes-
sieurs. Mon nom est au bas. Cela vaut quelque argent. Paolo n'est pas
venu me demander?
IN VALET.
Non, monsieur.
ANDRÉ.
Que fait-il donc? Ma vie est dans ses mains.
LIONEL à Montjoie.
Au nom du ciel, messieurs, retirez-vous. Je vous le mènerai demain,
si je puis. Vous le voyez vous-mêmes; un malheur imprévu lui a troublé
l'esprit.
MONTJOIE.
Nous obéissons, monsieur; excusez-nous et tenez votre promesse.
(Us sortent)
ANDRÉ.
J'étais né pour vivre tranquille , vois-tu ? je ne sais point être malheu-
reux. Qui peut retenir Paolo?
LIONEL.
Et que demandez- vous donc dans cette fatale lettre, dont vous attendez
si impatiemment la réponse ?
ANDRÉ.
Tu as raison; allons-y nous-mêmes. Il vaut toujours mieux s'expliquer
de vive voix.
LIONEL.
Ne vous éloignez pas dans ce moment, puisque Paolo doit vous retrou-
ver ici, ce ne serait que du temps perdu.
ANDRÉ.
Elle ne répondra pas. Oh! comble de misère! Je supplie, Lionel, lors-
que je devrais punir. Ne me juge pas, mon ami, comme tu pourrais faire
un autre homme. Je suis un homme sans caractère, vois-tu? j'étais né
pour vivre tranquille.
LIONEL.
Sa douleur me confond malgré moi.
ANDRÉ.
O honte ! ô humiliation ! elle ne répondra pas. Comment en suis-je venu
48 REVUE DES DEUX MONDES.
là? sais- tu ce que je lui demande? Ali! la Lâcheté elle-même en rougi-
rait, Lionel , je lui demande de revenir à moi.
LIONEL.
Est-ce possible ?
ANDRÉ.
Oui, oui, je sais tout cela. J'ai fait un éclat : eh bien! dis-moi, qu'y
ai-je gagné? Je me suis conduit comme tu l'as voulu .- eh bien! je suis le
plus malheureux des hommes. Apprends-le donc, je l'aime, je l'aime plus
que jamais.
LIONEL.
*
Insensé !
ANDRÉ.
Crois-tu qu'elle y consente? Il faut me pardonner d'être un lâche. Mon
père était un pauvre ouvrier. Ce Paolo ne viendra pas. Je ne suis point un
gentilhomme, le sang qui coule dans mes veines n'est pas un noble sang.
LIONEL.
Plus noble que tu ne crois.
WlïRÉ.
Mon père était un pauvre ouvrier... Penses-tu que Cordiani en meure?
Le peu de taient qu'on remarqua en moi fit croire au pauvre homme que
j'étais protégé par une fée. Et moi , je regardais dans mes promenades les
bois et les ruisseaux, espérant toujours voir ma divine prolectrice sortir
d'un antre mystérieux. C'est ainsi (pie la toute puissante nature m'attirait
à elle. Je me fis peintre, et lambeau par lambeau, le voile des illusions
tomba en poussière à mes pieds.
LIONEL.
Pauvre André!
ANDRÉ.
Elle seule ! oui, quand elle parut, je crus que mon rêve se réalisait, et
que ma Galaîée s'animait sous mes mains. Insensé! mon génie mourut
dans mon amour; tout fut perdu pour moi... Cordiani se meurt, et Lucrèce
vomira le suivre... Oh! massacre et furie! cet homme ne vient point.
LIONEL.
Envoie quelqu'un chez Monna Flora.
ANDRÉ.
C'est vrai. Mathurin, va chez Monna Flora. Ecoute, (à part) observe
tout, tâche de rôder dans la maison, demande la réponse à ma lettre; va,
et sois revenu tout-à-1' heure... Mais pourquoi pas nous-mêmes. Lionel?
O solitude! solitude' que ferai-je de ces mains-là?
ANDRÉ DEL SARTO. 49
LIONEL.
Calmez-vous , de grâce.
, ANDRÉ.
Je la tenais embrassée durant les longues nuits d'été, sur mon balcon
gothique. Je voyais tomber en silence les étoiles des mondes détruits.
Qu'est-ce que la gloire, m'écriais-je? qu'est-ce que l'ambition? Hélas!
l'homme tend à la nature une coupe aussi large et aussi vide qu'elle. Elle
n'y laisse tomber qu'une goutte de sa rosée; mais cette goutte est l'amour.
C'est une larme de ses yeux, la seule qu'elle ait versée sur cette terre pour
la consoler d'être sortie de ses mains. Lionel, Lionel, mon heure est venue.
LIONEL.
Prends courage.
ANDRÉ.
C'est singulier, je n'ai jamais éprouvé cela. Il m'a semblé qu'un coup
me frappait. Tout se détache de moi. Il m'a semblé que Lucrèce partait.
LIONEL.
Que Lucrèce parlait!
ANDRÉ.
Oui , je suis sûr que Lucrèce part sans me répondre.
LIONEL.
Comment cela?
ANDRÉ.
J'en suis sûr; je viens de la voir.
LIONEL.
De la voir! Où? Comment?
ANDRÉ.
J'en suis sûr; elle est partie.
LIONEL.
Cela est étrange.
Tiens, voilà Mathurin.
Mon maître est-il ici ?
Oui, me voilà.
J'ai tout appris.
Eh bien?
TOME II.
ANDRE.
MATHURIN , entrant.
AN DUE.
MATHURIN.
ANDRE.
oO REVUE DES DEUX MONDES,
MATHURIN , le tirant à part.
Dois-je vous ilire tout, maître?
ANDRÉ.
Oui, oui.
MATHURIN.
J'ai rôdé autour de la maison, comme vous me l'aviez ordonné,
ANDRÉ.
Eh bien ?
MATHURIN.
J'ai fait parler le vieux concierge, et je sais tout au mieux.
ANDRÉ.
Parle donc.
MATHURIN.
Cordiani est guéri- la blessure était peu de chose. Au premier coup de
lancette il s'est trouvé soulagé.
ANDRE.
Et Lucrèce?
Partie avec lui.
Qui, lui?
Cordiani.
MATHURIN.
ANDRE.
MATHURIN.
ANDRE.
Tu es fou. Un homme que j'ai vu prêt à rendre l'ame, il y a c'est
cette nuit même.
MATHURIN.
Il a voulu partir dès qu'il s'est senti la force de marcher. Il disait qu'un
soldat en ferait autant à sa place, et qu'il fallait être mort ou vivant.
ANDRÉ.
Cela est incroyable ! Où vont-ils ?
MA1HURIN.
Ils ont pris la route du Piémont.
ANDRÉ.
Tous deux à cheval ?
MATHURIN.
Oui, monsieur.
ANDRÉ.
Cela n'est pas possible; il ne pouvait marcher cette nuit.
ANDRE DEL SARTO. ,'Jl
MATHURIN.
Cela est vrai, pointant; c'est Paolo, le concierge, qui m'a tout avoue.
ANDRÉ.
Lionel? eiltentls-tu , Lionel? Ils partent ensemble pour le Piémont.
LIONEL.
Que dis-tu, André?
ANDRÉ.
Rien ! rien! Qu'on me selle un cheval ! allons, vite, il faut que je parte
à l'instant. Aussi bien j'y vais moi-même. Par quelle porte sont-ils sortis?
MATHURIN.
Du côté du fleuve.
ANDRÉ.
Bien, bien! mon manteau! Adieu, Lionel.
LIONEL.
Où vas-tu?
ANDRÉ.
Je ne sais , je ne sais ! Ah ! des armes ! du sang !
LIONEL.
Où vas-tu? réponds.
ANDRÉ.
Quant au roi de France , je l'ai volé. J'irais demain les voir que ce serait
toujours la même Chose. Ainsi... (Il ira sortir et rencontre Damien.)
DAMIEN.
Où vas-tu, André?
ANDRÉ.
Ah! tu as raison. La terre se dérobe. O Damien ! Damien ! (il tombe évanoui )
LIONEL.
Cette nuit l'a tué. Il n'a pu supporter son malheur.
DAMIEN.
Laissez-moi lui mouiller les tempes. ( Il trempe son mouchoir dans une fontaine )
Pauvre ami ! comme une nuit l'a changé! le voilà qui rouvre les yeux.
ANDRÉ.
Ils sont partis, Damien?
DAMIEN.
Que lui dirais-je? Il a donc tout appris?
ANDRÉ.
Ne me mens pas. Je ne les poursuivrai point. Mtes" forces m'ont aban-
donné. Qu'ai-je voulu faire? J'ai voulu avoir du courage, et je n'en ai
i.
5^ REVUE DES DEUX MONDES.
point. Maintenant vous le voyez, je ne puis partir. Laissez-moi parler à
cet homme.
MÂTHURIN s'approche.
Plaîl-il, maître?
ANDRÉ.
Aussi bien ne suis-je pas déshonoré? Qu'ai-je à faire en ce monde? O
lumière du soleil! O belle nature! ils s'aiment, ils sont heureux. Comme
ils courent joyeux dans la plaine ! Leurs chevaux s'animent , et le vent qui
passe emporte leurs baisers. La patrie? la patrie? ils n'en ont point ceux
qui partent ensemble.
DAMIEN.
Sa main est froide comme le marbre.
ANDRÉ , bas à Mathurin.
Écoute-moi, Mathurin, écoute-moi, et rappelle-toi mes paroles. Tu vas
prendre un cheval, tu vas aller chez Monna Flora, t'informer au juste de
la route. Tu lanceras ton cheval au galop. Retiens ce que je te dis. Ne me
le fais pas répéter deux fois, je ne le pourrais pas. Tu les rejoindras dans
la plaine; tu les aborderas, Mathurin, et lu leur diras : Pourquoi fuyez-
vous si vite? La veuve d'André del Sarlo peut épouser Cordiani.
MATHURIN.
Faut-il dire cela, monseigneur?
ANDRÉ.
Va , va , ne me fais pas répéter. ! Mathurin son. .
LIONEL.
Qu'as-tu dit à cet homme?
ANDRÉ.
Ne l'arrête pas. Il va chez la mère de ma femme. Maintenant, qu'on
m'apporte ma coupe, pleine d'un vin généreux.
LIONEL.
A peine peut-il se soulever.
ANDRÉ.
Menez-moi jusqu'à cette porte, mes amis. ( Prenant la coupe.) C'était celle
du joyeux repas.
DAMIEN.
Que cherches-tu sur ta poitrine?
ASDRÉ.
Rien ! rien ! je croyais l'avoir perdu. ( n boit) A la mort des arts en Italie !
LIONEL.
Arrête; quel est ce flacon dont tu t'es versé quelques gouttes, et qui
s'échappe de ta main?
VNDRE DEL SARTO. •>•)
ANDRÉ.
C'est un cordial puissant. Approche-le de les lèvres, et tu seras guéri,
quel que soi' le mal dont tu souffres. ( n meurt. )
SCENE m.
Bois et montagnes.
LUCRÈCE ET CORDIANI, sur une colline, les chevaux dans le fond.
CORDIANI.
Allons! le soleil baisse; il est temps de remonter.
LUCRÈCE.
Comme mon cheval s'est cabré en quittant la ville ! en vérité , tous ces
pressentimens funestes sont singuliers.
CORDIANI.
Je ne veux avoir ni le temps de penser ni le temps de souffrir. Je porte
un double appareil sur ma double plaie. Marchons, marchons! n'atten-
dons pas la nuit.
LUCRÈCE.
Quel est ce cavalier qui accourt à toute bride? depuis long-temps je le
vois derrière nous.
CORDIANI.
Montons à cheval, Lucrèce, et ne retournons pas la tète.
LUCRÈCE.
Il approche! il descend à moi.
CORDIANI.
Partons ! lève-toi , et ne l'éCOUte pas. ( Us se dirigent vers leurs chevaux.)
MATHURIN descendant de cheval.
Pourquoi fuyez-vous si vite? la veuve d'André del Sarto peut épouser
Cordiani.
Alfred de Musset.
FRAGMENS
D'UN LIVRE DE VOYAGE
wanasas;
Les choses de curiosité , on peut les voir de compagnie; celles de
sentiment, on doit les voir seul. — J'avais résolu de donner tout
ce jour au souvenir de Byron. — La gondole me mena d'abord au
couvent des Arméniens.
Je n'ai point oublié que votre première lettre me reprochait
d'avoir négligé à Pise le palais Lanfranchi. Elle contenait celte
phrase dure : « Vous avez perdu dans mon estime comme imagina-
tion , pour avoir quitté Pise, sans y découvrir la maison de lord
Byron ; cette maison où a été écrit Manfred , par une nuit d'hiver,
alors que la neige, poussée par le vent du nord , frappait avec vio-
lence contre les vitres d'un grand et froid appartement... Vous sa-
vez que ici illuste, bizarre et malheureux homme avait mis, ce
FRAGMENS DE VOYAGE. ■ )'■>
jour-là , un habit bleu neuf, et que , dans les brusques mouvemens
de sa sympathie pour son héros , il arracha un bouton , ce qui nous
valut cette fameuse note qui nous amusa tant dans les mémoires :
« écrit Manfred , arraché un bouton à mon habit. »
J'ai réparé cette négligence. Dans ma première course à Pise, ne
me souvenant plus du palais Lanfranchi , je demandai la demeure
de Byron , du seigneur anglais : les Pisans avaient oublié le nom du
poète. Cette fois, mieux informé, on m'a conduit devant le palais
Lanfranchi. L'intérieur était envahi par les maçons; les escaliers,
les plafonds , étaient démolis ; le grand et froid appartement n'existe
plus; la façade du palais, d'un beau marbre doré et dans le pur
style toscan, s'élève toujours sur le quai de l'Arno. —
Le couvent des Arméniens , à Venise, occupe à lui seul la jolie
petite île de Saint-Lazare. Du côté de la ville sont lesbàtimens;
vers la mer , les jardins , les potagers, toutes les dépendances de la
communauté. Les frères y vivent au nombre de cinquante, en
comptant les pensionnaires. Leur règle est celle de saint Benoît.
Ils ont une bibliothèque fort riche en manuscrits orientaux dont
ils impriment eux-mêmes des éditions très estimées. C'est chez eux
que Byron alla étudier l'arménien, durant le long séjour qu'il fit à
Venise.
Mon gondolier ramait depuis une demi-heure; j'approchais de
l'île ; je sentais l'odeur douce des pois à fleur que le vent m'appor-
tait par-dessus les murailles du jardin ; mais aucun bruit, aucune
voix , ne venait de la maison ; toutes les fenêtres et les portes étaient
soigneusement fermées; habitué déjà au silence de Venise, malgré
moi j'éprouvai un nouveau sentiment de calme et de recueillement
sur le seuil de cette demeure plus silencieuse et plus immobile
encore.
Le moine qui m'ouvrit, jeune homme de vingt-cinq ou vingt-six
ans, avait dans les traits toute la finesse et la beauté régulière des
Orientaux ; une longue barbe noire et lustrée tombait sur sa robe
d'étamine. Son salut, sa marche, ses manières, me rappelaient assez
bien quelques Persans que vous avez pu voir à Paris. Nous visi-
tâmes les diverses parties du couvent, moi , le ménageant de ques-
tions , lui , au contraire, venant au-devant avec une politesse toute
lettrée, et une douceur vraiment chrétienne. Il me parlait des trois
«f>6 REVUE DES DEUX MONDES.
vœux que tout religieux doit faire lorsqu'il entre dans les ordres ,
les vœux d'obéissance , de pauvreté et de chasteté ; et , sans plainte
aucune sur son sort, il ne cachait pas combien l'observance était
difficile et pénible. Les élèves passant alors pour aller au réfectoire :
« J'avais leur âge, me dit-il, environ treize ans, quand j'arrivai de
mon pays dans cette maison ; je n'en suis plus sorti , je n'en sortirai
pas. i
Je vins à Byron. — « Oui , répondit-il , je l'ai vu bien des fois ,
mais sans jamais lui parler ; j'étais encore dans les pensionnaires ,
qui n'ont d'ailleurs aucune relation avec les étrangers. II est venu
ici tous les jours, durant trois mois. Nous ne savions ni son nom ,
ni qui il était. Il s'est fort bien comporté dans notre couvent; ja-
mais il n'a dit un mot contre la religion. Cela nous a surpris par-
la suite d'apprendre que c'était un grand seigneur, un grand poète,
et un homme peu régulier. »
Ces choses se disaient en montant le grand escalier de la biblio-
thèque. La vue des livres, la crainte degèner quelques frères occupés
à lire , l'attention même que je devais à mon conducteur , lequel
m'exposait ses richesses avec une si délicate complaisance, inter-
rompirent notre conversation. Je vis là des raretés dont j'étais in-
digne. Je ne me rappelle qu'une édition polygolte d'une prière de
Fénélon.
Devant un grand pupitre chargés de livres, le frère s'écria : « Ceci
vous plaira mieux! » Et il tira des rayons un volume arménien
avec la traduction anglaise en regard. — « C'est sur ce livre que
lord Byron étudiait; voici un morceau qu'il traduisit avec un de
nos pères (et il leva les yeux comme pour chercher quelqu'un
dans la salle). — « Je suis fâché que le père Paschal ne soit pas
ici; vous auriez aimé à lui parler. »
Je joins à ma lettre ce morceau. Mon compagnon de voyage qui
a fait aussi un pèlerinage aux Arméniens, a tâché d'en retenir le
sens; sauf erreur, le voici :
Lorsque Zervanus (qui veut dire en vieux langage persan, gloire,
fortune, ou destin) voulut créer le monde, il médita pendant mille
ans sur son œuvre , et offrit un sacrifice, afin de faire bien ce qu'il
devait faire , et dans la crainte de faire mal.
FKAGMENS DE VOYAGE. ,')7
Pendant le temps du sacrifice, il conçut deux enfans, Hormistus
eiHarminus.
Le règne du inonde, le règne de l'œuvre à venir, suivant la
parole de Zervanus,. devait appartenir au premier né des deux
enfans.
Hormistus qui était le souverain bien, devina, encore au ventre
de sa mère, à qui devait appartenir le monde, et il en avertit son
frère.
Harminus, l'esprit du mal, profita de cet avertissement pour
arriver le premier.
Sitôt qu'ils furent sortis du ventre de la mère, ils se présentè-
rent tous deux devant Zervanus. "
Zervanus, voyant Hormistus, jugea à sa bonne odeur qu'il était
l'enfant de son choix, le bénit et voulut lui donner le règne du
monde.
Harminus, jaloux, réclama auprès de Zervanus l'accomplisse-
ment de sa promesse.
Zervanus, voyant qu'il était impossible de livrer le monde à son
fils bien-aimé Hormistus, déclara que, pendant neuf mille ans,
Harminus régnerait sur tout ce qui était créé.
Mais il le déclara inférieur à son frère Hormistus , et il le con-
damna à livrer le monde à ce dernier, lorsque les neuf mille ans
seraient écoulés.
( Tiré d'Esnacius, poêle arménien.)
La fable d'Hormistus et d'Harminus n'est autre chose, on le voit,
que celle d'Arimane et d'Oromaze. Ce double principe, énigme
première de toutes les religions, et que tous essaient d'expliquer,
se retrouve surtout , et avec mille variantes , dans les traditions et
les poésies arméniennes. Les bons pères de Saint-Lazare, qui
n'acceptent que la solution biblique , mettent beaucoup d'orgueil à
prouver que leur pays est le lieu où s'est consommé ce grand mys-
tère du bien et du mal. Selon eux , l'Arménie est le berceau du
genre humain. Les quatre fleuves du paradis terrestre, Pison ,
Guihon, Hiddekel et l'Euphrate, coulent en Arménie; là, s'élève
le mont Ararat où s'arrêta l'arche de Noé ; et l'arménien qui donne
le sens de tous ces noms, est la plus ancienne langue du inonde,
'>8 REVUE DES DEUX MONDES.
celle même que Dieu apprit à Adam. Gomme Celte, j'aurais pu
avancer des prétentions pour le moins égales à celles du frère,
mais l'hospitalité me retint.
Les curiosités de la bibliothèque et de l'imprimerie épuisées,
nous descendîmes au jardin. Tout était ménagé, mis à profit, et
distribué avec un soin extrême dans ce petit terrein qui suffit de
la sorte aux besoins de la Communauté. Sous les fenêtres sont les
fleurs, les plantes, les herbes médicinales; à la pointe de l'île, les lé-
gumes et les arbres fruitiers. Les allées, où l'on ne peut promener
plus de trois de front, sont couvertes d'un beau sable uni, on n'y
trouverait pas un caillou et une mauvaise herbe. Dans les endroits
recules , il y a des tonnelles d'aubépine , avec des bancs de joncs ,
où l'on va lire en été. Le soleil dardait si fort, qu'il fallut nous abri-
ter un instant. Derrière nous, contre le mur du jardin , j'entendais
le petit bruit des vagues qui entraient dans les fentes des pierres. Ni
le frère ni moi, ne parlions plus; je me dékctais dans ce silence,
dans cet air pur; je songeais au bonheur de ces saints religieux , à
cette vie toute d'étude et de piété. Pour rompre cette pause, je fis
quelques complimens à mon guide sur la bonne tenue de son mo-
nastère; il sourit et m'expliqua en marchant de nouveaux embel-
lissemens qui étaient projetés. — Croyez-vous, lui demandai-je,
que la seule envie de s'instruire amenât Byron parmi vous? Ne ve-
nait-il pas chercher un peu de cette paix où vous vivez? — Il sourit
de nouveau et sans répondre. — «Qui sait? quelques années encore,
et peut-être lord Byron serait-il revenu pour toujours dans cette
maison. — Dieu le sait, répondit-il, mais à un certain âge il est
malaisé de renoncer au monde et à soi-même. »
A ces derniers mots, j'arrivais devant ma gondole ; pour y en-
trer, le frère me donna la main que je serrai en signe d'adieu. Je
dis au batelier : Palazzo Moeenigo ! — Devant Saint-Servule , je re-
gardai hors de la gondole ; le moine arménien était encore debout
sur les marches blanches du couvent
. . . •. Le nom de Moeenigo a délié la langue du gondolier.—
Franceseo a vu aussi lord Byron , et vers les deux heures lorsqu'il
allait au Lido, et le soir promenant sur la Piazzetta. — Tous les
anciens gondoliers connaissent le seigneur anglais, Byron, comme
ils disent simplement. — La grande Marianna , cette terrible mai-
FRAGMENS DE VOYAGE. oî>
tresse, demeure à Naples avec ses enfans. — Francesco ne la rit
pas. — Nous voici devant le pieux palais des Foscari : Venise dis-
paraît comme une plante marine sous les vagues d'où elle était sortie.
— Grand canal , n° 54, palais de la famille Mocenigo ! — Habita-
tion délabrée et sans architecture , style moderne. — Au rez-de-
chaussée un large corridor où étaient l'ours, le singe , toute la mé-
nagerie. — La chambre à coucher d'hiver donnant sur une cour
fort triste , elle est aujourd'hui occupée par la comtesse. — Autre
chambre d'été ayant vue sur le canal. — Le portrait de Byron nulle
part. — Il travaillait dans ce sombre et immense salon où sont
peints tous les Mocenigo. — Un grand fauteuil devant une table
de forme ancienne et percée d'une infinité de tiroirs ; là furent
écrits et enfermés Marina , les Foscari, Beppo, etc
Vous me passerez ces détails extraits, pour plus de brièveté,
de mon Livre de notes , comme vous me permettrez d'y copier
celte lettre , qui m'expliquera par la suite ce que je n'ai pu qu'in-
diquer sur mon Journal. Parfois j'ai cette crainte, que ma mémoire
s'en allant tout à coup , il ne me reste rien d'un pays que j'aime
tant , et que peut-être je ne dois plus voir; aussi, contre mes habi-
tudes , j'amasse notes sur notes, et je prie ceux à qui j'écris de me
garder mes lettres.
Comme j'examinais l'antique salon , entre un homme d'une cin-
quantaine d'années, bronzé, fort, d'une figure ouverte, aux grands
yeux, aux grands traits : c'était un des gondoliers de lord Byron. Il
s'appelle Vincenzo Falsiero; son fils, Giovanni Baplista , vient de
partir pour l'Asie avec un Anglais, M. Kling, je crois. — « Oui,
monsieur, c'est ici qu'il travaillait à ses compositions; il y restait
toute la nuit; rarement milord se couchait avant le jour. A tout
moment il appelait mon fils : Giovanni, portez-moi le singe!... Gio-
vanni, amenez-moi l'ours!... C'était un brave patron !» —Le gon-
dolier m'emmena chez lui. Dans une boite, et soigneusement enve-
loppée , il conserve celte fameuse toque de velours rouge et ouatée,
la seule coiffure , vous vous en souvenez, qui ne blessât point le
front d'ilarold. — J'en ai refusé quinze sequins! s'écria Falsiero.
— Mais voici son casque de cuir noir, et dessus ses armes en argent.
— C'est lui-même qui l'a donné, en Grèce, à mon fils; et à moi la
toque rouge, lorsqu'il est parti... Nous gardons ça. Voici encore
()0 REJUE DES DEUX MONDES.
son portrait, au pied de mon lit. Et voyez, en sortant, les armes
de Byron sont sur la gondole : la gondole de Byron flotte toujours
devant la porte du palais Mocenigo. »
J'oubliais : lorsque j'entrai dans la chambre à coucher qui regarde
le canal , j'y trouvai un pauvre petit oiseau , tombé des toits , et qui
était venu mourir sur le parquet. Il avait le bec ouvert , ses pau-
pières bleues fermées, et ses pattes, raides et froides, embarras-
sées dans une toile d'araignée. Le valet de chambre ramassa l'oiseau
et me l'offrit. Il me vint une triste méfiance. J'imaginai que ceci
était une attrape disposée pour les voyageurs. Je regardai quel-
que temps l'oiseau dans ma main , puis je le remis froidement au
domestique. A peine rendu , je regrettai l'oiseau
...... II y a quelques jours, nous avons manqué une occasion
pour la France; ainsi cet envoi va se grossir encore; vous verrez
toutes les traces de votre noble pèlerin sur les lagunes de Venise.
Je ne vous apprends rien touchant sa vie, mais je vois les lieux où
elle s'est passée; je vais où il a été, et je vous le dis, je cherche
pour parler comme lui , ce qu'il a laissé de son ame sur ces rivages
qu'il aimait.
Nous n'avons pu visiter la Mira , celte maison de plaisance sur
la Brenta, d'où il écrivait à Moore : « Venise a toujours été, après
l'Orient , l'île la plus fraîche de mes rêves. » Nous n'irons pas , non
plus, sous les grands sapins de Bavenne, mais hier j'ai vu le Lido.
Vous le savez, on donne ce nom à une île longue et étroite qui
protège Venise du côté de la mer. La partie, tournée vers la ville,
est cultivée dans presque toute sa longueur, l'autre moitié est une
côte sablonneuse et plate que les vagues découvrent à leur reflux.
Lord Byron avait établi là ses chevaux dans un vieux fort aban-
donné, et tous les jours il s'y promenait jusqu'à mi-chemin du vil-
lage de Malamocco.
On ne saurait dire quel charme ont pour les Vénitiens ces petits
jardins du Lido. Leur ville, toute de marbre, fatigue dans sa ma-
gnificence. Pas un arbre, un brin d'herbe; jamais le pas d'un cheval
ou le cri d'un oiseau , mais toujours des pierres et du marbre ou une
eau verdàtre qui croupit sous les ponts ; partout l'industrie et l'art,
la nature jamais. Dès qu'on louche au Lido, le cœur se dilate et
respire. Vous voyez du vert; mille odeurs de feuilles vous arrivent ;
FKAGMENS DE VOYAGE. (>1
vous marchez mollement sur l'herbe, c'est vraiment la vie. On dit
que, dans les jardins, il y a des guinguettes fort bien servies, où les
familles vénitiennes vont se récréer le dimanche ; on y dîne fraî-
chement à l'ombre, et le soir, au clair de lune, on se baigne dans
les belles eaux du golfe.
Hier, le ciel était clair et le soleil chaud; mais la mer, que deux
jours de vent avaient soulevée , boulait encore avec violence. Elle
était bruyante et trouble. La beauté môme du ciel, la vivifiante
chaleur du soleil augmentaient l'horreur de cette mer agitée. Gela
formait un singulier contraste... Je ne sais , mais dans cette vie ora-
geuse du poète anglais , peu d'épisodes me semblent d'une tristesse
plus solennelle que ces solitaires promenades le long du Lido,
lui seul , sur son cheval , en face de l'immensité , et courant chaque
jour depuis le fort en ruine jusqu'à cette borne de pierre, où il
voulait qu'on l'enterrât ! Son épitaphe , imitée d'une inscription
recueillie à Ferrare, était celle-ci : Noël Bijron implora face.
Sur votre demande, je voulus aller à cette borne. Long-temps
je suivis le rivage, enfonçant dans le sable, et brûlé par la mer.
tant qu'à la fin le soleil déclinant , il fallut songer à ma barque.
Pour abréger, j'essayai de prendre à travers champs, mais sur cette
terre plate et sans horizons, bientôt j'eus perdu toute direction. J'ap-
pelai, personne ne vint. Alors, trop éloigné de mon premier chemin,
c'était de tirer droit vers Venise : je pris ma course dans les marais,
et heurtant contre les racines, blessé par les aloës, les charbons,
mille plantes sauvages, j'arrivai en sueur à la côte. Le gondolier
me demanda si j'avais trouvé des vipères? — Et pourquoi, lui dis-
je? — Vous n'avez pas vu des sillons sur le sable ; ce sont des sen-
tiers de vipères ; on fait avec elles la thériaque de Venise.
Le soir, il y avait de la musique devant l'église de Saint-Marc;
mais les impressions du jour m'empêchaient de bien écouter; je
descendis la Piazzeta, et tout en suivant le quai des Esclavons, je
résumai, à la manière italienne , les souvenirs de cette promenade
dans une espèce de Ganzone :
LE LIDO.
Enfin, Lido, j'ai vu tes grèves désolées,
Ton sable jaune et fin, où confuses, mêlées.
^ REVUE DES DEUX MONDES,
On retrouve, le soir, les traces des serpens,
Au soleil de midi déroulés et rampans.
Ici venait Byron : d'un œil mélancolique
Il regardait au loin briller l'Adriatique ,
Où, pour dompter son aine, il poussait au galop
Son coursier hennissant au bruit de chaque flot;
Et le noble animal écrasait les vipères
Qui gagnaient en sifflant leurs venimeux repaires.
A. Brizeux.
ÉCONOMIE POLITIQUE.
©a aramptittr »ia®;B]BŒ33aafc
Depuis quelques années et aujourd'hui plus que jamais , de sin-
cères amis de l'humanité voudraient substituer un impôt progres-
sif, sur les fortunes, à l'impôt proportionnel actuellement établi.
Cette opinion nous séduisait par la justice de ses motifs; cependant,
après y avoir réfléchi , elle nous a paru contraire au bien général
du pays , et par conséquent des classes pauvres dont elle cherche
le soulagement avec un noble courage.
Nous n'avons point la prétention de proposer ici d'autres remè-
des à tant de misères aussi douloureuses que menaçantes pour
l'état, mais seulement de signaler les vices d'un système général
d'impôts, à notre avis inadmissible. Pourquoi ceux qui ne parta-
geraient pas notre manière de voir, nous refuseraient-ils les dispo-
sitions bienveillantes que nous serons toujours prêts à leur offrir,
un esprit attentif et le respect de leurs intentions?
L'impôt proportionnel, auquel on oppose, dans le langage peu
exact des économistes , l'impôt progressif, présente lui-même les
04 REVUE DES DEUX MONDES.
caractères d'une progression géométrique, c'est-à-dire dans une pro-
portion invariable avec les revenus imposés, quelle que soit leur
quotité. On entend au contraire par impôt progressif, une base de
cotisation d'après laquelle, au-delà d'une certaine somme qu'on
peut exempter de toute contribution , le second écu paie plus que
le premier, le troisième plus que le second , et ainsi de suite , dans
une proportion qui varie en s'accroissant , et s'applique à toutes
sortes de revenus.
Or, l'impôt progressif peut résulter d'une seule ou de plusieurs
progressions, croissantes soit uniformément, soit irrégulièrement,
avec plus ou moins de lenteur ou de rapidité, et il serait inutile
de prouver à ceux qui connaissent les premiers élémens du cal-
cul , que les différentes bases imaginables de progressions , ainsi
que leurs modes d'accroissement, sont mathématiquement en nom-
bre infini.
D'un autre côté , la matière imposable , quoique limitée , est ce-
pendant très diverse.
Quand on parle d'impôt progressif , demande-t-on qu'il embrasse
toute matière imposable, ou bien qu'il soit partiel, comme cela
existe en plusieurs pays , et en France , dans de certaines limites ,
pour les loyers non convertis en droits d'entrée? Sera-t-il définitif
ou seulement temporaire , ainsi que la Convention dut en faire
l'essai pour ses emprunts forcés?
On voit qu'avant d'ériger en aphorisme républicain la nécessité
d'un impôt progressif, il faudrait, pour s'entendre, désigner d'a-
bord sa matière imposable et une progression quelconque.
Le produit de l'impôt proportionnel reste toujours le même sur
une quantité donnée de richesses , soit qu'elle appartienne à un
seul individu , soit qu'elle se trouve répartie entre plusieurs éga-
lement ou inégalement. Ainsi, que l'impôt proportionnel soit fixé
au dixième de la matière imposable , cette proportion ne change
ni pour l'état ni pour le contribuable. Sur 300,000 fr. de revenus,
le trésor public est assuré de 50,000 fr., quels que soient le nombre
et la fortune des imposés.
Le produit de l'impôt progressif doit au contraire varier, selon
qu'une quantité donnée de richesses appartient à un seul ou à plu-
sieurs individus et se partage également ou inégalement entre eux.
ÉCONOMIE POLITIQUE. 65
Il est possible et cela dépend entièrement du choix de la pro-
gression :
4° Qu'un seul propriétaire de 300,000 fr. de revenu
doive contribuer pour la moitié , ce qui fait 150,000 fr.
2° Qu'un certain nombre de propriétaires d'un pa-
reil revenu de 500,000 fr., distribué inégalement entre
eux, n'aient à contribuer au total que pour 10,000
3° Que trois cents propriétaires du même revenu,
également distribué entre eux, ce qui fait 1000 fr. pour
chacun, ne soient cotisés qu'à raison d'un pour mille,
en sorte qu'ils ne devraient au total, que 500
4° Que ces 300,000 fr. de revenu soient tellement divisés , qu'au-
cune fortune n'atteigne la limite où commence la progression.
Le revenu de l'état et les charges des contribuables varieraient
donc depuis zéro jusqu'à 150,000 fr., sur une même quantité de
richesse.
Quand le taux de l'impôt proportionnel est modéré , le contri-
buable ne paie jamais rien au-delà du prix de son travail , et par
conséquent n'est jamais réduit à se détacher de sa propriété ou de
tout exercice de son industrie.
Il en est autrement de l'impôt progressif. Toute progression qui
s'accroît indéfiniment et marche avec une certaine rapidité, amène
un moment où le contribuable se trouve dans l'impossibilité de rien
acquérir au-delà de ce qu'il possède , ou môme d'exercer plus long-
temps son industrie , à moins de consentir à la perte successive de
tout ce qu'il aurait acquis.
Exemple : soit la progression où 100 fr. de revenu seraient af-
franchis de toutes contributions, mais d'après laquelle ,
200 fr. seraient cotisés à 10 p. 0/0
500 à 11
400 à 12, etc.,
Le moment où l'on n'a plus aucun intérêt d'acquérir ou d'uti-
liser son industrie, est celui où l'on possède un revenu de 4,000 fr.,
lesquels doivent contribuer pour 2,484 fr.; car si l'on se donne la
peine d'augmenter son revenu de 100 fr., ce qui relèverait à
tome m. -">
66 REVUE DES DEUX MONDES.
4,700 fr., on devra contribuer pour une somme de 2,585 fr. plus
forte que la précédente de 101 fr. Mais la fortune n'est augmentée
que de 100 fr. Voilà donc 1 fr. qu'on est obligé de prendre sur ce
qu'on avait acquis.
Celui qui, jouissant du même revenu de 4,600 fr., voudrait de-
venir plus riche , verrait au contraire décroître sa fortune en telle
sorte que, lorsqu'il serait arrivé à 9,200 fr., il n'aurait plus rien à
lui , puisqu'il serait obligé de contribuer pour une pareille somme
de 9,200 fr. L'absurdité de ces résultats, qu'on peut vérifier par le
calcul , prouve qu'il faut examiner de près les effets des progers-
sions.
Les progressions sont-elles rapides, indéfiniment croissantes,
appliquées à toutes les sortes de revenus? Nous venons de voir
qu'elles détachent le contribuable de sa propriété et réduisent le
producteur à l'inertie. Or, l'impôt qui agirait ainsi, serait une loi
agraire déguisée , puisqu'il ramènerait bientôt toutes les fortunes
au même niveau. A vrai dire, il ne s'agit plus ici d'un problème
d'économie politique, mais d'un nouveau régime social sans ana-
logie avec celui qui existe.
Si l'on demande pourquoi il serait impossible d'établir des pro-
gressions sagement graduées , nous répondrons qu'à l'exception
de quelques impôts particuliers comme sur les loyers ou les suc-
cessions, le seul moyen d'en avoir est de recourir aux proportions
simplement géométriques, ou, en d'autres termes, à l'impôt pro-
portionnel. On pourrait bien déterminer une portion de néces-
saire, exemple de contribution , soumettre la portion suivante à un
impôt proportionnel, et livrer la fortune excédante à une progres-
sion indéfinie; mais ce serait reculer, pour un plus ou moins grand
nombre d'individus, le moment où le désir d'accroître son revenu
n'a plus d'objet. Ce moment d'inertie arriverait d'ailleurs beau-
coup plus tôt que le terme donné par le calcul. On doit tenir
compte en effet, non-seulement du revenu net du contribuable,
mais du passif de sa propriété, de ses dépenses personnelles, de
ses frais de gestion qui s'accroissent avec le patrimoine lui-même.
Sans doute, dans le nombre infini des progressions possibles,
il est facile d'en trouver dont le produit soit inférieur à celui de
l'impôt proportionnel. Nous on verrons un exemple assez inattendu
ÉCONOMIE POLITIQUE. 07
dans un projet d'impôt progressif proposé par M. A. Decourde-
manche , auteur de plusieurs écrits estimés sur la jurisprudence et
l'économie politique.
Pour le moment, nous ne parlons que des progressions croissantes
avec plus ou moins de rapidité, et dans le but avoué dégrever les
riches, plus que ne le fait l'impôt proportionnel. Afin de préciser
quelque peu nos jugemens, nous examinerons les effets des progres-
sions de ce genre sur chaque branche d'impôts en particulier; mais
avant de nous engager dans cette discussion toute neuve encore ,
il nous semble utile de montrer pourquoi elle est neuve, et com-
ment il était difficile qu'elle fut abordée avec l'esprit tranquille de
la science.
Comme l'impôt progressif touche aux conditions fondamentales
de la propriété, l'ardeur des réformes n'ose s'en emparer qu'après
une sorte d'apprentissage. Il faut de plus que les réformateurs y
soient obligés par certaines catastrophes que leurs théories devan-
ceraient inutilement. C'est ce que prouve, en effet, l'histoire des
peuples les plus avancés dans leurs institutions. Cherchons donc,
pour notre propre expérience , à quel degré de maturité ces peuples
sont parvenus sur la question qui nous occupe.
Aux Etats-Unis, ce pays si fécond en nouvelles expériences so-
ciales, on aperçoit partout un respect scrupuleux pour la posses-
sion légale des biens acquis. Ce sentiment est-il un reste des tra-
ditions féodales de la mère-patrie? Non, les favoris de Charles IT ne
furent pas heureux dans leurs projets de fiefs américains. Cette fière
population a secoué tous les privilèges du sol et de la naissance
pour ne conserver de la propriété que les garanties de droit com-
mun , admises jusqu'à ce jour dans les pays civilisés (1). Il est bien
plus simple de voir dans les propres habitudes du peuple américain
les causes de son respect traditionnel pour les patrimoines. Les pas-
sions qui attachent à la propriété s'accroissent avec les facilités du
travail et des profits. Comment des établissement que chacun
(i) Nous ne disons rien du seul privilège que l'Angleterre ait légué à son an-
cienne colonie, le maintien de l'esclavage dans quelques états. L'Amérique n'èsl
responsable que de ses effort-, pour remédier à yu\ si grand mal.
d$ REVUE DES DEUX MONDES.
peut créer à son tour seraient-ils contestés? Quand on a devant
soi, avec des gains toujours possibles, un continent à cultiver, ce
qu'il y a de plus précieux pour le producteur, c'est le capital né-
cessaire à ses entreprises. Aussi , les divers gouvernemens de l'Amé-
rique du Nord se sont-ils abstenus, autant que possible, d'imposer
immédiatement les revenus qui sont les instrumens de la repro-
duction. Les neuf dixièmes des ressources du gouvernement central
se composent d'impôts indirects ou des recettes de la douane , d'au-
tant plus abondantes que les tarifs sont plus modérés, et que le com-
merce est plus prospère par la liberté dont il jouit; le reste pro-
vient des propriétés nationales. La plupart des gouvernemens pro-
pres à chaque état n'ont également aucune taxe directe.
New-York n'en a pas encore. Ceux que leur dette et leurs be-
soins particuliers y obligent, ont établi sur les revenus des impôts
proportionnels qui n'atteignent jamais le nécessaire. La Pensylvanie
et d'autres états en petit nombre ont soumis certaines branches de
revenu public, comme les successions, à un impôt gradué. C'est une
rare exception. Les taxes directes sont généralement réservées à
l'administration locale des districts et comtés. Ainsi , l'impôt pro-
gressif n'a pas été réclamé aux États-Unis et ne pouvait l'être.
Depuis long-temps, il est vrai , des sectes religieuses ont voulu
réaliser une communauté des biens. Il n'y a dans ces efforts étran-
gers à tout but politique et contraires aux mœurs américaines qu'un
désir bizarre d'imiter les premiers chrétiens. Les saints qui veulent
confondre leurs propriétés n'ont aucune prétention sur les biens
profanes. D'autres sectes philosophiques , avec des vues du même
genre et des motifs différens , s'éteignent dans un complet discré-
dit. Owen pouvait-il réussir avec un système qui rétribue également
l'activité et la paresse, l'incapacité et l'intelligence, dans un pays
où l'industrie obtient si aisément des parts inégales? Encore faut-il
observer que la communauté d'Owen était une importation an-
glaise de même que le parti des icorlàng-mcn (travailleurs), le seul
qui , dans l'état de New-York , ait pris une attitude hostile à la pro-
priété. Un moment, la ville de New-York fut émue par les ivor-
lung-men. On se rassura quand , aux élections de 1830, ils n'eurent
obtenu qu'une voix sur cent vingt-cinq.
En Angleterre , on en est encore à marchander les privilèges
KCOrfOMIE POLITIQUE. (Vf)
dune aristocratie maîtresse de la plus grande partie du sol: L'idée
d'un système général de contributions progressives est à peine
connue et probablement ne remuera pas de long-temps les esprits.
Smith, Ricardo, Malthus n'en disent rien. La confiscation des biens
du clergé et de l'aristocratie, la banqueroute de l'état, voilà peut-
être ce qui serait mis d'abord en question dans de grandes com-
motions civiles. L'Angleterre n'est pas comme nous exposée aux
coalitions européennes. Ses représentans ne seront donc probable-
ment jamais dans la situation suprême de la Convention , réduite
à ruiner ses propres défenseurs, après avoir dépouillé ses en-
nemis. L'avantage de leur position insulaire et l'immensité de
leurs ressources en tous les genres permettent aux Anglais beau-
coup de transactions qui nous étaient impossibles. Sans doute
une population d'ouvriers plus agglomérée que partout ailleurs ,
et sujette à d'excessives vicissitudes dans ses moyens d'existence ,
menace l'état du continuel accroissement de ses misères. De là
d'horribles et passagères émeutes dans les momens de désespoir,
de nombreux délits, mais point d'attaques systématiques contre
la propriété. C'est en Angleterre que les souffrances du prolétaire
manufacturier devaient naturellement provoquer les premiers es-
sais pratiques ayant pour but d'y remédier par des voies radicales.
Owen a l'honneur de l'initiative (1). Son système n'est pas une vio-
lence envers la société établie, mais envers la nature humaine. 11
n'appelle pas au secours de sa communauté des biens les armes
des factions. La persuasion lui paraît suffisante. II est vrai que per-
sonne n'est persuadé.
Arrivons à la France. L'histoire des projets de contribution pro-
gressive et des systèmes qui les ont ensuite dépassés en audace ,
commence avec les difficultés financières de notre révolution.
Tant que les classes ennemies de toutes les réformes qui avaient
porté sur elles conservèrent leurs richesses , il ne fut pas question
d'impôt progressif. On croyait avoir une ressource suffisante pour
(i) Quoique Owèn ait pratiqué le premier une association mal courue, il a été
précédé dès 1808 par M. C/i. Fourrier, qui va lui - même réatiseif à Condé-sur-
Vcsgre une théorie sociétaire digne de l'attention des penseurs. Mais M. Fourrier,
bien loin de combattre la propriété, se propose d'étendre et de multiplier ses
70 REVUE DKS DELX MONDES.
les besoins éventuels de la guerre. Mais quand on eut saisi les biens
de l'émigration , le plus grand embarras fut d'en trouver de l'ar-
gent. Il fallut recourir à des mesures violentes, sans trop accorder à
ceux qui s'en prenaient déjà à la propriété , de tous les périls de
la patrie. C'est ainsi que , sur la proposition deBarrère, le 48 mars
I7ÎT), la Convention décréta en dix minutes, 1° qu'il serait établi
un impôt gradué et progressif sur le luxe et les richesses tant fonciè-
res que mobilières; 2° que la peine de mort serait prononcée contre
quiconque proposerait une loi agraire ou toute autre subversive de la
propriété.
Assurément, dans ce premier mouvement d'un vole instinctif,
l'on ignorait que telle progression d'impôts aurait pu avoir des ef-
fets analogues à ceux d'une loi agraire, ainsi que nous l'avons dé-
montré. La Convention , au surplus, n'avait pas le choix de ses dé-
crets.
Un économiste osa pourtant soumettre à son comité des finances
un excellent traité contre l'impôt progressif. C'est le seul qui ait
paru jusqu'à ce jour, tant cette matière est encore peu connue!
Nous avons lu avec toute l'attention qu'il mérite ce traité de
M. Jollivet, ancien membre de l'assemblée législative. Ses princi-
paux argumens sont résumés dans notre écrit, et nous n'avons
cru pouvoir mieux faire pour nos lecteurs, que de leur en offrir
ainsi la substance, en y mêlant nos réflexions (1).
Les membres du comité conventionnel , éclairés par cet ouvrage,
en avaient ordonné l'impression ; mais, craignant aussitôt de se per-
dre, ils laissèrent à son auteur le soin dangereux de le publier.
On ne songeait d'ailleurs qu'à une application provisoire du
avantages. Ses procédés d'industrie attrayante sont tout ce qu'il y a de plus opposé
à l'impôt progressif. Il promet aux capitaux, à l'intelligence, au travail, trois
sortes de dividendes, sans lesquels une réforme sociale ne peut être qu'un tissu
d'iniquités et de misères.
(0 L'ouvrage de M. Jollivet est intitulé: De l'impôt progressif et du morcelle
ment des patrimoines, avec cette épigraphe : C'est le vautour déchirant ses propres
entrailles. io3 pages in-8<>. Paris, 1793. Un seul journaliste osa l'annoncer quand
il parut M. Jollivet partageait la prison de l'illustre M. de Tracv. Tous douv
allaient périr, quand le 9 thermidor les rendit à la science.
ÉCONOMIE POLITIQUE. 71
principe mal compris de l'impôt progressif, et véritablement clic
était inévitable. Pauvres économistes ! Les émissions de papier-
monnaie aux Etats-Unis et en France, l'incendie de Moscou , tou-
tes les déterminations de cet ordre ne comportent plus leur minu-
tieuse prévoyance.
Un premier emprunt forcé, s' élevant à un milliard, fut décrété
par la Convention. Son mode d'exécution très arbitraire ne réali-
sait point ce que l'on entend par impôt progressif. Il s'agissait
seulement d'une taxe proportionnelle d'un dixième sur toutes
les sortes de revenus , depuis 1,000 fr. jusqu'à 10,000 fr. Au-delà,
l'état prenait tout. On sait que ce milliard fut payé en valeurs dé-
préciées.
Un autre emprunt forcé de C00 millions fut établi en l'an iv par
de semblables moyens , et ne rapporta que les deux tiers de la
somme requise.
Le dernier emprunt de cette sorte, s' élevant à 100 millions, fut
décrété en l'an vu. Celui-là a vraiment le caractère progressif,
M. Jollivet en a démontré les conséquences par des tableaux dont
nous parlerons.
A partir du 9 thermidor, la Convention était traitée en ennemie
par une partie de ses membres associés à des clubs, qui , voyant le
nouvel esprit du gouvernement révolutionnaire, réclamaient la
suspension de sa dictature et l'exercice régulier de la constitution
de 95. A ces demandes, on répondit, après les journées de prairial,
par des déportations et des supplices. Mais sous la clé de leurs geô-
liers, les vaincus de ces journées élaborèrent un système mille fois
plus incisif que tout ce qui avait été imaginé sous le régime de la
terreur. Telle fut l'origine de la conspiration de Babeuf, déjouée
le 21 floréal an iv (1). La témérité de certaines utopies ne peut que
s'accroître dans les loisirs et les ressentimens d'une prison.
L'historien de la conspiration de Babeuf, 31. Buonarroti, nous
apprend que des milliers de sectaires en étaient venus à considérer
(i) On peut lire les particularités de celte conspiration de Babeuf dans le récit
«m'en a publié M. Buonarroti, son consciencieux et persévérant complice. ( Con-
spiration pour l'égalité, dite de Babeuf. Un volume in-8°, Bruxelles, 1828.)
7*1 REVUE DES DEUX MONDES.
toute espèce de richesse individuelle comme une source de cor-
ruption (1). Plus la propriété et les divers partis persécutés depuis le
51 mai 1795, réagissaient contre les mesures qui les avaient acca-
blés , plus les amis de Babeuf devaient attacher d'importance à en
finir avec ces obstacles toujours renaissans. De même que la Con-
vention avait trouvé l'impôt proportionnel trop peu démocratique,
les nouveaux conjurés ne voyaient , dans le principe d'impôt pro-
gressif décrété par elle, qu'une transition pour arriver à leurs fins,
une justice incomplète au moyen de laquelle la majorité corrompue
avait voulu déguiser son égoïsme.
« L'impôt progressif, dit M. Buonarroti, serait un moyen efficace
île morceler les terres , d'empêcher la cumulalion des richesses et de
bannir l'oisiveté cl le luxe , si l'estimation exacte des fortunes qu'il
exiue n'était pas très difficile à atteindre : on peut bien évaluer le
revenu des immeubles : mais comment apprécier les capitaux qu'il est
facile de dérober à tous les yeux ? Cette manière d'asseoir l'impôt ,
serait tout au plus un acheminement au bien , mais elle ne couperait
pas la racine du mal. » (P. 8G. ) IVous recommandons ces objections
à ceux qui réclament aujourd'hui l'impôt progressif de très bonne
foi , mais sans le définir ni l'appliquer à aucun objet précis.
Depuis le 18 brumaire jusqu'aux dernières années de la restau-
ration, les essais et controversés que nous venons d'exposer dispa-
raissent entièrement. La grande propriété, secondée parles gou-
vernemens qui se succèdent, travaille à refaire son ancienne exis-
tence. Alors commence une autre réaction dont les causes morales
et économiques sont assez compliquées.
Pour la première fois depuis l'an vu, le saint-simonisme entre-
prend de rajeunir l'impôt progressif, considéré, à cette époque,
comme une ressource de guerre , et trente ans plus tard , comme
un remède aux calamités de la paix. En effet, les mécomptes indus-
triels qui surviennent après les premiers momens de prospérité dus
à la paix de 1815, appellent vivement l'attention des économistes
(i) Le système des conspirateurs consistait simplement à supprimer la propriété
ndividuelle, le^ \illes, l'usage de la monnaie, le commerce et les relations a\cc
les étrangers, etc., afin d'établir une communauté des biens, accompagnée d'in-
stitutions qu'il est inutile d'exposer ici.
ECONOMIE POLITIQUE. 75
sur les misères de la population des fabriques , les déréglemens
d'une concurrence illimitée, l'inégalité des conditions sociales et
les moyens de mieux répartir le poids des impôts. Nous nous écar-
terions de notre sujet, si nous disions pourquoi le saint-simonisme
voulut tourner contre la grande propriété les traditions chrétien-
nes dont elle se faisait une arme contre-révolutionnaire , et par quel
étrange amalgame de sentimens, on revenait à l'impôt progressif
à travers les révélations successives de Moïse , de Jésus , ou de mon-
sieur un tel. Dans le cours de nos recherches , nous examinerons
les progressions proposées par cette école , la seule qui ait déve-
loppé quelques vues sur cette question, quoiqu'elle y vît seule-
ment, comme les niveleurs de prairial, un expédient transitoire.
Si la révolution de juillet a redoublé momentanément les maux
de la population ouvrière, elle a ravivé en elle le sentiment de sa
puissance, l'espoir de s'élever en bien-être comme en dignité.
C'était plus qu'il n'en fallait pour encourager ceux qui tentent de
rejeter sur les riches les charges accablantes de la non-propriété.
Plusieurs journaux à Paris et dans les départemens, des sociétés
politiques se sont formées pour réclamer un grand nombre de ré-
formes radicales en matière d'impôts. Les contributions progres-
sives en font assez ordinairement partie.
Peut-être l'agitation des temps que nous venons de traverser
a-t-elle entraîné de bons esprits à s'accommoder trop vite de quel-
ques formules saint-simoniennes , qu'il serait difficile de détacher
d'une parodie théocralique, pour en faire la base d'une doctrine
républicaine.
Le principe de la souveraineté du peuple motive la confiance ,
mais exclut la foi dans ceux qni gouvernent. C'est pourquoi il y a
certains pouvoirs sur la propriété qui ne nous paraîtraient pas
mieux placés entre les mains d'une dictature populaire , qu'au ser-
vice d'une théocratie.
Concluons de ce qui précède, que l'idée d'une application géné-
rale d'impôts progressifs, débattue depuis !)3 seulement, dans des
< ireonstanees dissemblables, n'a jamais été éprouvée par l'expé-
rience d'aucun peuple. Ajoutons que des partis également lies dil-
férens les uns des autres, et des séries fort différentes de ces partis
74 REVUK DES DEUX MONDES.
n'ont recommandé les progressions que dans les vues politiques,
philosophiques ou religieuses, qui leur étaient propres.
Excepté M. Jollivet, aucun économiste français n'en a parlé sé-
rieusement. Ainsi , nous avons été surpris de lire , dans le principal
ouvrage de M. J.-B. Say, que Yimpôt progressif est le seul équita-
ble, sans trouver aucune explication relative à son mode d'accrois-
sement et à son assiette (I).
L'impôt progressif est donc encore une conception très confuse.
Il nous importait d'en indiquer la cause. Par là , nous sommes
mieux amenés à chercher les effets des progressions indéfiniment
croissantes sur chaque branche d'impôts.
Variations du produit de l'impôt progressif appliqué aux contribu-
tions locales. — Son effet sur les villes. — 77 ne peut être qu'un
impôt de quotité.
Nous avons vu que le produit de l'impôt proportionnel ou géo-
métrique est invariable, quelle que soit la quotité des fortunes im-
posées , et que le produit de l'impôt progressif doit au contraire va-
rier, selon qu'une quantité donnée de richesse est également ou
inégalement distribuée entre un plus ou moins grand nombre d'in-
dividus.
II peut même arriver que le revenu public soit nul , si la matière
imposable est assez divisée pour qu'aucune fortune n'atteigne la
limite où commence la progression.
Il résulte de cette propriété de l'impôt progressif, qu'étant ap-
pliqué collectivement à trois communes qui auraient chacune
600,000 fr. de revenus inégalement répartis , la commune A pour-
rait être imposée à 300,000 fr. , la commune B à 20,000 fr. , tandis
(i) M. Say répond à ceux qui prétendent cpie l'impôt progressif découragerait
les efforts et les épargnes nécessaires à la multiplication des capitaux : « Mais qui ne
« voit que l'impôt, quel qu'il soit, ne prend jamais qu'une part de l'accroissement
« qu'on donne à sa fortune, et qu'il reste à chacun, pour produire, une prime
« d'encouragement supérieure à la prime de découragement?» Nous avons donné
des exemples de progressions, qui prouvent que M. Say ne se rendait pas compte
fie toutes les conséquences possibles de son principe.
ECONOMIE POLITIQUE. /-)
que la commune C , où les revenus sciaient très divisés, ne paierait
aucune contribution.
Mais la commune A étant privée de la moitié de ses revenus ou
moyens de reproduction , s'appauvrirait rapidement. Les grandes
villes , où il y a plus de fortunes inégales que partout ailleurs , suc-
comberaient sous le poids des progressions. Paris n'existerait plus.
Lorsqu'on l'an vu , un dernier emprunt fut résolu d'après le mode
progressif, on évalua à plus de 70 millions la part de la capitale
sur les 100 millions imposés. Ceux qui redoutent par-dessus tout
de porter atteinte à l'unité politique , administrative et morale du
pays , doivent s'effrayer d'un tel résultat.
Étrange inconséquence ! le 18 mars 1793, l'unanimité de la Con-
vention votait la peine de mort contre tout fauteur de mesures
subversives de la propriété ; elle décrétait en même temps le prin-
cipe de l'impôt progressif, qui , rigoureusement appliqué , eût
porté de mortelles atteintes à la propriété et à l'existence des villes.
Deux mois plus tard, le 51 mai, la minorité de cette assemblée
encourait une accusation capitale de fédéralisme. Qu'y avait-il de
plus anarchique cependant, et sous ce rapport de plus fédéraliste,
que le vote unanime d'un principe dont le premier effet eut été de
détruire les villes?
Mais nous le répétons, la science n'a que des avis insufiisans poul-
ies pouvoirs qui , une fois engagés dans la voie des révolutions ,
peuvent se perdre d'une manière très logique aussi bien que par
leurs inconséquences. Les économistes, qui étudient à tète reposée,
sont tenus de mettre plus de rigueur dans leurs déductions. Ainsi,
avant de réclamer l'impôt progressif pour dégrever la population
manufacturière de tout ce qu'ils veulent ajouter de surtaxe à la
propriété, ils feraient bien de songer que le soulagement des ma-
nufactures est inconciliable avec le dépérissement des villes.
M. Jollivet ayant analysé une progression proposée, en 1795, par
le comité des finances de la Convention, il en résultait que dans
certains cas, en supposant les contributions municipales progres-
sives, comme les impôts perçus "par le trésor public, les fortunes
inférieures, après le prélèvement des diverses taxes, pouvaient
s'é lever au-dessus des fortunes supérieures.
70 REVUE DES DEUX MONDES.
« Pour prévenir ce résultat, il faudrait donc, disait M. Jôllivct ,
« interdire l'usage des progressions croissantes aux corps adminis-
« tratifs, et les réserver pour le trésor public seul : mais si un tel
« instrument est dans la nature du régime social , pourquoi toutes
« les administrations locales ne s'en serviraient-elles pas? »
L'impôt collectif ou de répartition oblige, comme on sait, les
diverses circonscriptions administratives à verser au trésor un con-
tingent déterminé et invariable , sauf à le répartir sur les contri-
buables des communes, en proportion de la fortune de chacun
d'eux; tandis que l'impôt de quotité oblige isolément chaque indi-
vidu vis-à-vis du fisc.
Quand l'impôt est de répartition, chacun ayant à craindre d'être
cotisé dans une proportion plus forte qu'il ne devrait l'être, son
intérêt personnel le porte à empêcher la fraude de son voisin. Il en
résulte une surveillance mutuelle qui économise un grand nombre
d'agens à l'état, et lui garantit la perception entière de ses recettes.
Mais les contribuables des communes ne peuvent être intéressés
à l'intégrité des perceptions d'un impôt progressif.
Comment le seraient-ils? Ce n'est pas la masse des richesses de
la commune que l'état prend en considération, mais seulement la
manière dont elle est distribuée. La base de cotisation agissan t
inégalement sur les contribuables, forme autant d'impôts séparés
qu'il y a de fortunes inégales.
Afin d'obtenir les avantages propres aux impôts de répartition,
vainement on essaierait de les rendre proportionnels à l'égard des
communes , et progressifs à l'égard des contribuables , c'est-à-dire
de taxer les communes en proportion géométrique de la masse de
leurs richesses, sauf à répartir leur contingent sur les individus,
conformément à l'échelle de progression adoptée.
Il arriverait, 1° en plusieurs cas, que de deux fortunes parfaite-
ment égales, l'une serait écrasée par cet impôt collectivement pro-
portionnel et individuellement progressif, tandis que l'autre, étant
placée dans une commune contiguë, n'aurait presque rien à payer ;
2° en d'autres cas, que les fortunes médiocres ne pourraient suffire
à l'impôt, même par la voie de l'expropriation.
On conçoit aisément que deux fortunés égales paieraient plus ou
moins , selon qu'elles seraient situées dans une commune ou dans
ÉCONOMIE POLITIQUE. / (
l'autre, puisque le taux des contributions individuelles serait dé-
terminé par le contingent variable de chaque commune, et en
raison de la manière dont les fortunes y seraient distribuées. Il
n'est pas moins facile de démontrer que l'expropriation des con-
tribuables pourrait ne pas suffire à former le contingent communal
exigé.
Soit une commune , ayant 000,000 fr. de revenus répartis de la
manière suivante :
I Revenu de 6,000 fr.
2 de 5,000 fr 6,000
5 de 2,000 6,000
10 de 1,000 10,000
Total de la madère imposable . . . 28,000 fr.
Masse de revenus exempts parce qu'ils n'atteignent
pas la limite où commence la progression. . . . 272,000 fr.
Somme pareille 500,000 fr.
Si le contingent de la commune est fixé à 30,000 fr., les revenus
imposables ne s'élevant qu'à 28,000 fr. , l'expropriation des seize
contribuables de ce tableau ne couvrirait pas le déficit du trésor.
L'impôt progressif serait donc nécessairement, par sa nature, un
impôt de quotité, et dès-lors il exigerait une multitude prodigieuse
d'agens, revêtus de fonctions d'autant plus difficiles que le contri-
buable serait conduit à pratiquer un plus grand nombre de fraudes
et de collusions. Ajoutons que les préposés du fisc, ne défendant
pas leur intérêt , mais celui du trésor, seraient eux-mêmes portés
par crainte , négligence ou séduction , à s'acquitter infidèlement de
leurs devoirs , et que les frais de perception étant ainsi multipliés à
l'excès, devraient accroître encore le taux des progressions exigées,
en telle sorte que les revenus imposables pourraient être absorbés
par l'impôt, et l'impôt par les frais de perception.
De l'impôt progressif sur les déterminations et la moralité des contri-
buables. — Inutilité des lois pénales pour en corriger les effet s.
En supposant qu'il soit impossible de se soustraire à l'impôt pro-
gressif, il ôte à l'industrie tout motif d'accroître indéfiniment avec
78 REVUE DES DEUX MONDES.
ses profits la richesse nationale. Dans les cas plus vraisemblables,
où il y a moyen de l'éluder, il entraîne une multitude de fraudes
ou de spéculations non moins immorales que ruineuses.
Là simulation de communauté est un moyen de tromper les exi-
gences du fisc. On peut, moyennant la précaution des contre-lettres,
partager fictivement les patrimoines. Si l'on prétend que ce genre
de fraude serait empêché par les frais des actes qu'il occasionnerait
et les droits d'enregistrement, comment s'opposer à la simulation
des dettes, hypothèques et rentes viagères , qui grèveraient tout d'un
coup les biens les plus apparens, sans aggraver la situation du con-
tribuable vraiment endetté? Pour distinguer le mensonge de la
vérité , il faudrait adopter un système de présomptions arbitraires,
coûteuses, vexatoircs, et au demeurant inutiles, car la richesse se
déguiserait sous toutes les formes plutôt que de se laisser détruire.
On en a la preuve dans la vieille expérience d'un des plus odieux
impôts de l'ancien régime. La taille avait quelque analogie avec
l'impôt progressif, sous ce rapport qu'elle ne grevait pas seulement
les biens du propriétaire non privilégié, mais son industrie. Aussi
l'aisance se cachait sous des haillons. Pour échapper au collecteur,
la population taillable et corvéable s'abstenait d'une multitude d'ob-
jets d'agrément ou même de première nécessité, dont la produc-
tion fait la richesse nationale.
Sous la mortelle influence d'un système complet de contributions
progressives, les uns se détacheraient de leurs propriétés foncières,
afin de les convertir en biens insaisissables , ou les dissémineraient
sur une plus grande étendue de territoire, pour prévenir le danger
de leur contiguïté, c'est-à-dire d'un centre unique de surveillance
et de répression; les autres, en grand nombre, emploieraient, leurs
capitaux à l'agiotage, aux accaparemens et à l'usure. Le manufac-
turier et le commerçant diviseraient leurs établissemens, afin de
les distribuer soit sous leur nom, soit sous des noms supposés.
Beaucoup d'entre eux exporteraient à l'étranger leurs capitaux ,
leur industrie, et seraient suivis par leurs ouvriers, comme au temps
de l'édit de Nantes.
L'agiotage, les accaparemens, l'usure, le morcellement forcé des
terres et des établissemens industriels , seraient donc les consé-
ECONOMIE POLITIQUE. 7!)
quences les plus générales des progressions croissantes sur toutes
les sortes de revenus.
Or, qu'on y prenne garde, les rigueurs de la législation reste-
raient impuissantes contre tant d'abus et de maux inhérens à ce
nouveau régime. Sous l'empire absolu de la Convention, les plus
terribles chàtimens ne manquaient pas pour arrêter les spécula-
tions sur les assignats, les accaparemens et l'agiotage, qui s'éten-
daient avec une rapidité effrayante sur les objets de première né-
cessité. Cependant les capitaux accouraient vers ces désastreuses
ndustries, avec le même acharnement qu'on mettait à les en détour-
ner. La raison en est bien simple. Toute violence sur l'emploi des
capitaux a pour effet inévitable d'élever la différence des prix im-
posés par le gouvernement avec les prix naturels qui s'établiraient
par de libres transactions, et par conséquent d'accroître la cupidité
de ceux qui se décident a spéculer sur cette différence. La multi-
plicité même des peines imaginées contre les accapareurs, agio-
teurs, usuriers ou contrebandiers, augmente les profits qu'ils
peuvent obtenir en compensation de leurs périls. A cet égard, les
lois rigoureuses agissent de la même manière que les difficultés
des communications nécessaires aux échanges. On accapare et on
agiote beaucoup dans les pays qui n'ont pas de chemins continuel-
lement praticables , parce que des variations excessives dans les
prix de la plupart des denrées assurent de larges bénéfices au jeu
des spéculateurs.
Du morcellement des terres , des fabriques et du commerce.
Depuis long-temps on dispute sur les avantages ou les inconvé-
niens de la division du sol. La révolution de 89 a prouvé combien
cette division était favorable au développement de la richesse natio-
nale. Quoique les agronomes aient vanté d'utiles perfectionnemens
que l'on doit à la grande propriété réduite aux conditions du droit
commun , de tels services sont bien surpassés par le surcroit de
travail et d'industrie d'un plus grand nombre de propriétaires.
Mais la division du sol cesserait d'être un bien pour le pays où des
contributions progressives fractionneraient violemment les patri-
moines. Tous les ineonvéniens que François de Neufchâteau attri-
80 REVUE DES DEUX MONDES.
bue au morcellement volontaire de l'agriculture ne seraient rien en
comparaison des vices d'un morcellement forcé.
Selon cet économiste, la multiplication des clôtures, la forme
gênante des patrimoines , la perte de temps du propriétaire obligé
d'éparpiller ses efforts sur trop de parcelles éloignées les unes des
autres, la pénurie des capitaux, la difficulté d'établir en commun
des travaux d'amélioration, et une foule d'autres inconvéniens de
la petite propriété perdent une grande partie du sol. L'impôt pro-
gressif causerait de bien plus grands dommages à l'agriculture dont
il détournerait entièrement les capitaux; il agirait comme ces bails
destructeurs qui portent les fermiers à négliger l'entretien des
terres, parce qu'il leur suffit d'en tirer un profit quelconque.
Si les futaies deviennent si rares, si les taillis eux-mêmes sont
coupés plus tôt qu'ils ne devraient l'être par les petits propriétaires,
un système de contributions qui ne comporte aucune spéculation
d'avenir, n'enlèverait-il pas bientôt aux besoins du chauffage, à
la marine, à l'architecture et à une foule de professions, les bois
qui leur sont nécessaires? Comment les nombreux vignobles dont
les produits variables ne deviennent précieux qu'au bout d'un cer-
tain temps, suffiraient-ils à la tyrannie du fisc, qui obligerait leurs
propriétaires à réaliser sur-le-champ des bénéfices incomplets?
Dans les pays où l'étendue des prairies à pâtures facilite l'éducation
des animaux et bestiaux aratoires, tels que chevaux, bœufs, va-
ches, etc.... , la division forcée des patrimoines ne permettant plus
ni de grandes avances, ni de grands établissemens, sans le concours
d'une multitude de propriétaires tous discordans à cet égard, la
disette des bestiaux serait un autre résultat de l'impôt progressif.
La dissémination des fabriques en dehors des villes est souvent
un précieux avantage; mais on ne pourrait y obliger les industries
établies sans consommer leur ruine. Si les matières premières ne
croissent plus avec la même abondance ni la même qualité , si le
producteur craint de mettre ses capitaux à découvert, les manu-
factures, fabriques et usines doivent périr en se divisant. Une im-
mense population d'ouvriers perdra ses moyens d'existence. L'in-
dustrie étrangère supplantera dans tous les genres notre industrie
morcelée, inerte, ou réduite à de stériles efforts d'agiotage et de
ÉCONOMIE POLITIQUE; 81
contrebande. 11 est presque inutile de demander ce que deviendrait
le commerce sous un régime où, pour déguiser ses profits, il serait
contraint de multiplier ses frais et ses risques, en faisant passer les
marchandises sujettes à certaines inspections, en une infinité de
petits ballots.
De l'impôt progressif sur les successions , sur les droits d'enregistre-
ment, et le revenu public en général.
On a calculé que la totalité des patrimoines change de main par
successions, donations entre-vifs et autres titres gratuits , une fois
tous les trente ans. C'est donc le trentième de la richesse nationale
qu'on peut annuellement saisir comme matière imposable.
Assurément aucune branche d'impôt ne comporte mieux que les
successions ou donations entre-vifs des taxes graduées, qui portent,
dans ce cas, sur les ressources les plus incontestables, et réduisent
d'avance des fortunes dont on n'a pas encore l'habitude de jouir.
Cependant, puisque la perception du trésor se fait nécessairement
par préférence à tous les autres créanciers d'une succession, même
hypothécaires ou privilégiés , un tel privilège de l'état doit faire
hausser l'intérêt exigé par les prêteurs, en raison de la quotité de
l'impôt, car celui qui prête impose un intérêt plus élevé à mesure
qu'il court de plus grands risques. D'un autre côté, quand l'impôt
excède une année du revenu des successions, il réduit ordinaire-
ment ceux qui héritent à emprunter pour acquitter ce qu'ils doivent.
De là un accroissement du nombre des emprunteurs et une nou-
velle cause d'élévation dans le taux de l'intérêt de l'argent.
Ces divers effets de l'impôt progressif, ajoutés à tout ce que le
besoin de s'y soustraire provoquerait de fraudes et de collusions,
réduiraient indéfiniment la valeur vénale des biens fonds , et par
conséquent le revenu public.
Le défaut de concurrence des acheteurs et l'excessive concur-
rence des vendeurs contribueraient encore à l'avilissement du prix
des immeubles. En effet, un impôt progressif sur les successions
détacherait un grand nombre de propriétaires de tout bien immo-
bilier, et forcerait beaucoup d'héritiers à s'en dessaisir immédiate-
mont. Or les biens fonds ne peuvent être ainsi dépréciés, sans que
TOME ii. 6
H"2 REVUE DES DEUX MONDES.
les revenus de l'état soient réduits dans la même proportion , non-
seulement sur les successions et donations entre-vifs, mais sur les
droits d'enregistrement des ventes, échanges et autres mutations à
titre onéreux ou rémunératoire. L'impôt des patentes, les impôts
fonciers , mobiliers et indirects , n'éprouveraient-ils pas aussi un
incalculable déficit , si l'agriculture en même temps que toutes les
industries , venait à dépérir ? Il est évident que les progressions
croissantes dégradent à la fois la matière imposable et toutes les
branches de revenus publics.
En l'an vu, l'impôt progressif n'avait encore été résolu que tem-
porairement, pour des emprunts forcés. Cependant la révolution
s'était tellement servie des expédions financiers les plus violens ,
qu'on ne payait plus que douze à treize fois leur revenu, les terres
qui valaient vingt-cinq fois le même revenu avant 4792. De plus,
le recouvrement de l'impôt territorial exigea une surcharge d'en-
viron 50 millions en frais degarnisaires. Cette situation, qu'aggra-
vait le dernier emprunt, facilita le coup d'état du 18 brumaire.
De l'impôt progressif sur le taux de l'intérêt de l'argent , les dépenses
du gouvernement et la valeur des domaines nationaux.
La dissimulation des fortunes, l'exportation des capitaux, leur
mauvais emploi dans l'agiotage et l'usure, le péril des prêts, toutes
ces causes réunies doivent élever l'intérêt de l'argent à un taux ex-
cessif. Mais le gouvernement, qui est le plus grand consommateur,
se trouvant obligé de recourir à une multitude d'entrepreneurs
de travaux et fournitures, il faut bien que ceux-ci ajoutent à leurs
prix l'intérêt de leurs capitaux. Les dépenses publiques s'augmen-
tent donc en même temps qu'on en tarit la source.
Les domaines nationaux cessent d'être une ressource pour les
grands besoins de l'état , puisque leur acquisition entraîne des
charges auxquelles personne ne veut s'exposer.
De l'impôt progressif sur les prêts.
Il élève l'intérêt de l'argent, retombe sur l'emprunteur, et par
conséquent sur le pauvre.
ÉCONOMIE POLITIQUE. 83
Sur les rentes payées par L'état.
On a démontré l'inutilité onéreuse des caisses d'amortissement;
on a été plus loin en soutenant, sans trop y réfléchir, la légïtimiir
et les avantages d'un impôt proportionnel sur les rentes des fonds
publics; mais les soumettre à l'impôt progressif serait anéantir évi-
demment le crédit national.
Sur les actions des banques et compagnies.
On réclame avec raison des facilités pour diriger le crédit, au
moyen de banques spéciales et d'autres étabîissemens , soit vers
l'agriculture, soit vers l'industrie nécessiteuse. N'est-ce pas une
contradiction que de vouloir y appliquer aussi l'impôt progressif,
qui en détournerait entièrement les capitaux?
Sur le traitement des fonctionnaires publics.
M. Jollivet a fait voir qu'un essai de ce genre, entrepris en vertu
des progressions créées par la loi du 1er thermidor an vu, réduisait,
en plusieurs cas, les traitemens des employés supérieurs au-dessous
de ce qui restait à leurs subordonnés. D'après les données de cette
loi, on calcula que le trésor aurait obtenu une économie de 5 à 4
millions , en élevant de 100 francs chacun les traitemens de 2,000,
3,000, 4,000 francs. Les plaisans de l'an vu appelaient cette opé-
ration, une prodigalité économique. Depuis cette époque, l'art des
prodigalités économiques et des économies ruineuses s'est perfec-
tionné.
Progressions lentes. — Progression saint-simonienne.
Jusqu'ici nous n'avons examiné que les progressions croissantes
dans le but de procurer sur les riches un produit supérieur à celui
de l'impôt proportionnel.
Il nous reste à parler des progressions lentes et irrégulières doni
le produit présumé serait inférieur au revenu public actuellement
perçu. Celles-là provoqueraient presque autant de fraudes que si
elles étaient plus rapides, car pour être lentement graduées, éHes
G.
84 REVUE DES DEUX MONDES.
n'en resteraient pas moins des impôts de quotité, avec tous les in-
convéniens du sauve-qui-peut, et d'un surcroît de frais de percep-
tion. Elles dégrèveraient les riches pour écraser l'opulence, et
ajouteraient aux dépenses de l'état, en diminuant ses recettes.
En voici un exemple que nous trouvons dans une brochure de
M. Decourdemanche, publiée en 1851, sous le patronage de la
doctrine sainl-simonienne (1).
L'auteur de cet écrit voudrait qu'on appliquât l'impôt progressif
aux revenus de tous les genres, actions de banques et compagnies,
rentes sur l'état, rentes sur les terres, traitemens, etc.... Nous ne
reproduirons pas nos démonstrations sur l'impossibilité d'asseoir
ainsi le revenu public.
Système général d'impôt progressif, de M. Decourdemanche , le seul
qui ait été proposé depuis l'an vu et 1851.
De I à 5,000 fr. de revenu 8 1/2 p. 0/o
De 5,000 à 10,000 9 —
De 10,000 ù 15,000 9 1/2 —
De 15,000 à 20,000 10 —
De 20,000 à 25,000 10 1/2 —
De 25,000 à 30,000 11 —
De 50,000 à 55,000 H 1/2 —
De 35,000 à 40,000 12 —
De 40,000 à 45,000 15 _
De 45,000 à 50,000 |4 _
De 50,000 à 55,000 15 _
De 55,000 à 60,000 16 _
De 60,000 à 65,000 17 _
De 65,000 à 70,000 18 —
De 70,000 à 75,000 19 —
De 75,000 ù 80,000 20
De 80,000 à 85,000 21 —
De 85,000 à 90,000 22 —
De 90,000 à 95,000 25 —
De 95,000 à 100,000 24 —
De 100,000 et au-dessus 25 —
(1) Lettres sur la législation, dans ses rapports avec l'industrie et la propriété.
ÉCONOMIE POLITIQUE. S-'i
Probablement 31. DecourdemanChe et l'école saint-simonicnne
ont cru que cette progression appliquée à l'impôt foncier donne-
rait au moins le produit actuel. Tous les principes saint-simoniens,
en effet, sont fort contraires au dégrèvement de la propriété terri-
toriale. Eh bien ! l'adoption du système progressif que nous ve-
nons d'exposer causerait à l'état, pour l'impôt foncier seulement ,
c'est-à-dire pour Ja matière imposable la plus facile à saisir, un
déficit de 118,285,319 fr. sur 244,252,573 fr., qui seront perçus
en 1853. Encore supposons-nous gratuitement que personne ne
pourra se soustraire à cet impôt, et que les frais de perception ne
seront pas augmentés.
Voici maintenant les bases de notre calcul. On sait qu'il est éta-
bli par un rapport officiel de 31. de Chabrol, que sur 10,296,785
cotes foncières, il y en a •— d e 20 fr. et au-dessous; ~ de 20 fr.
à 50 fr.; 7^ de 50 fr. et au-dessus.
Selon 31. Armand Séguin , dont les évaluations approximatives
paraissent conformes aux données de 31. de Chabrol, les 10,296,785
cotes foncières seraient ainsi distribuées :
RÉPARTITION
des cotes
SEI-ON M. SEGUIM.
Moyenne du taux dos
cofes d'après nos
calculs.
TRODCtT
de l'impôt
actuel.
REVENU
des contri-
buables
(six fois
l'impôt ).
V
.a
s-g
-S c
Z. C
o *j
'2 ~z
4> 3
UD S
p
C
PRODUIT
de la
progression
DEFICIT
résultant de la
progression
de M. Decour-
demanche.
8,024,987 de 10 f. et au-
5f.
40,124,935 f.
240,749,610 f.
20,463,716 f.
19,661,119 f.
dessous.
663. J37 de 20 à 5of.
25
16,580,925
99,485,350
8,456,271
8,124,654
642,3(5 de 20 à 3o f.
4o.
$5,693,800
i54,162,8oo
i5i,io5,858
12,589,962
523,991 de 5oàio8f.
75
39,299,325
235,794,950
8l/2
20,042,570
19,256,755
322,ooo de îooà 3oo f.
i5o
48,300,000
289,800,000
po/o
24.635,ooo
23,667,000
68,457 de 58o à 5oof.
4oo
27,582,800
164,296,800
15,9^5. 22S
15,417,573
33,662 de5ooài,ooof.
700
23,563,4oo
i4l,38o,4oo
12,017,334
11,546,066
13,447 de 1,000 f. et
1,733
23,307,128
139,843,128
91/2
13,285,097
10.022,091
au dessus.
Total :
10,296,785. cotes.
244,2J2,373 f.
120,967,045 f.
118,285,319 f.
D'après ces calculs où nous avons évalue les revenus imposés à
80 REVUE DliS DEUX MONDES.
six fois l'impôt , ce n'est qu'entre 00 et 05,000 IV. de revenu que
la progression de M. Decourdemanche donnerait un produit égal
à l'impôt actuel. Toutes les fortunes inférieures seraient dégrevées.
Or, 00,000 fr. payant aujourd'hui 10,000 fr. d'impôt, il y a bien
peu de cotes aussi élevées, et l'on conviendra que ce n'était pas
la peine d'inventer une échelle de progression pour diminuer les
charges de tous ceux qui ont moins de 00 à 05,000 francs de
revenu foncier.
Si l'on voulait repartir sur les 15,457 plus imposés, une surtaxe
égale au déficit de 118,285,519 fr. qui résulterait pour l'état du
système de M. Decourdemanche , chacun des riches ainsi surtaxés
aurait à payer 8,790 fr. outre 1,714 fr. d'impôt perçu sur un re-
venu moyen de 10,598 fr. (total 10,529 fr.). L'impôt et la surtaxe
dépassant de 151 fr. leur avoir, il faudrait les exproprier, et l'état
éprouverait encore un déficit.
Voilà donc nos 15,447 plus imposés dans la plus complète indi-
gence, et de la sorte ils obtiennent sans doute, à leur tour, les
droits qu'un système logique de nivellement accorde au prolétariat
sur la propriété inégalement répartie. Mais comme la grande pro-
priété et la pairie elle-même appartiennent à un assez grand nom-
bre de dignitaires expérimentés, qui ont fait leurs preuves de tur-
bulence alors qu'ils n'étaient encore que des ]rrolélaircs éloquens,
le repos de l'état ne serait-il pas menacé dans le cas où leur ten-
dresse pour la charte se changerait tout d'un coup en exaspération
démocratique?
M. Decourdemanche, honorablement préoccupé de l'idée de sou-
lager les classes pauvres, n'a pas songé à tous ces inconvéniens.
La moralité même de sa conception l'a détourné de l'exactitude
mathématique à laquelle il faut pourtant arriver si l'on veut des-
cendre d'une théorie quelconque au budget.
Les hommes versés dans les sciences exactes et habitués au cal-
cul ne manquaient pas parmi les saint-simoniens. Quand on pro-
posera des progressions plus praticables que la leur, nous promet-
tons d'en dire sincèrement notre avis.
En attendant, nous nous permettrons d'observer que la guerre
du pauvre contre le riche n'est au fond que la guerre du pauvre
ou du riche contre le pauvre. Dans la recherche de la meilleur»'
économie politique; 87
assiette de l'impôt, c'est une illusion dangereuse de prendre le
riche pour la richesse. Le riche échappe à la violence, et la richesse
nationale serait le meilleur soulagement du pauvre.
« Monseigneur, il n'y a pas de roules royales en algèbre, disait un
professeur à son élève ennuyé de la longueur de certaines démons-
trations. » À ceux qui voudraient absolument poursuivre d'inépui-
sables trésors dans le portefeuille invisible des capitalistes ou les
baux de quelques mille contribuables, on peut répondre : II n'y a
pas de poule aux œufs d'or en économie politique, et s'il y en avail
une, ce serait mal fait de l'étrangler. »
Vu. de Gorcelle.
SALON
DE 1855.
irmcDUMàiniE; inaniKSiMB*
§. h.
MM. INGRES et CHAMPMARj IN. — M«* L. DE MIRBËL.
Depuis un mois, la foule des promeneurs, prenanl exemple sur
l'admiration des hommes sérieux, se presse autour du portrait de
M. Bertin l'aîné. Sans savoir pourquoi, sans soupçonner, même
lointainement, les questions sans nombre, d'histoire et de critique,
qui se rattachent à cet ouvrage important , elle se laisse prendre
au charme de la vérité. Elle étudie, selon ses forces , les détails de
la tête, rendus avec une si prodigieuse conscience ; elle examine at-
tentivement, avec une joie presque puérile, la réalité des étoffes, la
SALON Dli 1855. 89
saillie du fauteuil; elle s'extasie devant l'attitude, si simple et si
puissante à la fois; elle ne se lasse pas de contempler avidement les
yeux et les lèvres si pleins de regard et de parole.
Et je veux croire , après mûre réflexion , qu'il y a dans cet enthou-
siasme deux parts, à peu près égales, d'imitation et d'entraînement.
Ils ne savent pas la raison de leur joie, mais ils se livrent aveuglé-
ment , et cèdent à l'attrait , sans interroger leur conscience, sans es-
sayer de pénétrer le secret de leurs impressions. Puis, comme en
France les donneurs d'avis dominent d'ordinaire les baltemens de
mains, les accélèrent ou les ralentissent au gré de leur voix indul-
gente ou sévère, la foule, toute spontanée qu'elle soit, n'est pas
fâchée d'avoir , pour se raffermir et prendre confiance dans son
plaisir , l'approbation des connaisseurs. Si elle courait le danger de
l'ignorance ou de la méprise, elle plierait , ferait retraite, éclairci-
rait ses rangs , et renierait, au besoin, ses premiers applaudisse-
mens.
Le succès de ce polirait est donc incontestable. Il a pour lui la
double épreuve de l'enthousiasme et de la réflexion; il séduit et
résiste à l'analyse : à ces deux conditions nous en pouvons procla-
mer la légitimité.
Est-ce à dire pourtant qu'il faille absoudre de tout point les dif-
férentes parties de cette composition? N'y a-t-il rien à reprendre ,
lien à blâmer dans les lignes , le dessin , la couleur et l'expression
des morceaux?
Ces questions, qui semblent vulgaires au premier aspect, et qui
se peuvent poser à propos de toutes les toiles du Louvre, acquièrent
ici une importance toute spéciale, parce qu'il s'agit d'un maître,
du chef d'une école aujourd'hui florissante et vénérée, parce qu'il
s'agit de M. Ingres. Depuis vingt ans qu'il poursuit laborieusement
une volonté une et immuable, il n'a guère varié dans ses doctrines
ni dans ses œuvres. Son enseignement, révélé par la parole ou le
pinceau, ne s'est jamais proposé qu'un but. L'Odalisque, l'apo-
théose d'Homère, Virgile, traduisent la même intention. Le portrait
que nous avons sous les yeux , rapproché des ouvrages préeédens,
n'indique pas, dans la pensée de l'auteur, la déviation la plus
légère,
C'est à cette intention que nous devons demander compte d'elle-
*)0 REVUE DES DEUX MONDES.
même*. Et d'abord quelle est-elle? que signifie le système de ré-
novation proposé par M. Ingres? Est-ce une méthode originale et
personnelle, ou bien un ressouvenir du passé? Est-ce une voie in-
connue jusqu'ici , ou bien une voie couverte de ruines et de dé-
combres , et qu'il a déblayée ! En la suivant , la peinture française
est-elle assurée d'un avenir glorieux, ou bien ne doit-elle trouver
au bout de ce courageux pèlerinage qu'une cité morte, des autels
sans prêtres, des temples muets , des symboles dont le sens est au-
jourd'hui perdu?
Je me livre bien volontiers, pieds et poings liés, aux railleries
des parleurs. Je consens à subir toutes les accusations de pédantisme
et d'ergoterie qu'il pourra plaire à ces messieurs de diriger contre
moi. Gomme depuis long-temps je suis habitué à ne pas voir dans
la critique un délassement littéraire, unepalcestre phraséologique,
une logomachie de rhéteur; comme je préfère de beaucoup une
idée simplement vêtue aux fastueuses coquetteries d'une période
sonore et vide, j'accepterai sans colère et sans chagrin toutes les
récriminations que je soulève. Je n'attache pas grande importance
à m'entendre appeler professeur d'esthétique, car en parlant de
peinture, selon ma pensée , en remontant de l'œuvre à l'artiste, je
n'entends pas apprendre au lecteur les prouesses acrobatiques ou
les parades militaires de trois épithètes acharnées sur un mot qu'elles
étouffent.
Je dois donc le dire en toute sécurité, la rénovation tentée par
31. Ingres me semble contraire aux lois de la saine logique. II a
fait et fera sans doute encore d'admirables ouvrages. Mais il a con-
tre lui , contre l'avenir et la fécondité de sa méthode , l'histoire tout
entière, qui défend de recommencer le passé. 11 aurait tort de
prendre la peinture à la mort de Raphaël, puisque l'école romaine
n'était pas le dernier mot du génie humain , et que l'auteur des loges
a trouvé dans les maîtres de Venise , de Bruxelles , d'Amsterdam et
de Madrid des rivaux et des héritiers dignes de lui. 11 aurait tort
d'oublier volontairement les deux siècles révolus qui ont mis au rang
des demi-dieux l'amant de la Fornarina. Paul Véronèse , Rubens et
Rembrandt ont trouvé et montré des ressources nouvelles ignorées
de l'ami de Jules IT. Chercher personnellement les procédés con-
sacrés par leur nom, ce serait folie pure. Remonter au-delà de ces
SALON DE 1853. !)1
rois, méconnaître les dynasties qu'ils ont fondées, vouloir immobi-
liser la pensée dans les galeries du Vatican, c'est protester contre
les lois éternelles qui régissent le développement de l'humanité.
Si l'on découvre dans le passé une conception qui n'a pu se faire
jour et se produire, un projet qui n'a pu mûrir , parce que l'air de
son siècle ne lui était pas bon, qu'on s'en empare, qu'on le fasse
dieu, qu'on le féconde, qu'on l'accouche et qu'on le baptise, à la
bonne heure. Mais choisir dans les soixante siècles évanouis une
idée venue à terme, qui a joué son rôle et fait son temps, fouiller
les cendres des volontés éteintes pour les ranimer, prendre pour
guide des yeux qui ne voient plus , c'est une erreur étrange et dé-
plorable.
C'est pourquoi l'admiration sérieuse que je professe pour le por-
trait de 31. Berlin ne trouble en rien mon opinion sur M. Ingres.
C'est un chef-d'œuvre de vérité, j'en conviens. Si la main inconnue
à qui nous devons la tête d'Ajax, voulait ciseler le marbre d'après
un pareil modèle , elle n'aurait rien à regretter et se passerait de la
nature. Les mains sont modelées avec une finesse inimaginable.
Oui. Mais, après Yelasquez et Yandyck, était-il permis de ne tenir
aucun compte du ton chaud et vigoureux de la tète originale? Je
réponds hardiment : non.
Aux plus beaux ouvrages de 31. Ingres, il manquera toujours
une condition de popularité, le progrès. Ils auront une valeur sa-
vante. Maïs , comme ils ne seront pas de leur temps , ils n'obtien-
dront que de rares suffrages, et le succès que nous constatons ne
fait pas obstacle à la réalité de cette prophétie.
31. E. Champmarlin conserve, comme nous l'avions prévu, la
suprématie qu'il avait acquise, il y a deux ans, dans la peinture de
portrait. Nos visites assidues dans la galerie des trois écoles n'ont
pas altéré notre première conviction. Après lui, au-dessous de lui,
il y a des talens estimables sans doute , engagés dans une route plus
ou moins vraie, amoureux du naturel, "attentifs à surprendre la
réalité, assez habiles à la copier. Mais parmi tous les portraitistes,
je ne vois que 31. E. Champmartin , qui élève la réalité au rang de
la poésie.
Ce serait de notre part une coupable faiblesse que d'accepter le
succès unanime de ces portraits comme une amnistie pour les im-
ï>2 REVUE DES DEUX MONDES.
perfections que nous y avons découvertes. II est le premier, je ne
le nie pas. Mais ne peut-il pas mieux faire , et ne l'a-t-il pas prouvé?
L'examen successif de ses ouvrages de cette année répondra pour
nous. Il en est deux surtout qui ont fixé l'attention , M. le baron
Portai et madame la vicomtesse d'H. — Je ne partage pas absolu-
ment les prédilections du public. Mais il y a dans ces deux toiles
tous les élémens d'une discussion nourrie.
J'ai retrouvé dans la tète du baron Porta! les qualités précieuses
que j'avais distinguées en 1831 dans celle de M. Desfontaines. Le
caractère sénile des joues et du regard présentait de grandes diffi-
cultés; il y avait un double écueil à éviter : ou bien en soutenant
les plans, le pinceau pouvait rajeunir le visage, ou bien en les
multipliant , il tombait dans le détail et appauvrissait la nature.
M. Champmartin a vu ce qu'il fallait faire , et il l'a fait. La ligne
du torse courbé par l'âge et luttant pour se redresser est bonne et
vraie. Les jambes titubantes, amaigries, et distantes sont bien sai-
sies et bien rendues. Peut-être le vêtement manque-t-il de relief.
Le fauteuil et le meuble sont traités avec une adresse merveilleuse.
Le défaut le plus grave de celte composition consiste dans l'absence
de profondeur. L'Œuvre de Joshua fournit de bons modèles, et c'est
là surtout qu'on peut apprendre l'art si difficile d'agrandir le fond
d'une toile sans diminuer l'importance de la figure. Je crois que
M. Champmartin doit comprendre lui-même ce qui manque au
cabinet du baron Portai , et qu'il regrette , comme moi , la précision
qui ajouterait au charme de son portrait, et le rendrait plus du-
rable.
Le portrait de madame la vicomtesse d'H.... réunit bien des
conditions de succès. Il est plein de grâce et de coquetterie , de fi-
nesse et d'élévation. Les lignes du visage, la coiffure, l'étoffe des
manches et du corsage , la pose des mains et le regard voilé , com-
posent un type choisi, qui séduit les curieux et provoque d'abord
l'indulgence de la critique. Mais après ce premier éblouissement la
sévérité reprend ses droits, réduit à leur juste valeur toutes les qua-
lités qui menaçaient de lui imposer silence ; elle oublie son plaisir
pour n'écouter plus que la raison , et alors il arrive que le regard
semble noyé dans une vapeur indéfinissable. Je sais bien que cet
accident particulier qui échappe à toute description est un des plus
SALON DE 18ÔÔ. 93
grands charmes qui se puissent imaginer ; je sais bien que les veux
clairs et nets sont dépourvus de puissance. Oui ; mais ce charme
lui-même est renfermé dans certaines limites. Il faut que l'œil soit
humide, mais il faut aussi que la prunelle soit distincte et accen-
tuée. Autrement l'œil est égaré et ne peut plus voir. C'est ce qu'on
peut observer en présence d'une lumière abondante et diffuse. Les
mains méritent un reproche pareil. L'effacement des phalanges
est sans doute une qualité très digne d'estime. La sculpture du sei-
zième siècle, et les mains d'Henriette de France sont là pour témoi-
gner. Mais quand on déguise la réalité, il faut la faire deviner en
exagérant un principe supérieur à la réalité, et capable de suppléer
par le mouvement et l'animation à l'exactitude littérale des lignes
et des plans. Ne copiez pas les saillies articulaires , mais allongez
les phalanges que vous effacez, assouplissez les doigts que vous ne
voulez pas traduire mesquinement. Dans le portrait que j'ai sous
les yeux , les doigts sont mous, mais non pas souples; ils sont ar-
rondis , mais non pas élégans.
Je préfère de beaucoup à cette toile une tète de jeune fille , le
portrait de mademoiselle de R...., que le public n'a pas remarqué,
et qui, pour la solidité du modelé, la richesse de la pâte, et l'éclat
de la couleur, se place à côté des meilleurs maîtres.
Si j'ai bonne mémoire, en 1851, dans les derniers jours du salon,
M. Champmartin avait envoyé une tète d'enfant , comparable ,
comme celle-ci, aux chefs-d'œuvre de Lawrence. Pourquoi dépense-
t-il donc la meilleure partie de son talent dans ses moindres ou-
vrages?
N'est-ce pas que, n'ayant à peindre qu'une tête, il éprouve le
besoin de lui donner toute l'importance et toute la valeur qu'elle
mérite, ne se dissimule aucune des difîcultés du sujet, et retrouve,
pour lutter avec la nature, toutes les hardiesses et toutes les fran-
chises qu'il avait en 18!24 et en 1827; qu'il est peintre à son aise et ne
se préoccupe d'aucune coquetterie, d'aucune ruse étrangère à son
art, tandis que sur une toile plus étendue, ayant à plaire par mille
endroits, à satisfaire des exigences supérieures et fantasques, in-
volontairement il se laisse aller à l'escamotage, au subterfuge, au
charlatanisme. Il n'ignore pas, je m'assure ce que valent ces faux
semblans de grâce et de nature. Il se fait à lui-même des reproches
94 REVUE DES DEUX MONDES.
impitoyables, mais rares; l'enivrement de succès, la sécurité d'une
habileté supérieure, endorment trop souvent les scrupules qu'il ne
peut détruire, il sait qu'il pourrait mieux faire, et il s'arrête là
où nous le voyons, par insouciance, par paresse, ou peut-être
même parce qu'il ne veut pas risquer pour l'approbation entière
de quelques esprits difficiles les applaudissemens de la majorité.
Je comprends très bien les motifs qui expliquent la manière ac-
tuelle de M. Champmartin. Mais je suis loin [de l'excuser, et j'es-
père qu'il ne persistera pas dans l'insuffisance de son travail. Au-
jourd'hui qu'il est assuré de la popularité , que l'attention et la
déférence ne peuvent lui manquer , après le plaisir du succès , il
voudra se donner la joie de la conscience. Il sera, malgré lui, ra-
mené à traiter plus librement et plus vraiment les mains et les yeux,
qu'il sait traiter selon le goût du public. Il est descendu vers la
foule et s'est fait comprendre d'elle; il est temps qu'il s'en sépare,
qu'il remonte à son isolement, à sa volonté personnelle et première,
et qu'il la force de venir à lui.
Madame L. de Mirbel offre à la critique pittoresque un sujet d'é-
tudes du plus haut intérêt. Depuis six ans surtout, elle n'a pas cessé
un seul jour de chercher le mieux, et souvent ses efforts ont été cou-
ronnés de succès. A dater du salon de 1827, elle s'est bien nettem ent
séparée, par la franchise et la hardiesse de sa manière , des tradi-
tions de la miniature. Elle a tenté dans son art, si étroit en appa-
rence, une révolution complète et décisive. Elle a voulu élever au
rang de la peinture ce qui jusqu'à elle n'était qu'un jeu d'adresse et
de patience. Tout au plus estimait-on un portrait sur ivoire à l'égal
d'un bracelet ou d'un collier habilement travaillé. On s'occupait
puérilement de la ressemblance littérale de la tète, de la richesse
de l'encadrement; on avait grand soin de placer au-dessous une
boucle de cheveux de la personne aimée. Mais de l'expression in-
time du regard et des lèvres , de la solidité de l'exécution , de la
logique des lignes, de l'arrangement, du sacrifice des détails mes-
quins, de l'exagération préméditée des masses importantes et signi-
ficatives, personne ne soupçonnait qu'on pût s'en occuper à propos
de miniature. On ne croyait pas que dans une besogne de cette na-
ture il pût être question d'art sérieux. C'est à madame L. de Mirbel
qu'appartient l'honneur entier de cette rénovation. C'est à elle que
SALON DK 1855. 95
nous devons le spectacle inattendu de ces cadres oii la volonté
semble se jouer de la difficulté , et tire de la limitation même des
moyens un nouveau motif de courage et de persévérance.
Je choisis parmi des ouvrages de cette année deux aquarelles et
deux ivoires, 31. D...., une tête de jeune homme que je prends
pour anglaise, madame la marquise de P...., et la fille du duc de
F Jamais, j'en suis sur, on n'a rien fait de plus jeune , de plus
fin, de plus transparent que ce dernier morceau : les cheveux
blonds et légers sont un vrai chef-d'œuvrre , les yeux sont vivans,
l'accentuation des pommettes et des tempes est franche sans dureté,
et l'âge du modèle présentait de grands obstacles. Madame de P...
est, je crois, le masque le plus soutenu que madame L. de Mirbel
nous ait encore donné. Il n'y a pas une partie du visage qui ne soit
en parfaite harmonie avec les autres, et qui , par ses relations avec
elles, ne les rende nécessaires. Or, si l'on y prend garde, la né-
cessité est un des caractères les plus élevés que l'artiste puisse im-
primer à son œuvre. Quand vous apercevez quelque part, dans
une création, quelle qu'elle soit, le cachet de la nécessité, gravé
si profondément qu'on ne pourrait altérer un seul élément de la
composition sans troubler la composition tout entière, assurez-
vous que l'intelligence à laquelle vous avez à faire est tout simple-
ment du premier ordre. Si au contraire les choses qui vous plaisent
le plus vous semblent pouvoir être impunément remplacées, soyez
en défiance, car vous êtes en présence d'un talent secondaire. Les
créations qui se distinguent par l'élasticité , c'est-à-dire par un ca-
ractère muable à volonté, sans danger, sans inconvénient, accusent
une pénétration incomplète. La beauté traduite parfaitement n'est
autre chose que la vérité parfaitement comprise et révélée sous
une forme tellement logique et harmonieuse qu'on ne saurait la
supposer autrement.
C'est pourquoi je préfère le portrait de madame de P.... aux
précédens ouvrages de madame de L. de Mirbel. Je révère et j'ad-
mire dans ce masque si fin , si vivant et si jeune, le sceau de la né-
cessité.
Le portrait de M. D.... est traité avec une grande simplicité,
sans petitesse et sans mesquinerie. Les chairs sont pleines de sou-
plesse, les yeux regardent sans affectation; ce que j'en aime sur-
96 REVUJE DES DEUX MONDES.
tout, et ce n'était pas la moindre difficulté, c'est l'aspect des joues
qui donnent à la figure une physionomie heureuse et calme. Il y
avait à craindre que l'obésité n'arrondît les plans au point de les
effacer. Il n'en est rien.
La tète du jeune homme dont j'ai parlé est d'une élégance digne
des meilleurs maîtres. On y retrouve toutes les qualités de l'auteur
appliquées à un type très heureux, à un costume dont les couleurs
se détachent très bien.
A côté de mon admiration très sincère pour ces quatre têtes, il
y a place encore dans mon esprit pour un regret et un vœu , et
j'espère que madame L. de Mirbel pourra les prendre en considé-
ration. Après ce qu'elle a fait jusqu'ici, je ne doute pas qu'elle ne se
résigne à de nouveaux efforts. Le passé nous répond de l'avenir.
J'avouerai donc sans hésitation , et sans vouloir compenser mes
éloges par des récriminations systématiques, que l'auteur me sem-
ble avoir quelque chose à gagner dans la peinture des vètemens. Ce
que je demande est bien peu de chose. Il s'agirait seulement de les
accuser plus largement, de procéder plus souvent par masses et de
négliger plus volontiers le détail. Ce que j'exige, on le voit, est plu-
tôt un sacrifice qu'une tache. Mais au point où madame de Mirbel
est aujourd'hui parvenue, toutes les remarques, si puériles qu'elles
soient en apparence , acquièrent un grand intérêt. En donnant au
vêtement une moindre perfection, elle augmenterait fatalement la
valeur de ses têtes; l'attention serait plus concentrée, et les yeux,
ne verraient dans les accessoires indiqués sobrement que le cadre
obligé d'une figure. Non pas au moins que je conseille de laisser
l'étoffe en ébauche. II y aurait dans cette méthode un charlatanisme
trop visible , et auquel un talent élevé ne peut se résigner.
Mais l'étude assidue des grands maîtres révèle évidemment les
avantages du sacrifice que je demande. Il y a deux ans, madame
de Mirbel, dans le portrait des demoiselles de P... , avait fait un
fond de paysage. La critique, sans blâmer le paysage pris en lui-
même, puisqu'il était d'une extrême simplicité, y vit cependant une
occasion de distraction. La conscience de l'artiste s'est probable-
ment rangée au même avis , puisque cette année ses têtes sont pla-
cées sur des fonds nus. Aujourd'hui je profite librement du droit
qui m'est assuré par le perfectionnement progressif, et, à ce qu'il
SALON DE 1853. î)7
semble, indéfini du peintre auquel je m'adresse, pour signaler à
sa persévérance une ressource nouvelle et facile. Je ne soupçonne
pas ce qu'elle pourra gagner dans l'exécution et l'expression des
têtes. Elle possède un savoir si profond, une habileté si exquise et
si docile à toutes ses intentions , qu'elle ne doit plus connaître dans
cette voie d'obstacle insurmontable. Elle aurait tort de n'ajouter
pas à cet élément de succès et de durée , le plus sérieux et le plus
difficile de tous, un élément secondaire, qui ressemble presque à
un enfantillage, mais qui , cependant, concourt pour sa part à l'u-
nité de l'effet. La réflexion, qui depuis'long-temps lui est familière,
lui donnera, j'en suis sûr, des conseils impérieux qu'elle suivra.
Alors il faudra que la critique se taise et se contente d'approuver.
GUSTAVE PLANCHE.
rOHE II.
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE,
*^<«^
[/, Juin i833.
Les documens biographiques publiés par la Revue, il y a quelques se-
maines, sur Benjamin Constant, ont suscité tout récemment, dans un
journal légitimiste, une réclamation singulière, et remarquable à dou-
ble titre, par la maladresse d'une amitié prétendue, et par un pédan-
tisme ignorant, qui eût mérité les railleries de Paul-Louis. Nous avons dit
que le jeu avait été la cause première de l'éligibilité de B. Constant, et
là-dessus grande colère du gazetier légitimiste, qui nie tout simplement le
fait , et qui prouve sa négation d'une étrange manière en ajoutant qu'il fut
honoré de l'amitié de cet illustre orateur. Il est fort inutile assurément de
contrôler une pareille assertion ; mais il importe de prouver que les ren-
seignemens publiés par la Revue sont authentiques , irrécusables , que
notre conduite en cette occasion n'a été ni légère ni étourdie. Nous avons
sous les yeux , et nous feuilletons en ce moment un carnet écrit tout entier
de la main de Constant, et destiné à servir de table thématique aux mé-
moires autobiographiques qu'il préparait lorsque la mort est venue le sur-
prendre au pied de la tribune. Comme nous ne refuserons à personne la
libre communication de ce manuscrit, nous allons en extraire quelques
REVUE. — CHRONIQUE. })*)
phrases détachées , mais très significatives par elles-mêmes et surtout pat-
leur ensemble.
Parmi les détails circonstanciés d'un voyage en Allemagne, je lis d'a-
bord: « Je joue et je perds mon argent à la roulette. » Puis, quelques
pages plus loin : — « Je gagne. Achat avec gain de la maison rue Neuve-
de-Berry, première cause de mon éligibilité.
« Le duc de Broglie m'engage à écrire sous la responsabilité des mi-
nistres. — Le jeu commence à m'être défavorable, parce que je ne pense
plus qu'à madame R... — 5 mars 1815. Je me jette à corps perdu du
côté des Bourbons. — Madame R... m'y pousse. — Chateaubriand préten-
dait que tout serait sauvé si on le faisait ministre de l'intérieur. »
Je ne veux pas poursuivre plus long-temps ces citations précieuses que
tout le monde pourra vérifier dans nos bureaux. J'en ai dit assez pour
montrer l'enchaînement des idées et des passions de Benjamin Constant.
Je n'ignore pas que ces révélations indiscrètes peuvent déplaire au parti
libéral aussi bien qu'au parti légitimiste. Je n'ignore pas que la presse
démocratique et la presse royaliste ne verront pas sans regret livrer à la
compassion et peut-être au dédain les amitiés et les sympathies politiques
d'un homme qu'elles chérissent.
Mais le silence volontaire, excusable et nécessaire dans les discussions
de la tribune, n'a rien à faire avec 1 s devoirs du biographe. Ce n'est pas
notre faute si la vérité est ainsi faite, si la lumière blesse les yeux qui se
fermaient pour l'éviter. Que nous importe à nous qui ne sommes engagés
dans aucune coterie parlementaire, que nous importe l'étrange relation
d'un boudoir, d'une rouletteet d'un drapeau? C'est une chose triste et pi-
toyable , à la bonne heure ! J'en conviens comme vous , mais qu'y faire ?
Je ne vois dans tout ceci que trois grandes pitiés que je déplore; mais
depuis quand la tristesse fait-elle obslacle à l'évidence ? Il n'y a que les
enfans qui se fâchent contre la vérité , et qui s'emportent contre la maladie
pour n'être pas obligés de se guérir.
On pardonne, s'écrie le gazetier légitimiste, on pardonne au West-End-
Review, recueil obscur et ignoré, ces calomnies contre une des grandes
vertus de notre siècle. Mais on ne peut pardonner à la Revue des Deux-
Mondes de les répéter. Ceci, je l'avoue, franchit les bornes du plus hardi
pédantisme, de l'ignorance la plus niaise? Où avez-vous rencontré, s'il
vous plaît , ce recueil obscur et ignoré ? Est-ce à Edimbourg ou à Londres ,
au retour d'une chasse au renard chez un lord du parlement , ou bien au
Club des Etrangers, entre une partie de whist et une bouteille de Porto ?
Ceci , monsieur, ressemble furieusement à la fable du Dauphin : vous pre-
nez le Pirée pour un homme.
7.
100 REVUE DES DEUX MONDES.
Il y a quelques aimées , je m'en souviens , un savant archéologue , analy-
sant la Guzla, eut la fantaisie d'apprécier la traduction et s'aventura jus-
qu'à dire qu'elle lui semblait fidèle et consciencieuse. Pauvre érudit qui
croyait à l'existence d'un original imaginaire! A l'exemple de ce nouveau
Vadius, vous auriez dû relever dans l'interprétation du West-End-Review
des contresens et des bévues! Pourquoi ne l'avez-vous pas fait? Est-ce
que vous n'auriez pas trouvé dans les complaisances de la syntaxe et de
l'élymologie de quoi réfuter victorieusement ces fâcheuses calomnies qui
ont soulevé votre colère, de quoi montrer que B. Constant tenait son éli-
gibilité de son patrimoine , son dévoûmenl monarchique d'une inspiration
divine?
C'est de votre part, monsieur, pure ingratitude d'avoir si mal défendu
un thème si facile et si riche !
M. Guizot , comme nous l'avions prévu , en est maintenant aux apologies,
aux rétractations; il a commenté dans tous les sens son vote silencieux,
sans réussir à le remplacer par une parole meilleure et plus courtoise. Chose
incroyable! lui , qui dans une chaire de Sorbonne trouve moyen de parler
deux heures sur une idée , de la décomposer en mille parcelles , de la plier
et de la déplier comme une étoffe docile ; lui , qui a revu et corrigé les syno-
nymes de Beauzée, il n'a pas su trouver pour son vote silencieux un de ces
équivalens polis et bien élevés, prônés si obstinément dans l'enseignement
universitaire quand il s'agit de Plaute, de Lucrèce , de Juvénal ou de Ta-
cite ! Encore une fois, M. Guizot, vous ne serez jamais grand-mailre !
M. Th. Jouffroy , dans une discussion lucide, pleine de faits et de pen-
sées, a nettement posé et résolu la question soulevée par la destitution de
M. Dubois. Il a cité textuellement, avec une précision qui eût fait envie à
Merlin ou à Carré, la législation universitaire , les décrets impériaux , les
décrets de la restauration. Il n'a rien laissé à dire aux professeurs de pro-
cédure. Il a réduit à l'impuissance l'argumentation insidieuse du ministre.
Mais peut-être devons-nous regretter qu'il n'ait pas mis dans son discours
plus d'animation et d'entraînement; moins désintéressé, moins fidèle à
cette raison impassible qui exploresanséinolionlessyslèmes philosophiques,
au lieu de convaincre son adversaire , il aurait persuadé la chambre. Il
semble ignorer que la tribune n'est pas un enseignement, mais une lutte;
que la vérité , pour triompher dans les débats parlementaires , ne doit pas
s'en tenir à la rigueur dialectique , mais parler aux passions en même temps
qu'à l'esprit.
Toutefois il faut remercier M. Jouffroy d'avoir, selon sa nature et ses
habitudes , porté secours à son ami M. Dubois; de s'être interposé entre le
REVUE. — CHRONIQUE. lOt
ministre et le député, et d'avoir hautement revendiqué l'indépendance
législative.
Le plus intrépide versificateur de tragédies et d'épîtres , le correspon-
dant des chiffonniers et des mules de don Miguel , le rival heureux et cou-
ronné de celui qui débuta par le beau roman d'Adolphe, et qui termina
dignement sa carrière par l'histoire élégante et ingénieuse des religions,
le publiciste à qui le Constitutionnel a dû plus d'une fois ses satires mor-
dantes et fines, M.Viennet, enfin, est monté à la tribune, lui, pour pro-
clamer militairement que la légalité nous tue. A cette parole inconsidérée ,
les clameurs se sont élevées de toutes parts. Vainement l'orateur se vante
t-il dans les journaux d'avoir communiqué son discours à M. Dupin , comme
autrefois Volney à Mirabeau, personne ne veut le croire, les démentis
pleuvent de tous côtés. Alors M. Viennet prend exemple sur M. Guizot , il
commente ses paroles. Mais moins prudent que l'historien des Stuarts, il
ne retire pas une syllabe échappée de ses lèvres ; il complète sa première
folie par une folie plus grande encore. — «Je n'ai pas dit que la légalité
nous tue, j'ai voulu et dû dire que la légalité actuelle nous tue. » Est-il
possible de ne pas se rendre à celte explication lumineuse? Ne faut-il pas
plier le genou devant cette savante scholie?
De grâce, messieurs, accordez-vous. Si les lois vous gênent, dites-le
une bonne fois ; sachons au moins à quoi nous en tenir. Si la constitution
vous embarrasse , avouez-le; si vous voulez gouverner par la force , ne le
cachez pas. Ecrivez sur le Palais-Bourbon , parmi les figures grotesques ,
sigm'es du nom de Fragonard : Maison à louer ; fermez la chambre ou
faites-en une caserne ; donnez à M. Viennet un régiment; vous devez être
bien las de toutes les parleries de la session , bien dégoûtés des chicanes
du budget.
I-a souscription Laffitte se couvre de signatures. Les offrandes se multi-
plient , et d'ici à quelques mois , nous devons l'espérer, le berceau de la
révolution sera racheté et rendu au grand citoyen que la France honore ,
et dont elle veut reconnaître le dévoûment. Les peuples d'ordinaire sont
moins oublieux que les rois , et ce nouvel exemple vient confirmer l'en-
seignement de l'histoire et de l'expérience.
Le départ des Saint-Simoniens pour l'Orient, à la recherche de la femme
libre, ressemble volontiers aux derniers soupirs d'une religion expirante.
Le discours de Barrault , dans le banquet de Marseille , n'a produit qu'une
impression médiocre sur les convives. Il y avait dans ses paroles , habituel-
lement pleines d'action , un découragement profond , une tristesse sincère;
102 REVUE DES DEUX MONDES.
ce dernier pèlerinage va convaincre d'impuissance les apôtres du nouveau
dieu. Quand ils verront que leur évangile ne convertit personne, que les
curiosités s'attiédissent , que la moquerie même , si utile aux idées neuves ,
manquera bientôt aux chances de leur popularité , alors ils viendront à ré-
sipiscence , et les âmes élevées, engagées dans cette fausse route , repren-
dront dans la société active le rôle qu'elles n'auraient jamais dû quitter.
Le concert historique de M. Fétis, composé entièrement de musique du
dix-septième siècle , n'a pas eu le même succès que la musique du seizième.
Outre la médiocrité générale des morceaux , si l'on excepte un air deStra-
della et un concerto de Tartini , nous devons adresser à M. Fétis un re-
proche plus sérieux : pourquoi, au lieu d'exécuter dans l'espace de trois
heures sept ou huit compositions d'une étendue raisonnable, porter à
quinze le nombre des ouvrages? De cette façon on n'a pas le temps d'en-
trer dans l'esprit de l'ouvrage qu'on écoute. Le plaisir est morcelé et dis-
paraît.— Le Miserere delà Chapelle Sixtine a été rendu sans verve, sans
ensemble , sans justesse. Nous étions de l'avis de l'ambassadeur impérial.
Nous avons cru un instant que la musique placée sur les pupitres n'était
pas celle de Saint-Pierre, et qu'un malin démon changeait la note du
morceau ; car on sait que l'empereur, ayant prié son ambassadeur de se
procurer à quelque prix que ce fût la transcription exacte du Miserere de
la Chapelle Sixtine, fut fort étonné de ne pas trouver dans ce morceau,
exécuté par les chanteurs de son palais , le charme et l'émotion qui l'avaient
rendu célèbre dans le monde entier. Il crut d'abord que le maître de cha-
pelle du pape avait voulu le mystifier , s'emporta et donna ordre à son am-
bassadeur de faire des remontrances. On parvint sans peine à le détrom-
per et à le convaincre que l'effet et la puissance de celte composition ne
dépendaient pas tant de la note écrite que du timbre , du volume et du
mouvement des voix. — Malheureusement cette anecdote pourrait rece-
voir son applicatiou dans des occasions nombreuses et diverses. Les chan-
teurs éminens de ce temps-ci , qui exécutent à merveille les opéras de Ros-
sini , estropient le plus souvent Mozart et Cimarosa au point d'en déna-
turer le sens et l'intention. Espérons que le concert que M. Fétis nous
promet pour mardi prochain , et où nous devons entendre Tamburini et
Rubini, réfutera nue partie de ces craintes et de ces reproches.
M. Dinaux a fait jouer au théâtre Français un drame en cinq actes,
Clarisse Harloue, qui a échoué, comme on devait s'y attendre. II faut
qu'à l'avenir les dramatisles respectent l'œuvre des romanciers. Un récit
et une action ne sont pas même chose. Si Shakespeare, au lieu de feuille-
REVUE. — CHRONIQUE. 103
ter Giraldi et Bandello, avait pu s'en prendre à Richardson , il n'aurait
pas été Shakespeare. Avec une fonte pleine de scories, on peut espérer de
couler une statue. Le feu purifie , et la pensée se fait jour. Quand le tra-
vail est complet, il n'y faut pas toucher, ou c'est un sacrilège, une folie.
LE BRAHME VOYAGEUR , PAR M. FERDINAND DENIS. — « Sur les bords
d'une petite rivière tributaire du Gange, vivait un brahme dont la vie s'é-
coulait si doucement qu'il avait coutume de la comparer lui-même au cours
paisible que suivaient ses regards durant des heures entières. Que peut
désirer un homme, disait Nara-Mouny, quand sa cabane est ombragée de
palmiers , qu'il a une eau pure pour ses ablutions , qu'il peut méditer à
loisir les sages leçons des Vèda , et se réjouir le soir en lisant les fables an-
tiques de Sarma ? »
Il y a quelque chose de mieux à faire que de méditer solitaire sur le
bord d'un fleuve , lui dit un jour un vieux brahme , son voisin; il y a une
instruction plus solide que celle des livres ; c'est celle que donnent tous les
hommes réunis. Plût à Dieu que mes jambes ne fussent pas brisées par
l'âge , j'irais demander aux peuples cette sagesse de tous les hommes.
« Nara-Mouny avait un livre européen que lui avait donné un oflicier an-
glais , il y lut cette phrase : Ne faites pas à autrui ce que votis ne vou-
driez pas qui vous fût fait.
« — Il n'y a rien de si beau, s'écria-t-il alors, dans les gros livresque j'ai
lus, et le vieux brahme a raison.
«Trois jours après, il fit ses adieux à Darma qui lui dit : Fils d'Aoudh,
si, au bout de trois ans, après avoir parcouru la terre, vous trouvez une
maxime plus belle que celle que je viens d'entendre , j'ai là un trésor, ma
fille Parvaty , elle est à vous.
« Le brahme partit; il visita l'Asie, l'Europe, les pays civilisés et bar-
bares , inscrivant sur son livre ce qu'il entendait ou lisait de plus beau.
« A son retour, le vieux Darma était presque mourant. Mon père, lui dit-
il , après l'avoir embrassé, la plus belle maxime que j'aie rencontrée, c'est
celle que vous pratiquez depuis de longs jours; c'est celle qui vous fait
oublier la douleur. Oh ! vous la trouverez assez belle pour me donner
Parvaty! Le jeune homme ouvrit alors son livre, et le vieillard put y lire :
Fais à autrui ce qxie ho voudrais qu'on te fit. »
Tel est le cadre inventé par M. Ferdinand Denis pour y renfermer tout
ce qu'une lecture variée et intelligente peut fournir de plus substantiel sur
la morale. Ce petit livre est le résumé de la sagesse des nations, elle fruit
de l'expérience d'un jeune sage. Selon le précepte de Darma , l'auteur des
Scènes sous le Tropique a quitté les solitaires méditations de l'art pour
104 REVUE DES DEUX MONDES.
une vie plus active et plus pratique ; il a pensé qu'il valait mieux instruire
les hommes qu'écouter le chant des bengalis et le murmure des fontaines.
A parler sans figures, M. F. Denis a voulu faire une œuvre populaire et
utile. Son but est atteint , les lecteurs qu'il cherchait étudieront son livre
avec plaisir et profit; mais ceux que sa modestie semblait négliger feront
relier le Brahme voyageur entre les gracieuses maximes de la Chaumière
indienne et les préceptes positifs du Bonhomme Richard : multa in paucis.
H.
AFRIQUE.
MORT DU PRINCE TRAZAS MOCTAR.
Parmi les peuples de l'Afrique, il en est dont l'existence est un véri-
table problème : tels sont les Maures qui habitent le grand désert qui sé-
pare la Sénégambie des régences d'Alger et de Maroc. Ces Maures exercent
le plus grand empire sur les peuplades africaines auxquelles ils ont com-
muniqué leur langue et leur religion , et font à eux seuls tout le commerce
de l'intérieur. Ceux qui habitent la partie occidentale de ce grand désert
( Sahara ) se divisent en trois corps de nation : les Trazas, les Bracfcnas
et les Auled-el-Hagy.
Les Trazas , plus puissans que les autres , occupent le pays entre Ar-
REVUE. — CHRONIQUE.
10:;
guin, la rivière Saint- Jean el le Sénégal , et tirent leur origine des deux
frères Terouze, princes du sang impérial de Maroc.
On rapporte cpi'un des deux Terouze étant épris des charmes de la sul-
tane, avait obtenu d'elle un rendez-vous, faveur souvent dangereuse dans
les pays musulmans. L'empereur devait aller prendre le plaisir de la chasse
pour quelques jours, l'occasion paraissait favorable, et le soir même de
son départ fut fixé pour l'entrevue des deux amans. Terouze, qui con-
naissait tous les détours du palais impérial , s'empressa de s'y rendre à
l'heure indiquée. Il se précipitait palpitant de volupté vers le lieu où tant
de délices semblaient l'attendre , lorsqu'il sentit dans l'ombre l'étreinte
d'une main vigoureuse. Terouze f.irça son adversaire à lâcher prise; mais
celui-ci avec ses ongles lui laissa une empreinte sanglante, qu'il lui an-
nonça être la marque de son arrêt de mort. — C'était l'empereur lui-même,
qui , renonçant à son projet de chasse , était revenu tout à coup au palais.
Terouze, épouvanté, alla trouver son frère pour l'informer du sort qui
le menaçait et le consulter sur les moyens de s'y soustraire. — Parlons à
l'instant, lui répondit celui-ci, allons à la poursuite de la lionne, la ter-
reur des environs , et demain après le Salaam du matin nous nous ren-
drons chez l'empereur pour lui demander lequel de nous deux est le plus
courageux, ou de celui qui a tué la lionne , ou de celui qui a osé, pendant
la nuit, porter la main sur l'empereur.
Les deux frères se présentèrent en effet le lendemain à l'audience im-
périale , et apprirent au sultan qu'ils l'avaient choisi pour arbitre dans
leur défi. Frappé de tant d'audace, le sultan leur dit : « Vous êtes tous
deux courageux , mais je ne saurais vivre tranquille avec des hommes si
entreprenans; que demain le soleil ne vous revoie pas dans la ville, car
vous seriez frappés de mort ! »
Les deux Terouze se réfugièrent dans le désert, où ils devinrent les
chefs de la nation qu'ils fondèrent sous le nom de Trazas, nation belli-
queuse et qui exerce une grande influence sur le sort des populations afri-
caines par l'activité et la multiplicité de ses relations. Elle est partagée en
tribus qui vivent sous des tentes faites avec le (issu du poil de chameau.
Leurs camps, qu'ils appellent adoucir, sont formés en cercles , et des cordes
attachées à des piquets en défendent l'entrée aux nombreux troupeaux de
boeufs, de moutons et de chameaux qui fournissent à la tribu la viande et
le lait dont elle se nourrit.
J'ai été reçu dans le camp de ces Maures, et long-temps j'en garderai
le souvenir : l'hospitalité, cette vertu patriarcale, s'y exerce avec une gé-
nérosité qui m'était inconnue; et nulle part la prière ne m'a paru plus
10G REVUE DES DEUX MONDES.
solennelle que sous ce ciel du désert. Dès que le jour paraît, les esclaves
et les jeunes Mauresses aux formes élégantes versent le mil dans des mor-
tiers en bois placés à la porte de chaque tente; elles le réduisent en fa-
rine en frappant leurs mains en cadence après deux coups de pilon. Bien-
tôt le soleil se lève , le peuple sort des lentes , et se range en colonne
précédé de ses chefs, la face tournée vers l'orient; le marabout est seul
en avant, il se recueille, il semble plus rapproché du dieu qu'il prie, et
suivant qu'il se lève ou qu'il s'agenouille , le peuple se lève ou se prosterne.
Après la prière, chacun retourne à ses occupations : les uns tissent des
nattes ou prennent soin des troupeaux , les autres travaillent l'or et le fer,
dont ils font des objets de luxe d'une délicatesse remarquable ; les princes
vont au palabre ou conseil.
Les armes des Maures sont les mêmes que celles des Européens : obli-
gés de parcourir des espaces immenses suivant leurs projets de guerre
ou de commerce , la cavalerie est naturellement l'objet de leur préférence ;
aussi , la plupart d'entre eux ont-ils des chevaux dont la rapidité à la
course est sans égale. Les chameaux portent le bagage , les tentes et les
marchandises. C'est également sur le dos de ces animaux qu'ils trans-
portent aux escales ou rendez-vous sur les bords du Sénégal la gomme
qu'ils ont recueillie dans les forêts où elle suinte du tronc et des branches
du gommier.
Les marabouts ont seuls le privilège d'en faire la récolte; ne participant
point aux dépouilles de la guerre, ils recueillent les fruits de la terre.
L'éloignement de ces prêtres mahométanspour les armes est tel, qu'ils ne
se serviraient même pas d'un couteau dont la forme approcherait de celle
d'un poignard.
Chez les Trazas , quoique la couronne se transmette de père en fils ,
l'héritier direct déclaré ou reconnu incapable est inhabile à succéder :
c'est le prince qui annonce le plus d'heureuses dispositions et se fait le
plus remarquer par son courage , qui est proclamé roi. Ainsi , il y a trente
ans , Amar Moctar fut préféré à Ali Kouri. Celui-ci avait conservé des
partisans de sa légitimité dont le nombre s'accrut à sa mort en faveur
de son fds Moctar, jeune prince aussi beau que brave. Néanmoins le
lils d'Ali Kouri ne put faire prévaloir ses droits à la couronne, à la mort
d'Amar Moctar. C'est le fils de ce dernier, Mohammed-el-Habyb , qui
fut reconnu roi, malgré les prétentions de celui qui se proclamait seul
légitime.
Ces contestations ne se vident ordinairement que par la force des armes;
on se rappelle encore au Sénégal la guerre opiniâtre que se firent Amar
REVUE. — CHRONIQUE. 1 07
Moclar et son conipétileur, et à la suite de laquelle, celui-ci, vaincu, laissa
son épouse expirante à la discrétion du vainqueur, qui lui parla en ces
ternies :
« Tu vois que Dieu a puni la rébellion de ton mari en lui arrachant une
victoire qu'il avait presque remportée , viens dans ma tente , et oublie
pour toujours ton époux si coupable. »
L'épouse répondit :
« Mon mari est loin d'être entièrement vaincu ; t remble toi-même, traître ;
dans quelque temps il portera de nouveau au milieu de ton camp la ter-
reur et la mort, et fera valoir les droits que tu as méconnus. »
En effet , quand le parti vaincu ne pouvait employer la force ouverte ,
il avait recours à la ruse contre le vainqueur.
C'est ainsi qu'on peut expliquer la vengeance que le parti du jeune
Moctar lira, en juillet 1851 , de Jean Malywouare , nègre libre, partisan
de Mohammed-el-Habyb. Ce noir descendait tranquillement le Sénégal ,
sur son bâtiment chargé de gomme , de plumes et d'objets de poterie fa-
briqués dans le Foutah , lorsqu'à la hauteur de l'île aux Caïmans (I), plu-
sieurs Maures se reposant à l'ombre d'un bouquet de gommiers et de
tamariniers, sur la rive droite du fleuve, l'invitèrent à venir palabrer
pour faire un échange de nattes et de viande sèche.
Jean Malywouare avait à peine atteint la rive qu'il fut frappé d'un coup
de feu, et paya de sa vie son imprudente confiance. Plusieurs noirs de son
équipage furent blessés dans le combat qui s'engagea , les autres vinrent
à Saint-Louis porter l'épouvante qu'un événement aussi grave devait ré-
pandre parmi les marchands français.
Dans le moment de l'effervescence qui suivit cette nouvelle, on rit arrê-
ter, sur le territoire de Saint-Louis, tous les Maures qui s'y trouvaient.
Le lendemain on craignait une surprise contre la ville de la part des tri-
bus auxquelles ils appartenaient ; les noirs de la colonie coururent aux
armes , et passèrent le fleuve sous le commandement de deux guerriers ,
Biram Touth et Biram Cossou. Mais au lieu d'une armée qu'on disait ve-
nir délivrer les captifs, ces noirs ne rencontrèrent qu'une caravane de
Maures qui passaient inoffensifs sur la rive du Gandiole , revenant du mar-
ché de grain. Ceux-ci tombèrent dans l'embuscade, et bientôt on aperçut
(t) Non loin de Richard Toi, jardin niagniliqiie, planté sous le gouvernement
du baron Roger.
108 REVUE DES DEUX MONDES.
de Sainl-Louis, au milieu d'une nuée de poussière et au-dessus des man-
gliers qui bordent la rive gauche du Sénégal , les tètes d'une multitude de
chameaux dont le balancement répété annonçait la marche rapide; c'é-
taient les dépouilles des vaincus qu'on ramenait en triomphe. Les noirs
poussaient des cris de joie et déchargeaient leurs armes en signe de vic-
toire. Ils n'avaient pas eu, il est vrai , dans cette circonstance, de grands
efforts à faire pour se montrer supérieurs au péril ; mais, quelque grand
qu'il eût pu être , ils l'eussent bravé gaîment.
Hommes simples et généreux qui n'ont rien à attendre du triomphe ,
et dont la mort courageuse, toujours ignorée , est comptée pour rien dans
la colonie qu'ils défendent.
Biram Touth arriva des premiers à Saint-Louis, à la tête de sa colonne,
précédé de lamlams et de griots qui chantaient ses vertus , sa noblesse et
son courage. Il portait sur le front le grisgris des combats, couronne de
cuir rouge vernissé. Il était suivi d'une double haie de noirs armés de fu-
sils à deux coups, de zagaies et de quelques arcs. Les Maures marchaient
au milieu de cette haie, les vieillards en tête; les plus jeunes suivaient
deux à deux, les bras sur les épaules les uns des autres, selon leur habi-
tude. La marche de ces enfans du désert, leur figure grave, contrastaient
singulièrement avec la gaîté des noirs; on aurait presque dit des hommes
que l'on ramenait en triomphe.
On les enferma pêle-mêle dans le fort Sainl-Louis, et quatre jours après
on les vit, les fers et les boulets aux pieds, travailler à remuer le sable des
rues! Cette captivité dut leur sembler cruelle, et cependant ils étaient
calmes et ne perdaient rien de la fierté de leurs regards. L'espoir de la
vengeance , dans un temps plus ou moins éloigné , adoucit pour ces hom-
mes le regret de la liberté perdue. Ils semblaient moins parler entre eux
à mesure qu'ils paraissaient plus souffrir . c'est qu'ils craignaient d'épan-
cher l'indignation qui dévorait leurs cœurs.
A la suite de toutes ces arrestations qui indisposèrent des peuples que
dans l'intérêt de notre commerce on devrait ménager, on accusa le jeune
Moctar, rival de Mohammed-el-Habyb, de l'assassinat de Malywouare.
Le S janvier dernier, Moctar était arrivé à Guett-Andar, pour se rendre
de là à Saint-Louis, où il allait réclamer les coutumes que le gouverne-
ment français lui paie, lorsqu'il fut saisi par un détachement de soldats. La
confiance qu'il montra semblait repousser toute culpabilité ou toute coopé-
ration directe au crime; la cause d'ailleurs toute politique de la mort de
Malywouare paraissait atténuer un crime commis sur un territoire étranger,
en haine d'un concurrent à la couronne qu'il revendiquait comme lui ap-
REVUE. — CHRONIQUE. ]()[]
parlenant; Mohammed-el-IIabyb enfin avait intérêt à faire planer, par ses
agens à Saint-Louis, une accusation capitale sur un prince dont il désirait
la perte. Mais aucune considération ne devait prévaloir. — Moclar, mené
devant une commission présidée par un capitaine du 16e léger, fut con-
damné à la peine de mort. Il y avait deux ans que Malywouare avait cessé
de vivre, et une heure suffit pour le jugement de Moctar! A peine des-
cendu de l'audience où l'on venait de le condamner, il fut conduit dans
la cour de la caserne qui touche aux appartemens du gouverneur, et là,
placé devant un peloton commandé par un adjudant, le prince trazas
tomba frappé de plusieurs coups de feu.
La justice qui procède si vite n'a-t-elle aucun reproche à se faire ?
Quel but s'est-on proposé ? A t-on voulu frapper un grand coup sans sortir
de chez soi? Mais espère-t-on atteindre les partisans de Moctar, quand ils
se livreront à des récriminations? On aurait dû se rappeler qu'il serait im-
possible de les atteindre dans le désert , où commence l'empire du Maure
et où finit la puissance de l'Européen ; que le simoun est moins brûlant
que leur soif de vengeance... Il est à craindre que cette catastrophe ne
ferme encore le continent africain aux investigations des voyageurs, et que
de long-temps on ne puisse lier des rapports assurés avec des hommes qui
en se retirant de la colonie lui ont laissé ces paroles menaçantes : Entre
eux et nous il y a du sang (1).
Une conduite aussi imprévoyante indique dans le gouvernement de la
colonie une grande ignorance de ses intérêts, ou une impéritie complète.
Mais un prince maure est presque un objet de risée pour nos Français de
Saint-Louis (2), qui ne se font pas faute de prodiguer les injures les plus
(i) Expression textuelle des Maures.
(2) Pendant mon séjour dans la colonie, le maire de Saint-Louis m'amena un
jeune prince maure, âgé de quatorze ans, qu'un marchand avait brutalement
frappé. Cet enfant avait des larmes d'indignation aux jeux , et me remercia eu
me donnant la main , lorsque je lui assurai que pareille chose ne lui arriverait
plus.
Un autre chef de tribu maure vint aussi se plaindre à moi des mauvais traite-
mens que lui avait fait subir, à l'occasion d'une discussion commerciale, un haut
fonctionnaire qui s'était oublié jusqu'à le frapper à la figure.
Sidi-Ahmet, qui avait entrepris le voyage de Maroc au Sénégal par le désert
pour demander justice contre un juif de Jérusalem qu'il accusait d'assassinat, ne
fut pas plus heureux, et ne reçut qu'une avanie semblable au lieu de la justice
qu'il réclamait.
MO REVUE DES DEUX MONDES.
grossières à ces majestés de désert. Sans doute ces princes ne sont pas en-
tourés de fastes et chamarrés de cordons; ils viennent à pied à Saint-Louis,
s'asseient dans la rue, et marchandent eux-mêmes les objets qu'ils convoi-
tent; mais on oublie trop souvent qu'ils ont derrière eux des millions
d'hommes qui leur sont attachés par les liens les plus puissans : ceux de
la religion et des mœurs.
C. Marchal.
SOUVENIRS
SUR
JOSEPH NAPOLÉON.
DEUXIEME PARTIE.
Peu de temps après mon admission à la cour, je fus désigné pour
faire le service auprès du roi , avec un autre page appelé Daoiz ,
nom célèbre dans les fastes de l'insurrection espagnole. Le frère
aine de ce jeune homme , officier distingué d'artillerie, avait été tué
a Madrid avec son ami Velarde, dans l'échauffourée du 2 mai 1808;
ce qui n'avait pas empêché le roi de conserver dans sa maison le
jeune Daoiz, ancien page de Charles IV.
Le service des pages , à la cour de Joseph , était analogue à celui
(i) Voir pour la première partie, la livraison du ior février.
112 REVUE DES DEUX MONDES.
des aides-de-camp et des officiers d'ordonnance : nous portions les
messages du roi aux officiers-généraux français et espagnols rési-
dant à Madrid ; nous étions particulièrement chargés de toutes les
communications écrites ou verbales que sa majesté avait à faire
aux fonctionnaires de l'ordre civil , ainsi qu'aux dames et aux sei-
gneurs admis à la cour ; enfin , nous accompagnions le roi dans ses
promenades et à la chasse.
Nous avions ainsi, avec les personnages distingués de la capi-
tale, d'agréables et fréquens rapports, qui nous initiaient à tous
les détails de ces aventures de société , dont la connaissance a tant
de prix pour les oisifs des grandes villes ; et , par nos relations jour-
nalières avec les officiers de la maison militaire du roi , nous pou-
vions facilement être au courant des évènemens les plus secrets de
la guerre et de la politique.
A peine étais-je installé dans notre salon (c'était aussi celui des
officiers d'ordonnance) , que Joseph me fit appeler dans son cabi-
net. Il était debout, adossé à la cheminée, où brillait une flamme
vive et claire. Il avait l'uniforme des chevau-légers de la garde ,
que je lui connaissais déjà , mais il ne portait ni plaque ni cordon ;
toute sa figure respirait la douceur et la bonté.
11 venait sans doute de dicter quelque lettre à son secrétaire, car
en entrant , j'entendis qu'il lui disait : « C'est bien , Deslandes , fer-
mez et cachetez tout de suite. »
M. Deslandes, secrétaire du cabinet, était depuis long-temps
auprès du roi; il l'avait suivi à Naples et en Espagne. C'était un
homme actif, habile, travailleur, d'un zèle et d'une discrétion à
toute épreuve ; il avait succédé dans le poste de confiance qu'il oc-
cupait, à M. le baron Meneval, que Joseph avait à regret cédé à
l'empereur , lorsque celui-ci se débarrassa de M. Bourienne.
« — Prenez celte dépêche, me dit le roi , portez-la au maréchal
Jourdan, et dites-lui que je l'attends. »
Je pris la lettre et m'inclinai.
Le roi tenait à la main un autre papier plié :
« — Vous passerez ensuite, continua-t-il , chez M. de M*". »
A ce nom , me rappelant involontairement quelques bavardages
de mes camarades , je me pinçai les lèvres pour comprimer un sou-
rire qui allait se montrer.
SOUVENIRS SUR JOSEPH NAP0LKOM. 113
M. le marquis de M"*, grand-chambellan du roi, colonel de la
garde civique de Madrid, et mari d'une des femmes les plus jolies
et les plus spirituelles de la péninsule, avait été fait grand d'Espa-
gne par Joseph.
Le roi remarqua sans doute le mouvement presque impercep-
tible de ma physionomie ; car sans attendre ma réponse , mais aussi
sans me témoigner aucun mécontentement, il ajouta : « J'oubliais
que vous êtes Français , et que vous ne pouvez pas encore bien
connaître Madrid. Qui est de service avec vous?
« — Sire , c'est Daoiz.
€ — Envoyez-le moi , sur-le-champ. »
C'était une opinion généralement répandue, que Mmede M"*, la
femme du marquis espagnol \ dont le nom avait appelé sur mes
lèvres un sourire indiscret, n'était pas indifférente au roi. Le
nom de celte dame se trouvait accolé à celui de Joseph dans toutes
les chansons satiriques que les partisans de Ferdinand VII se plai-
saient à faire circuler à Madrid. Les Français qui ont visité à celte
époque la capitale de l'Espagne , doivent se rappeler un romance,
alors fort en vogue dans une certaine classe du peuple , et dont je
me bornerai à citer ce couplet intraduisible :
De M*** la dama
Tiene un tintero,
Dcnde moja su pluma
Don José primera.
Traelo Marica , etc.
Voici d'ailleurs ce qu'on racontait sur la manière dont le roi
avait fait connaissance avec cette belle Espagnole :
En i808, après la capitulation de Baylen, Joseph avait trans-
porté son quartier général à Viltoria; il y habitait une charmante
maison , décorée à la française avec un luxe qui n'excluait pas l'élé-
gance. Celte maison avait été destinée au roi, comme étant la plus
belle et la plus convenable de la ville ; elle appartenait au marquis
de M*", le plus riche hidalgo du senorio de Biscaye. Celui-ci , en
homme bien appris, et afin de laisser plus de liberté à l'hôte qu'il
était fier de recevoir , s'était retiré avec sa famille dans une maison
voisine, dont les croisées faisaient face à celles de la demeure
tomf, h. 8
114 REVUE DES DEUX MONDES.
royale. Un jour que Joseph regardait à travers les jalousies, il
aperçut dans les appartenons du marquis, une jeune fille, vive,
alerte et gracieuse , fort brune , mais aussi fort jolie : nigra , sed pul-
chra. C'était la cameriste de la marquise de M"*, fille noble comme
le sont toutes Biscaïennes. Elle plut au roi , et il le laissa voir ; un
de ses valets de chambre , Christophe, Italien, depuis long- temps
attaché à son service, s'aperçut de l'impression produite par la
sémillante cameriste. Il savait que les rois ne font guère l'amour
que par ambassadeurs, et il fut sans ('oute flatté de pouvoir en
cette occasion représenter son souverain. Il se mit donc en grande
tenue , frac brodé et l'épée au côté, et se présenta audacieusement
devant la jeune fille , qui se trouvait alors auprès de sa maîtresse.
Mais Christophe ne fut pas arrêté par la présence de la marquise ,
qu'il n'avait d'ailleurs jamais vue. Il fit nettement ses propositions.
L'amour d'un roi est bien tentant, les offres généreuses de son mes-
sager étaient bien séduisantes ; la pauvre cameriste ne savait que
répondre : elle hésitait; un coup-d'œil de Mme de M*", qu'elle
interrogeait du regard avec embarras, lui permit d'accepter.
Christophe se retira , tout fier du succès de sa démarche. Le len-
demain il n'y eut pas de lever à la cour.
Cependant l'aventure fit du bruit : le premier écuyer, M. de Gi-
rardin , qui en parla au roi , lui raconta que la maîtresse de la
jeune cameriste avait , dans quelque tertulias de Vittoria , mani-
festé son étonnement de ce qu'un homme aussi aimable que le roi
ne se fût pas adressé à des personnes d'un rang supérieur. Il ajouta
que la marquise de M"* avait dit qu'il se trouvait dans la haute
société plus d'une femme qui aurait été flattée d'être l'objet des
attentions particulières du prince.
Cette conversation piqua Joseph ; il voulut connaître la dame
qui paraissait si bien disposée en sa faveur. La marquise, sans être
de la première jeunesse, était encore fort jolie; elle avait une che-
velure magnifique, une taille de reine, des pieds d'enfant. Elle
joignait à une instruction variée de la gaîté et beaucoup d'esprit ,
parlait parfaitement l'italien et le fiançais , peignait assez bien la
miniature (j'ai vu d'elle un portrait du roi Joseph fort ressemblant
et très finement exécuté), pinçait de la guitare, chantait avec goût
et faisait agréablement des vers. Elle acquit promptement de l'as-
SOUVENIRS SUÏt JOSEPH NAPOLÉON. 1|">
cendant sur l'esprit du roi, <|ui on devint fort épris. Son mari,
grand original, vaniteux et bavard , mais bon homme au fond,
trouva très naturel que Joseph rendît un hommage assidu aux
perfections de sa femme. Il n'avait pas l'ombre de jalousie, et il
parut très honoré , lorsque deux ans plus tard , le roi , sur les sol-
licitations de Mme de M*", voulut bien le coiffer publiquement du
chapeau , signe de la grandesse. Il allait partout , disant avec une
naïveté qui faisait rire : que hermoso sombrero me lia dado el reijl
« voyez quel beau chapeau le roi m'a donné ! »
La liaison du roi et de Mme de M*", qui demeura long-temps
couverte d'un voile d'amitié, et qui dura tout le temps que Joseph
resta dans la péninsule , est la seule que ce prince ait jamais for-
mée avec une femme espagnole, et il est juste d'ajouter que cette
liaison n'eut jamais aucune influence sur l'administration du
royaume. Le bon sens du roi le mettait également à l'abri de la
domination des maîtresses et de celle des favoris.
Je sortis pour appeler Daoiz, et je montai à cheval pour me
rendre chez M. le maréchal Jourdan; puis, ma mission étant rem-
plie, je revins au palais.
Parmi les officiers de la maison militaire qui étaient de service
ce jour-là , on comptait deux Français et trois Espagnols. C'é-
taient : comme aides-de-camp, les généraux Bigarré (1) et Virues;
comme écuyer, le colonel Miot (2) ; et comme officiers d'ordon-
nance, le commandant Van Halen et le capitaine Unzaga. Je ne
tardai pas à faire connaissance avec ce dernier, jeune homme rem-
pli de douceur et d'amabilité, d'un esprit cultivé et d'une bra-
voure remarquable. Il était l'ami du capitaine Manuel de Goros-
tiza , l'un des premiers auteurs dramatiques de l'Espagne moderne,
rival heureux du célèbre Moratin , et qui était alors un des aides-
de-camp de mon père (3). L'amitié que Gorostiza avait pour moi
(i) Lieutenant-général, commandant en ce moment la i3e division utilitaire ,
à Rennes.
(a) Aujourd'hui maréchal de camp , sous-directeur du personnel au ministère
de la guerre.
(3) M. de Gorostiza, qui est d'origine américaine, est devenu citoyen de la
république mexicaine. Il réside aujourd'hui à Londres , en qualité de ministre
S.
!i(> REVUE DES DEUX MONDES.
contribua puissamment à me faire bien venir d'Unzaga ; la liaison
qui s'ensuivit me rendit fort agréables toutes les journées que mon
service m'obligeait à passer au palais. Don Luis Mariano de Un-
zaga appartenait à une des grandes familles de l'Espagne ; il avait
une affection réelle pour Joseph, qui le traitait, malgré sa grande
jeunesse et l'infériorité de son grade, avec une distinction mar-
quée. 11 en était très reconnaissant ; aussi , non content de donner
au roi, pendant qu'il a été sur le trône d'Espagne de fréquentes
marques de son dévoîiment, il a encore fait preuve d'une persévé-
rante fidélité, en le suivant dans son exil en Amérique. Là, après
quelques années de séjour, il est mort vivement regretté du prince
dont il était devenu l'ami. M. Unzaga, pour la droiture et la loyauté,
< tait un Espagnols des anciens temps. Il ne pensait pas qu'un, ser-
ment qui avait été prêté sans contrainte put être rompu sans félonie.
Alors deux aventures récentes servaient de pâture à la mali-
gnité des wadrUenos; on en parlait aussi beaucoup dans le salon
de service , car elles intéressaient deux officiers hautement placés
auprès du roi, l'un , général de brigade français, et l'autre, ma-
réchal de camp espagnol.
La première histoire était fort singulière. Le Français était en-
tré chez sa femme dans un moment où il n'était évidemment pas
attendu, et le Français avait agi à l'espagnole : il avait tué sa
femme; procédé passé de mode d'ailleurs, enCaslille même, où il
n'y a plus de maris jaloux. Dans le midi de l'Europe , les maris ont
décidément pris leur parti. Les Italiens se sont faits aux sigisbés
et les Espagnols aux corlejos.
Voici donc l'histoire du général français :
Il avait une jolie femme, une femme de trente ans, fort gra-
cieuse et passionnée, spirituelle et point hautaine, deux qualités
rares parmi les femmes des généraux français d'alors. Cependant
on ne disait aucun mal d'elle ; elle allait à la cour, et y brillait fort;
son mari était très amoureux. A la cour il y a toujours de jeunes
colonels aides-de-camp; pour le malheur de Mmc B'**, il s'en trouva
plénipotentiaire de cette république , auprès des états européens. J'ai eu le plaisir
de l'y voir en 1 8 J i . Sa maison est le rendez-vous des citoyens les plus distin-
gués des républiques hispano-américaiues , qui viennent visiter l'Angleterre.
SOUVENIRS SUR JOSEPH NArOLEON.
117
la un fort jeune, fort beau, fils d'un sénateur, ancien convention-
nel, ami du roi Joseph. C'était ainsi sous l'empire : les régicides
étaient sénateurs, et leurs fils étaient colonels. Au fait, on ne tue
guère les rois que pour eh venir là. Les Françaises et les Espa-
gnoles raffolaient du jeune colonel, bien fait et beau danseur. Ce
colonel , dit-on , préférait les Espagnoles. Selon les uns , Mme B"'
tomba subitement éperdue d'amour pour lui , et lui fit toutes les
avances. Selon les autres , elle commença par le trouver laid , in-
solent et disgracieux , et lui tourna le dos partout , ce qui piqua
le colonel , qui devint charmant et assidu auprès d'elle, et la rendit
amoureuse de lui pour se venger.
On voit qu'il y a deux versions bien différentes sur un point ca-
pital de cette aventure. Unzaga, en me la racontant, ne prenait
parti pour aucune. Il se contentait de les citer toutes les deux, et
quand je lui demandais à laquelle il ajoutait foi, il me répétait
pour réponse ces quatre vers d'une ancienne romance sur le roi
Rodrigue :
Si dizen , quien de los dos
La mayor culpa lia tenido ?
bigan los hombres : la Gava ;
Y las mujeres : Rodrigo. (1)
Toujours est-il qu'un jour le général B"*, qu'on croyait retenu
auprès du roi, rentrant à l'improviste dans sa maison , y trouva le
colonel, et d'un même coup d'épée perça de part en part les deux
amans. Sans s'en douter , le brave Français illétré copiait une des
plus belles ballades du Romancero.
L'aventure finit assez prosaïquement; les chirurgiens se mêlè-
rent du magnifique coup d'épée espagnol, et gâtèrent tout: per-
sonne n'en mourut. La dame guérit, l'amant guérit; le mari, qui
avait eu un beau moment, devint ridicule aussi. Comme si ce
n'était pas assez des médecins pour gâter son histoire, il y appela
les avocats. Figurez-vous quel dégât peuvent faire des avocats dans
une chose poétique! Le général donc, après avoir poignardé sa
ii) « Si l'on demande : — qui des deux a commis la plus grande faute? que
les hommes disent : c'est Florinde ( la Cava ) ; et les femmes : c'est Rodrigue. »
Ii8 REVUE DES DEUX MONDES.
femme , plaida avec elle : des coups d'épée il passa au divorce.
Chine pitoyable ! Orosmane eut recours à Chicaneau ; Othello se
transforma en Georges Dandin. Tomber d'un denoùment de Sha-
kespeare à un denoùment de Molière , je ne sache rien de plus hu-
miliant pour un mari. C'était bien la peine de commencer par tuer
les gens !
L'histoire du général espagnol n'était pas du genre tragique.
Le maréchal de camp V*** était à la tète d'un corps de l'armée
espagnole , lorsqu'il apprit la captivité de Ferdinand et l'invasion
de l'Espagne par les troupes de Napoléon. Transporté à cette nou-
velle d'une vive indignation, et entraîné par cette chaleur d'ima-
gination naturelle aux hommes du midi , il fit vœu de ne point
se raser tant que son roi serait captif, et son pays occupé par les
Français. Un pareil vœu doit peu étonner de la part d'un Espa-
gnol; c'était un reste des coutumes chevaleresques particulières
à toute la nation. Pendant deux années, le général Y***, décoré
d'une barbe noire et touffue comme celle du plus beau sapeur de
régiment , combattit à la tète de ses soldats. Enfin , fait prisonnier
dans un engagement où les Français curent l'avantage , il fut di-
rigé sur Madrid que sa femme habitait. La douceur du gouverne-
ment de Joseph permettait le séjour de la capitale aux familles des
personnages les plus compromis dans l'insurrection. Le désir de
passer quelque temps auprès de sa femme, qu'il aimait tendrement,
fit demander au général espagnol de s'arrêter à 3Iadrid, avant de
continuer sa route pour la France. Mmc V"* obtint du général Bel-
liard , alors gouverneur de la ville , l'autorisation que son mari
désirait. Il fallait remercier le comte Belliard : le général Y*",
malgré les prières de sa femme , lui rendit visite sans vouloir se
raser. Le général français l'engagea à aller saluer M. O'Farrill ,
ministre de la guerre du roi Joseph , et lui proposa de l'accompa-
gner. L'Espagnol accepta, non sans quelque hésitation : vainement
sa femme renouvela ses instances pour faire appeler un barbier,
il tint bon , et se présenta chez le ministre avec une barbe qui té-
moignait de sa fidélité aux sermens.
Cependant la vue de celte longue barbe, la connaissance du
vœu singulier qui l'avait laissé croître, avaient éveillé la curiosité
des habitans de Madrid. La barbe du général Y"* devint le sujet
SOUVENIRS SCK JOSEPH NAPOLÉON. Mil
de toutes les conversations. « Il la coupera, il ne la coupera pas; »
c'était le cri universel. Les Espagnols ferdinandkioi panaient pour,
les afrancesados pariaient contre; les Français seuls se montraient
peu intéressés à la querelle, et n'en témoignaient pas moins d'égards
et d'estime au prisonnier de guerre.
Le général V***, toujours poursuivi par les instances de sa femme,
ne trouva d'autre moyen pour sauver sa barbe que de hâter son
départ pour la France, où la captivité l'attendait. 11 fait ses adieux
et se dispose à partir. Une invitation du ministre de la guerre l'ar-
rête. Il se rend chez le ministre , qui lui annonce que le roi veut le
voir, et qu'il l'a confirmé dans tous ses grades et honneurs. Nou-
vel embarras, nouvelles sollicitations de Mme V". « — Comment,
dit-elle, refuser une faveur offerte aussi délicatement? comment
abandonner pour une captivité, sans doute éternelle, sa famille et
sa patrie? comment, enfin, paraître devant sa majesté avec un
menton si horriblement barbu? » La résolution du général est
ébranlée ; il résiste encore , mais avec moins de fermeté , et ne pa-
raît pas s'apercevoir, ou ne s'aperçoit pas en effet qu'en le cares-
sant et en le suppliant, sa femme, armée de ciseaux, a raccourci
des deux tiers cette barbe, témoin honorable de son opiniâtreté. Il
est présenté à la cour dans celte bizarre toilette. Le roi, qui ne
semble point faire attention à cette circonstance, l'accueille avec
un sourire gracieux, lui adresse des paroles flatteuses sur son cou-
rage et son mérite, et finit en lui disant : « J'espère, monsieur le
général, que vous me servirez avec le même zèle que vous avez
montré pour le roi Ferdinand. » Le général V"* s'incline sans ré-
pondre. Rempli d'irrésolution, il quitte le palais et rentre chez lui,
combattu par cent idées différentes. Mme Y"* l'attendait, et l'ac-
cueille avec un sourire malin ; puis elle le pousse dans un fauteuil
disposé à cet effet. Aussitôt un valet lui passe une serviette autour
du cou ; un autre , le plat à barbe à la main , le savonne ; un troi-
sième, armé du rasoir, s'empresse de faire tomber ces poils épais,
qui formaient la garantie de sa fidélité à Ferdinand , semblables à
ces longs cheveux d'où Sainson lirait sa force. Bref, le général Fut
rasé et changea de roi.
J'ai depuis eu l'honneur de connaître Mmt V" et sou mari; lé
120 REVUE DES DEUX MONDES.
général m'a toujours paru avoir le menton épilé avec un soin ex-
trême; il était devenu aide-de-camp du roi Joseph.
A nos conversations frivoles, aux anecdotes parfois scandaleuses,
se mêlaient aussi des narrations plus sérieuses; ce qu'on va lire sur
la campagne d'Andalousie en offrira la preuve.
Au commencement de 1810, et après la victoire d'Oeana, l'ar-
mée impériale, heureuse dans ses entreprise, était victorieuse sur
tous les points : dans la Vieille-Caslille, le général Kellermann bat-
tait à Alba de Tormès l'armée du duc de Parque, et la rejetait en
Portugal; dans l'Arragon le général Suehet, en Catalogne le ma-
réchal Augereau , remportaient d'éclatans avantages sur l'ennemi.
Gironne, après un siège long et meurtrier, venait de tomber au
pouvoir des Français (1).
La junte centrale établie à Séville, ne sachant plus comment
continuer une lutte dont le peuple se montrait évidemment fatigué,
ni par quels moyens réveiller l'indifférence toujours croissante des
Espagnols, annonça la convocation des corlès pour le mois de
mars 1810. Joseph en fut averti ; il projeta de la prévenir et de pro-
fiter des circonstances, qui étaient favorables à sa cause, pour at-
teindre et frapper l'insurrection au cœur, espérant que ce dernier
succès amènerait une soumission complète. La conquête de l'Anda-
lousie fut résolue.
Un fait peu connu, mais que je puis attester, c'est que M. le
(i) Le siège de Gironne dura six mois. Le brave goti\erneur, <iui résista si
long-temps avec une faible garnison aux efforts successifs du général Gouvion-
Saint-Cyr et du maréchal Augereau, s'appelait don Mariano Alvarez. Il déploya
dans sa défense toutes les ressources que peuvent donner un caractère ferme et
une grande connaissance de l'art militaire ; il fut parfaitement secondé par la bra-
voure de la garnison et par le fanatisme de la population. Afin de stimuler la su-
perstition des habitans, et d'encourager leurs efforts, les autorités de Gironne
nommèrent, pendant le siège, le saint, paUon de la ville, général en chef des
troupes espagnoles et gouverneur de la place. Sa statue, revêtue d'un uniforme
d'officier-général . fut promenée processionnellement dans les rues de la ville.
Cette manifestation singulière , à laquelle M. Alvarez demeura étranger, mais
qu'il laissa faire, rontiibua à relarder de deux mois la prise de la forteresse', l.a
défense de Gironne mérite d'être ritée h l'égal de celle de Saragosse.
SOUVENIRS SUK JOSEPH NAPOLÉON. 121
maréchal duc de Dalmatie , qui avait remplacé le maréchal Jôiirdan
dans les fonctions de major-général du roi d'Espagne et des armées
françaises dans la péninsule, ne partageait ni les espérances ni l'o-
pinion de Joseph. ïl trouvait l'expédition trop hasardeuse pour être
tentée, tant que l'armée anglaise, échelonnée sur les frontières du
Portugal , serait en mesure de profiter du mouvement des troupes
françaises vers le midi, pour essayer de se jeter sur Madrid. Les
défilés de la Sierra Morena paraissaient redoutables à nos géné-
raux. On avait encore la mémoire frappée de la funeste capitula-
tion de Baylen.
Le roi ne s'était pas dissimulé le danger qu'il y avait à laisser sa
capitale à peu près dégarnie de troupes; mais dans la campagne
précédente, il s'était trouvé en face de lord Wellington, et il avait
pu étudier le caractère prudent et le système temporisateur du gé-
néral anglais. Joseph pensait que le corps du général Kellermann
suffirait pour contenir l'armée anglo-portugaise et pour l'empêcher
de rien entreprendre d'important. Wellington, d'ailleurs, n'avait
pas moins à risquer en s'avenlurant au centre de l'Espagne , que le
roi en marchant sur Séville. En effet, la réserve de l'armée d'An-
dalousie faisant volte-face et revenant à l'improviste sur ses pas,
le général Kellermann se portant par une manœuvre rapide sur le
flanc de l'armée ennemie, auraient placé les Anglais entre deux
feux. Enfin, Joseph comptait sur le caractère du soldat français,
si audacieux et si opiniâtre quand il s'agit de marcher en avant. 11
avait le pressentiment du succès.
Le maréchal Soult , loin de se rendre à ces raisons, persista dans
son avis de ne rien entreprendre; et, prétextant que l'empereur
n'avait point ordonné celte expédition , avant de la commencer, il
exigea un ordre écrit du roi.
En quittant Madrid, Joseph se fit accompagner de ses ministres,
des principaux officiers de sa maison et de sa garde : il en partit
le 8 janvier 1810, et trois jours après, il se trouva à la tète de
soixante mille hommes, au pied de la Sierra Morena , dont les crêtes
avaient été soigneusement fortifiées par les insurgés.
Le centre de l'armée, composé du corps du maréchal Mortier et
de la réserve , sous les ordres du général Dessolles , suivait la grande
roule de Madrid à Cadix; l'aile gauche, commandée par le gène-
l±i REVUE DES DEUX MONDES.
rai Sébasliani, marchait sur Lenarès; l'aile droite, qui avait pour
chef le maréchal Victor, se dirigeait sur Almaden. Le mouvement
s'opérait simultanément. En peu d'heures les positions formidables
de l'ennemi furent emportées , et l'armée insurgée mise en déroute;
on fit dix mille prisonniers.
Le roi arriva devant Séville avec une telle rapidité, que les
membres de la junte centrale furent obligés de se disperser, pour
se réfugier isolément et précipitamment à Cadix.
Un conseil de guerre, où. se trouvèrent les principaux chefs de
l'armée française , eut lieu dans un village voisin de Séville, à Al-
cala de Guadaira ou de los Panaderos.
Deux projets y furent discutés : l'un était de marcher immédia-
tement sur Cadix , en laissant seulement un corps d'observation
devant Séville. On avait la presque certitude d'entrer facilement
dans l'ile de Léon et à Cadix ; ces deux points étaient dégarnis de
troupes , et sans moyens préparés de défense. L'arrivée de la junte
réfugiée, celle des fuyards militaires et civils, et surtout la nou-
velle de la dernière et complète défaite de l'armée insurgée, y
avaient causé une stupeur générale ; tout y était confusion et dés-
ordre. Les chefs les plus compromis ne s'étaient réfugiés clans cette
ville , qu'afin de chercher à s'y embarquer pour Gibraltar.
L'autre projet consistait à occuper Séville , avant de marcher sur
Cadix, pour ne pas laisser derrière soi , au pouvoir de l'ennemi,
une cité importante , populeuse, et qui renfermait sans doute un
grand nombre de soldats, débris de l'armée qui venait d'être dé-
truite.
Le roi voulait terminer la guerre , il était d'avis de marcher sur
Cadix ; le major-général opinait pour entrer d'abord à Séville. Le
maréchal avait pour lui l'autorité d'une grande réputation militaire
et les sentimens secrets des généraux, que la prolongation de la
guerre faisait maîtres des provinces espagnoles. Il ramena à son
opinion la majorité du conseil , en disant : « Qu'on me laisse prendre
Séville, et je réponds de Cadix. » Le roi fut obligé de céder, avec
la conviction, pourtant, que son avis était meilleur que celui
du maréchal. Effectivement, quand plus tard, après l'occupation
de Séville , on marcha sur Cadix , les insurgés , secourus par les
Anglais, avaient repris confiance; des munitions et des renforts
SOUVENIRS SUK JOSEPH NAPOLÉON. b27)
étaient arrivés de Gibraltar; l'île de Léon avait été fortifiée, le due
d'Albuquerque (un jour seulement avant l'arrivée des Français)
avait réussi à s'y jeter avee une division de huit mille hommes, seul
reste de l'armée d'Eslramadure. Au lieu d'une entrée triomphale ,
c'est un siège qu'il fallut faire.
C'est donc à tort que quelques écrivains militaires ont imputé au
roi ce retard qui a eu des conséquences incalculables. L'occupation
de Cadix, en coupant court à la gutrre péninsulaire, aurait sauvé
le trône de Joseph et peut-être par contre-coup le trône même de
Napoléon. La fortune de l'empereur n'a eu que deux écueils : Ca-
dix et Moscou.
Le caractère, la loyauté, les talens administratifs, toutes les qua-
lités vraiment grandes de Joseph ont été méconnues en France. Ce
prince n'y a été jugé que sur les allégations calomnieuses des An-
glais et des insurgés espagnols. Sa conduite à Paris en 1814, si
peu connue et si mal appréciée , comme je le ferai voir dans la suite
de ces mémoires, a été aussi l'occasion de jugemens bien injustes.
C'était une rage alors dans un certain monde d'attaquer l'empereur
et sa famille : le grand homme était tombé; les soldats de Napoléon
eux-mêmes , qui avaient servi momentanément sous les ordres du
roi d'Espagne, ont aussi contribué à répandre des imputations er-
ronées, souvent mensongères, sur Joseph. Parmi les Français,
soldats, officiers, généraux, nul ne voulait comprendre quels de-
voirs de protection et de clémence le titre de chef de la nation espa-
gnole imposait au frère de Napoléon; nul ne voulait admettre que
l'Espagne fût un pays à ménager, l'Espagne un allié naturel à ra-
mener par de bons traitemens, à conquérir par la douceur. Soit
ambition, soit cupidité, soit vengeance, la péninsule leur semblait
à tous une proie à dévorer, et ses habitons des brigands à égor-
ger (1). Il y eut une époque de la guerre (en 1808) où d'horribles
(i) Le maréchal Lefebvre, avec son énergie toute militaire, disait en [809 , au
îoi Joseph : « Pour arranger les affaires de votre royaume et y assurer la tran-
« quillilé , il faut envoyer vos f..... Espagnols à tous les diables , et les remplacer
« par de bons Alsaciens, qui vous devront tout et vous seront attachés. »
Le général qui commandait la garde impériale, détachée à Madrid en 1,808,
soutenait hautement que les choses n'iraient jamais bien , tant que les réverbère*
124 REVUE DES DEUX MONDES.
cruautés justifiaient en quelque sorte d'horribles représailles, où
le sang demandait du sang; mais déjà à la fin de 1809 et au com-
mencement de 1810, la férocité, d'ailleurs fort exagérée, des Es-
pagnols , avait disparu pour faire place à un vif désir de repos et de
tranquillité, et, comme nous le verrons plus loin, Joseph serait sans
doute venu à bout de pacifier son royaume, si l'empereur Napoléon
eût voulu le lui laisser gouverner.
Au lieu de trouver à Séville, tomme le maréchal Soult avait paru
le craindre, une population ennemie ou au moins mal disposée,
Joseph fut accueilli par les acclamations d'une multitude empressée
de le voir; il répondit à ces témoignages d'affection par des mar-
ques d'une noble confiance. Pendant le court séjour qu'il fit dans
cette capitale de l'Andalousie, il sortait souvent à pied, sans escorte,
et même sans suite, pour aller visiter les beautés de la ville , le port
et le pontduGuadalquivir, la tour d'Hercule, l'alcazar mauresque,
palais des anciens rois arabes, la cathédrale célèbre où les cendres de
Christophe Colomb reposent à côté de celles des illustres capitaines
de la maison de Gusman , la tour avec sa colossale girouette qui
donne son nom à l'église, la Giralda ; enfin tous ces édifices remar-
quables, ces monumens curieux dont la réputation s'est si bien
répandue en Espagne avec le dicton populaire :
Quen no ha vislo Sevilla ,
No ha vislo maravilla.
Dans ces promenades, le roi profitait parfois de son incognito ,
pour répandre ses bienfaits sur les pauvres familles victimes de la
guerre (1).
Nous avions à Madrid, en 181 1 , à l'hôtel des Pages, un enfant de
huit ans, appelé, je crois, Manuel Liria, orphelin resté seul de cinq
frères, morts en combattant contre le roi tant à Talaveyra qu'à
de la rue d'Alcala ne seraient pas remplacés par des grands d'Espagne. Il propo-
sait, lors de la première entrée du roi à Madrid, en 1808, de placer .se* Mame-
loucks dans l'escorte, et de les charger de couper les têtes de ceux , qui, se trou-
vant sur le passage de sa majesté, ne lui ôteraient pas leurs chapeaux.
(1) Joseph est essentiellement bon et charitable; la générosité est une vertu
qu'on ne lui a jamais contestée. Sa fortune se trouve aujourd'hui considérablement
SOUVENIRS SLR JOSEPH NAPOLÉON. 12&
Ocana et à la Sierra Morena. Cet enfant appartenait à une famille
honorable qui avait servi le pays avec distinction dans les armées
de terre et de mer ; son père et son oncle étaient morts à Trafalgar.
Privé de tout appui , il avait été recueilli à Séville par un ouvrier
du faubourg de Triana , ancien matelot du vaisseau monté par son
père , et chez lequel le roi le vit dans une des promenades dont je
viens de parler. Joseph fut frappé de la grâce et de la noblesse de
sa physionomie , et ayant appris quelles étaient sa famille et sa
malheureuse position, il demanda qu'il lui fut confié pour en pren-
dre soin. Le bon vieux matelot ne consentit pas sans peine à se
séparer du fils de son ancien officier. L'enfant fut présenté au roi
par l'alcade del barrio. Joseph annonça qu'il pourvoirait à son édu-
cation, et dit au magistrat qui le lui conduisait : « En France, nous
estimons que les fautes sont personnelles. Cet enfant est innocent
de la haine aveugle que ses frères m'ont portée sans me connaître.
réduite, par les secours multipliés qu'il a distribués aux Français de toutes con.ii-
tions, que des revers de fortune ou les proscriptions politiques conduisaient dans
les provinces de TUnion-Américaine où il s'était retiré. Sa bienfaisance n'était
pas limitée aux Français seuls; les Italiens, les Espagnols, les Polonais malheu-
reux , pouvaient s'adresser à lui avec confiance. Il traitait en Gis de la France tous
ceux qui avaient partagé les combats , les revers et la gloire de nos armées.
Voici un trait qui est resté ignoré jusqu'à ce jour, et dont l'authenticité est
certaine :
En i8i5, le roi Joseph fut prévenu qu'un assez grand nombre de familles espa-
gnoles réfugiées en France, et dont les chefs avaient embrassé sa cause, se trou-
vaient dans une profonde misère; leurs biens en Espagne étaient sous le séques-
tre, et des décrets de proscription leur interdisaient la rentrée de leur pays.
Joseph fut très sensiblement affecté du malheur de ses auciens sujets. C'était pen-
dant les cent jours, et il n'avait à sa disposition aucune somme considérable; il
donna ordre alors de vendre secrètement sa vaisselle plate , et il en fit remettre le
produit à M. le marquis de San Adrian, grand d'Espagne, qui avait été attaché à
sa maison , et à M. de Arce, patriarche des Indes, en les chargeant d'en faire la
répartition aux plus nécessiteux de leurs compatriotes. Il exigea seulement que
les distributeurs de ses bienfaits gardassent le silence le plus absolu sur la source
d'où ils provenaient : « ne voulant pas, dit-il, enchaîner par la reconnaissance
.< ceux de ces malheureux Espagnols qui, à l'aide de leurs amis ou de leurs pa-
* rens, pourraient obtenir de retrouver en Espagne un emploi cl une patrie. »
12(3 REVUE DES DEUX MONDES.
Roi d'Espagne, je dois, en prenant soin de lui et en le faisant éle-
ver, payer la dette de la nation envers sa famille. » Puis il ajouta
avec chaleur : « Il convient que des services rendus au pays soient
un patrimoine qu'un père puisse laissera ses enfans. Si la nation
est reconnaissante , celte fortune sera la plus enviée, car elle sera
du moins à l'abri des coups du sort. » Le jeune Liria fut envoyé
aux Pages à Madrid , et quand Joseph nous passait en revue , il ne
manquait jamais de s'enquérir de la santé et des progrès de son
petit protégé. Nous avons quitté Madrid en 1813, cet enfant resta
alors dans l'hôtel avec quelques autres de nos camarades, dont les
parens n'habitaient pas la capitale. J'ignore ce qu'il est devenu. Jo-
seph avait recueilli les serviteurs de Ferdinand VII et de Charles IV.
Ferdinand VII aura-t-il donné asile à ce page du roi Joseph?
En franchissant la Sierra Morena, le roi avait annoncé l'inten-
tion de tenir les cartes à Grenade, au mois de mars suivant. Cor-
douc s'était rendue sans coup férir. Grenade et Jaen imitèrent cet
exemple. Les capitales des quatre royaumes de l'Andalousie se
trouvaient ainsi en son pouvoir.
Joseph n'eut jamais lieu de se repentir de la confiance qu'il té-
moigna aux Andalous, pendant son séjour dans leur province, bien
qu'elle l'ait quelquefois entraîné à des actes qui paraissaient témé-
raires. En voici un qui m'a été raconté par un témoin oculaire, et
qui se rattache à la tournée que le roi Ht en An dalousie, après son
excursion au port Sainte-Marie.
Le roi voyageait ordinairement avec un escadron de sa garde. 11
suivait la roule de Ronda à Malaga. On marchait dans là montagne.
La chaleur était forte; les chevaux, harassés, avaient ralenti le
pas. Le roi , pressé d'arriver, apercevant à peu de distance une
ville où il comptait faire halte, prit les devans , seul avec un aide-
de-camp; un temps de galop le conduisit aux portes de la ville. Il
y entra au moment où la guérilla de Lopez 3Iunoz , chef de contre-
bandiers célèbre sur la côte , était à cheval au milieu de la place.
Il n'y avait pas à délibérer. L'aide-de-camp engageait le roi à re-
tourner sur ses pas. Ce parti avait aussi son danger, le cheval du
roi était fatigué de sa course. Joseph s'avança hardiment, mit pied
à terre devant une maison d'assez belle apparence, et y entra. Là,
il se nomme au maître de la maison , stupéfait de recevoir un pareil
SOUVENIRS SLR JOSEPH NAPOLÉON. 127
hôte, et lui ordonne d'appeler le chef de la guérille. Celui-ci arrive :
« Commandant , lui dit le roi , je vais passer votre troupe en revue
« faites prendre les armes. » Le brave Lopcz est d'abord un peu
étonné de l'ordre qu'il reçoit, mais il avait apparemment déjà en-
tendu parler de Joseph favorablement, comme en parlaient com-
munément les Andalous éclairés; il prit son parti sur-le-champ :
— « Sire , vous allez être obéi. » — Et , remontant à cheval , il com-
mande à ses soldats de mettre le sabre à la main. Joseph se montre.
Il est accueilli parles cris de viva el reij José, poussés par les contre-
bandiers , et auxquels se mêlent ceux du peuple de la ville , attiré
par ce spectacle inattendu. Il passe la troupe en revue, traverse les
rangs , dit au chef quelques mots flatteurs sur l'air maniai de ses
hommes , sur la propreté des sabres et des trabucos (trombones);
puis il lui annonce qu'il les prend tous à son service pour former
le noyau d'un régiment de chasseurs d'Andalousie. Ces paroles
sont accueillies par de nouvelles acclamations; Joseph rentre dans
sa maison. Un quart d'heure après, quand YAyuhtamiento se pré-
senta pour lui offrir ses hommages , il trouva deux contrebandiers ,
complètement armés, en faction à la porte du roi, et des guir-
landes de chaînes de fer décoraient déjà les murailles de l'esca-
lier (i). Ce qui manqua tout gâter, ce furent les chevau-Iégers de
la garde, qui, inquiets du brusque départ du roi, arrivaient au
trot et en hâte. Voyant cette troupe de paysans armés réunis sur la
place devant une maison, où le roi , causant au balcon avec Lopez
Munoz , leur semblait gardé à vue, ils allaient sabrer sans autre ex-
plication, quand l'aide-de-camp envoyé par Joseph arriva à
temps, pour empêcher qu'une aventure, qui avait si bien com-
mencé , n'eût un aussi triste dénouement.
A Grenade, en visitant l'enceinte fortifiée du palais mauresque
(i) D'après un usage fort ancien en Espagne, le propriétaire de toute maison
où a logé le roi a le droit d'orner de chaînes de fer le portail et le vestibule de
sa maison.
L'origine de cet usage ne m'est pas connue; un Espagnol fort instruit des anti-
quités de son pays pense qu'elle remonte aux temps féodaux. La visite du roi
affranchissait alors de toute servitude; et, en mémoire de cet affranchissement, on
suspendait des chaînes à la maison qu'il avait habitée ou visitée.
1^8 REVUE DES DEUX MONDES.
de l'Alhambra , le roi Joseph s'arrêta avec un douloureux intérêt
dans la tour qui a servi de prison au général Francesehi-De-
lonne, son aide-de-camp et son ami. Ainsi que l'inconnu prison-
nier de Gisors , dont les sculptures originales et délicates , hiérogly-
phes encore inexpliqués, font le désespoir des antiquaires et l'ad-
miration des artistes, le malheureux général, habile dessinateur,
avait esquissé , sur les murailles de son cachot, les évènemens de sa
vie et de sa captivité. Tantôt tracés au crayon , tantôt colorés avec
le sang , qu'il avait tiré de ses veines , lorsque ses crayons lui avaient
été enlevés , ses dessins reproduisaient les sentimens divers de son
ame. C'était une suite de petits tableaux historiques , de portraits
de famille, de mordantes caricatures, remarquables par l'ordon-
nance, par la verve et par l'expression. A côté d'un chiffre amou-
reux, auprès du portrait mélancolique de sa femme (1), ou de la
tête gracieuse de son enfant, on voyait l'image burlesquement
crayonnée du chef des partisans qui l'avait arrêté. C'était un gué-
rillero , moine défroqué , surnommé el Capuchino. Le général avait
aussi retracé, de mémoire et avec une étonnante vérité, les traits
de ses deux compagnons d'infortune, le lieutenant Bernard, son
aide-de-camp (aujourd'hui chef de bataillon d'élat-major) et le ca-
pitaine Anthoinede Saint-Joseph (aujourd'hui maréchal-de-camp).
Dans sa fantaisie , il s'était plu à peindre différentes circonstances,
qui lui rappelaient son récent mariage. Il aimait passionnément sa
femme : quelque part, dans un recoin discret du mur, il l'avait
représentée lui apportant dans ses bras leur enfant , né pendant sa
captivité, tête charmante que le pauvre père n'avait pas vue et
qu'il avait été forcé de deviner. Il avait aussi dessiné quelques
scènes de sa vie militaire, et entre autres le moment où , au bivouac
d'Austerlitz , Napoléon lui avait témoigné sa satisfaction de sa belle
conduite pendant la bataille. Mais la verve de Franceschi s'était
principalement exercée contre le moine guerrier qu'il considérait
comme la cause de son infortune; la figure du capucin était re-
(i) Mlle Octavie Dumas, fille du lieutenant-général de ce nom, capitaine
général de la garde du roi Joseph; M. Franceschi l'avait épousée peu de temps
avant son départ pour la campagne de Portugal , à la suite de laquelle il avait été
fait prisonnier.
SOUVENIRS SUR JOSEPH NAPOLÉON. 129
produite de cent façons différentes, ou grotesques ou horribles,
tantôt avec sa robe de bure et le grand capuchon , tantôt avec l'ac-
coutrement, le cheval et les armes d'un chef de bande : ici on
voyait le moine pendu à un arbre, là il était représenté, monté
sur un àne, le visage tourné en arrière, tenant dans ses mains la
queue de l'animal et promené en signe de mépris au milieu d'une
foule ricanante. Plus loin, il était renfermé dans une cage, et
comme le lion que don Quichotte voulait combattre , conduit sur
une charrette avec une ménagerie de bêtes féroces. Au-dessus de
chaque dessin on lisait une inscription en français, en italien ou
en espagnol , pleine de haine ou de douleur.
Il y a lieu de penser que les mauvais traitemens qu'on avait fait
subir au général avaient mêlé un peu de folie à son désespoir.
Le général de division Franceschi (1) , un des officiers les plus
braves de nos armées , et auquel je m'étonne que les biographies
contemporaines n'aient consacré aucun article , commandait , en
1809, la cavalerie légère de l'armée de Portugal. A la rentrée de
cette armée en Espagne , après l'évacuation d'Oporto , il avait été
chargé par le maréchal duc de Dalmatie d'aller rendre compte au
roi Joseph des opérations de la campagne. Parti de Zamora à franc
étrier, sans escorte, et accompagné seulement des deux officiers
dont j'ai cité les noms plus haut, il avait été fait prisonnier aux
environs de Toro par la guerille du Capuchino. Ce chef, dont la
conduite ne méritait pas la haine que lui avait vouée le général
Franceschi, n'avait pu empêcher ses prisonniers d'être pillés; il leur
avait du moins sauvé la vie en les faisant conduire au duc del Par-
que , qui commandait alors à Giudad Rodrigo.
Le général reçut Franceschi et ses compagnons de captivité avec
les égards que se témoignent entre eux les gens de guerre; mais il
(i) Il ne faut pas confondre le général Franecschi-Delonne avec un aulre
général Franceschi, ancien aide-de-camp du maréchal Masséna, qui a été aussi
aide-de-camp du roi Joseph. Ce dernier Franceschi était général de hrigade; il
fut tué en duel à Yittoria, par le (ils du célèbre Filangieri, qui comme lui,
était aide-de-camp du roi, el qui avait eu avec lui une discussion relative à des
affaires de service.
TOME 11. 'J
130 REVUE DES DEUX MONDES.
avait des ordres, et il dut envoyer ses prisonniers à Séville, à la
disposition de la junte , qui s'était emparée du gouvernement su-
prême de l'insurrection. Malheureusement cette junte se composait
d'individus qui , pour conserver le pouvoir , étaient obligés de cares-
ser les passions et les fureurs de la multitude. Elle traita des pri-
sonniers de guerre comme des malfaiteurs , et permit qu'ils fussent
exposés aux outrages de la populace pendant le voyage de Séville
à Grenade , où elle les envoya pour être renfermés dans l'Alham-
bra. Le prétexte des mauvais traitemens auxquels ces malheureux
furent en butte, était leurs fonctions dans la maison militaire de
Joseph : le général Franceschi , comme aide-de-camp du roi ; le
lieutenant Bernard , comme fourrier du palais. Le capitaine An-
thoine de Saint-Joseph , aidc-de-camp du maréchal Soult et beau-
frère du maréchal Suchct, avait eu le bonheur d'obtenir promp-
tcment d'être échangé.
A Grenade , le général Franceschi fut séparé de son aide-de-
camp et confiné dans un étroit cachot , où il pouvait à peine faire
trois pas le long d'un méchant grabat. Les habilans de la ville
étaient honteux de la conduite de ses geôliers à son égard. Ils lui
témoignèrent plus d'une fois une vive sympathie, soit par leurs
gestes , dans les courts instans où ils l'apercevaient prendre l'air sur
la plate-forme de la tour , soit en lui donnant des sérénades que
son oreille italienne savourait avec enivrement. L'intérêt général
qu'on lui témoignait aurait peut-être forcé le commandant de l'Al-
liambra à permettre que des adoucissemens fussent apportés à une
captivité inique, et que la conduite généreuse des Français envers
les prisonniers espagnols rendait infâme , lorsque la marche de nos
troupes sur l'Andalousie fit donner l'ordre de conduire à Cartha-
gène le général et son aide-de-camp. On les y transféra. La sym-
pathie publique les y suivit , et se prononça en leur faveur assez
vivement pour que de généreux ennemis , indignés de la barbarie
dont on usait envers eux parce qu'ils tenaient au roi Joseph ,
songeassent à les délivrer. Les gardes de la prison mirent un prix à
leur évasion. Des Carlhagénois , qui avaient des parens prisonniers
de guerre en France et qui étaient reconnaissans des soins qui leur
étaient prodigués , se chargèrent de réunir les fonds demandés ;
ce fut l'objet d'une collecte secrète, à laquelle bien des hommes
SOUVENIRS SLR JOSEPH NAPOLÉON. loi
charitables voulurent contribuer, et qui honore ceux qui en eurent
l'idée.
La somme nécessaire pour obtenir la liberté du lieutenant Ber-
nard fut réunie la première; celle demandée pour le général était
beaucoup plus considérable. M. Bernard sortit de prison. Les
sbires du gouverneur et les agens de la junte se livrèrent en vain
aux recherches les plus actives et les plus minutieuses pour décou-
vrir sa retraite. Les libérateurs du jeune officier étaient trop heu-
reux et trop fiers de leur succès pour le laisser reprendre. Ils exi-
gèrent même qu'il se prêtât à une mystification qui fut faite au
gouverneur, homme méprisé et détesté. C'était pendant le carna-
val. On conduisit Bernard déguisé à un bal masqué où le chef es-
pagnol devait se rendre. Là , au milieu des éclats de rire de tous
ceux qui étaient dans le secret (et ils étaient nombreux) , le captif
et le geôlier figurèrent à la même contredanse. Le lendemain le
capitaine d'un navire qui mettait à la voile reçut l'officier français
à son bord , et le débarqua sur la plage de Malaga , à peu de dislance
de nos avant-postes.
L'heureuse issue de cette première tentative encouragea les amis
du général Franceschi, Us redoublèrent d'efforts; mais l'infortuné
captif ne devait ni revoir sa patrie ni voir son enfant. Atteint par-
les émanations humides et malsaines de sa prison , privé de tout
secours médical , il succomba au moment où la somme , prix de sa
liberté, allait être comptée à ses gardiens. Sa mort fut un deuil
général pour la haute société de Carthagène.
Mrae Franceschi, qui habitait la France, avait appris l'évasion
de M. Bernard; elle s'attendait à la délivrance de son mari. On lui
cacha long-temps le sort du malheureux prisonnier. On prit des
précautions pour ne lui faire arriver que par degrés la terrible
nouvelle. Alors , tout entière à sa douleur, elle rejeta les conso-
lations que lui offrait la tendresse paternelle, et , refusant de pren-
dre aucun aliment pour soutenir une existence qui lui était deve-
nue à charge, elle mourut bientôt, heureuse, dit-elle en mourant ,
d'aller retrouver son mari.
A Séville, Joseph régla , par différens décrets , la division du ter-
ritoire, l'administration civile et la formation des gardes nationales
sous le nom de gardes civiques. Ce fut dans cette ville qu'il apprit
9.
152 UEVUE DES DEUX MONDES.
les obstacles qui avaient empêché les Espagnols ses partisans
d'entrer en négociation avec les réfugiés de Cadix , comme le lui
avaient proposé les députés de l'Andalousie ; ils avaient été arrêtés
par les Anglais.
Cependant, malgré celte difficulté, tels étaient alors , dans les
masses, le besoin du repos et le désir d'une paix générale , telle
était, parmi les hommes éclairés, la conviction des bonnes inten-
tions et des royales qualités de Joseph, que l'entière pacification
de l'Espagne n'aurait encore été qu'ajournée , si Napoléon lui-
même , par un décret inopportun et impolitique , ne fût en quelque
sorte devenu l'auxiliaire des intrigues britanniques, et l'ennemi le
plus réel du trône de son frère.
L'empereur était fatigué des sacrifices que coûtait à la France
l'opposition obstinée des insurgés espagnols. 11 déclara qu'il voulait
qu'à l'avenir la guerre nourrît la guerre. Cédant aux rapports in-
téressés de quelques généraux français, qui ne voyaient dans la pé-
ninsule qu'une mine riche à exploiter, il institua des gouvernemens
militaires dans chacune des provinces de l'Espagne. Le général de
division devint le président de la junte administrative, l'intendant
espagnol n'en fut plus que le secrétaire. Le prétexte apparent de
cet ordre était l'avantage de réunir le commandement civil et mi-
litaire dans les mains des généraux qui commandaient les troupes
de chaque gouvernement , et de les investir ainsi des pouvoirs les
plus amples, afin qu'ils retirassent de ces pays, non-seulement ce
qui était nécessaire pour la solde , l'équipement et la subsistance
des soldats , mais encore pour rétablir le matériel de l'armée , re-
monter la cavalerie, réparer et augmenter l'artillerie, etc. L'o-
pinion générale fut que l'on voulait, par cette mesure, préparer
l'incorporation à la France des provinces au nord de l'Ebre, et
peut-être même de quelques autres, si l'Espagne et le Portugal se
soumettaient entièrement. Le décret impérial qui traitait l'Espagne
en pays conquis fut publié au moment où Joseph tendait par tous
ses efforts à calmer l'exaspération des Espagnols et à étouffer l'in-
surrection. Le nouvel état de choses qu'on établit ne pouvait man-
quer de détruire tout le bien que la conduite noble et mesurée du
roi avait produit. Les Espagnols comprirent qu'il s'agissait d'hon-
neur national , ils devinèrent les vues ambitieuses de l'empereur.
SOUVENIRS SUR JOSEPH NAPOLÉON. 1 ,">,">
L'effervescence apaisée se ranima , l'insurrection reprit des forces ,
les guérilles rentrèrent en campagne.
Trompé dans ses espérances de pacification , Joseph avait quitté
l'Andalousie, dont le maréchal Soult avait pris le commandement
supérieur (1). Après cinq mois d'absence, il était revenu à Madrid,
mais il n'avait pas attendu l'effet désastreux produit par le décret
impolitique de Napoléon pour adresser d'énergiques protestations
au chef du gouvernement français. Deux notes avaient déjà été
remises à M. le comte de Laforest, ambassadeur de France en
Espagne, lorsque, trouvant que ces notes ne produisaient pas
assez promptement l'effet qu'il en attendait , le roi ordonna à son
ministre des affaires étrangères de se rendre à Paris , en qualité
d'ambassadeur extraordinaire. Le but de la mission du duc de
Santa-Fé n'était pas seulement, comme on l'a publié dans le Moni-
teur du temps, de féliciter l'empereur sur son mariage avec l'ar-
chiduchesse d'Autriche , mais bien de lui représenter les graves
inconvéniens qui résultaient de l'établissement récent des gouver-
nemens militaires. Joseph en était si préoccupé et si affecté , que ,
pendant cette ambassade, qui fut de courte durée, il envoya en-
core à Paris, pour appuyer les représentations de M. Azanza, le
(i) Au moment où Joseph quitta l'Andalousie , les affaires du parti insurrec-
tionnel paraissaient dans un état si désespéré , même à ceux qui en avaient la di-
rection , que la régence de Cadix, pour ranimer l'esprit d'insurrection prêt à s'é-
teindre , avait songé à placer un prince de la maison de Bourbon à la tète des
troupes destinées à agir contre l'armée de Napoléon.
Ce fut l'occasion du voyage que M. le duc d'Orléans (aujourd'hui Louis-Phi-
lippe Ier) fit, à cette époque, en Espagne. On sait que les intrigues de l'Angle-
terre s'opposèrent alors à ce qu'un commandement militaire fût donné à ce
prince.
Les cortès , qui se réunirent peu de temps après , au lieu de chercher, comme
la régence , un appui dans la coopération d'un homme , crurent devoir en de-
mander à ces grands principes de libertés publiques, qui faisaient tant de parti-
sans au roi Joseph ; ce fut en quelque sorte pour lutter avec lui dans le champ
des institutions constitutionnelles, pour le combattre dans son action sur les
intelligences, que la célèbre constitution de 1812 fut rédigée. Cela ressort de
tous les discours qui furent prononcés au sein de l'assemblée constituante , ainsi
qu'on peut le voir dans les journaux de Cadix , qui nous les ont conservés. Les
154 REVUE DES DEUX MONDES.
marquis d'Almenara, son ministre de l'intérieur, avec l'ordre ex-
près de déclarer qu'il renonçait à la couronne d'Espagne, si
l'empereur persistait à vouloir attaquer l'intégrité du territoire
espagnol.
La situation de l'empereur était alors si compliquée et tellement
critique , que , pour la suppression des gouvernemens militaires ,
il ne put condescendre aux désirs du roi. Les deux ministres rap-
portèrent à Madrid des espérances , mais non un résultat positif
de leur mission.
Les rapports que le roi recevait de chaque province de l'Espagne
devenaient de plus en plus sombres. Les généraux français trai-
taient l'Espagne tout-à-fait en pays conquis. Les ministres de Na-
poléon imitèrent leur exemple , et de jeunes auditeurs au conseil
d'état , nommés à Paris intendans civils, vinrent s'emparer, au nom
de l'empereur, de l'administration des provinces entre l'Ebreet les
Pyrénées. Bientôt le roi apprit qu'au mépris de l'acte qui l'avait
placé sur le trône d'Espagne, la question d'ajouter au territoire
français les provinces de Biscaye, de Navarre et de Catalogne,
s'agitait encore dans le cabinet impérial. II n'y avait plus à hésiter.
Joseph se décida à aller lui-même à Paris. Il profita de l'occasion
apparente que lui offrait Se baptême prochain du roi de Borne , et
partit. A Sainl-Jean-de-Luz , on voulut lui opposer un ordre de
l'empereur qui défendait de le laisser pénétrer jusqu'à la capitale.
Le but de son voyage était trop grave et trop important pour qu'il
deux partis , libéraux et servdes , dans les discussions , se faisaient également une
arme des améliorations introduites en Espagne par Joseph. On défendait l'inquisi-
tion dont la suppression était proposée, en disant : <■ Voulez- vous traiter les ins-
<• tilutions du pays et les supprimer aussi cavalièrement que fait un prince étran-
<• ger ? » On réclamait la liberté individuelle , en s'écriant : « Accorderez-vous à
« l'Espagnol moins de sûreté et de protection que ne lui en donne un roi français?"
•< Ferez-vous pour la liberté individuelle moins que le frère de Napoléon? »
Néanmoins , il faut le dire , tant que les années françaises occupèrent l'Espagne ,
la constitution de Cadix eut peu d'influence sur l'esprit du peuple espagnol , et
par suite sur les évènemens de la guerre. Elle y resta même presque inconnue
jusqu'en janvier t8i4 , où la rentrée de nos troupes en France permit aux cortos
p| à la régence de venir siéger à Madrid.
SOUVENIRS SUK JOSEPH NAPOLÉON. 155
se laissât retenir par la crainte de mécontenter son frère. 11 passa
outre, arriva à Paris et se présenta devant l'empereur.
Là, dans une entrevue qui fut orageuse , Joseph lui déclara que,
ne pouvant pas faire le bonheur de l'Espagne, il renonçait à régner
sur ce pays; qu'il voulait être roi et non pas oppresseur. Napoléon ,
alarmé de cette chaleur généreuse, et redoutant l'effet moral que
pouvait produire une telle abdication, se décida, afin de calmer
son frère , dont il aimait la personne et dont il estimait le caractère ,
à abandonner ses prétentions sur la péninsule. Pour le déterminer
à retourner en Espagne, il lui donna l'assurance positive que les
gouvernemens militaires cesseraient bientôt, et que l'administra-
tion des provinces serait rendue aux autorités espagnoles.
Dans cette occasion, voulant fournir au roi les moyens de ré-
primer les excès des chefs militaires, l'empereur lui donna le
titre et les pouvoirs de généralissime des armées françaises en
Espagne (1).
Pour prouver à son frère que les gouvernemens militaires n'a-
vaient pas été sans résultats utiles , Napoléon lui fit savoir qu'ils
avaient déjà produit un bon effet sur le gouvernement anglais , qui
offrait de quitter le Portugal, si les troupes françaises évacuaient
l'Espagne , et de le reconnaître comme roi , si la nation voulait bien
l'adopter pour tel, et si la Erance consentait de son côté à recon-
naître la maison de Bragance en Portugal.
C'est dans l'espoir du succès de celte négociation avec l'Angle-
terre, et de l'exécution fidèle des promesses de l'empereur, que
Joseph revint à Madrid , où il recommença à défendre avec courage
ses sujets espagnols contre les vexations des généraux français.
Mais la désobéissance de ces derniers rendait souvent inutiles et ses
efforts et sa bonne volonté. Ils étaient encouragés dans leur résis-
tance par le gouvernement impérial , dont les ministres et les agens
en Espagne voyaient avec peine l'autorité que l'empereur avait
donnée au roi. Bientôt même ceux-ci annoncèrent hautement que
le décret de réunion des provinces septentrionales de la péninsule
(i) Ce fut par suite de celte décision de l'empereur, que M. le maréchal
Jourdan quitta son titre de major-général de> armées françaises, pour prendre
celui de chef d'état-mnjor de S. M. C.
130 REVUE DES DEUX MONDES.
n'avait été qu'ajourné , et qu'il serait incessamment publié dans le
le Moniteur. Les avis que le roi recevait directement de Paris con-
firmaient cette malheureuse nouvelle.
Enfin , désespérant d'atteindre le but honorable qu'il s'était pro-
posé , de la pacification et de la prospérité de l'Espagne, tant que
cette monarchie serait menacée d'un démembrement, il se décida
à donner suite à son projet d'abdication , et il adressa à la reine
Julie, sa femme, les lettres que nous allons reproduire, parce
qu'elles font parfaitement connaître quels sentimens animaient le
prince dont on a trop souvent méconnu le caractère et calomnié la
conduite.
A LA REINE JULIE.
Madrid , a 3 mars 1 8 1 2 .
« Ma chère amie , tu remettras la lettre que je t'envoie pour l'empereur ,
si le décret de réunion a lieu et s'il est publié dans les gazettes.
« Dans tout autre cas, tu attendras ma réponse.
« Si le cas de la remise de ma lettre arrive , tu m'enverras par un cour-
rier la réponse de l'empereur et les passeports.
« Je t'embrasse, ainsi que mes enfans.
« JOSEPH.»
A cette lettre était jointe une lettre pour l'empereur, où l'abdi-
cation de la couronne d'Espagne est nettement exprimée : la voici :
A L'EMPEREUR NAPOLEON.
Madrid, a3 mars 1812.
« Sire ,
« Lorsqu'il y a bientôt un an, je demandai à votre majesté son avis sur
mon retour en Espagne, elle m'engagea à y retourner, et j'y suis : elle
SOUVENIRS SUR JOSEPH NAPOLÉON. 137
eut la bonté de me dire , qu'au pis aller , je serais à temps de la quitter , si
les espérances qu'on avait conçues ne se réalisaient pas; que dans ce cas,
votre majesté m'assurerait un asile dans le midi de l'empire , où je pour-
rais partager ma vie avec Morfontaine.
« Sire, les évènemens ont trompé mes espérances; je n'ai fait aucun
bien et je n'ai pas l'espoir d'en faire : je prie donc votre majesté de me
permettre de déposer entre ses mains les droits qu'elle daigna me trans-
mettre sur la couronne d'Espagne, il y a quatre ans; je n'ai jamais eu
d'autre but , en l'acceptant, que celui de faire le bonheur de cette monar-
chie. Cela n'est pas en mon pouvoir.
« Je prie votre majesté de m'agréer au nombre de ses sujets , et de croire
qu'elle n'aura jamais de serviteur plus fidèle que l'ami que la nature lui
avait donné.
« De votre majesté impériale et royale, Sire, l'affectionné frère.
« JOSEPH. »
Il est à remarquer que lorsque le roi Joseph signait cette hono-
rable renonciation à la couronne, la péninsule était occupé par une
armée nombreuse et triomphante ; la bataille des Arapyles n'avait
pas commencé les désastres des Français en Espagne , et enfin la
campagne de Russie n'avait pas encore ébranlé le trône de Napo-
léon.
Une seconde lettre du roi à sa femme explique très bien et sa po-
sition et ses vœux , et les motifs qui réglaient alors sa conduite. Je
la transcris encore.
A LA REINE JULIE.
Madrid, 2 3 mars 1812.
« Ma chère amie , M. Deslandes , qui te remettra celte lettre , te donnera
tous les détails que tu pourras désirer sur ma position. Je vais l'en parler
moi-même, afin que tu puisses la faire connaître à l'empereur, et qu'il
prenne un parti quelconque . tous me conviennent pour sortir de ma si-
tuation actuelle.
138 REVUE DES DEUX MONDES.
« \° Si l'empereur Tait la guerre à la Russie et qu'il me croie utile ici ,
je reste avec le commandement général et l'administration générale.
« S'il fait la guerre et qu'il ne me donne pas le commandement et ne
me laisse pas l'administration du pays , je désire rentrer en France.
« 2° Si la guerre avec la Russie n'a pas lieu , soit que l'empereur me
donne le commandement, on ne me le donne pas, je reste encore tant
qu'on n'exigera rien de moi qui puisse faire croire que je consens au dé-
membrement de la monarchie, tant que l'on me laissera assez de troupes et
de territoire, et que l'on m'enverra le million de prêt mensuel que l'on
m'a promis.
a J'attends dans cet état tant que je peux , parce que je mets mon hon-
neur autant à ne pas quitter l'Espagne trop légèrement, qu'à la quitter
dès que, durant la guerre avec l'Angleterre, on exigera de moi des sacri-
fices que je ne peux ni ne dois faire qu'à la paix générale , dans le but du
bien de l'Espagne , de la France et de l'Europe.
« Un décret de réunion de l'Ebre qui m'arriverait à l'improviste me
ferait partir le lendemain.
« Si l'empereur ajourne ses projets à la paix , qu'il me donne les moyens
d'exister pendant la guerre.
« Si l'empereur incline à ce que je quitte, ou à l'une des mesures qui
me ferait qnilter , il m'importe de rentrer en France en paix avec lui, et
avec son consentement sincère et entier. J'avoue que la raison me dicte
ce parti , si conforme à la situation de ce malheureux pays, si je ne peux
rien pour lui; si conforme à mes relations domestiques qui ne m'ont pas
donné d'enfant mâle , etc.
« Dans ce cas-là , je désire obtenir de l'empereur une terre dans la Tos-
cane ou dans le midi à 500 lieues de Paris. Je pourrai y passer une partie
de l'année, et l'autre à Morfontaine. Les évènemens et une position aussi
fausse que celle où je me trouve , si éloignée de la droiture et de la loyauté
de mon caractère , ont beaucoup affaibli ma santé ; l'âge arrive aussi : il
n'y a donc que l'honneur et le devoir qui puissent me retenir ici ; mes
goûts m'en chassent , à moins que l'empereur ne se prononce différemment
qu'il n'a fait jusqu'ici.
« Je t'embrasse ainsi que mes enfans.
« JOSEPH. »
Les lettres de Joseph ne parvinrent pas a la reine.
VI. Deslandes, qui en ('tait porteur, et qui, pour reparer une
santé affaiblie par les fatigues et les veilles, revenait en France nvc<
SOUVENIRS SUR JOSEPH NAPOLÉON. 139
sa famille, n'arriva pas à sa destination. Le convoi dont il faisait
partie fut arrêté , à deux marches de la France, dans le défilé de
Salinas, par une des guérilles aux ordres de Mina. Les insurgés
massacrèrent l'escorte, s'emparèrent du convoi et le pillèrent.
M. Deslandes fut tué en cherchant à protéger sa famille et à con-
server les dépêches qui lui étaient confiées. M. Deslandes parlait
très bien espagnol ; il voulut recommander sa femme, alors enceinte
de sept mois, à un officier insurgé, témoin du pillage de sa voiture ;
la pureté de son langage le fit prendre pour un Espagnol et causa
sa fin. Un paysan le frappa d'un coup mortel , en l'appelant traijdor
(traître). Il tomba dans les bras de sa malheureuse femme. Le gé-
néral Mina , qui arriva comme il expirait, témoigna une profonde
affliction de ce funeste événement. Il chercha par des égards em-
pressés à adoucir la position de madame Deslandes , et il la fit met-
tre en liberté trois mois après, aussitôt que son accouchement et
l'état de sa santé permirent de la reconduire aux avant-postes fran-
çais. La mort de Deslandes forme l'épisode principal d'un tableau de
M. le général Lejeune qui a été remarqué à l'exposition de 1819.
Cependant, la réunion, dont l'Espagne était menacée, n'eut pas
lieu : Napoléon ajourna ses projets sur la péninsule; il venait de
décider l'expédition de Russie. Le regard de l'aigle, si long-temps
fixé sur le Midi, venait de se tourner brusquement vers le Nord.
Abel Hugo.
ETUDES
SUR L'ITALIE.
Italia mia, benchè il parlai-
Sia indarno aile piaghe mortali
Che nel bel corpo tuo si spesse veggio.
PETRARQUE.
A Dante Alighieri.
0 divin exilé , sur un mode nouveau
Je vais dire aux Français ton antique berceau.
Veille sur moi du ciel dans ce monde où nous sommes .
Car j'ai quitté pour toi le grand troupeau des hommes.
De ta savante main , Dante , conduis mes pas ,
Et sous l'ardent soleil ne m'abandonne pas!
Comme tu fus guidé dans ton fatal voyage,
Guide-moi, vieux Toscan, dans mon pèlerinage.
L'œil baissé de respect , je tiens ton livre saint ,
Et du jonc consacré mon corps est déjà ceint :
Marche donc devant moi , maître et sacré poète ,
Et j'entrerai sans peur dans la route secrète.
ÉTUDES SUR i/lTAUE. 141
II.
A M. Alphonse Pépin.
Le jour des Moccoli, lorsque Rome la sainte
Laisse errer la folie en sa bruyante enceinte,
Ceux de Castel-Gandolphe et ceux de Tivoli ,
Portant au pied la boucle en argent mal poli ;
Les filles de Nettune, au corset d'écarlate,
Ornant de médaillons leur sein où l'or éclate ,
Et dans un réseau vert enfermant leurs cheveux ;
Et celles de Lorette , où l'on fait tant de vœux;
Celles de Frascati, dont les beaux yeux, sans voile,
Brillent sous le Panno comme une double étoile ;
Hommes, femmes, enfans, s'avancent d'un pas lent
Vers la nocturne fête et le Corso brûlant.
Alors le ciel s'embrase , et la flamme agrandie
S'étend le long des toits comme un vaste incendie ,
Et les Moccoletti courent de mains en mains,
Brillant et s'éteignant; tel, au bord des chemins,
On voit le vert-luisant , dans la nuit qu'il éclaire ,
Paraître ou se cacher au mois caniculaire.
Au milieu du tumulte et des joyeux propos ,
Quelques femmes d'Albane, assises en repos,
Semblent, par leur maintien et leur antique tête,
Des déesses de marbre assistant à la fête.
Cependant le temps fuit , la lumière pâlit ,
Et la jeune éminente, en regagnant sou lit ,
142 REVUE DES DEUX MONDES.
Voit à regret mourir le dernier feu. La foule ,
Sur la place du peuple, en murmurant s'écoule;
Les voix sont déjà loin, l'écho n'a plus de sons,
Et les balcons muets ont fini leurs chansons.
Par la lune éclairés , quelques dominos sombres
Dans le Corso désert glissent comme des ombres;
Mais le saltarello, près du Tibre, a cessé;
Le jour des Moccoli , tel qu'un rêve , a passé ,
Et l'on n'aperçoit plus dans une teinte grise
Que les murs dentelés du palais de Venise ,
Et Rome se repose , et la paix des tombeaux
Succède au bruit des chars, à l'éclat des flambeaux.
Et puis le lendemain , sortant de leurs cellules,
Et les bruns Franciscains et les blancs Camaldules
S'emparent de la ville , et leurs yeux pénitens
Disent qu'il faut enfin commencer le saint temps;
Ils marchent en silence , et la pierre des dalles
Retentit longuement sous leurs larges sandales,
Qui foulent dans ces lieux, la veille profanés,
Et des flambeaux éteints et des bouquets fanés.
Ainsi l'ame s'endort quand sa fête est finie ;
Et soucis et chagrins , à la face jaunie ,
Reviennent la fouler dans les sentiers humains ,
Comme les pieds pesans de ces moines romains!
étudks sur l'Italie. 145
III.
A M. Edouard Bertin.
Deux anges du Seigneur , les ailes entr'ouvertes ,
Abaissant jusqu'au sol leurs longues plumes vertes,
Marchaient, pour accomplir un céleste dessein ,
A côté de Benoît montant le mont Cassin ;
Ils répétaient : Avant que le jour ne décline ,
Tu trouveras la paix en haut de la colline.
Or, les moines venaient après le bienheureux ,
Le suivant à la file, et se plaignant entr'eux
Que la route était longue, et que c'était folie
De quitter pour ce roc les plaines d'Italie ;
Par Jésus ! que c'était un travail surhumain ,
Et qu'il fallait au moins s'arrêter en chemin ,
Afin de secouer ainsi , par intervalles ,
La poudre et le gravier qui souillaient leurs sandales.
Voilà ce qu'ils disaient , car ils ne voyaient pas
Les deux blancs messagers qui conduisaient leurs pas.
Mais le saint , l'œil au but , ferme dans la carrière ,
Montait, montait toujours sans regarder derrière,
N'écoutant ni leurs voix, ni celle du torrent,
De rocher en rocher sous ses pieds murmurant.
Ainsi dans ce chemin qu'on appelle la vie,
L'âme qui veut monter toujours est poursuivie
Par une voix d'en bas , qui lui crie : Où vas-tu ?
Car le monde est débile à suivre la vertu!
144 REVUE DES DEUX MONDES.
O vous qui , l'œil au but où notre ame se fie,
Sentez la poésie et la philosophie
Comme deux anges purs vous échauffer le sein ,
Imitez parmi nous l'homme du mont Cassin ;
Et malgré la tourmente et sa clameur sauvage ,
Certains de cette paix , qui repose au rivage ,
Entraînez avec vous ce vulgaire hébété ,
Ainsi que l'on remorque un vaisseau démâté.
Car il faut dissiper la nuit noire et profonde
Qui cache à ses regards l'aspect d'un autre monde
Afin que dans ce temps de grande obscurité
Il puisse sur vos pas chercher la vérité.
rv.
A M. Ingres.
Maître au savant pinceau , toi dont la pureté
Dans l'odalisque nue a peint la chasteté,
Et qui, rendant les traits d'une tète que j'aime,
As semblé défier la nature elle-même ,
Tant ce front vénérable et plein de majesté
Du grand crayon d'Urbin a la naïveté !
Combien de fois j'ai vu surgir en ma pensée
Ton Iliade armée et sa sœur l'Odyssée,
Belles filles de Grèce , à l'œil calme et serein ,
Assises aux genoux de leur père divin !
ÛTUDES SLR LÏ1AL1E. \\l
Apelle, Alighieri, Virgile, cour sublime!
Demi-dieux du passé que la palette anime,
Convives du nectar au splendide festin,
D'un air religieux se tenant par la main !
Tandis que, comme un roi qui règne sur sa ville,
Présidant de son trône à l'auguste concile,
L'aveugle, couronné d'un laurier radieux,
Est le centre éclatant où tendent tous les yeux ;
Et pourtant l'on m'a dit qu'au printemps de ta vie »
Sous le soleil romain, doutant de ton génie,
Tu vis les hommes froids dédaigner tes tableaux,
Et tu voulus alors jeter là tes pinceaux ,
Disant avec douleur, et pourtant sans murmure :
Je me suis donc trompé ! Je laisse la peinture!...
Tu ne t'es pas trompé, non, fils de Raphaël ,
Si l'artiste divin doit réfléchir le ciel,
Si l'art fut toujours saint, et si son bras sévère
A toujours de son temple écarté le vulgaire ;
Tu ne t'es pas trompé, car, dès les temps anciens,
La foule a ses plaisirs, et l'artiste les siens.
Tout ce qui dans ses flancs porte un cœur de poète ,
Et qui reçut d'en haut la mission secrète,
Sur tes chefs-d'œuvre purs, inspirés par les deux ,
Attache avec respect et son aine et ses yeux ,
Et te nomme le maître à l'art franc et sincère ,
Le peintre de Virgile et le peintre d'Homère.
TOME II. 10
140 REVUE DES DEUX MONDES.
A M. L. Boulanger.
Lorsque Paul Véronèse autrefois dessina
Les hommes basanés des noces de Gana ,
Il ne s'informa pas, au pays de Judée,
Si par l'or ou l'argent leur robe était brodée ;
De quelle forme étaient les divins instrumens
Qui vibraient sous leurs doigts en ces joyeux momens;
Mais le Vénitien, en sa mâle peinture ,
Fit des hommes vivans comme en fait la nature.
Sur son musicien on a beau déclamer,
Je ne puis, pour ma part, m'empècher de l'aimer;
Qu'il tienne une viole ou qu'il porte une lyre,
Sa main étant de chair, je me tais et j'admire.
VI.
A M. François Dubois.
Le bel ange venait de l'horizon lointain ,
Tremblotant comme fait l'étoile du matin ;
ÉTUDES SUR I.'lTALIE. 1 17
Et frappant l'air du soir avec sa plume verte,
Approchait, approchait de la fenêtre ouverte.
Dans la petite chambre , en silence arrivé ,
II salua Marie en lui disant : Ave !
Et cependant la vierge, en son saint oratoire,
Demeurant humble et calme au sein de tant de gloire,
Répondit au salut, d'un ton plein de douceur :
Vous voyez devant vous l'esclave du Seigneur.
VU.
A M. Auguste Barbier.
Lorsque la nuit de Pàque illumine Saint-Pierre,
Le peuple vient s'asseoir sur les marches de pierre ,
Et, la veste au bras gauche, il joue à la mora
En attendant l'instant où tout s'embrasera.
Or, dans la basilique une cloche résonne;
Et sans que sur le faîte on découvre personne ,
De larges pots à feu sous leur vive splendeur
Effacent tout à coup les verres de couleur,
Et si l'on m'a dit vrai, ce changement étrange,
Ainsi que la coupole, est du grand Michel-Ange.
Mais un coup de canon interrompt tout cela,
Et nous dit qu'il est temps d'aller à Ripelta.
Bientôt, en haut des cieux , la belle girandole
Sur ses ailes de flamme, en Frémissant, s'envole;
10.
148 REVDE DES DEUX MONDES.
Et la bombe , partant du brûlant monument ,
A l'égal du tonnerre éclate au firmament.
Cependant, chaque fois que s'abat la fumée,
Suspendu dans les airs , sous la nue enflammée
On aperçoit toujours le céleste gardien
Qui tient l'ardente épée au tombeau d'Adrien.
Ainsi , l'ame , au milieu des plaisirs de la terre ,
Retrouve bien souvent le calme et le mystère ;
Et quand les feux d'été commencent à passer,
Revient, plus reposée, à quelque saint penser.
Mil.
A M. Brizeux.
i\ous étions réunis près du caféGreco,
Quand nous fûmes frappés par un lugubre éeho;
Les capucins , pieds nus , sur une double file
S'avançaient en chantant du centre de la ville ,
Et gagnaient lentement la Via Condotii.
C'était l'enterrement de RosaMinolti
Que des pénitens noirs la longue confrérie
Accompagnait, suivant l'usage d'Italie.
Quatre hommes la portaient, visage découvert ,
Entre ses bras croisés tenant un rameau vert ;
Et sur son pâle front , une blanche couronne
Semblait par sa pâleur tenir à sa personne.
ÉTUDES SUR LITALIE. 1 ff)
Or , près de moi , celui qui Ht les Moissonneurs ,
Quand le cercueil passa , répandit quelques fleurs
Sur cette pauvre enfant à la terre ravie .
Belle aux bras de la mort, comme au sein de la vie.
De sa chaleur de peintre exaltant sa beauté,
Il la suivit long-temps d'un regard attristé.
Et nous devions , je crois , à la Philharmonique
Entendre ce jour-là quelque folle musique.
Nous changeâmes d'avis; émus par tout cela ,
Nous allâmes ensemble à YAqua Paola.
Après avoir parlé de cette jeune femme
Dont l'aspect ne pouvait s'effacer de notre ame i
Rêvant de l'autre vie et de l'éternité,
Nous revînmes muets, le soir , dans la cité ,
Suivis du tintement d'une cloche lointaine
Et de la grande voix de l'antique fontaine.
IX.
LA RÉSURRECTION,
HYMNE IMITÉ DE MANZONt.
Il est ressuscité ! le linceul et la terre
Ne couvrent plus son front! ineffable mystère !
Du sépulcre désert le marbre est soulevé !
Il est ressuscité! comme un guerrier fidèle
Kil) REVUE DES DEUX MONDES.
Que le bruit du clairon à son poste rappelle.
Peuples ! le Seigneur s'est levé !
Ainsi qu'un pèlerin à moitié du voyage,
Sous l'abri d'un palmier couché durant l'orage ,
Se lève , et , le cœur plein de ses célestes vœux ,
Secoue en s'éveillant une feuille séchée
Qui, pendant son sommeil , de l'arbre détachée,
S'était mêlée à ses cheveux ;
Ainsi le mort divin , à l'aube renaissante ,
A jeté loin de lui cette pierre impuissante ,
Sacrilège gardien de son cadavre-roi ;
Quand son aine, du fond de la sombre vallée
Au corps qui l'attendait tout à coup rappelée ,
A dit : Me voilà ! lève-loi !
0 pères d'Israël ! quelle voix bienheureuse
Vous a fait agiter votre tête poudreuse ?
C'est lui , l'Emmanuel , le Christ libérateur !
Il a vaincu l'enfer frémissant sous son glaive ;
O vous qui l'attendiez ! oui , votre exil s'achève ;
C'est lui ! c'est lui , le rédempteur!
Quel mortel avant lui , dans le séjour suprême ,
Vivant aurait pu voir ce brûlant diadème
Que l'œil des chérubins n'ose jamais braver?
Patriarches , c'est lui , qui , dans le noir abime ,
Des coupables humains volontaire victime,
Est descendu pour vous sauver !
Aux prophètes anciens il voulut apparaître,
Quand ces hommes disaient les jours qui doivent naîti
Comme un père à ses fils raconte le passé ;
Tel qu'un soleil brillant dans les déserts du vide,
Il se montrait d'avance à leur regard avide ,
Le Christ par Dieu même annoncé!
■c
études suk l'italie. j;;i
Quand le juste Isaïe, aux ardentes paroles,
Proclamait sous les fouets , en face des idoles ,
Celui qui pour le monde un jour devait venir!
Quand Daniel, confident des sombres destinées,
Roulait dans son esprit les futures années ,
Se souvenant de l'avenir !
Or, c'était le matin ; Salome et Madeleine ,
Tout bas s'entretenant du sujet de leur peine ,
Pleuraient amèrement l'homme crucifié :
Voilà que du saint temple a chancelé le faîte ;
Les bourreaux ont pâli , croyant voir sur leur tête
Le Dieu qu'ils ont sacrifié!
Un jeune homme étranger , appuyé sur sa lance ,
Au pied du monument est debout en silence ;
Ses vêtemens sont blancs, son visage est de feu;
Celui que vous cherchez , ô femme désolée ,
Dit-il avec douceur, il est en Galilée,
Allez , il n'est plus en ce lieu !
Chantons! qu'à la douleur succède enfin la joie;
Que l'or accoutumé, que la pourpre et la soie
Resplendissent encor sur l'autel attristé !
Que le prêtre , vêtu de la robe de neige ,
A l'éclat des flambeaux , dans un pieux cortège,
Annonce le ressuscité !
152 REVUE DES DEUX MONDES,
A Madame L. de VV
Ah ! celait, Dieu du ciel ! une bien pauvre mère;
Elle tordait ses bras, et se roulait par terre,
Près de sa fille morte à YAria-Catliva.
Quand l'homme au masque noir devant elle arriva ,
Elle prit dans ses bras la jeune trépassée,
Et courant par la chambre ainsi qu'une insensée ,
Avec le blanc linceul et le rameau bénit,
Comme on cache un trésor, la cacha sous son lit,
Et devant accroupie , hurlant comme une chienne,
Semblait lui dire ainsi : Tu n'auras pas la mienne !
Elle poussa des cris pendant un jour entier,
Et de sa grande voix ébranla le quartier.
Je n'aurais jamais cru que la poitrine humaine
Fournît aux hurlemens une si longue haleine.
La nouvelle en courut dans toute la cité,
Et le bourg de Saint-Pierre en fut épouvanté.
Et les pénilens noirs sur la lugubre voie
Passaient et repassaient, en attendant leur proie;
Car nul n'osait entrer dans la maison de deuil,
Dont ce gardien fidèle interdisait le seuil.
Le lendemain pourtant, les hurlemens cessèrent,
Et les quatre porteurs, avec le peuple entrèrent.
La pauvre mère , hélas ! de même qu'Ugolin ,
Sur le corps de sa fille était morte à la fin ,
Et les cheveux épars , avec sa main glacée ,
ÉTUDES SUK L'ITALIE. [53
Sur son cœur foid aussi la tenait embrassée,
Et la couvrait, ainsi que le saule pleureur
Couvre de ses rameaux une petite fleur.
On pouvait approcher. Alors fut accomplie
La loi touchant les morts au pays d'Italie.
XI.
Pellico, Manzoni, N...., nobles âmes,
Qui brûlez tout le jour des plus divines flammes,
Ah ! grands Italiens , tendez-moi donc la main ,
Car en votre pays j'ai fait tant de chemin ,
Qu'arrivé sans haleine au bout de la carrière,
Je suis comme l'aveugle assis sur une pierre;
Toi surtout, Pellico, le plus jeune des trois,
Qui te courbas pourtant sous la plus lourde croix ;
Je lisais hier soir dans ton livre sincère
Le temps qui précéda ton atroce misère,
Comment à Saluzio, dans ton jeune printems,
Tu fus chéri jadis par tes bons vieux parens,
Et venu dans Milan de ta ville natale
Tu visitais le soir la porte Orientale
Avec Monti , de Brème et !e comte Porro,
Encore insouciant du carcere dura,
Comme l'agneau qui joue ei va par la "prairie
Sans prévoir le couteau qui lui prendra sa vie;
Puis ton triste voyage aux pays allemands,
Où tu trouvas pourtant, Silvio, des cœurs ainians.
Hélas ! j'eus, comme loi , ma porte Orientale
Avant d'être frappé de la verge fatale.
lo4 REVUE DES DEUX MONDES.
Un riant avenir alors m'était promis ,
Et je me promenais avec mes chers amis ,
Avec Léon , chez qui de la terre étrangère
Deux fois je vins trouver l'a me et les soins d'un frère ,
Comme au tomber du jour le fidèle ramier
De tous les points du ciel revient au colombier.
Quand quelque chose encor me ravit et m'enivre ,
Je l'apporte à Léon ; je lui porte ton livre ;
Si par hasard sans lui je me plais quelque part ,
J'en suis fâché; je crois que je vole sa part.
Depuis quatre ans , vois-tu son influence arrête
La mort qui tout le jour vole autour de ma tète ,
Et mieux que tous les soins du grave médecin ,
L'empêche d'approcher et d'entrer dans mon sein.
Quand je suis loin de lui , je retombe en démence ,
Hélas ! et ne suis plus qu'une pierre qui pense,
Et je ne dirais pas , vois-tu , ce que j'écris ;
Car, avec mes amis, ou je chante ou je ris;
Silvio, tu te connais en amitié divine,
Est-ce bien elle, dis, qui vit dans ma poitrine?
Ame des anciens jours , illustre Italien ,
Tu m'as dit tes amis , moi je te dis le mien !
ÉTUDES SUK L' ITALIE* liîo
XII.
SUR LE SPAS1MO l.)I SIC1LIA DE RAPHAËL
A Mademoiselle Gabrielle S*.
Quand Jésus, l'âme au ciel et les yeux à la terre,
Sous une croix de bois gravissant le Calvaire,
Entendait à l'entour les mobiles Hébreux
Frapper leurs boucliers et murmurer entr'eux ,
Du milieu de la foule il sentait chaque injure
Entrouvrir dans ses flancs une ardente blessure;
Et bien qu'il fût le Christ , à son sort résigné ,
Depuis les temps anciens à souffrir condamné,
Ainsi qu'un corps pesant tembant dans l'eau profonde,
L'injure entrait au cœur du rédempteur du monde :
C'est qu'il avait vêtu la pauvre humanité ,
Qu'il en avait le sang et la débilité,
Et que moins beau serait son divin sacrifice ,
S'il eût senti moins fort l'épine du supplice!
Antoni Deschamps.
SCHELLING
DEUXIEME PARTIE.
iBSQuraasiss ira ila piuuiLQ&Dipaïaai
DE L'HISTOIRE.
Dans un précédent travail nous avons tenté de mettre sous les
yeux du lecteur quelques rapides esquisses de la Philosophie de la
nature de M. de Schelling. C'est une tâche semblable que nous
nous proposons aujourd'hui à l'égard de la Philosophie de l'histoire
du même auteur.
Nous aurons suivi dès-lors l'idée générale de Schelling dans les
applications les plus distinctes dont elle soit susceptible , nous l'au-
rons trouvée au sein de ses transformations les plus diverses.
PHILOSOPHIE DE SCHELLING. 157
DE LA NATURE ET DE l' HISTOIRE.
Au premier coup-d'œil rien ne se ressemble moins en effet que
la nature et l'histoire. Dans la nature, c'est-à-dire dans cet ensem-
ble de choses matérielles et visibles , au milieu desquelles l'homme
a été appelé à manifester son existence teureste, aucun phénomène
n'apparaît qui ne soit assujéti à des lois fixes et régulières. Aucune
perturbation ne se montre dans l'ordre de succession des choses.
Aucune variation ne se laisse voir dans l'ordre établi entre ces
choses. Les feuilles des arbres n'ont jamais cessé de pousser au
printemps et de tomber en automne. Les êtres animés n'ont jamais
cessé de croître et de se développer, en passant par les mêmes pé-
riodes d'enfance, de jeunesse et de décrépitude que ceux qui les
ont engendrés. On peut déterminer des siècles d'avance l'heure à
laquelle le soleil se montrera sur l'horizon ou bien en disparaîtra.
Jusqu'à ce jour des calculs analogues ne se sont point encore trou-
vés en défaut. Mais dans le monde de l'histoire, c'est-à-dire dans
cette infinie multitude d'acles divers par lesquels les hommes ma-
nifestent leur passage sur la terre , combien ne s'en faut-il pas qu'il
en soit de même ! Aucune régularité ne se laisse apercevoir dans la
succession des évènemens; aucun rapport stable ne se montre entre
ces évènemens eux-mêmes. Ils apparaissent çà et là , sans ordre ni
suite. Le vent capricieux de la volonté humaine parait les avoir
soulevés au hasard dans l'océan des âges écoulés. L'histoire est ainsi
comme un théâtre où se déploie la liberté la plus illimitée. La na-
ture apparaît, au contraire, comme l'expression extérieure d'un
principe fixe, immuable, éternel, emportant, en un mot, tous les
caractères de la nécessité.
Ce dernier principe n'existe pourtant pas seul, isolé au sein de
la nature , et déjà nous nous sommes efforcés de démontrer qu'en
face de lui se trouvait aussi un autre principe doué de caractères
précisément opposés. Nous avons en outre révélé la lutte, l'oppo-
sition constante de ces deux principes. Nous avons dit comment la
nature n'était que l'expression visible de cette lutte , de cetle oppo-
sition cachée, ou comment, pour parler plus exactement, c'était
cette lutte, cette opposition qui constituait la nature elle-même.
K>8 REVUE DES DEUX MONDES.
C'est vers un but analogue, quoique dans une aulre sphère d'idées,
que nous allons tendre dès ce moment. Nous allons nous efforcer
de montrer comment cette liberté qui semble se jouer si capricieu-
sement dans le domaine de l'histoire, n'y règne pourtant pas sans
partage. Nous allons essayer de faire toucher du doigt et de l'œil
les liens mystérieux par lesquels une main cachée l'enchaîne, jus-
que dans ses écarts les plus illimités, au joug de fer d'une inflexible
nécessité.
Mais, avant tout, faisons en sorte de formuler d'abord d'une ma-
nière abstraite et générale la manière dont il nous est possible de
concevoir l'union , la fusion de ces principes contraire au sein de la
réalité historique.
SYNTHESE DE LA NECESSITE ET DE LA LIBERTE DANS L HISTOIRE.
Les faits, les évènemens, dont l'ensemble constitue l'histoire,
naissent et se succèdent d'après une loi générale , nécessaire, irré-
fragable.
Cette loi générale et nécessaire est aussi ce que nous appelons
la philosophie de l'histoire.
Mais celte loi peut être conçue de façons diverses : elle peut être
envisagée de points de vue différens. — On conçoit , en effet , que
l'opinion que nous adoptons à son sujet ne saurait être indépen-
dante des autres opinions que nous nous sommes faites sur les ori-
gines de l'humanité, sur la mission terrestre de l'homme, sur l'a-
venir qui l'attend après son pèlerinage terrestre.
De là la diversité de systèmes en fait de philosophie de l'histoire.
De là aussi l'obligation pour nous d'interroger M. de Schelling
sur quelques-uns de ces points, si nous voulons nous rendre compte
du système de philosophie de l'histoire qui lui est propre.
Nous nous bornerons, toutefois, à un petit nombre de questions,
nous n'insisterons que sur un seul point, et voici à peu près, ce
nous semble , la réponse qui pourrait nous être faite.
La notion du droit se trouve gravée dans les mystérieuses pro-
fondeurs de l'essence humaine par une main qui nous demeure in-
connue.
PHILOSOPHIE I>i: SCHILLING. 159
Réaliser cette notion sur la surface du globe : telle est la mission
de l'homme.
Aux deux extrémités de sa carrière terrestre se trouve donc ,
au point de départ, la notion du droit; au dernier but qu'il doit
atteindre, la réalisation de cette notion du droit.
C'est à toucher ce but définitif qu'il doit tendre de tous ses ef-
forts , c'est la dernière borne qu'il lui sera donné d'atteindre ; ce
sont les colonnes d'Hercule que l'humanité ne saurait dépasser.
Ajoutons, dès à présent, afin de nous rendre plus intelligibles,
que la réalisation de la notion du droit aura un symbole extérieur
et visible, un signe apparent; ce sera la fusion de tous les peuples
du monde en un seul peuple , la fusion de tous les états en un seul
état , où l'on ne connaîtra d'autres règles et d'autres lois que ce
qui est bon, juste et légitime : où le droit, en un mot, régnera, où
le droit sera sur le trône.
Mais où l'homme puise-t-il la force de parcourir sa longue et
douloureuse carrière? A quelle impulsion obéit-il? Est-ce à l'éner-
gie spontanée de sa propre volonté? Est-ce , au contraire , à une im-
pulsion du dehors? Est-il libre, indépendant? ou, loin de là , n'est-
il qu'un esclave, qu'un instrument? Ici commencent les difficultés.
Depuis l'origine des âges , l'homme n'a jamais cessé de croire à
une puissance invisible, aux soins de laquelle il a supposé qu'était
remis l'accomplissement de ses destinées. ïl supplie avec effroi cette
puissance , sous le nom de destin , de fatalité ; il l'implore et la bénit
sous celui de providence. En même temps nous le vovons pourtant
témoigner, par tous ses instincts , qu'il s'estime un être libre , indé-
pendant. La liberté lui semble un droit inhérent à sa nature. On
lui briserait le cœur avant d'en extirper cette conviction.
Ainsi , en même temps qu'enivré de la pensée de sa liberté ,
l'homme s'avance sur la terre en souverain, en dominateur; au-
devant de ses pas, l'impassible nécessité ne lui en trace pas moins ,
du doigt , la route dont il ne saurait s'écarter un seul instant.
Gomment donc concilier cette contradiction ? Comment enchaîner
l'une à l'autre la nécessité et la liberté? Où trouver un lien entre
ces deux choses qui semblent nécessairement s'exclure? Là est le
problème le plus élevé de la philosophie de L'histoire, ou pour
mieux dire, là est la philosophie de l'histoire tout entière.
100 REVUE DES DEUX MONDES.
Malgré l'impossibilité où nous nous trouvons de résoudre com-
plètement le problème , peut-être pourrions-nous cependant faire
du moins pressentir dès à présent quelle en devrait être la véri-
table solution ?
Abandonnons pour cela, au moins pour quelques instans, la
langue ordinaire de la philosophie, puis traduisons la question
dans un autre langage, qui la rendant, en quelque sorte, visible
aux yeux, la rende en même temps plus intelligible.
Ne l'a-t-on pas dit plusieurs fois ? l'univers matériel n'est rien
autre, en définitive, que la manifestation visible d'un ordre de
choses invisibles. Eh bien ! que ces mots soient pour nous l'expres-
sion de la vérité.
En adoptant ce point de vue , rien ne s'oppose à ce que nous
nous représentions le mouvement intellectuel au moyen duquel
l'humanité accomplit son évolution historique, sous la forme, sous
l'image des mouvemens physiques que nous voyons s'exécuter dans
le monde matériel. Ces mouvemens physiques seront dès-lors
comme autant de symboles du mouvement moral. Ils en seront la
traduction apparente, l'expression visible.
Les forces intellectuelles au moyen desquelles s'accomplit le
grand mouvement moral de l'humanité, pourront de même être
considérées comme traduites , comme exprimées par les forces
physiques qui produisent le mouvement matériel, et il en sera de
même, enfin, des lois du mouvement intellectuel dont nous nous
occupons. Nous pourrons aussi lire emblématiquement ces lois
dans les lois qui régissent le monde matériel.
Or, personne n'ignore sous quelles conditions s'exécute un mou-
vement quelconque en ligne courbe. Une force agit sur le corps en
mouvement, cette force est nécessairement décomposable en deux
forces secondaires; ces forces secondaires agissent dans des direc-
tions différentes, et de plus elles devront se trouver entre elles dans
un certain rapport d'intensité qui , se combinant avec l'angle formé
par une des lignes d'activité des forces secondaires, déterminera le
caractère de la courbe parcourue par le corps en mouvement.
Le caractère de cette courbe pourra , par conséquent, subir un
grand nombre de variations toujours correspondantes aux variations
survenues dans le rapport d'intensité qui existe entre ces forces .
PHILOSOPHIE DE SCHELLING. lf>l
c'esl-à-clire, suivant les aeeroissemens ou les diminutions d'énergie
qui surviendront dans l'une ou l'autre.
Ainsi, quand le rapport d'intensité motrice des forces en ques-
tion sera uniforme , le caractère de la courbe représentant le mou-
vement du corps qui se meut, sera lui-même uniforme : quand ce
rapport variera brusquement, capricieusement, il en sera de mémo
de la courbe qui présentera aussitôt des points d'arrêt, d'inflexion,
de rebroussement; quand, enfin, l'une de ces forces s'annullcra ,
s'anéantira, sera devenue égale à zéro, |a courbe deviendra une
ligne droite; car on conçoit que le corps mu, ne recevant plus dès-
lors qu'une seule impulsion , ne suivra plus qu'une seule direction ,
au lieu de participer de deux directions. — Bien d'autres circons-
tances surviendront encore, qu'il est inutile de rappeler.
Bornons-nous à constater que ces circonstances, rapidement in-
diquées, ne sont, en définitive, qu'une véritable et littérale tra-
duction de circonstances analogues, se retrouvant dans les mouve-
mens intellectuels, qui s'accomplissent dans l'univers moral.
Rien ne s'oppose , en effet , à ce que nous nous représentions
sous la forme, sous l'emblème d'un mouvement matériel, l'évolu-
tion historique de l'humanité ; car dans les efforts progressifs au
moyen desquels l'humanité accomplit ce mouvement il y a de même
suite et continuité. Ce mouvement, de même que tout autre mou-
vement, pourra dès-lors être aussi représenté par une ligne unis-
sant les points extrêmes entre lesquels se sera mu le corps en mou-
vement.
Cette ligne sera donc comme la courbe historique qu'aura décrite
l'humanité.
Et de plus, nous pourrons nous représenter l'humanité obéis-
sant pour la décrire, comme tout corps en mouvement, à deux
forces diverses , à deux impulsions différentes.
L'une des forces dont elle subit l'action , sera cette impulsion
providentielle, qui, du point de départ, la pousse, la porte au but
indiqué plus haut; cette force sera immuable, éternelle; ce sera la
nécessité.
L'autre force, au lieu d'en subir l'action extérieure, l'humanité
la puisera en elle-même, dans son propre sein; et celte force sera
TOME II. Il
H)2 REVUE DES DEUX MONDES.
par conséquent , comme on le pressent sans doute dès à présent, la
volonté individuelle de l'homme, la liberté.
Cette dernière est, comme l'on sait, essentiellement mobile et
variable; elle tend rarement vers un même but; ce n'est pas à coup
sûr sans raison qu'elle a été appelée ambulatoire dans un langage
d'une naïveté consacrée.
Or, il résulte de ce fait que le rapport où sont entre elles ces
forces est essentiellement variable.
Il en résulte encore que le caractère de la courbe historique subit
des variations analogues et correspondantes, tantôt se développant
en spirale, tantôt s'avançant en ligne droite, ne cessant de passer
par les inflexions les plus variées, et de montrer ça et là des points
d'arrêt, même des points de rebroussement.
Ainsi, lorsque la volonté de l'homme se trouve d'accord avec la
volonté de la providence; lorsque la liberté humaine agit dans la
même direction que l'impulsion fatale, que la nécessité , l'huma-
nité s'avance sans écart, et dans une paisible majesté, vers le but
indiqué; la marche de l'humanité se trouve au contraire ralentie,
lorsque ces deux forces, cessant d'agir de concert, se contrarient
réciproquement, entrent en lutte l'une avec l'autre. Dans cette lutte
se trouvent même certaines périodes où les désastres s'accumulent
sur les peuples, où les lumières s'éteignent, où la culture disparaît,
où la barbarie semble prendre pour toujours possession de la terre;
car l'humanité arrêtée dans sa marche, au milieu du sang, au mi-
lieu des débris d'empires écroulés, semble plutôt disposée à rétro-
grader qu'à s'avancer dans la voie du progrès. On pourrait croire
la providence exilée du globe pour toujours.
Nous le savons cependant de science certaine , l'humanité n'a
jamais reculé. Si nos convictions intimes ne nous l'enseignent pas
immédiatement, un seul coup d'œil jeté sur l'histoire suffirait pour
nous le révéler.
D'où vient cela? d'où vient qu'à travers ses inflexions les plus
bizarres, la courbe historique ne se brise pourtant jamais? D'où
vient qu'en dépit de ses révoltes les plus hardies , la liberté de
l'homme ne prévaut pourtant jamais contre la providence?
Il ne serait pns impossible que je revinsse plus d'une fois sur
toutes ces grandes et importantes questions; mais, en ce moment.
PHILOSOPHIE DE SC.HELLING. ](>">
la mystérieuse fusion, au sein de la réalité historique, de la li-
berté et de la nécessité , est la seule chose dont je nie sois proposé
d'entretenir le lecteur. Je dois me borner aujourd'hui à essayer
de lui faire entrevoir comment ces deux forces, en apparence con-
tradictoires, unies cependant entre elles par un lien secret, pou-
vaient concourir harmoniquemcnt à un but commun. Aujourd'hui ,
je désirerais seulement lui faire entrevoir comment se fait, à tra-
vers les siècles , dans l'immensité des temps , le développement
continu d'une merveilleuse synthèse entre la nécessité et la liberté.
OBSERVATION.
Dans ce peu de pages consacrées à la philosophie de l'histoire de
Schelling, c'est l'idée qui domine tout son système philosophique
que je me suis surtout proposé de mettre en relief. Je crois l'avoir
déjà dit, c'était aussi là ce que je m'étais proposé de faire, quand
je me suis précédemment occupé de la philosophie de la nature ;
toutefois je ne prétends pas comme alors me hasarder à présenter
d'une façon systématique, et m'appartenant en propre, les opinions
de notre philosophe. Cette méthode a des avantage qui lui sont
propres : celui d'une grande clarté, par exemple, unit aussi beau-
coup d'inconvéniens qui en sont inséparables , et parmi eux il en
est un surtout devant lequel je me sens tout disposé à reculer en ce
moment , dans l'intérêt du public , qui pourrait en recevoir un
dommage par trop considérable. Cet inconvénient est de substituer
au philosophe l'historien, ouïe disciple du philosophe; de faire
parler le philosophe par une bouche étrangère. Au lieu donc de
me faire encore une fois l'expositeur ou le commentateur de M. de
Schelling, je lui cède de grand cœur la parole pour ce qui va sui-
vre. Ce morceau est en effet presque entièrement tiré de son sys-
tème d'idéalisme transcendantal. C'est, je crois, ce qu'il a écrit de
plus détaillé sur la philosophie de l'histoire proprement dite.
Je n'ajouterai plus qu'un mot, ce que je me vois forcé de faire
en raison du caractère particulier de l'ouvrage qui vient d'être cité,
et du point de vue où a été conçu le morceau en question.
Ce point de vue est celui d'un idéalisme transcendantal, et ces!
11.
i(3i REVUE DES DEUX MONDES.
là , par conséquent, qu'il nous faut nous transporter d'abord par
la pensée pour commencer cette lecture. A ce point de vue , on se
trouve, comme aucun de mes lecteurs ne l'ignore sans doute, au
centre même de l'activité du moi. Là, le moi et les modifications
du moi, c'est-à-dire les phénomènes, sont les seules choses exis-
tantes. L'histoire est donc une apparition, un phénomène. De plus,
tout phénomène n'est possible qu'à la seule condition d'un subjec-
tif et d'un objectif, dont l'opposition réciproque l'engendre, le con-
stitue. Il en résulte que cette opposition devra se manifester au
sein de l'histoire, de même que partout ailleurs. Or, cette oppo-
sition existe effectivement dans l'histoire ; c'est elle que nous avons
signalée lout-à-1'heure comme une lutte entre la liberté et la néces-
sité , et elle n'en subsistera pas moins quand nous aurons donne
d'autres noms aux deux principes opposés. Appelons-les donc ob-
jectif et subjectif, car, je le répète, c'est du centre même de l'acti-
vité du moi qu'il s'agit de les considérer en ce moment, tandis que
tout-à-1'heure c'était sur la scène même du monde que nous les
voyions se déployer; et, à ce point de.vue, toute autre opposition
se confond dans celle du subjectif et de l'objectif.
Cette réflexion suffira , ce me semble , à rendre intelligible ce
qui va suivre.
de la philosophie de l'histoire , dun point de vue
d'idéalisme transcendantal.
I.
Que faut-il concevoir sous la notion d'histoire? qu'est-ce que
l'histoire en général? telle est la première question que la philoso-
phie de l'histoire ait à résoudre. Ce qui existe n'existe que dans
la conscience de chacun. L'histoire des temps écoulés n'a ainsi
d'existence que dans la conscience individuelle. Or, toute con-
science individuelle n'est ce qu'elle est dans un moment donné,
n'existe avec toutes ses modifications, qu'à la condition que l'his-
toire tout entière des temps écoulés a été telle qu'elle a été. L'his-
toire est un phénomène de même nature que l'individualité de la
PHILOSOPHIE DE SCHELLING. [65
conscience; elle n'est pour chacun ni plus ni moins réelle que ne
l'est sa propre individualité. Cette individualité ne saurait être ce
qu'elle est , en effet , qu'à la condition que le siècle où elle se ma-
nifeste soit doué de tel et tel caractère, qu'il soit parvenu à tel ou
tel degré de culture, ce qui n'est possible qu'à la condition que ce
siècle ait été précédé de tout ce qui l'a précédé. Du présent on peut
donc conclure le passé. Ce serait même une recherche intéressante
à faire que de voir comment ce passé tout entier sort du présent,
et comment l'histoire des temps où nous vivons contient nécessai-
rement l'histoire des temps qui nous ont précédés.
A cela on peut objecter, il est vrai, que , si l'histoire du passé a
de l'influence sur la conscience individuelle , il n'est pourtant pas
vrai que ce soit le passé tout entier qui exerce cette influence, mais
seulement les événemens les plus imporlans de ce passé , puisque
ces événemens, les seuls connus , sont par cela même les seuls qui
puissent agir sur le présent, par conséquent aussi les seuls qui
puissent exercer quelque influence sur les individualités qui vivent
dans le présent. Mais nous répondrons à cette objection que l'his-
toire n'existe que pour celui sur lequel le passé a eu de l'influence,
et de plus, qu'elle n'existe pour lui qu'à la seule condition que le
passé ait eu cette influence. Nous répondrons ensuite que les évé-
nemens de l'histoire n'existent pas immédiatement dans la con-
science de chacun , mais n'y arrivent qu'au moyen d'une série in-
finie de termes intermédiaires ; qu'il a fallu le passé tout entier pour
que cette série de termes intermédiaires ait pu exister, par consé-
quent pour que tel ou tel événement soit venu produire telle ou
telle modification de la conscience individuelle. 11 n'en est pas moins
certain qu'ainsi que le plus grand nombre des hommes d'une épo-
que n'existent pas dans le monde de l'histoire, il en est de même
du plus grand nombre des événemens de celte époque. Pour tenir
une place dans la mémoire de la postérité, il ne suffit pas de s'être
éternisé comme cause physique dans une série indéfinie d'effets
physiques; il ne suffit pas non plus, pour avoir une existence dans
l'histoire, d'avoir été un simple moyen terme par lequel s'est pro-
pagée, pour aller au-delà, la culture des âges préeédens; il faui
avoir été soi-même le commencement d'un nouvel avenir. C'est de
celte façon que tout ce qui a produit (Unis le monde un effël quel-
1GG REVUE DES DEUX MONDES.
conque se retrouve en outre dans toute conscience individuelle.
C'est aussi là tout ce qui appartient à l'histoire, tout ce qui existe
dans l'histoire.
L'histoire existe en vertu d'une nécessité transcendantale; elle
existe parce que la réalisation universelle de la notion du droit
est une tâche dont l'accomplissement a été imposé à l'homme sur
cette terre, et que celte tâche ne peut être accomplie qu'au moyen
du concours vers ce but de tous les efforts des êtres doués de rai-
son. Ce but contient en soi l'objet et la raison de l'histoire , ou du
moins de l'histoire considérée dans son ensemble, de l'histoire uni-
verselle. L'histoire consiste donc en une sorte d'objectivation d'une
notion comprise d'abord dans l'intelligence humaine; notion qui,
dans la suite du temps, doit en venir à se placer extérieurement en
opposition à elle-même. Quant aux arts et aux sciences , ils n'ap-
partienent pas précisément à l'histoire ; l'histoire de leurs progrès
n'est pas partie intégrante de l'histoire proprement dite; et s'ils se
rattachent à l'histoire, c'est seulement sous le point de vue des
moyens qu'ils peuvent fournir aux hommes de se nuire ou de se
servir réciproquement dans leurs efforts pour atteindre le but au-
quel tous doivent tendre.
H.
La notion d'histoire contient celle de progressivité indéfinie. Cela
ne suffit pas néanmoins pour conclure immédiatement la perfectibi-
lité indéfinie de l'espèce humaine. Ceux qui nient cette perfecti-
bilité nient de même en effet que l'homme soit plus apte que l'ani-
mal à posséder une histoire. Ils supposent l'homme emprisonné
dans un cercle d'actes toujours le même, dans lequel il serait con-
damné à se mouvoir aussi éternellement qu'Txion sur sa roue. Ils
admettent que l'homme, jouet d'oscillations perpétuelles , tout en
paraissant s'éloigner du point de départ, ne puisse pourtant éviter
jamais d'y revenir l'instant d'après. D'un autre côté, ceux qui ad-
mettent le progrès ne laissent pas que de se trouver fort embarrassés
sur la manière de le constater. Les uns veulent le mesurer par le per-
fectionnement moral de l'homme, les autres par le perfectionnement
des arts ou des sciences. Or, cette dernière sorte de perfectionne-
PHILOSOPHIE DE SCHELLING. 1(>7
ment, considéré du point de vue historique, c'est-à-dire pratique, ne
paraît souvent qu'un progrès rétrograde ou du moins un progrès
anti-historique. Nous pouvons en appeler sur ce pointa l'histoire
des peuples, à celle des Romains, par exemple. Mais il est une
autre mesure qu'il semble plus rationnel d'employer. L'objet de
l'histoire étant la réalisation successive de la notion du droit, n'est-
il pas naturel de mesurer les progrès historiques de l'humanité
par le chemin qu'elle aura fait vers ce but final? Quelque éloignés
que nous soyons de ce but, l'expérience nous enseigne, en effet,
que nous y marchons. La théorie l'établit à priori. Ce but est enfin
un des articles de foi de l'humanité.
III.
Déterminons maintenant le caractère essentiel de l'histoire. Ce
caractère consiste en ce que l'histoire unit la liberté et la nécessité.
L'histoire n'est possible qu'à la condition d'offrir perpétuellement
cette synthèse.
La réalisation universelle et successive de la notion du droit est
la condition de la liberté. Hors de là, la liberté n'est plus qu'une
étrangère sans patrie sur la terre. La liberté qui n'existerait pas
en vertu de l'ordre même des choses, n'aurait qu'une existence
précaire. La liberté ne serait alors en réalité que ce qu'elle nous
semble être dans la plupart des états modernes , une plante para-
site, un accident. Mais cela ne peut être ainsi. La liberté ne sau-
rait être une concession, une faveur. Ce n'est pas en cachette, à
la façon d'un fruit défendu, que chacun doit être appelé à en jouir.
La liberté doit être garantie par un ordre de choses invariable ,
immuable comme la nature elle-même.
Cet ordre de choses ne peut être réalisé qu'au moyen de la li-
berté ; c'est à la liberté que la réalisation en est confiée. Ceci semble
en opposition avec ce que nous venons de dire. Comment conce-
voir en effet qu'un ordre de choses dont l'existence est la condi-
tion nécessaire de la liberté, ne puisse pourtant être établi qu'au
moyen seulement de cette liberté; qu'il en soit un produit, un ré-
sultat?
168 KEVUE DES DEUX MONDES.
Au premier abord , les deux ehoses ne semblent-elles pas contra-
dictoires ?
Il existe toutefois un moyen de les concilier, et ce moyen, c'est
d'admettre qu'au sein même de la liberté se trouve la nécessité.
Mais comment cette union est-elle possible? Là est le problème le
plus élevé de la philosophie transcendantale.
La liberté est nécessité, la nécessité est liberté. La nécessite,
considérée comme l'opposé de la liberté, n'est rien autre chose
que ce dont nous n'avons pas conscience. Ce qui se trouve en nous
sans que nous en ayons conscience est involontaire. Ce dont nous
avons conscience ne se trouve au contraire en nous que par notre
volonté.
Quand je dis que la nécessité est identique à la liberté , c'est
donc comme si je disais qu'en même temps que je crois agir libre-
ment, il résulte pourtant de l'acte exécuté une chose dont je n'ai
pas eu conscience qui a été produite sans ma participation. Cela
équivaut encore à dire qu'une sorte de liberté, dont je n'ai pas la
conscience, naît de l'activité déterminée dont j'ai conscience, et que
celte liberté de nouvelle sorte est apte à produire une chose qui n'a
pas été voulue , une chose qui se trouvera peut-être contradictoire
avec la volonté de celui qui a agi , une chose enfin que celui-ci s'é-
tait peut-être même proposé de ne pas exécuter. Cette proposition,
toute paradoxale qu'elle puisse paraître, n'est d'ailleurs que l'ex-
pression transcendantale d'un rapport existant entre la liberté
apparente et cette nécessité cachée, appelée tour à tour provi-
dence on fatalité. C'est en raison de ce rapport que nous voyons
les hommes devenir causes , auteurs de résultats qu'ils n'ont pas
voulus, bien qu'ils aient agi librement. C'est encore en raison de ce
rapport que certaines choses qu'ils ont voulues, qu'ils ont le plus
ardemment désirées » vers lesquelles ils ont dirigé tous leurs ef-
forts, ne leur apportent néanmoins, une fois obtenues, que honte
et dommage.
Notre foi en cette nécessité secrète , cachée sous les apparences
de la liberté humaine, est le fondement de l'art tragique. Elle se
retrouve en outre jusque dans nos moindres actions, jusque dans
les plus habituelles manifestations de notre volonté. Si nous étions
dépouillés de cette croyance , nous ne saurions jamais que vouloir
PHILOSOPHIE 1>E SCHELLIISG. 161)
faire, afin que nos actions se trouvassent conformes au droit, à la
justice. Nul n'aurait plus le courage d'exécuter ce qui lui est or-
donné par la loi du devoir, sans s'inquiéter des suites qu'aura ce
qu'il fait. Nul ne pourrait trouver en soi l'héroïsme du sacrifice , si
nous ne pensions que notre dévoûment ne sera pas perdu pour
nos semblables , qu'il profitera à l'humanité tout entière , dans sa
marche progressive vers un but que nous ignorons. Or, cette con-
viction , qui se retrouve au fond de notre cœur, suppose que nous
croyons à autre chose qu'à la liberté de l'homme : elle suppose que
nous croyons aussi à une puissance d'ordre plus relevé que la liberté
humaine , et qui sache mettre en œuvre tout ce qui est fait , tout ce
qui est exécuté par l'homme au nom de cette liberté.
Sans cette croyance, une seule chose nous resterait à faire, ce
serait de nous abstenir stoïquement de tout acte susceptible d'avoir
les moindres résultats ; car ne sommes-nous pas exposés à mille er-
reurs dans l'appréciation anticipée des résultats que peut avoir cet
acte? Mille causes qui nous sont étrangères, sur lesquelles nous ne
pouvons agir, la liberté d'autrui, par exemple, ne peuvent-elles pas
faire que le résultat produit soit tout autre que ceux que nous pou-
vions attendre? Enfin , puisque le devoir nous ordonne de demeu-
rer indifférons aux résultats des actes qu'il nous prescrit , à quelle
condition cela peut-il être? N'est-ce pas seulement à la seule con-
dition , que si nous admettons que l'acte que nous exécutons dé-
pend de notre volonté , nous admettions , en même temps , que les
suites de cet acte, c'est-à-dire les résultats qu'il pourra produire
sur l'humanité, soient indépendans de notre volonté? Ne sommes-
nous pas, en un mot, forcés de croire que les résultats de nos
actes tombent tous aux mains d'une puissance supérieure à notre
liberté?
Par rapport aux actes qu'il exécute, l'homme est donc libre;
mais, par rapport aux résultats des actes qu'il a exécutés, l'homme
est soumis aux lois de la nécessité. 11 ne suffit pas toutefois de po-
ser cette hypothèse toute favorable à la liberté; cherchons-en dès
à présent l'explication transcendanlale.
Nous ne saurions avoir recours dans cette explication à la pro-
vidence ou bien à la fatalité. On n'éelaircirait rien parties moyens ;
rai ce sont précisément la providence cl la fatalité qu'il s'agit d'ex-
170 REVUE DES DEUX MONDES.
pliquer. Nous ne doutons pas de la providence ; nous ne pouvons
douter non plus de la fatalité , dont nous sentons la main mêlée à
tout ce que nous faisons, et de qui dépend la réussite ou le mau-
vais succès de nos moindres projets. Biais en quoi consiste cette fa-
talité? cette fatalité quelle est-elle?
Le problème exprimé transcendantalement peut s'énoncer comme
il suit. — Comment se fait-il que, lorsque nous agissons librement,
c'est-à-dire avec la conscience de ce que nous faisons, il résulte
pourtant de ce que nous avons fait , certaines choses que nous n'a-
vions pas voulu faire, que notre liberté, abandonnée à elle-même,
se serait même souvent bien gardé d'exécuter?
Ce qui se manifeste à moi, sans que j'aie eu dessein de le pro-
duire, se manifeste de la même façon que le monde objectif tout
entier. D'un autre côté, il résulte de l'ensemble de mes actes quel-
que chose d'objectif, une seconde nature. Pourtant, aucun objec-
tif ne devrait cependant résulter de mes actes volontaires, puisque
le caractère essentiel de l'objectif est précisément d'exister pour
moi, sans que j'aie conscience de la manière dont il existe. Il serait
donc impossible de concevoir comment cette seconde sorte d'ob-
jectif pourrait naître de notre activité libre , si nous n'admettions
pas en outre que de l'activité dont j'ai conscience, naisse aussi une
autre sorte d'activité dont je n'a pas conscience.
On sait que c'est seulement dans l'intuition que l'objectif se ma-
nifeste au moi sans qu'il en ait conscience; l'objectif qui apparaît
dans mes actes libres doit donc avoir tous les caractères d'une in-
tuition. C'est ce qu'il s'agit d'expliquer maintenant plas en détail.
Par cette expression d'objectif apparaissant au moi , dans les
actes libres du moi, il convient d'entendre autre chose que ce que
nous avons voulu dire jusqu'à présent par le mot objectif. Tous nos
actes sont dirigés, ou du moins devraient l'être, vers un but qui
n'est pas réalisable par l'individu, mais par l'espèce entière. La con-
séquence de cette dernière condition, c'est que les suites, les résul-
tats de nos actes ne sauraient dépendre de nous seuls, mais qu'ils
dépendent aussi de la volonté de nos semblables. Je ne peux rien ,
par conséquent, pour le but que je veux , si tous ne veulent pas ce
but, comme je puis le vouloir moi-même. Cet accord est difficile ,
peut-être impossible. Le plus grand nombre ne peut guère vouloii
PHILOSOPHIE DE SCHELLING. 171
le; même but, et le vouloir de plus au même instant et de la même
façon. Comment se tirer de cette difficulté? Ce serait peut-être le
cas d'en appeler immédiatement à un ordre de choses invisible, à
un univers intellectuel, et d'en faire la condition nécessaire de la
possibilité pour l'homme d'atteindre ce but. Mais on ne saurait
alors comment prouver l'existence objective de cet univers moral ;
on ne saurait comment prouver l'indépendance où il doit être de
la liberté. Le monde intellectuel , dira-t-on , existe pour nous aussi-
tôt que nous l'atteignons; mais quand l'atteignons-nous? ce monde
intellectuel est la création de toutes les intelligences. Soit médiate-
ment , soit immédiatement, elles ne sauraient vouloir que cet or-
dre de choses invisible. Ce sont toutes ces volontés 'qui lui don-
nent l'existence. On peut considérer chaque intelligence comme
partie intégrante de Dieu ou du monde intelligible. Tout être
doué de raison peut donc se dire à lui-même : Il m'a été donné de
promulguer la loi , il m'a été donné de faire régner la justice dans
la portion du monde intellectuel dont la souveraine m'a été con-
férée , c'est-à-dire dans le cercle où je suis appelé à manifester
mon activité libre et volontaire. Mais que suis-je moi-même? que
suis-je par rapport à mes semblables? Ce sont autant de questions
dont la solution doit m'occuper aussitôt ; car il est évident que l'or-
dre intellectuel ne saurait exister qu'à la seule condition que tous
les autres hommes pensent comme moi , pratiquent comme moi ce
qui est juste et bon , fassent tous leurs efforts , comme je ferai tous
les miens, pour faire régner souverainement la loi morale.
En dernière analyse , j'en appelle donc à un ordre de choses , à
une puissance purement objective. C'est à celte puissance in-
dépendante de ma liberté, supérieure à ma liberté, que je remets
le soin de s'emparer de mes actes pour les faire concourir à un but
élevé qui me demeure caché. Or, l'objectif est précisément ce qui
se trouve en moi sans que j'en aie conscience. Donc aussi , c'est vers
une chose dont je n'ai pas conscience que je me trouve infaillible-
ment poussé , c'est vers cette chose que je tends par tous mes ef-
forts , et c'est seulement par rapport à cette chose, ou , pour mieux
dire , à cet ordre de choses , que je puis être sans inquiétude sur les
résultats produits par mes actes.
Je ne saurais, par conséquent, me refuser à croire qu'au sein
172 KEVUE DES DEUX MONDES.
même de la liberté humaine, existe une inflexible nécessité dont
l'homme n'a pas conscience. En dehors de cette hypothèse, je ne
saurais concevoir comment mes actes sont liés , unis entre eux , et
moins encore comment il se fait qu'ils soient dirigés vers un seul et
même but. D'un autre côté , comme la nécessité ne saurait exister
pour moi qu'au moyen de l'intuition , qu'au-dedans de l'intuition,
il en résulte que la nécessité, dont nous nous occupons, ne sera
possible qu'à la seule condition que tout acte libre, par cela même
qu'il est libre, nous apparaisse objectivement, c'est-à-dire, revêtu
de tous les caractères de l'intuition.
Tout cela ne doit d'ailleurs s'entendre que des seuls actes de l'es-
pèce, non de ceux de tel ou tel individu; car la sorte d'objectif
dont nous avons parlé demande, pour sa réalisation , le concours de
l'humanité tout entière, pendant la durée de son développement
historique. Or, l'histoire considérée objectivement n'est rien autre
chose qu'une suite d'évènemens , apparaissant comme autant d'actes
libres au point de vue subjectif. L'objectif de l'histoire est donc une
intuition; intuition non de l'individu, mais de l'espèce entière.
C'est même là-dessus que se trouve établie l'unité de l'objectif de
l'intuition , ou de l'objectif de l'histoire pour l'espèce entière.
Bien que l'objectif se manifeste identiquement à toutes les intel-
ligences, l'individu n'en agit pas moins librement, absolument. Les
actes des êtres doués de raison ne seraient donc pas entre eux en
harmonie nécessaire. Loin de là ! Plus il y aurait de liberté pour
l'individu, plus il en résulterait de contradiction et de désaccord
entre les individus , si cet objectif n'existait pas au fond de toutes
les intelligences, comme une synthèse absolue, au moyen de la-
quelle toute contradiction se trouve conciliée , tout désaccord har-
monisé.
Chaque être doué de raison pratique sa liberté, met en jeu son
libre arbitre, comme s'il était seul au monde, comme s'il n'existait
pas d'autres êtres semblables à lui , et il arrive néanmoins que tous
ces efforts divergens , tous ces actes souvent opposés entre eux , con-
courent pourtant à un résultat commun. C'est un même but qui est
atteint par tous. Sous les apparences les plus contradictoires se
trouve par conséquent une secrète harmonie. C'est une hypothèse
«ju'il faut admettre, sous peine de nous trouver obligés de renon-
PHILOSOPHIE DE SCHELLWG. 175
cer à tout acte extérieur. Mais celle hypothèse est fondée sur la
supposition que l'objectif, sous des apparences variées, est lui-
même partout et toujours identique à lui-même ; qu'en consé-
quence , toutes nos actions sont dirigées vers un même but par une
main invisible. De la sorte , bien qu'en agissant , les hommes ne
suivent que leur libre arbitre, une nécessité cachée ne leur en
fait pas inoins produire un ordre de choses déterminé d'avance ,
qui leur demeure invisible , et sur lequel ils ne sauraient hasarder
la moindre conjecture. Cet ordre de choses n'apparaît ainsi qu'à
un moment fixé, mais se montre alors avec d'autant plus d'évi-
dence qu'il a été moins attendu , que les actes qui l'ont amené ont
été plus libres, moins dirigés en apparence vers ce but final. Or,
cette nécessité ne saurait exister qu'au moyen d'une synthèse
absolue de tous les actes ; synthèse qui , se retrouvant dans la mul-
titude des actes et des événemens extérieurs , donnerait naissance
au développement historique lui-même. Au moyen de cette synthèse
absolue , et précisément parce qu'elle est absolue , toutes choses
sont par avance posées , rangées , calculées. Les oppositions les plus
formelles en apparence , les contradictions les plus manifestes, sont
expliquées , conciliées. Cette synthèse n'existe qu'au sein de l'ab-
solu. Donc enfin, cet objectif, dont tout être doué de conscience
et d'activité a l'intuition dans tous ses actes , n'est autre chose que
l'absolu.
A ce point de vue , on se trouve amené à admettre dans la nature
une sorte de mécanisme, au moyen duquel certains résultats sont
assurés d'avance à chacun de nos actes. Il nous semble voir ce même
mécanisme diriger vers un but élevé les actes de l'espèce tout
entière , les lois de la nature et de l'intuition. Ces lois, qui au fond
de toutes les intelligences se retrouvent absolument identiques
à elles-mêmes , ces lois , dis-je , sont bien réellement l'éternel et l'u-
niversel objectif de toutes les intelligences. Cette unité, cette iden-
tité, sous laquelle l'objectif apparaît à toutes les intelligences, ex-
plique en outre la possibilité d'une prédéterminalion de toute
l'histoire par l'intuition au moyen d'une synthèse absolue. Les dé-
veloppemens divers de cette même synthèse , à travers certaines
séries de circonstances, constituent l'histoire elle-même. Il reste à
rendre compte de la façon dont la liberté des actes peut s'accorder
174 REVUE DES DEUX MONDES.
avec celle prédétermination ; ce que nous venons de dire suffît
seulement, en effet, à nous faire apercevoir comment la nécessité
n'existe dans l'histoire que par rapport à l'objectivité de l'acte, et
ne nous explique nullement les autres propriétés de l'histoire. Cela
ne nous rend pas compte de la coexistence de la liberté avec la né-
cessité; cela ne nous dit rien des lois irréfragables, en vertu
desquelles a lieu cette coexistence. En d'autres termes , nous n'igno-
rons pas moins en quoi consiste l'harmonie existant entre un objectif,
qui n'est soumis qu'à ses propres lois , qui n'existe qu'en vertu de lui-
même , et l'être libre , qui , de son côté , existe aux mêmes conditions,
et n'obéit qu'à l'impulsion de son libre arbitre. Ce mécanisme ap-
partient à la nature; comme la nature tout entière, il faut donc
qu'il soit soumis aussi à des lois nécessaires. Il serait par conséquent
tout-à-fait inutile d'essayer de produire, au moyen de la liberté,
cette nécessité objective de l'acte ; car cette nécessité n'obéit qu'à
ses propres lois, qu'à elle-même.
A ce point de vue de la réflexion , deux choses se montrent à
nous en opposition permanente. D'un côté nous voyons l'intelli-
gence en soi, c'est-à-dire, ce qui est commun à toutes les intelli-
gences, l'objectif absolu; de l'autre, le subjectif se modifiant
librement par lui-même, le subjectif absolu. Par l'intelligence en
soi , la nécessité objective de l'histoire se trouve déterminée. Mais
comme le subjectif et l'objectif sont tout-à-fait indépendans l'un
de l'autre, il en résulte que chacun ne dépend que de soi. D'où
puis-je donc savoir que la prédéterminalion objective et l'infinité
des possibles que peut créer la liberté , s'engendrent réciproque-
ment? D'où puis-je savoir que cet objectif est aussi une synthèse
absolue de la totalité des actes libres? Comment, d'un autre côté,
l'accord primitif de la liberté absolue et de l'objectif peut-il éter-
nellement subsister , s'il est vrai que celte liberté soit absolue , et
ne puisse être modifiée par l'objectif? Si l'objectif est toujours la
chose modifiée , comment se fait-il qu'il soit modifié , précisément
de la façon dont il ait été modifié; et qu'il le soit ainsi par la
liberté qui, agissant au moyen du libre arbitre, finisse pourtant
par produire , par manifester extérieurement ce qui n'était pas en
elle, la nécessité? Cette harmonie entre l'objectif, c'est-à-dire, la
nécessité, et la chose qui modifie l'objectif, c'est-à-dire , la liberté;
PHILOSOPHIE DE SCHELLING. 175
cette harmonie, dis-je , ne peut être conçue qu'au moyen de la
supposition admise d'une troisième chose d'ordre plus relevé que
les deux autres, supérieure à toutes deux, et qui soit comme la
source dont l'une et l'autre découlent.
Cette troisième chose est aussi le fondement de l'identité qu'ont
entre eux le subjectif absolu et l'objectif absolu. Elle contient la
raison, elle est elle-même, pour mieux dire, la raison même de
cette identité. Elle se sépare, se divise dans la conscience, afin
qu'un acte quelconque de conscience soit possible; elle n'est, par
conséquent, exclusivement ni le subjectif, ni l'objectif; elle n'est
pas non plus tout à la fois le subjectif et l'objectif : elle est l'iden-
tité absolue. Elle est celle identité au sein de laquelle ne se trouve
aucune duplicité, et qui ne peut exister pour la conscience, car
la condition de toute conscience , c'est la duplicité. Celte identité
absolue, au-dessus de toute conscience, vrai soleil du royaume
des intelligibles, se cache donc, se voile donc aussi, comme le
soleil du monde matériel, de l'éclat même de sa propre lumière.
Elle est manifestée par tout ce qui se fait d'actes libres sur la sur-
face du monde. Elle brille également par toutes les intelligences.
Elle est le lien éternel de l'objectif et du subjectif. Elle est la
raison même de l'intuition. C'est par elle, c'est par sa toute-puis-
sance, qu'il a été donné à la nécessité d'habiter au sein de la
liberté , à la liberté d'habiter dans celui de la nécessité.
L'absolu, l'identique, qui se sépare en deux dans le premier
acte de conscience, qui, en se scindant de la sorte, donne nais-
sance au monde entier du fini , cet absolu , cet identique , ne
saurait être un prédicat. Il suffit d'un instant de réflexion pour en
demeurer convaincu. Aucun prédicat engendré par l'intelligence
humaine ne saurait non plus lui convenir. La science ne peut
s'élever jusqu'à lui. II n'existe pour nous qu'en tant qu'il est une
supposition nécessaire à chacun des actes que nous exécutons. Il
existe par la croyance.
Cet absolu est le véritable fondement de l'harmonie préétablie,
dans l'acte libre, entre le subjectif et l'objectif, non-seulement
dans l'individu , mais dans l'espèce entière. C'est pour cela que
nous devons retrouver cette identité éternelle, immuable, inva-
riable, enlacée sur tous les points avec la nécessité. Ce sont les
176 REVUE DES DEUX MONDES.
fils au moyen desquels une main inconnue tisse sous nos yeux la
trame de l'histoire.
Notre réflexion se dirige-t-elle dans les actes que nous exécu-
tons seulement sur l'objectif? n'est-elle préoccupée que de l'ob-
jectif? l'histoire entière nous paraît dès-lors comme absolument
prédéterminée; prédéterminée de plus, non par une puissance
ayant conscience de ses propres actes , mais au contraire par une
puissance aveugle , dépourvue de cette conscience. Cette puissance
nous apparaît conforme à l'idée que nous nous faisons du destin.
L'histoire manifeste alors un système de fatalisme. Notre réflexion
se préoccupe-t-elle au contraire uniquement du subjectif, c'est-à-
dire de la chose librement, spontanément modifiante? l'histoire
nous apparaîtra comme un système de phénomènes dépourvu de
toute régularité, étranger à toutes lois; elle sera une manifestation
d'irréligion, d'athéisme. L'idée fondamentale de ce système sera
que c'est au hasard , sans règle aucune , que se succèdent les évé-
nemens du monde de l'histoire. Mais lorsque notre réflexion sait
s'élever au-dessus de ces deux sortes de considérations, pour
remonter jusqu'à l'absolu, lieu de la liberté et de l'intelligence,
nous entrons en possession du système de la providence, c'est-à-
dire de la religion dans le vrai sens du mot.
• Si cet absolu qui peut se manifester partout se manifeste dans
l'histoire, ou doit se manifester dans l'histoire, il ne l'a fait ou ne
le fera que sous les apparences de la liberté. Cette manifestation
sera complète lorsque l'acte libre se trouvera d'accord de point
en point avec sa prédétermination. Nous verrons alors, c'est-à-dire
au dernier terme du développement de la synthèse absolue, nous
verrons , dis-je , qu'il n'était aucune des choses produites par la
liberté dans tout le cours de l'histoire, qui ne fût nécessaire, qui
ne fût coordonnée à l'ensemble. Nous saurons comment tous les
actes exécutés, quelque librement qu'ils aient semblé l'avoir été,
étaient pourtant nécessaires, pour que le tout qui a été produit,
ait été produit. La durée de l'opposition subsistante entre les deux
sortes d'activités dépourvues de conscience toutes deux , est néces-
sairement infinie. Si cette opposition cessait, il arriverait , en effet,
que l'harmonie de la liberté cesserait au même instant ; car cette
opposition qui contient la raison , en est le fondement. Nous ne
PHILOSOPHIE DE SCHELLING. 177
pouvons, par conséquent , assigner aucune époque , au moins dans
le sens empirique du mot , à la réalisation complète des desseins
de la providence.
Si nous nous représentons l'histoire sous la forme d'un drame,
dont chacun des personnages joue le rôle que bon lui semble, nous
ne pouvons supposer une marche raisonnable à ce drame confus ,
qu'en admettant que c'est un même esprit qui parle par toutes les
bouches; que c'est le poète lui-même qui fait parler tous les
acteurs, de manière à faire aboutir à un dénoûment déterminé
d'avance la multitude des incidens survenant dans le cours de la
pièce. Si le poète se trouvait indépendant de son drame , en dehors
de son drame , nous ne serions plus nous-mêmes que de simples
acteurs jouant ce drame. Mais si , au contraire, il n'est qu'un avec
nous, si, loin d'être indépendant de nous , il arrive qu'il se découvre
peu à peu lui-même , par le jeu même de notre propre liberté; que
lui-même n'existe qu'à la condition de cette liberté , il en résulte
que nous aussi nous sommes poètes , du moins en partie, car nous
sommes de moitié dans la création des rôles que nous jouons.
Le lien harmonique unissant la liberté et la nécessité , ne peut
donc jamais passer complètement à l'état d'objectivité, se montrer
tout-à-fait objectif, tant que doivent subsister les apparences de la
liberté.
L'absolu agit par toutes les intelligences; je veux dire que
l'action de l'intelligence est elle-même absolue, qu'elle n'est ni
libre, ni non libre , mais tout à la fois libre et non libre, c'est-à-
dire libre absolument, c'est-à-dire nécessaire. Si l'intelligence se
manifeste en dehors de l'absolu , c'est-à-dire en dehors de cette
identité universelle , où n'existe aucune différence, si elle parvient
à avoir la conscience à soi , à se différencier elle-même , ce qui a
lieu lorsque les produits de ses actes se sont objectivés, ont passé
dans le monde de l'objectivité ; il arrive alors qu'elle se scinde en
liberté et en nécessité.
La liberté ne se trouve qu'en un seul lieu du monde : au-dedans
de nous. Nous sommes par conséquent toujours et partout libres.
C'est avec raison que nous l'affirmons; mais en même temps , aux
premiers pas que fait notre liberté dans le monde objectif, elle
tombe inévitablement sous l'empire des lois de la nature.
TOME II. 1^
178 JiEVUE DES DEUX MONDES.
La notion que nous devons nous faire de l'histoire nous est donc
enseignée parce qui précède. Nous connaissons de plus la forme,
pour ainsi dire, de l'histoire. L'histoire est une manifestation pro-
gressive et continue de l'absolu. C'est pour cela qu'aucune place
précise n'est assignée à Dieu dans l'histoire. Dieu n'est jamais , si par
être nous entendons apparaître dans le monde objectif, car, si Dieu
était , nous , nous ne serions pas ; mais Dieu se fait, Dieu devient,
Dieu se manifeste perpétuellement. Dans l'histoire l'homme fournit
une preuve perpétuelle de l'existence de Dieu ; néanmoins c'est
seulement à la dernière période de l'histoire, que cette preuve
sera complète. On ne saurait s'expliquer l'existence des choses que
dans l'une ou l'autre des hypothèses suivantes. Dieu est-il? en
d'autres termes , le monde objectif est- il une manifestation complète
de Dieu; ou bien, ce qui revient au même, le monde objectif
exprime-t-il déjà un rapport exact entre la nécessité et la liberté?
alors rien ne saurait être autre qu'il n'est. Mais, au contraire, le
monde objectif n exprime-t-il pas ce rapport, n'est-il pas cette ma-
nifestation complète de Dieu? il en résulte que le développement
de la synthèse absolue n'est pas complet, que le développement
doit continuer de s'effectuer indéfiniment. Il en résulte que
l'histoire est une manifestation jamais achevée, quoique jamais
interrompue de l'absolu. Cet absolu se divise, afin que le phéno-
mène soit possible , en chose douée de conscience , et chose
dépourvue de conscience ; mais en soi , au sein de l'immortelle
lumière où il se cache , il n'en est pas moins un , identique à lui-
même , il n'en est pas moins l'éternelle identité , lien harmonique
des deux termes opposés.
On peut diviser en trois périodes ce développement progressif
de l'absolu , c'est-à-dire les temps historiques. La première est
celle de la fatalité , et la troisième celle de la providence. La se-
conde appartient à la nature; c'est la nature qui, enlevant les
destinées du monde aux mains de la fatalité, les remet à celles de
la providence.
Dans la première période le principe dominant se montre comme
un pouvoir aveugle , inflexible , impitoyable ; c'est le destin , la fata-
lité. On pourrait encore appeler tragique celte période de l'his-
toire. C'est pendant sa durée qu'ont été brisées les merveilles de la
PHILOSOPHIE Dbl SGHMiLIHG. 17l)
civilisation primitive; que se sont écroulés ces grands états, ces
immenses royaumes, où l'humanité a brillé tout d'abord de son
plus magnifique éclat, et dont il reste à peine quelque débris pour
en attester la grandeur.
Dans la seconde période , ce même pouvoir, ce même principe
que nous appelons destin, se montre à nous comme la nature. La
loi obscure, dans la première période, nous apparaît alors dans
toute l'évidence des lois naturelles. Sous l'empire de cette loi, la
liberté , la volonté la plus illimitée , sont tenues de concourir à l'ac-
complissement des desseins, des plans de la nature. Il s'introduit
peu à peu une sorte de nécessité mécanique dans le domaine de
l'histoire. Cette période semble commencera l'origine de la répu-
blique romaine. Dès-lors , en effet , la volonté humaine , se mani-
festant dans le monde entier par la conquête et la domination , un
moment finit par arriver où tous les peuples de la terre furent liés
les uns aux autres , où chacun d'eux se trouva en contact avec
tous; où les mœurs, les lois, les sciences, qui jusque-là étaient
demeurées au sein de chaque peuple, comme choses n'appar-
tenant qu'à lui seul, devinrent la propriété de tous les autres.
Par là , à leur insu , sans qu'ils en eussent conscience, parfois même
contre leur volonté , les peuples se trouvèrent concourir à l'exécu-
tion du plan de la nature , dont l'entier accomplissement doit être
l'établissement d'un lien commun entre tous les peuples , et la fu-
sion de tous les peuples en un état universel. Tous les évènemens
de cette époque doivent être considérés comme naturels. La chute
de l'empire romain , par exemple, n'est ni tragique ni morale, elle
est naturelle , elle est un résultat inévitable des lois de la nature ,
un tribut payé à ses lois.
Dans la troisième période, enfin, ce même pouvoir que nous
avons déjà vu se manifester comme destin et comme nature, se ma-
nifestera de nouveau , mais cette fois comme providence. H devien-
dra dès-lors évident que ce qui aura paru n'être jusque-là que
l'œuvre du destin et de la nature , était seulement l'œuvre de la
providence, n'était, pour ainsi dire, que l'aurore de la manifestation
complète de la providence.
Quand cette troisième période commenccra-t-clle? nul ne peut
le dire encore. La seule chose que nous puissions affirmer dès à
12.
480 REVUE DES DEUX MONDES.
présent, c'est qu'avec cette troisième période , Dieu aussi nous ap-
paraîtra.
OBSERVATION.
Avant de terminer ce peu de pages , peut-être ne sera-t-il pas
tout-à-fait inutile de rappeler encore une fois le point de vue où
s'était placé M. de Schelling en écrivant le morceau qui précède.
Ce point de vue, comme on l'a d'ailleurs déjà dit, est celui d'un
idéalisme transcendantal , où la réalité n'existe pas, où le moi et
ses modifications sont les seules choses à exister. Or, ces modifica-
tions du moi ne sont possibles qu'à la condition qu'en chacune
d'elles apparaissent simultanément un objectif et un subjectif. Le
subjectif réunit de son côté tous les caractères que nous attribuons
à la liberté; l'objectif, tous ceux au contraire sous lesquels appa-
raît la nécessité. De la sorte , le problème agité dans les pages pré-
cédentes pourrait, en recevant une expression rigoureusement
transcendantale , être énoncé de la façon suivante : « Gomment le
moi a-t-il conscience d'une harmonie primitive, établie entre le
subjectif et l'objectif? — Forme nouvelle , sous laquelle il ne serait
peut-être pas sans quelque intérêt de nous en occuper encore.
Nous serions à même de suivre alors dans une sphère plus élevée,
plus abstraite , plus distante encore de celle de la réalité positive ,
l'idée fondamentale , la formule générale de la philosophie de l'his-
toire de M. de Schelling. — Toutefois, ce n'est pas le moment , ce
me semble, de hasarder une entreprise semblable. — Je me hâte,
au contraire , de terminer cette longue excursion dans les régions
de la philosophie idéaliste; régions peu hantées jusqu'à ce jour du
public français, et où j'ai tout lieu de craindre de n'avoir pu être
accompagné du lecteur sans quelque impatience et quelque fatigue
de sa part.
Barchou nu Penhoen.
SALON
DE 4855.
li>LBmS?!IÎ2IB ARHIK&lLifc
§. m.
Ainsi que nous l'avons dit précédemment , la rénovation du pay-
sage attend ses destinées de MM. Paul Huet et Charles de Laberge.
Ces deux artistes éminens ont posé la question chacun à leur ma-
nière , et très diversement. Ils demeurent fidèles à leurs premières
volontés , et chacune de leurs œuvres , en agrandissant la voie
où ils sont entrés, et qu'ils ont eux-mêmes frayée , ne change rien
à leur premier dessein. Nous devons des éloges à des hommes
pleins de conscience, de courage et de naïveté, tels que M. Ali-
gny, M. Godefroy Jadin , M. Rousseau , M. Cabat. Il faut approu-
ver, dans le premier, l'imitation littérale des roches; dans le se-
cond , la profondeur et la fuite des lerreins; dans le troisième, la
182 REVUE DES DEUX MONDES.
vérité des tons et l'acceptation franche des lignes de la nature , la
légèreté de ses feuilles; dans le quatrième, la simplicité toute fla-
mande de ses compositions. Mais le plan que nous avons adopté ,
les limites raisonnables de nos réflexions , nous défendent de dis-
cuter individuellement ces mérites que nous proclamons volontiers.
Nous laissons au public éclairé le soin d'appliquer les remarques
générales que nous résumons dans la personne de MM. Paul Huet
et Charles de Laberge.
Au premier aspect, la différence des effets révèle évidemment
la différence des procédés et des intentions. M. Huet prétend avant
tout et surtout à l'impression , à l'émotion poétique; M. de Laberge
paraît exclusivement préoccupé de la reproduction exacte et com-
plète des moindres détails de la nature. S'il fallait retrouver les
titres héraldiques de ces deux novateurs , si les hommes de fan-
taisie avaient besoin de généalogie, et ne pouvaient siéger parmi
les contemporains illustres sans produire leurs lettres de noblesse,
le premier choisirait pour parrain Claude Gelée , et le second Hob-
bema. Mais il importe peu de savoir de quels aïeux ils se recom-
mandent. Pour nous, qui les jugeons sans prévention et sans
prédilection , sans intérêt personnel et sans arrière-pensée , que
sont-ils et que peuvent-ils être, sinon les fils de leurs œuvres?
Or, je ne veux pas le nier, le Médecin de campagne de M. de La-
berge signale dans l'accomplissement de sa volonté un progrès très
réel. Si les yeux parcourent la toile de gauche à droite, ou de haut
en bas, ils trouveront partout à s'occuper, à s'étonner, à s'arrêter
curieusement. C'est une patience merveilleuse , une habileté qui
tient du prodige. Les murs, les tuiles, les arbres, les feuilles, les
terreins, les barrières , la paille, les cailloux, tout est portrait. Il y
a de quoi confondre ceux qui comprennent les jours dévorés par
cette rude besogne. Mais où est le centre delà composition, l'unité
poétique, l'unité lumineuse, l'unité linéaire? Vers quel point doi-
vent se diriger les regards ou la pensée à l'exclusion des autres par-
ties du tableau? J'ai grand' peur que l'auteur lui-même ne puisse
répondre à cette question. Son œuvre a été faite successivement
pièce à pièce, tandis qu'elle n'aurait du être que le rayonnement ,
l'épanouissement d'une conception primitive et centrale. S'il veut
éviter l'Agathe, la porcelaine, la miniature, la puérilité, il faut
SALON DE 183.1. [83
qu'il se résigne à sacrifier une partie de son adresse et de sa pa-
tience. Qu'il fasse moins , et il fera mieux.
La Vue de Rouen , de M. Huet , se distingue par des qualités
précieuses et surtout par l'étendue indéfinie de l'horizon. Il semble
que la toile recule et s'agrandisse presque à chaque minute. C'est
un grand art, j'en conviens; mais la raison demande autre chose,
surtout pour les premiers plans ; et dans la Vue de Rouen les pre-
miers plans ne sont pas assez soutenus , l'exécution est trop rudi-
mentaire ; et puis, il faut se défendre d'un désir bien naturel, mai*
souvent condamnable, celui de semer à profusion les émeraudes,
les rubis et les topazes ; il faut être plus sobre dans le choix des
tons. — La Vue de Saint-Cloud serait supérieure à la composition
précédente, sans les figures qui ne valent rien. J'aime la pâte,
les lignes et le ton des arbres, de la plaine et du ciel : seulement
je regrette que l'auteur n'ait pas triché la réalité, et supprimé les
massifs taillés qui appauvrissent l'effet général. — Son paysage
composé est, à coup sûr, son meilleur ouvrage sous tous les rap-
ports; il y a de la grandeur sans emphase, du calme sans séche-
resse, de la poésie sans manière et sans obscurité. Les lignes sont
harmonieuses, et la percée du fond, à droite, est bien inventée;
mais je regrette que la verdure du premier plan, à gauche , man-
que de solidité, absolument et relativement; car les arbres qui cou-
ronnent les ruines , quoique plus éloignés , sont plus forts , et ne
céderaient pas sous le doigt comme le gazon.
Il faut donc que M. Laberge fasse plusieurs pas en arrière , et
que M. Huet s'attache plus sérieusement à la traduction de ses
pensées.
Je voudrais pouvoir louer, sans restriction , M. Eugène Isabey ,
car son talent m'inspire une sérieuse sympathie : il y a deux ans ,
j'espérais qu'il renoncerait à l'improvisation pour un travail plus
lent et plus recueilli. Je faisais des vœux pour qu'il comprît l'in-
tervalle immense qui sépare Sgricci de Byron, Henri Herz de Hum-
mel ; mais il s'est obstiné dans son indolence féconde , il a continué
de croire que ses moindres coups de pinceau devaient être précieu-
sement recueillis; il s'est fié sans réserve aux adulations complai-
santes de ses amis, et, sans perdre le charme incontestable de sa
manière, il a produit des ouvrages que la critique doit réprouver.
184 REVUE DES DEUX MONDES.
La poésie est absente, comme il y a deux ans; mais la couleur est
fausse pour vouloir être brillante; la perspective est outrageuse-
ment violée; les maisons chancellent, dansent, et sont avinées;
les figures ne sont que des ébauches diaphanes et inintelligibles.
C'est un grand malheur que je déplore; voilà pourtant où mène la
flatterie!
Je ne puis pas dire non plus que Decamps soit en progrès. Ses
deux aquarelles sont inventées avec une grande richesse de phy-
sionomies individuelles; mais il y manque une qualité du premier
ordre, l'intérêt lumineux et poétiqne : tous les tons sont de la
même gamme , toutes les tètes ont la même importance. J'aime son
singe paysagiste. Son paysage turc me semble inférieur à une com-
position du même genre envoyée au salon dernier, et qui repré-
sentait le derrière d'une maison. Quanta sa caravane, je pense
qu'il est utile de la blâmer. La couleur en est séduisante et magi-
que ; mais le ciel est maçonné : les chevaux, les chameaux et les
hommes n'ont pas de forme appréciable ; il n'y a que les murs qui
soient admirables de tout point. Assuré comme il l'est de l'atten-
tion et de la bienveillance publique, avec une palette comparable
à celle de Rubens et de Rembrandt, il est fâcheux que Decamps
néglige un élément de succès et de durée, la vérité des lignes et des
contours : attendons-le au salon prochain.
Les Pères de la Rédemption , de M. Granet, se placent à côté
de ses meilleurs ouvrages. Ici, comme toujours, les figures, mal-
gré leur nombre, n'ont pas le premier rôle; elles sont subordonnées
à l'effet des fonds, à la distribution de la lumière. Dans la pensée
de l'artiste, elles sont bien conçues et bien exécutées. Ce qu'on peut
y reprendre ne trouble en rien l'harmonie cl la beauté de la com-
position. Comme toutes les choses complètes, cette toile échappe
à la critique , il faut la nier ou l'admirer.
IV.
Les nouveaux plafonds découverte cette année dans les salles du
moyen-âge et de la renaissance sont très loin de justifier les espé-
rances qu'on pouvait fonder sur cette magnifique occasion offerte
SALON DE 1855. 185
ii la peinture monumentale. Je ne dis rien des deux toiles de
M. Fragonard , d'abord parée qu'elles ont paru aux salons de 1819
et 1827, et surtout parce qu'elles sont d'une médiocrité indigne de
Marne. La Renaissance des Arts, de M. Heim , conviendrait tout au
plus au boudoir d'une femme : c'est une peinture admirablement
fraîche et rose; mais de contours, de modelé, de vérité, de pen-
sée , il n'y a pas l'ombre; ajoutons que la raison défend d'encadrer
l'allégorie dans l'histoire, et prescrit impérieusement d'encadrer
l'histoire dans l'allégorie. M. Heim a choisi le premier parti , et a
violé une des premières lois de la poésie. Je l'abandonne aux ad-
mirateurs des puérilités coquettes. — Le Poussin de M. Alaux ,
séduisant pour les yeux vulgaires, ne résiste pas à la réflexion ; le
caractère de cette composition devait être la gravité; la figure prin-
cipale , celle de l'artiste, devait dominer les deux autres, au moins
par l'importance de l'expression. Le roi et le cardinal devaient jouer
chacun leur rôle, mais sans émotion et presque sans volonté. De
Thou, Cinq-Mars, le père Joseph, le marquis de Rivière, n'étaient
là que pour dater la scène. Or, aucune de ces conditions n'a été
remplie. La faiblesse maladive et docile de Louis XIII , le regard
de chat du premier ministre , la figure austère de l'auteur des
Sabines, ne peuvent pas se deviner dans les trois acteurs du pre-
mier plan. La peinture de cette toile serait tolérable dans une salle
de bal ou dans une décoration d'opéra. Dans un monument comme
le Louvre c'est un contre-sens. — Le Louis XII de 31. Drolling-
révèle, je l'avoue, l'intention de bien faire, et surtout le senti-
ment sincère d'une tâche difficile. Mais la naïveté laborieuse des
physionomies, la gaucherie archaïsée des attitudes empruntées
aux missels enluminés , la simplicité toute patriarcale des lignes
et des groupes n'excusent pas l'absence complète d'intérêt. La
scène est conçue de telle sorte qu'elle semble indéfinie, et n'a pas
de limites présumables en dehors du cadre. La toile est couverte et
n'est pas remplie; à proprement parler, il n'y a pas de composition,
.le ne dirai rien de la couleur; on sait que M. Drolling n'est pas
coloriste. Mais je dois lui reprocher la brièveté de ses personnages;
car il pouvait consulter un géomètre et calculer la dimension réelle
pour la dimension visible; à coup sûr le Louis XII vaut mieux que
les plafonds de MM. Fragonard , Alaux cl Heim, mais il n'est pas
180 REVUE DES DEUX MOMDES.
bon. — Comment est-il arrivé que M. Schnetz, après avoir em-
prunté à l'Italie des compositions du premier ordre, telles que l'In-
ondation et la Prière à la Madone, ait consenti à peindre un sujet
tel que Charlemagne et Alcuin , placé si loin de ses inspirations et
de ses études habituelles? Je ne sais lequel je dois reprendre le plus
sévèrement, ou de celui qui a proposé cet épisode à l'artiste, ou
de l'artiste qui s'est trompé au point de l'accepter. Ce que je puis
affirmer, c'est que cette double erreur n'a pas tourné au profit de
l'art. Heureusement M. Schnetz est en mesure de prendre une
revanche éclatante. Qu'il retourne à Rome , et qu'il nous revienne
avec un nouveau poème! — Le Puget d'Eugène Devéria est assu-
rément le meilleur plafond des nouvelles salles (il est bien entendu
que je ne veux rien préjuger sur 31M. Sleuben et L. Cogniet, dont
les toiles ne sont pas découvertes). Cette page est une suite naturelle
et honorable de la Naissance d'Henri IV, et qui effacera , je l'espère,
le souvenir de la Jeanne d'Arc du même auteur. Ce n'est pas à lui
que je dois reprocher d'avoir traité une scène qui n'a jamais existé
dans l'histoire. Ce n'est pas sa faute si les courtisans qui ont fait
hommage de Corneille à Louis XIII, ont voulu continuer dans le
statuaire de Marseille la même flatterie maladroite et menteuse.
M. Eugène Devéria n'a pas mission pour feuilleter les biographies
et apprendre que Puget n'est jamais venu à Versailles , qu'il a vu le
roi une seule fois à Fontainebleau, plusieurs années après le voyage
de son chef-d'œuvre présenté à Louis-le-Grand par son fils ; il n'est
pas chargé de lire la correspondance de Lebrun et les manuscrits
du père Bougerel , pour entendre les réclamations infructueuses de
l'artiste exposant humblement à S. M. que le groupe payé 1 5,000 fr .
lui coûte réellement 44,o00 francs. C'est à l'administration à s'en-
quérir de ces misères, de cette loyale générosité, de ces magnifiques
encouragemens. M. Eugène Devéria ne répond que de son œuvre.
Je blâmerai sans répugnance le défaut de solidité dans quelques
figures , et la mignardise des deux dernières femmes placées à gau-
che, près du cadre. Mais après ces critiques très sérieuses , il reste
encore beaucoup à louer dans cette composition. Le roi et l'artiste
ont une pantomime très vraie, surtout pour ceux qui ignorent la
biographie du Puget et sa querelle avec le duc de Beaufort ; il
règne dans toute la toile une richesse et une coquetterie élevée.
SALON DE 1835. 1X7
C'est bien ainsi que devait être la cour du grand roi. — Je n'ap-
prouve pas les tons violets prodigués sur le cou et les épaules des
grandes dames. Mais tout en' assurant que l'auteur pourra faire
mieux , et s'est peut-être contenté trop facilement , je ne puis nier
que son ouvrage ne soit le meilleur des salles nouvelles.
Si nous rentrons dans la galerie des trois écoles, en traversant
le salon carré, nous trouverons , chemin faisant , plus de morts que
de vainqueurs, plus de réputations éphémères que de gloires du-
rables. La Marguerite de M. A. Scheffer n'est qu'une métamor-
phose pénible d'un talent qui s'épuise à copier successivement tous
les maîtres sansjamais chercher l'originalité personnelle. J'avaisquel-
que sympathie pour les tètes exécutées dans le goût de Rembrandt.
Celte fois-ci , je ne puis approuver le calque tourmenté de l'école
allemande. Copie pour copie , j'aime mieux la précédente. — Les
demoiselles Galley, de M. C. Roqueplan, ne sont qu'une peinture
agréable , mais rien de plus. — La Jeanne d'Arc, de M. St-Evre ,
est une composition ingénieuse, remarquable surtout parla finesse
des têtes; mais toutes les figurées sont transparentes. Le prologue
du Décameron rappelle malheureusement le jardin d'amour de
Watteau. A quoi bon traduire le xive siècle dans le style du xvme?
— Je ne veux pas juger MM. E. Delacroix et L. Boulanger sur
leur salon de cette année. Je pense , avec l'antiquité , que parfois
l'extrême justice n'est qu'une injustice extrême. — Je néglige volon-
tairement les rêves d'amour de M. Guichard , faute de pouvoir pé-
nétrer le sens de ce poème mystérieux. — Les Contrebandiers de
M. Jeanron sont un progrès pour ceux qui se souviennent de ses
Petits Patriotes. Le ciel est bien ; mais les terreins sont d'une
pâte trop molle. Les figures du second plan ne sont pas assez
nettement dessinées. — Les Funérailles de Titien , de M. A. liesse,
sont un début heureux, mais ne méritent pas le succès qu'on veut
leur foire. C'est un ressouvenir adroit de l'école vénitienne; mais
il n'y a pas de composition, surtout pas de vérité. — Je n'aime
pas le Foscari de M. Ziegler; mais son Giolto est, sans contredit,
la meilleure invention du salon. La jambe droite s'incruste dans la
jambe gauche. Cimabue ressemble trop à une peinture sur vélin ;
mais l'attitude est pleine de grâces , de naïveté , d'attention , de
recueillement; les épaules et les bras sont étudiés à merveille. Si
18H REVUE DES DEUX MONDES.
l'auteur veut acquérir plus de hardiesse, je m'assure qu'il réussira
dans les sujets simples et paisibles. Quant au drame, c'est encore
une question.
§.v.
Nous ne voyons pas au Louvre tous les ouvrages de David et de
Pradier que nous espérions y étudier. Un seul buste , celui de
Boulay de la Meurthe , et le groupe de Cyparisse , au lieu des nom-
breux portraits que nous avions entrevus , l'absence de la statue de
Jean-Jacques, voilà bien des sujets de regrets; et cependant nous
en avons assez pour comparer et analyser les mérites et l'avenir de
ces deux maîtres. Sans doute il eût mieux valu avoir sous les yeux
Béranger, Lareveillère-Lépaux , Sieyes, Cuvier, Paganini, et, à
côté d'une figure païenne , le philosophe genevois et le maréchal
Gouvion; mais nous ne pouvons blâmer l'administration qui, par
respect pour l'équité, a refusé d'admettre ces ouvrages.
Le portrait de Boulay de la Meurthe est un des meilleurs de Da-
vid, égal, selon nous, à ceux de Bentham et de Chateaubriand.
On y aperçoit bien ce qui se trouve rarement dans les marbres mo-
dernes , la différence des saillies musculaires et des saillies osseuses.
Les plans du visage et du front sont nombreux , fouillés et vivans.
C'est aussi bien que les bustes antiques , quoique plus complexe ,
aussi harmonieux, quoique plus savant. Nous devons regretter de-
vant un pareil ouvrage que Bonaparte et Byron n'aient pas posé
pour David. Au salon prochain nous aurons de lui des portraits ,
deux statues, et trois peut-être, si la figure de Philopœmen, des-
tinée aux Tuileries , est achevée.
Le Cyparisse , comme je l'ai dit , se distingue par une grâce ex-
quise, par la finesse et la pureté des lignes , par le choix et la jeu-
nesse des plans , par la vérité des inflexions , la naïveté de l'atti-
tude. La seule chose que j'y blâmerai, c'est l'insignifiance delà tète.
L'auteur m'objectera , je le sais , des exemples pareils dans la sta-
tuaire romaine ; mais ces exemples n'appartiennent pas aux meil-
leurs temps ; l'art grec du temps de Périclès , les masques admira-
bles du Jupiter, de la Vénus, de l'Ajax, de l'amant d'Aspasie
SALON DE 1853. 18!)
lui-même, témoignent assez du respect de l'antiquité pour la
beauté intellectuelle. A mon sens il n'y avait aucun inconvénient
à doter Cyparisse d'un visage moins pauvre et moins simple. Le
torse et les membres sont charnus et palpitans , la tête ne pense pas ,
pourquoi?
Le groupe de Caïn, par Etex, excite une attention générale,
et c'est en effet un ouvrage important. Si l'on considère d'ailleurs
que c'est le début de l'auteur, on doit espérer pour lui un avenir
glorieux. Seulement je redoute les éloges et les flatteries qui ne lui
manqueront pas. On demande du marbre et du bronze pour tra-
duire ses pensées; personne plus que moi ne souhaite pour sa fan-
taisie des interprètes nombreux , dociles et durables ; mais je crois
qu'on se hâte trop de couronner , de chanter hosannah et de brû-
ler l'encens. Je voudrais voir M. Etex à l'œuvre sur un bloc de
Carrare; mais je lui conseillerais bien des modifications. La seule
figure qui satisfasse dans ce groupe, c'est la femme de Caïn : en-
core l'exécution n'est-elle pas complète. Le Caïn est laid et ignoble,
sans être horrible ni repentant. Son fils , placé à sa droite , pourrait
se détacher sans laisser aucun regret , sa pose n'est pas heureuse.
Son bras se place péniblement sous l'aisselle de Caïn , sa jambe s'in-
fléchit comme si les os étaient ramollis. Je ne crois pas que la sculp-
ture permette ces mesquines pauvretés , quand bien même la na-
ture les donnerait. La main droite de Caïn , qui semble vouloir
indiquer l'idée d'abattement , mérite le même reproche. En résumé,
ce groupe, dont la face antérieure et postérieure satisfait aux con-
ditions de la sculpture, pèche évidemment par un défaut d'harmo-
nie dans les faces latérales. Avant l'exécution définitive il faudrait
aviser à corriger ces défauts.
Le lion de Barye est une belle et grande chose. Si c'est le bronze
qui doit en assurer la durée, le résultat n'est pas douteux. Si c'est
le marbre, il faudra faire des sacrifices , trouver des masses qui n'y
sont pas , effacer les détails trop nombreux, et, tout en conservant
la vérité des lignes et de l'attitude , exagérer certaines parties de
la réalité pour arriver à une beauté plus simple et plus claire. —
11 faudrait aux Tuileries deux figures au moins comme le lion de
Barye.
La figure napolitaine, de M. Rude, est au nombre des meilleurs
190 REVUE DES DEUX MONDES.
ouvrages de cette année. Le marbre que nous voyons est très supé-
rieur au modèle exposé il y a deux ans. Toutes les parties sout trai-
tées avec soin , avec amour. Peut-être l'ensemble est-il un peu froid.
Mais , dans le style paisible et simple , c'est un morceau remar-
quable.
Le danseur de M. Duret , dont le visage ne manque ni de gaîté
ni d'animation , vaut moins que le pêcheur de M. Rude, à cause
de la rondeur générale des formes ; le mouvement demanderait des
contractions musculaires , qui sont absentes.
Il est fâcheux que le buste de la reine, de M. Moine, ne soit pas
terminé. Cette circonstance , ignorée du public , et même de plu-
sieurs critiques de profession , a donné lieu à des jugemens précipi-
tés. On a déclaré impossibles des qualités qui n'attendent que le
ciseau pour se révéler. Le modèle en plâtre que j'ai vu est beau-
coup plus charnu et plus fin que le marbre du Louvre.
Dans le duc de Nemours , de Chaponnière , je n'aime pas les che-
veux qui s'attachent aux tempes, le reste me semble irrépro-
chable.
L'Ulysse , de M. A. Barre, possède plusieurs élémcns de réalité;
mais les formes et les lignes ne sont pas assez choisies. C'est un
point de départ, un acheminement. Mais l'auteur aurait tort de
croire qu'il est arrivé.
Un portrait de M. Simart offre plusieurs parties modelées habi-
lement, mais étudiées successivement, à ce qu'il semble, en elles-
mêmes et pour elles-mêmes, sans intention préconçue, sans volonté ;
de telle sorte que ces vérités de détail se combattent eï se nuisent,
et ne composent pas une vérité une et claire. Mais il y a de bonnes
lignes : avec peu de chose la tète serait bonne.
Je suis forcé de protester de toutes mes forces contre les encou-
ragemens prodigués à MM. Préault et Duseigneur. Le premier
prend pour de la sculpture la laideur grimaçante variée à l'in-
fini , et ne se donne pas même la peine d'amener à bien les cari-
catures qu'il conçoit. Il s'en tient à l'ébauche , et ses amis prennent
pour du génie la paresse et la gaucherie de ses doigts. Je n'ai rien
à en dire , sinon que l'art et la critique n'ont rien à voir dans ce liber-
tinage puéril. L'Esmeralda de M. Duseigneur nous ramène aux
SALON DE 18Ô5. 101
figures sculptées en chêne ou en pierre , du mc siècle , et aux plus
imparfaites. Mais ce qui se tolère et s'accepte dans les orncmens
d'une ogive ou d'un chapiteau, n'est pas bon à montrer dans un
musée ; une taille de guêpe , des pieds miscroscopiques , et la tête
d'un monstre, contrastant avec cette idéalité impossible , ne font
pas un groupe. Je concevrais le sujet en bas-relief , mais le pilori
entre les deux acteurs s'oppose à l'exécution ronde bosse. Si
M. Duseigneur veut justifier sa mission de novateur, il faut qu'il
change de route; son Roland était fort supérieur à son groupe de
cette année.
§. VI.
Or, je dois l'avouer, il n'est pas en mon pouvoir de résoudre
aujourd'hui, au moins d'une façon décisive, les questions que j'ai
posées à l'ouverture du salon. Mes études récentes n'ont pas dé-
menti mes premières prévisions. Je crois encore à l'imminence
d'une réaction spiritualiste dans l'art; mais je n'ai pas a ma dispo-
sition les élémens nécessaires pour populariser mes convictions.
Plusieurs ouvrages importans que j'attendais, et qui m'auraient
apporté l'autorité de leur exemple , n'ont pu pénétrer dans les
salles du Louvre. Léopold Robert et Paul Delaroche n'ont rien
envoyé. Et sans nul doute un épisode de la vie vénitienne par
l'auteur des Moissonneurs, la mort de Jane Gray par l'auteur de
Cromwell, auraient pesé dans la balance.
Les plafonds des nouvelles salles , par le choix des sujets et des
artistes appelés à les traiter, ne peuvent prétendre à la valeur his-
torique qu'on voudrait leur attribuer.
Le paysage a commencé une rénovation éclatante qui s'achèvera
dans un avenir très prochain. Les études consciencieuses qui se
multiplient s'en tiennent trop souvent à la réalité et prennent la
copie d'un morceau pour l'invention d'un ouvrage. Mais il sortira
de ce travail un art nouveau et durable. — Toutefois il faut recon-
naître que la peinture, soit qu'elle traite la figure humaine , soit
qu'elle se propose la reproduction de la nature extérieure , semble
trop souvent tâtonner, et comme incertaine des lois auxquelles elle
J92 REVUE DES DEUX MONDES.
doit obéir. Mais il naîtra des rois qui sauront la gouverner, atten-
dons seulement.
Quant à la statuaire, elle a déjà trouvé ses chefs et son organi-
sation. David, Pradier et Barye ont chacun leur volonté, leur
puissance reconnue. Et , parmi les portraitistes , Moine et Cha-
ponnière peuvent compter sur des succès sérieux.
GUSTAVE PLANCHE.
MÉLANGES
DE SCIENCES ET D'HISTOIRE NATURELLE.
Météores lumineux.
M. Gautier a lu à la Société de physique et d'histoire naturelle de Ge-'
nève, dans sa séance du 6 décembre , une notice fort intéressante sur les
météores lumineux qui ont élé observés en différens points de l'Europe,
dans la nuit du 12 au 15 novembre 1852.
Ces phénomènes s'étaient manifestés dès la soirée du 12 mai. Ils paru-
rent dans tout leur développement depuis trois jusqu'à six heures du ma-
tin , et c'est malheureusement, comme le remarque M. Gautier , l'époque
de la journée à laquelle il se trouve sur pied le moins d'observateurs
instruits. Toutefois, comme les météores étaient visibles sur une sur-
face de pays fort étendue , le nombre des observations est encore
assez considérable , et il n'est pas sans utilité de les comparer les unes
aux autres.
A Genève , trois artilleurs et un sergent de la garde soldée rapportent
que vers minuit ils ont aperçu des lueurs derrière les nuages, produisant
à peu près l'effet d'éclairs. Vers deux heures et demie , le ciel s'étant
éclairci, ils ont vu, durant plusieurs heures et jusqu'au jour, des es-
pèces de fusées partant de plusieurs points et laissant après elles une traî-
née rectiligne ou serpentine , d'abord de couleur rouge , ensuite verte on
bleue , et enfin jaune. Cette trace lumineuse durai! de dix à quinze !ui -
T*WK ii. 13
104 REVUE DES DEUX MONDES.
mîtes , puis s'effaçait ; on en voyait plusieurs à la fois. Les directions étaient
diverses, mais le sud-ouest était la partie de l'horison où on en voyait le
moins.
Aucun bruit ne se faisait entendre.
À l'approche du jour, entre quatre et six heures , les feux étaient plus
rares, mais plus brillans. On ne sait si c'est le jour qui a empêché de les
voir plus long- temps.
D'autres individus, de la même ville, dans un rapport très peu diffé-
rent de celui-ci, ont ajouté que plusieurs des fusées en question présen-
taient à leur extrémité antérieure un point plus lumineux que le reste ,
lequel se brisait en plusieurs fragmens au terme de sa course. Ces espèces
de projectiles ne tombaient pas jusqu'à terre, mais semblaient éclater et
se dissiper en l'air.
Un ministre d'Aubonne , dans le canton de Vaud , s'étant levé à trois
heures du matin, remarqua , dans un intervalle de peu de minutes, plu-
sieurs étoiles filantes. En revenant dans sa chambre , il observa à deux re-
prises une forte lueur comme celle d'un flambeau qui aurait passé devant
sa fenêtre. A quatre heures du matin, étant parti à pied pour Allaman ,
il observa successivement plusieurs globes lumineux qui paraissaient s'é-
lever et projeter en avant peu à peu une gerbe lumineuse semblable à
celle d'une fusée , jusqu'à ce que le globe s'éteignît et qu'il ne restât plus
que la traînée , laquelle s'affaiblissait en s' éloignant et finissait par se con-
vertir en un nuage h-imineux indistinct. Outre ces globes, il y avait à cha-
que instant des étoiles filantes dans toutes les directions. Le ciel était pur,
et il y avait un clair de lune très sensible.
Entre les trois globes observés distinclement par le voyageur , un ,
clans la direction du sud , était surtout remarquable par son éclat et sa du-
rée ; il avait à peu près le diamètre de la lune , et paraissait d'une lumière
un peu plus rougeâlre. Il resta lumineux environ une minute et demie. La
gerbe qu'il projeta supérieurement et qui monta avec lui, s'étendit en
diminuant d'éclat, et se convertit enfin en un nuage pâle. Il était alors en-
viron cinq heures du matin. Le même glube fut vu à Allaman à une demi-
lieue de dislance. On l'y observa quand il était déjà à une certaine bailleur
( 45 degrés environ ).
Des observations à peu près semblables ont été faites dans différens
points des envii ons de Genève , aux Volandes , à Chêne-Thonex , à Cou-
gny, à Vesenaz, à Coligny. Presque partout on a vu des clartés soudaines
et très vives, des lumières diversement colorées, des gerbes comme des
serpenteaux; mais on n'a pas vu distinctement des globes
comme ceux indiqués dans l'observation précédente.
Ml': LANCES. 195
Dans le Bas-Simmenlhal, on vil, la même nuit, par un ciel parfaite-
ment serein, paraître vers le nord-esl un globe enflammé qui se dirigeait
vers le siul-ouest en répandant une très vive lumière. De ce globe jaillis-
saient de toutes parts des étincelles semblables à des étoiles filantes qui
s'enchaînaient les unes aux autres et se répandaient sur toute la largeur
de la vallée. Il éclata au bout d'une demi-heure, laissant après lui une
longue trace lumineuse semblable à celle d'une fusée, qui disparut enfin
et se transforma en un léger nuage. A peine cette première apparition
avait-elle cessé, qu'à la même place où le premier était tombé, on vit s'en
former un second , et plus tard un troisième , tous deux jetant comme le
premier de nombreuses étincelles : l'un d'eux disparut derrière les mon-
tagnes avant d'éclater.
Près de Lausanne, des paysans dirent avoir vu, vers trois bernes du
matin, une poutre de feu longue de vingt pieds qui se dirigeait au nord.
A Neufcbâlel, des soldats qui étaient de service virent, vers cinq heures
du matin, une colonne de feu qui resta quelques minutes stationnaire, se
balança et disparut , laissant après elle une lueur qui éclaira toute l'étendue
du lac; elle fut suivie de trois éclairs et de trois boules de feu. Des paysans
du village des Planchettes, situé dans les montagnes du canton de Neuf-
chàttl, qui ont vu les météores, désignent l'un d'entre eux, qu'ils ont
remarqué vers deux heures et demie , au sud-est , comme un fusil de feu
avec sa baïonnette et un sabre étendus sur la Suisse.
En France, des observations des mêmes météores ont été faites sur di-
vers points. Ainsi M. Potier de Valdivia, officier du génie, dans une
lettre adressée à l'Académie des sciences , rapporte qu'il a vu cette même
nuit, aux environs de Grenoble, une pluie d'étoiles filantes, qui laissaient,
des traces lumineuses parfaitement reclilignes.
A Saint-Lonthain , département du Jura , une clame a observé , de onze,
heures et demie à minuit et demi, différentes étoiles filantes qui se diri-
geaient toutes vers l'ouest, les unes en ligne droite et les autres en ser-
pentant. A minuit, une pelle de feu longue de deux pieds, d'un rouge
violet , parut tout à coup. Elle était aussi dans la même direction; elle ne
lançait aucuie flamme. Le ciel était parfaitement pur et clair; la lune
donnait en plein, ce qui empêchait d'apprécier tonte l'étendue de la lu-
mière donnée par le météore : cependant un témoin oculaire dit qu'on
aurait facilement lu à sa lumière. Près de Dôle, le même phénomène a
été observé vers six heures du malin, mais la lumière en était très pâle.
Il a paru dans la même nuit à Epinal , à Besançon, à Saint-Claude : il
s'est toujours dirigé de l'est à l'ouest.
13.
I!K> REVUE DES DEUX MONDES.
Les météores du 15 novembre ont aussi été vus aux environs de Nevers ;
on les y a assimilés à un feu immense, à des flammes tombant du ciel par
llocons, à des étoiles qui semblaient se combattre et jeter du feu, etc.
Le Pilote du Calvados, dans son numéro du 26 novembre, parle aussi
d'une quantité innombrable d'étoiles filantes qui, à diverses reprises et
pendant deux bernes entières, ont sillonné un ciel parfaitement serein ,
de manière à former une sorte de pluie de feu. Ce phénomène, dont la
plus grande intensité a été de quatre à cinq beures du malin, a été ob-
servé, suivant le journal (pie nous citons, dans plusieurs parties du dépar-
tement du Calvados et dans le département de l'Orne aux environs d'Ar-
gentan.
En Belgique, aux environs de Bruxelles, on a vu, par un temps très
clair, vers deux beures de la nuit, une quantité de petits globes de feu
apparaissant à des intervalles irréguliers, mais rapprochés les uns des au-
tres, et s' évanouissant après avoir tracé une ligne assez longue. En moins
d'une demi-heure il parut plus de cent de ces globes, dont la plupart res-
semblaient à des étoiles filantes , mais dont quelques-uns aussi présentaient
lin plus grand volume. Ceux-ci jetaient une réverbération égale à celle
d'un fort éclair, et laissaient après eux, dans le ciel, une trace lumineuse,
une gerbe d'étincelles qui ne s'éteignait qu'après quatre ou cinq secondes.
Tous, sans exception, se dirigeaient de l'est à l'ouest. On commença à les
voir vers une heure de la nuit, et ils duraient encore à six heures du
matin.
Les gens de la campagne, qui se rappelaient avoir observé quelque
chose de semblable peu de jours avant la bataille de Waterloo, s'inquié-
taient fort de deviner quel nouveau malheur ce signe leur annonçait.
Dans les îles Britanniques le phénomène a été également observé. A
Portsmoulh, on en parle comme d'une multitude d'étoiles filantes qui se
croisaient dans toutes les directions et jetaient une clarté qui effraya, à
plusieurs reprises, les chevaux d'une diligence nocturne de Londres.
Les mêmes phénomènes se trouvent rapportés clans l'iris de Scheffield
comme ayant été observés dans les environs de cette ville.
A Glossop, les apparitions lumineuses furent si effrayantes, que plu-
sieurs personnes qui allaient au travail de grand matin , furent frappées
de terreur et rentrèrent au logis.
Il résulte de l'ensemble des récits que nous venons de citer, comme de
plusieurs autres qui se trouvent également consignés dans le mémoire de
!\L le professeur Gautier, que dans la nuit du 15 novembre , depuis neuf
heures du soir jusqu'à la naissance du jour, il a paru, par intervalles, un
grand nombre de météores lumineux, qui consistaient en une multitude
MÉLANGES. J<)7
d'étoiles niantes ordinaires et en un plus petit nombre de globes lumineux
en mouvement, avec traînées ou colonnes, d'où jaillissaient parfois des
étincelles et des jets lumineux latéraux , et que pour les globes qui jetaient
un très vif éclat, la durée était en général de plusieurs minutes, avec des
changement très divers de couleur ou d'aspect pendant cet intervalle.
Il est impossible, pour ceux qui ont lu la relation historique du voyage
de M. de Humboldt, de n'être pas frappés de la grande ressemblance qui
existe entre les phénomènes de la nuit du 15 novembre 1832 et ceux que
ce savant illustre a observés à Cumana le 12 novembre 1799, conjointe-
ment avec M. Bonpland. La description s'en trouve dans le chap. X du
livre IV de son Voyage aux régions équin axiales; nous en reproduirons,
ici les principaux traits .-
« La nuit du H au 12 novembre était fraîche et de la plus grande
beauté; vers le matin, depuis deux heures et demie, on vit, à l'est, les
météores lumineux les plus extraordinaires; M. Bonpland, qui s'était levé
pour jouir du frais sur la galerie, les aperçut le premier. Des milliers de
bolides et d'étoiles filantes se succédèrent pendant quatre heures. Leur
direction était très régulière du nord au sud; elles remplissaient une
partie du ciel qui s'étendait de trente degrés vers le nord et le sud à partir
du véritable point est. Sur une amplitude de soixante degrés on voyait les
météores s'élever au-dessus de l'horizon à l'est-nord-est et à l'est , parcou-
rir des arcs plus ou moins grands, et retomber vers le sud après avoir
suivi la direction du méridien. Quelques-uns atteignaient jusqu'à quarante
degrés de hauteur; tous dépassaient vingt-cinq à trente degrés. Le vent
était très faible dans les basses régions de l'atmosphère, et soufflait de l'est ;
on ne voyait aucune trace de nuage.
« M. Bonpland rapporte que dès le commencement du phénomène,
il n'y avait pas un espace du ciel égal en étendue à trois diamètres de
la lune que l'on ne vît à chaque instant rempli de bolides et d'étoiles
filantes. Les premiers étaient en plus petit nombre; mais comme on en
voyait de différente grandeur, il était impossible de fixer la limite entre
ces deux classes de phénomènes. Tous ces météores laissaient des traces
lumineuses de huit à dix degrés de longueur, comme c'est souvent le cas
dans les régions équinoxiales. La phosphorescence de ces traces ou bandes
lumineuses durait de sept à huit secondes. Plusieurs étoiles filantes avaient
un noyau très distinct, grand comme le disque de Jupiter, d'où parlaient
des étincelles d'une lueur extrêmement vive; les bolides semblaient se
briser comme par explosion; mais les plus gros, de un degré à un degré
quinze minutes de diamètre, disparaissaient sans scintillement, et lais-
saient derrière eux des bandes phosphorescentes dont la largeur excédait
11)8 REVUE DES DEUX MONDES.
quinze à vingt minutes .- la lumière de ces météores était blanche et non
rougeàtre , ce qui devait être attribué sans doute au manque de vapeurs
et à l'extrême transparence de l'air. C'est par la même cause que sous les
tropiques, les étoiles de première grandeur, en se levant, ont une lumière
sensiblement plus blanche qu'en Europe.
« Depuis quatre heures le phénomène cessa peu à peu; les bolides et les
étoiles filantes devinrent plus rares; cependant on en distinguait encore
quelques-unes vers le nord-est, à leur lueur blauchàtre et à la rapidité de
leur mouvement, un quart-d'heure après le lever du soleil.
« Les pêcheurs du faubourg indien de Cuniana dirent que le feu d'arti-
fice avait commencé à une heure de la nuit , et qu'en revenant de la pêche
dans le golfe ils avaient déjà aperçu des étoiles filantes, mais très petites,
s'élever à l'est. »
Ces phénomènes de 1799 furent visibles depuis le pays des Esquimaux ,
le Labrador et le Groenland , par soixante-quatre et quatre-vingt-deux de-
grés de latitude boréale , jusque près de l'équateur , sur les frontières du
Brésil et à la Guiane française , où l'on vit le ciel comme enflammé dans
la partie du nord. Pendant une heure et demie, d'innombrables étoiles
filantes parcouraient le ciel et répandaient une lumière si vive , qu'on
pouvait comparer ces météores aux gerbes flamboyantes lancées dans un
feu d'artifice. M. Ellicot, astronome aux Etats-unis, les observa dans le
canal de Bahama , et un curé des environs de Weimar , en Allemagne , les
remarqua aux mêmes momens au sud et au sud-ouest , de sorte que ces
météores ont été partout également resplendissans sur un espace de
921,000 lieues carrées. Ceux de novembre 1832 paraissent avoir été plus
limités. Cependant la coïncidence des observations dans des points aussi
éloignés que le midi de la France et le nord de l'Angleterre prouve que le
phénomène avait encore une très grande étendue.
En supposant que dans le fait rapporté par M. de Humboldt ce fussent
les mêmes météores ignés qu'on aperçut aux points extrêmes où eurent
lieu des observations , il en résulterait que leur hauteur n'aurait pas dû être
moindre de 410 lieues; mais M. de Humboldt incline à croire que les In-
diens Chaymas de Cumana n'ont pas vu les mêmes bolides que les Portu-
gais du Brésil et que les missionnaires du Labrador.
Il est remarquable , dit M. Gautier, que des phénomènes si frappans, et
si voisins de la terre, comparativement à ceux que présentent les corps
célestes, soient encore si peu connus dans leur nature et dans leurs causes ,
et que les étoiles filantes ordinaires , avec lesquelles ces météores paraissent
avoir la plus grande analogie, offrent aussi les mêmes incertitudes. Après
avoir rappelé les principaux travaux qui ont eu pour objet la résolution
MÉLANGES. |!)<)
de celle intéressante question, M. Gautier énonce l'opinion qu'on devrait,
pour arriver à ce but ; joindre aux autres moyens de recherches l'étude
des météores qui s'observent de jour à travers les lunettes. « Je ne veux
point, dit-il, parler ici de ces grands météores lumineux qui ont été ob-
servés quelquefois de plein jour, mais de ces petits corps brillans, d'ap-
parence arrondie, et accompagnés quelquefois de queues ou de flammèches,
passant parfois rapidement dans le champ des lunettes lorsqu'on les dirige
de jour sur quelque partie du ciel. J'ai souvent eu l'occasion d'en remar-
quer, et plusieurs astronomes m'ont dit avoir observé les mêmes appa-
rences. Ce phénomène s'est manifesté à moi , d'une manière très frappante,
le 49 mai 1830, vers une heure après midi, par une température d'envi-
ron quatre degrés R. et après des jours d'un fort vent du nord-est. On
voyait alors une multitude presque incroyable de ces petites émanations
lumineuses se succéder dans le champ de la lunette méridienne de notre
observatoire, surtout lorsque la lunette était dirigée au sud et à une hau-
teur de soixante degrés au-dessus de l'horizon. Ces corpuscules lumineux
me paraissaient aller la plupart de l'ouest à l'est, mais avec des inclinai-
sons, des vitesses et des grosseurs diverses. Les plus gros étaient les plus
rapides. Ils mettaient, en moyenne, environ deux secondes à traverser
un espace angulaire de près d'un demi-degré. J'en ai observé de sept à
dix par minute tout près du zénith , de seize à trente-trois par minute entre
soixante et soixante-dix degrés de hauteur, et peu ou point près de l'ho-
rizon. A deux heures, ces apparences paraissaient déjà fort diminuées, et
je ne les ai pas observées plus tard. Je n'ai vu nulle part qu'on se fût en-
core occupé d'étudier ces espèces d'étoiles filantes diurnes; et leur exa-
men ajouterait, ce me semble, quelques données de plus à celles que
l'observation des étoiles filantes nocturnes peut déjà fournir pour une
explication future de ces phénomènes. »
Découverte d'une mine d'argent au Chili.
VAraucano, journal officiel, qui parait toutes les semaines à Santiago,
publiait, le 9 juin 1852, l'article suivant :
« Avis important. — Des lettres de Coquimbo, jusqu'à la date du 2 de
ce mois, annoncent qu'une mine vient d'être découverte entre Huasco et
Topiapo. Elle est située à vingt lieues environ de cette dernière ville , et
à quatre lieues de l'exploitation d'Esculi. Dès le sixième jour de la décou-
verte, on avait commencé la fouille de quatorze filons (vetas), dont plu-
sieurs ont fourni de l'argent à l'étal métallique. Des seuls déblais on avait
200 REVUE DES DEUX MONDES.
extrait six mille marcs de métal. On demande avec instance des expédi-
tions considérables de mercure. Un grand nombre de mines de cuivre de
la province sont abandonnées , et la population presque tout entière court
à cette nouvelle source de richesse... »
Le 25 juin, le même journal publia la pièce officielle par laquelle l'in-
tendant de Coquimbo donne communication au ministère de cetle décou-
verte.
Séréna, 7 juin i832.
« Monsieur le ministre , une découverte prodigieuse de minerai d'ar-
gent a eu lieu dans les montagnes de Topiapo , dans les points nommés
Chanarcilla et Molle. Ou assure que les filons sont immenses. Dès le
22 mai, on en avait reconnu seize, plus ou moins riches. Des voyageurs
qui ont visité les lieux en font monter le nombre à cinquante. Ce qui pro-
vient des déblais est du métal presque pur.
« Jose-Maria Bcojavente. »
Plusieurs articles sans caractère officiel , insérés successivement dans le
même journal , ont donné de nombreux détails sur les circonstances de la
découverte , sur l'étendue et la richesse de la mine.
Les lettres de Santiago, en faisant part de l'esprit d'exagération ordi-
naire à ces sortes d'annonces , et du désir d'appeler sur le Chili l'attention
des contrées étrangères , avouaient la probabilité d'une découverte impor-
tante , et confirmaient l'abandon fâcheux pour le pays d'une partie des
mines de cuivre de la province de Coquimbo (A).
Pêche des perles à Ceylan.
A une des dernières séances de la Société asiatique de Londres , on a
donné communication d'un mémoire du capitaine J. Stuart sur les pêche-
ries de perles de l'île de Ceylan.
On voit flotter dans la mer, près de certaines parties du rivage de l'île,
d'immenses amas de petits corps qu'on prendrait aisément pour du frai de
poisson; ce sont des huîtres à perles fraîchement écloses, qui, après être
restées quelque temps près de la surface , vont chercher le fond où elles
s'attachent à la base des rocs de corail par le moyen des barbes dont elles
(1) Extraits d'avis divers publiés par le ministre du commene.
MÉLANGES. "20]
sont pourvues ainsi que beaucoup d'autres coquilles bivalves. Les huîtres
qui forment un même banc ne tiennent pas seulement au fond, mais
encore adhèrent les unes aux autres par le moyen de ces mêmes filamens.
On ne voit guère arriver au point de perfection que les huîtres des bancs
d'Aripo, bancs qui se trouvent à une profondeur variable entre cinq à
sept brasses. Au bout d'un certain temps, les liens qui fixaient l'huître à
la roche cèdent, et le coquillage reste simplement posé sur le sable; c'est
alors seulement qu'il est bon à prendre. Quelques personnes pensent que
l'huître peut se détacher à volonté, mais les plongeurs les plus intelligens
sont d'opinion contraire. Le coquillage, devenu libre par l'action du temps ,
ne pourrait pas rester en un lieu où la mer roulerait fortement; mais
toute cette partie de la côte est protégée par une barrière de rescifs de
corail, et c'est à cette disposition qu'elle doit en grande partie sa supério-
rité comme station de pêche.
Les perles se trouvent communément dans la partie la plus charnue des
huîtres; on en a trouvé jusqu'à soixante-sept de diverses grosseurs dans
une même coquille; mais en revanche il y a beaucoup d'huîtres qui n'en
renferment pas du tout, et il est même à remarquer que les huîtres pau-
vres sont les mieux portantes et celles qu'on choisirait le plus volontiers
s'il s'agissait de les manger, de sorte que la production des perles parait
liée avec un état maladif de l'animal.
A Aripo , pendant la saison de la pêche , on a un boisseau d'huîtres à
perles pour le même prix à peu près qu'on a dans nos ports une égale
quantité d'huîtres communes.
L'épaisseur des bancs n'excède guère vingt-huit pouces. Communément
les plongeurs restent de cinquante-trois à cinquante-cinq secondes sous
l'eau ; ils peuvent rester au besoin jusqu'à une minute et demie. Ils font
presque tous usage de talismans destinés à les préserver des requins;
mais ils n'y ont pas une telle confiance qu'ils négligent pour cela les autres
précautions.
Continent austral.
Nous avons, dans. notre précédent article, dit quelques mots de la décou-
verte de terres situées vers le pôle austral, faite en 1831 et 1833 par le
capitaine Liscor , commandant du brick le Tula , eu compagnie du cutter
le Livehi , les deux bàtimens appartenant à MM. Enderby, riches arma-
teurs de vaisseaux pour la pêche de la baleine. Voici quelques détails plus
complets tirés d'une communication laite à la société royale de géogra-
phie de Londres.
202 REVUE DES DEUX MONDES.
Les terres découvertes par ce navigateur font, à ce qu'il suppose, partie
d'un vaste continent qui s'étendrait depuis les 47° 50' environ de longitude
orientale du méridien de Londres, jusqu'au 69° 29' de longitude occi-
dentale, c'est-à-dire depuis la longitude de Madagascar jusqu'à celle du
cap Horn , espace qui embrasse le tour entier de l'océan Pacifique et de
la mer du Sud.
Le capitaine les vit pour la première fois le 28 février 1831, et il put les
observer pendant tout le mois de mars suivant. Il distingua très clairement
les pics noirs des montagnes s'élevant au-dessus des neiges, mais il lui
fut impossible, à cause du temps et des glaces, d'approcher la terre à moins
de dix lieues. Les pétrels , que les marins connaissent sous le nom d'oi-
seaux de tempêtes, furent les seuls oiseaux qu'il aperçut dans ces parages
où il ne trouva aucune espèce de poisson. Le Tula était par 06° 30' de
latitude méridionale et par 47° 30' de longitude orientale du méridien de
Londres au moment où on aperçut celte terre , à laquelle le capitaine
Biscoe donna le nom de terre d'Enderby. Il la suivit dans une étendue
d'environ cent lieues marines , et remarqua que !a direction des montagnes
était de l' est-nord-est à l'ouest-sud-ouest. Il ne put en reconnaître davan-
tage, le mauvais état de santé de son équipage l'ayant forcé de regagner
des latitudes moins froides. Il hiverna à la terre de Van Diemen, où il fut
rejoint par le Lively, dont il avait été séparé par les tempêtes à l'époque
où ils se trouvaient dans les hautes latitudes de cette partie du globe ter-
restre.
Au mois d'octobre 1831 , le capitaine Biscoe fit voile pour la Nouvelle-
Zélande. Au commencement de février 4832, il se trouva tout auprès
d'une énorme montagne de giace au moment où elle éclata en mille
pièces, avec un bruit épouvantable. Le 15 de ce même mois de février,
étant par 67° 15' de latitude méridionale, et par 69° 29' de longitude occi-
dentale (méridien de Londres), il découvrit au sud-est une terre qu'il
reconnut plus tard pour être une île voisine d'autres terres plus éten-
dues, et qu'il considère comme faisant partie du continent austral. Sur
cette île et à une lieue environ de la mer, on apercevait plusieurs pics ,
dont un était beaucoup plus élevé que les autres. Un tiers à peu près de la
hauteur de ce dernier ne laissait voir de neige que d'espace en espace,
mais les deux autres tiers en paraissaient entièrement couverts ainsi que
de glaces. Tous ces pics avaient une apparence particulière ; leur forme
était conique , mais leur base était très large. Le capitaine Biscoe donna
à l'île le nom d'Ile Adélaïde, en l'honneur de la reine d'Angleterre. Au
sud, dans l'intérieur des terres, on pouvait apercevoir des montagnes à
une dislance de trente lieues.
MELANGES. 203
Le. 21 février 1832, le capitaine Biscoe débarqua dans une baie spa-
cieuse de la grande terre dont il prit possession au nom du roi Guil-
laume IV. Le pays , véritable terre de désolation, ne lui offrit pas le moin-
dre vestige d'animaux ou de plantes. Cette partie du nouveau continent,
si toutefois il est prouvé que c'en soit un, a reçu le nom de Terre de
Gruham.
Respiration des insectes aquatiques.
Tous les êtres organisés , plantes et animaux , respirent , c'esl-à-dire
absorbent, soit d'une manière continue, soit à des intervalles plus ou
moins réguliers , de l'air atmosphérique; puis le rendent, dépouillé d'une
partie de ses élémens et mélangé à de nouvelles substances gazeuses. Ce
qui est remarquable, c'est que, bien que cette opération s'exécute à la
fois sur tous les points de la surface du globe , et que par elle chaque être
tende à altérer l'air ambiant , la composition chimique de ce fluide est
partout sensiblement la même; c'est ce qu'ont prouvé les analyses chi-
miques de l'air pris en diverses contrées de la terre, à différentes hauteurs
au-dessus du sol, et enfin en différens temps. L'uniformité de composition
s'explique fort bien par le mélange qu'opèrent incessamment les courans
aériens; pour la constance à différentes époques ( comprises , il faut le
dire , dans des limites assez étroites ) , elle lient d'une part à ce qu'il s'é-
tablit une sorte de compensation entre les diverses altérations, de l'autre
à ce que la quantité d'air respirée à chaque instant, et diversement altérée
par les êtres vivans, est extrêmement petite quand on la compare à la
masse entière de l'atmosphère. Rien ne prouve d'ailleurs que la compo-
sition de l'enveloppe gazeuse du globe n'ait pas varié avec le temps, et il
y a même d'assez bonnes raisons pour croire qu'à des époques fort reculées
celte composition était très différente de ce qu'elle est aujourd'hui, qu'a-
lors elle était impropre à entretenir la vie des animaux , du moins de ceux
qui sont le plus élevés dans l'échelle des êtres.
Si dans les êtres organisés on se borne à considérer les animaux , on
voit qu'il existe pour eux plusieurs différencesdans le mode de respira-
tion. Les uns en effet respirent l'air en nature, d'autres le prennent dis-
sous dans l'eau. Chez les uns, c'est le sang, ou , pour parler plus généra-
lement, le fluide nourricier, qui vient de toutes les parties du corps cher-
cher, dans une région particulière, l'air gazeux, ou dissous dans un
liquide. Chez les autres, au conlraire, c'esl l'air qui va dans chacun des
points du corps chercher le fluide, (el esl le cas des articulés.
2()i REVUE DES DEUX MONDES.
Chez ions les insectes aériens ou aquatiques, la respiration s'opère tou-
jours par le moyen de trachées , qui , prenant leur origine à la surface du
corps, vont, en se divisant jusqu'à l'infini, porter l'air respirahle jus-
qu'aux parties les plus éloignées. C'est un fait qui ne souffre point d'ex-
ceptions , el qui a lieu pour les insectes aquatiques comme pour les insectes
aériens. Chez ces derniers, l'air entre dans les trachées et en sort par le
fait d'une action musculaire comparahle à celle qui a lieu dans la déglu-
tition. Quant aux premiers, tantôt ils puisent l'air respirahle immédiate-
ment dans l'atmosphère en venant respirer à la surface de l'eau , tantôt ils
le puisent dans l'eau qui les environne. Ce mode de respiration, qui jus-
qu'à présent n'avait pas été suffisamment étudié , est devenu pour
M. Duirochel l'objet d'un travail spécial, et il a exposé les résultats de
ses recherches sur ce point, dans un mémoire lu à l'Académie le 28 janvier
dernier.
Quoique la respiration de ces insectes soit, jusqu'à un certain point,
assimilable à celle des poissons, en ce sens que pour les uns et pour les
autres c'est l'air dissous dans l'eau qui sert à la fonction, cependant on a
eu tort d'étendre le nom de branchie à la partie extérieure de leur appareil
respiratoire. Cette partie, en effet, estime sorte d'organe préparatoire
qui reçoit l'eau chargée d'air respirahle, et en dégage cet air pour le por-
ter parles trachées dans toutes les parties du corps, tandis que chez les
poissons, l'air ne revient point à l'état gazeux , mais passe directement
de l'eau , où il est dissous, dans le sang que renferment les vaisseaux des
branchies. Cette identité de nom donné à des organes dont le mode
d'action est très différent, est probablement ce qui a fait négliger long-
temps la question dont il s'agit ici , parce qu'on la regardait comme déjà
résolue.
Si nous supposons que chez un de ces insectes qui ne viennent point
respirer à la surface, les branchies et les trachées qui sont avec elles en
libre communication soient à un certain instant remplies d'air atmosphé-
rique parfaitement pur, il est aisé de voir que cet air ne restera pas tel
long-temps , puisque la respiration tend à le priver en totalité ou en partie
de son oxigène et à y ajouter du gaz acide carbonique. Par quels moyens
l'air ainsi altéré revient-il vers l'état normal de composition? c'est ce qu'a
déterminé M. Dutrochet au moyen d'expériences qui sont une continua-
tion de celles qu'avaient faites précédemment MM. Gay-Lussac et de Hnm-
boldt. Le résultat de ces expériences est que toutes les fois qu'un mélange
en proportions quelconques d'azote , d'oxigène el d'acide carbonique ren-
fermé dans une cavité à parois perméables . se trouve placé au milieu
d'une eau qui lient de l'air en dissolution . il y a à travers les parois de
mélanges: 2(K>
celte enveloppe un passage des gaz de l'intérieur à l'extérieur, et récipro-
quement. Ce passage ne s'arrête que lorsque la cavité ne contient plus que
île l'oxigène et de l'azote dans les proportions constituant l'air atmosphé-
rique. M. Dutrochet a de plus reconnu que l'échange a lieu beaucoup plus
rapidement quand la cavité qui contient le mélange de gaz se meut dans
l'eau aérée , ou , ce qui revient au même , quand c'est l'eau aérée qui se
meut autour du réceptacle, c'est-à-dire quand celui-ci et placé dans un
courant.
Ces faits établis , il n'est pas difficile d'en faire l'application à la théorie
de la respiration des insectes aquatiques qui respirent au milieu de l'eau.
Tous, comme nous l'avons dit, sont pourvus d'un appareil préparatoire,
et cet appareil qui communique avec les trachées, étant placé superficiel-
lement, l'échange dont nous avons parlé plus haut s'établit à travers ses
parois et tend incessamment à changer en air atmosphérique pur l'air in-
térieur que l'acte de la respiration altère aussi constamment. Le renouvel-
lement s'opère d'ailleurs dans les circonstances les plus favorables , même
quand l'insecte est placé dans l'eau non courante ; car, par un mouvement
instinctif, il agite continuellement ses branchies.
Le renouvellement de l'air atmosphérique , dans une cavité immergée
et à parois perméables , ne s'observe pas seulement dans les branchies des
insectes aquatiques, et Réaumur nous a fait connaître un autre fait égale-
ment relatif aux articulés, dans lequel l'échange s'opère sous l'influence
de circonstances très différentes de celles que nous avons indiquées.
On trouve sur les feuilles submergées du potamogeton lucens une che-
nille qui, pendant tout le temps de sa vie de larve et de chrysalide, reste
plongée sous l'eau. Cependant, comme l'organisation de cet insecte le
rend, dans tous les étals, propre à vivre seulement dans l'air, il se noie-
rail s'il n'était environné de ce fluide. Il se fabrique, en conséquence,
une coque de soie sous laquelle une petite quantilé d'air est retenue. Pen-
dant que l'animal reste à l'état de larve, il maintient sa coque ouverte
afin de pourvoir à sa nourriture ; il la ferme lorsqu'il veut se transformer
en chrysalide. Après cette clôture, la cavité n'en contient pas moins de
l'air, et cet air se renouvelle à travers les parois, comme il se ren nivelait
auparavant à travers l'ouverture libre , aux dépens de celui qui est dis-
sous dans l'eau.
Facilité des Mammifères à modifier leur régime alimentaire.
Dans une des nouvelles que miss Martineau a composées pour populari-
ser les notions les plus importantes d'économie politique, dans Ella de
20() REVUE DES DEUX MONDES.
(larveloch, on trouve l'indication d'une singulière habitude que prend
le bétail dans certains districts maritimes où le sol est peu fertile.
Garveloch est une île qui fait partie d'un petit groupe situé sur la côte
occidentale de l'Argilesbire. Elle est de peu d'étendue , très montagneuse ,
et le sol ne pourrait nourrir qu'un très petit nombre d'individus; mais les
babitans font quelque commerce de la barille, qu'ils obtiennent en brû-
lant les plantes marines que les flots accumulent sur le rivage; la plupart
en outre se livrent à la pêche , et leurs animaux domestiques vivent aussi
en partie de poissons.
Miss Martineau , au commencement de son livre , nous représente le
propriétaire de l'île y arrivant avec quelques amis, et l'un d'eux inspec-
tant l'unique ferme qui y existât alors. — « N'avez-vous pas , dit le gent-
leman , d'autres animaux que ces deux bidets mal peignés et ces trois ou
quatre vaches que je vois paître dans le marais? — Oh ! reprit le fermier,
il ferait beau voir que je n'eusse pas plus de bétail ; il y a là-bas sur les
grèves une bande de vaches qui pèchent. — Des vaches qui pèchent! (pie
voulez-vous dire par-là? — Je veux dire ce que je dis, que les vaches sont
sur les grèves à prendre dans les mares du poisson pour leur repas. » Le
maître alors expliqua à son ami que tous les animaux domestiques, même
les chevaux, mangent volontiers du poisson, quand leurs pâturages sont
trop pauvres, et que dans cette île en particulier le bétail est accoutumé à
se rendre sur la plage à la marée basse pour prendre et manger le poisson
que la mer en se retirant a laissé dans les creux.
Probablement en lisant ce passage, bien des lecteurs auront souri de la
crédulité de miss Martineau. Cependant , le fait qu'elle rapporte est exact .
il se reproduit sur une foule de points du globe, et il en est parlé dans les
auteurs les plus anciens.
Dans un lac de Pêonie, nous dit Elien, d'après Zénothémis , il nait
certains poissons que les bœufs mangent avec autant de plaisir que les
autres bœufs mangent du foin, pourvu qu'on les leur présente vivans et
palpilans. Morts, ils en ont du dégoût et ne veulent pas y toucher. M.Du-
reau de Lamalle, qui, dans un mémoire sur la domestication des ani-
maux, cite le passage d'Elien, ajoute que, dans les régions froides de
l'Europe, situées dans le voisinage de la mer, on nourrit les bœufs et les
chevaux avec du poisson. Pour la Norwège en particulier, il invoque le
témoignage de Therm-Torfœus.
Si la chose est plus commune dans les régions froides qu'ailleurs , cela
tient sans doute à la moindre abondance des pâturages; car, même clans
les pays chauds , les herbivores s'accommodent assez bien du poisson , et
je tiens d'un ichtyoloçiste distingué, M. Yalenciennes, que, sur certains
MÉLANGES. 207
points (le la côte de l'Inde , on donne anx chevaux une espèce de saurns,
qui s'y pêche en grande abondance. A défaut de poisson frais, les chevaux
mangent du poisson salé, et ceux que M. de Calonne lit en 1788 amener
d'Islande n'eurent pas d'autre nourriture pendant la traversée comme
pendant leur séjour à Dunkerque. Feu M. du Petit-Thouars, qui était alors
en garnison dans celte ville , le vit de ses propres yeux.
J'ai lu, je ne sais où , que dans une partie de l'Asie on fait entrer dans
la nourriture des chevaux une sorte de pâtée faite avec de la chair cuile
hachée. Si celle coutume existe réellement, et qu'elle soit d'une grande
antiquité, il ne serait pas impossible que le récit du fait s'altérant de
bouche en bouche jusqu'à ce qu'il arrivât aux Grecs, fût l'origine de la
fable des chevaux de Diomède.
Je n'ai jamais vu de chevaux manger de la chair, mais je me rappelle
fort bien avoir vu , il y a quinze ans, chez un boucher de la rue Croix-des-
Pelit-Champs, un énorme mouton qui était habituellement dans la bou-
tique, et qui broutait dans le gras d'un aloyau comme dans une touffe de
gazon.
Un voyageur anglais , très bon observateur, W. Moorcroft , a vu dans
le Ladak une race de petits moutons , aussi familiers que le sont nos chiens,
et qui viennent fréquemment dans les maisons pour y chercher de quoi
manger. Trouvant peu de chose à mordre sur les rochers granitiques où
il leur est permis d'errer, ces animaux dévorent avidement tous les restes
des repas de leurs maîtres , lèchent la marmite , serrent les miettes tom-
bées à terre , et épluchent un os de manière à n'y rien laisser.
Dans l'Amérique du Sud, lorsqu'une bande de sauterelles (criqnets-
voyageurs des naturalistes) se jette sur un canton, elle le dépouille com-
plètement de sa verdure , de sorte qu'il ne reste pas une feuille, si ce
n'est sur certaines plantes garnies de poils rudes comme le sont quelques
cucurbitacées. Quand le passage de la troupe destructrice se prolonge, le
bétail, qui est véritablement affamé, finit par manger, à défaut d'herbes,
les sauterelles elles-mêmes. Cette nourriture communique au lait des va-
ches une certaine odeur musquée et une saveur très désagréable. Celte
même saveur se trouve aussi dans les œufs pondus alors par les poules,
que cette manne d'ailleurs engraisse prodigieusement.
Pour revenir à nos poissons, on juge bien que si des animaux herbi-
vores s'accoutument, sans trop de difficulté, à en manger, il ne coûtera
pas un grand effort aux carnivores chasseurs pour se faire pêcheurs au
besoin. En différens pays du nord, et notamment au Kamtschalka, les
chiens à demi sauvages que les habitans attèlent, pendant l'hiver, à leurs
traîneaux, ne pouvant plus servir à cet usage quand arrive l'été, sont
208 UEVUE DES DEUX MONDES.
chassés alors du logis, et obligés de chercher leur subsistance. La plupart
se rendent sur les bords de la mer, et là on peut les voir tout le long du
jour, dans l'eau jusqu'au ventre, guettant les mouvemens des poissons,
et ne laissant guère échapper ceux qui s'approchent à portée de leurs
dents. L'automne arrivant, ces chiens s'en retournent d'eux-mêmes aux
lieux d'où ils sont venus, et chacun d'eux retrouve la maison de son an-
cien maître.
Le renard pêche comme le chien et de la même manière, c'est-à-dire
en saisissant le poisson avec les dents, au risque de se faire mordre le mu-
seau. Le chat, au contraire, se sert de sa patte pour jeter hors de l'eau,
par un mouvement rapide, le goujon ou le dard qui s'approche trop du
bord. Il n'est pas rare de trouver chez les meuniers des chats qui sont
fort adroits à cet exercice. Ce n'est pas toujours la nécessité qui développe
chez eux cette industrie : quelques-uns pèchent , comme le chat du mar-
quis de Carabas chassait quand il fut devenu grand seigneur, uniquement
pour se divertir, et on en voit qui apportent à la maison le poisson qu'ils
ont pris, En général , les chats n'aiment pas à se mouiller, et ceux mêmes
qui vont à la pêche n'enfoncent dans l'eau que le bout de la patte; cepen-
dant on en a vu qui ne craignaient pas de plonger en poursuivant le pois-
son , et le journal de Plymouth, dans un de ses numéros de janvier 1828,
en rapporte un exemple singulier. « Il y a maintenant , dit ce journal , à
la batterie de Devil's-Point , une chatte qui pêche avec une ardeur et un
succès remarquables. Chaque jour elle plonge dans la mer, et rapporte
dans sa gueule des poissons vivans qu'elle dépose dans le corps-de-garde,
pour l'usage des soldats. Elle a à présent sept ans, et fait depuis long-
temps l'office d'un utile pourvoyeur. On croit que c'est la chasse aux rats
d'eau qui lui a fait surmonter l'aversion qu'ont les animaux de son espèce
pour se mouiller; elle en est venue au point de se plaire dans l'eau autant
qu'un chien de Terre-Neuve. Chaque jour elle fait sa promenade sur les
rochers qui bordent la mer, épiant les poissons et toujours prête à les
poursuivie jusqu'au fond. »
Il est probable que toutes les espèces du genre felis, même les plus
grandes, se conduisent comme nous venons de dire que le faisaient les
chats lorsqu'ils se trouvent dans des circonstances semblables. Le fait au
moins a été constaté pour les jaguars de l'Amérique. « A la Guiane et au
Brésil, dit M. Th. Lacordaire , dans un article inséré dans cette Revue
(Ier n°, décembre 1822), le jaguar fréquente aussi, pendant la nuit, les
bords de la mer, près des petites anses où l'eau est tranquille, pour y
manger des crabes et y pêcher le poisson , en le faisant sauter à (erre d'un
coup de patle, lorsqu'il vient jouer à la surface de l'eau. »
MELANGES. 209
Sur le même sujet, je trouve dans mon journal de voyage le passage
suivant : « Le 7 mars 4824, nous arrivâmes au village de San-Carlos,
situé au confluent de l'Orénoqiie et du Meta ; nous trouvâmes sur la plage
le métis Ciriaco , fondateur du village de San-Simon ; mais nous nous ar-
rêtâmes peu de temps avec lui, parce que nous désirions visiter le village
avant la nuit.
... Le soir, Ciriaco vint nous rejoindre pour savoir ce que nous pen-
sions de son petit établissement; nous en causâmes longuement et nous
eûmes souvent lieu d'admirer son zèle et son intelligence... Lorsque les
feux furent allumés , notre conversation changea d'objet par l'arrivée du
pilote de la Lancha (bateau à quille), du subrécargue et de deux mate-
lots. Les tigres, éternels sujets des causeries du soir, furent encore mis
sur le tapis... Le pilote avait vu , près d'un rapide (randal) de l'Orénoque,
une ligresse, qui était accompagnée de ses petits, pêcher aux truites et
les saisir dans le bond qu'elles faisaient pour franchir la chute d'eau. Les
petits, à qui elle distribuait le produit de sa pêche, se tenaient à l'écart
et immobiles pour ne pas effrayer le poisson; mais, quand ils furent ras-
sassiés , avant de rentrer dans le bois , ils s'approchèrent de l'eau et essayè-
rent de faire comme leur mère.
Ciriaco à son tour raconta un combat, dont il avait été témoin, entre
un tigre et un crocodile. Je consigne ici le fait pour sa singularité , sans
pourtant m'en rendre garant. Je dois dire cependant (pie le conteur m'a
paru en général un homme très véridique.
« J'étais, dit-il , caché sur une plage, attendant que quelque tortue pa-
resseuse (I) sortît pour déposer ses œufs, lorsque j'aperçus un tigre qui
s'avançait en rampant le long du rivage pour couper le chemin à un caï-
man qui était étendu sur le sable, à prendre le soleil. Il le saisit en effet
du premier bond, mais le caïman se jeta à l'eau , et le tigre, ne lâchant
point prise , tous les deux disparurent à la fois. Un temps assez long s'é-
coula, et je croyais déjà le tigre noyé, lorsque je le vis reparaître, mais
seul. Il se roula sur le sable , puis se rejeta dans l'eau. II y resta encore
long-temps et ressortit de même celte seconde fois sans sa proie. Ce ne fut
qu'à la troisième fois qu'il attira sur le rivage le caïman étranglé. »
Si tous les chats, grands ou petits, ont, à très peu près, les mêmes
habitudes que notre chat domestique , cela tient à ce que tous aussi ont la
(i) Les tortues ne pondent guère que la nuit; niais quand quelque cir-
constance les a empêchées de le faire, elles sont tellement pressées du besoin
de déposer leurs œufs, qu'elles sortent même par le plus grand soleil, et restent
souvent suffoquées par la chaleur.
TOME H. 14
210 REVUE DES DEUX MONDES.
même organisation; la ressemblance dans la structure interne aussi bien
que dans la forme générale du corps est telle que, si l'on met à part le
lion, suffisamment distingué par la crinière dont son cou est orné, on ne
trouve, pour diviser ce genre si nombreux en espèces, que les caractères
peu importans de la taille et de la couleur. Pour ce qui est de la robe
même . il y a, cbez tous les félis sans exception, la circonstance de pré-
senter sur le fond de la robe des taclies plus foncées , arrondies ou allon-
gées. Le lion et certaines espèces de lynx ne les présentent d'une manière
bien visible que dans les premiers mois après la naissance. Chez le cou-
enar américain (felis coneolor) , cette livrée du jeune âge reste au moins
jusqu'à la troisième année; cbez presque toutes les autres espèces, elle
persiste jusqu'à la mort.
Dans l'espèce ou les espèces du jaguar, car je penche à croire qu'il y en
a deux distinctes , il naît quelquefois des individus noirs ; quelquefois
aussi, mais plus rarement, il en naît de tout blancs, de véritables albi
nos , et cela constitue , comme l'a très bien vu d'Azzara , deux sortes de
monstruosités , mais non pas deux espèces d'animaux différentes du jaguar
à robe fauve. Eh bien ! chez ces individus blancs ou noirâtres , les taches,
quoique très peu apparentes, se marquent encore par une teinte un peu
plus foncée.
J'ai dit que chez toutes les espèces, les taches étaient toujours plus obs-
cures que le fond : cette loi ne souffre point d'exceptions pour les types
normaux ; mais il y a un cas de monstruosité qui s'est propagé par la gé-
nération, de manière à constituer une variété, et où c'est justement l'op-
posé. Dans la Colombie, aux environs de la ville de Pore, et dans un es-
pace compris entre cette ville et la Cordillière, on trouve un couguar dont
le fond de la robe a la couleur rousse ordinaire , mais dont les tacbes , au
lieu d'un roux plus foncé, sont blanches. Aucun naturaliste n'a , je crois,
signalé cette variété, et dans la Colombie même elle est très peu connue.
Hors du canton , je n'ai trouvé que trois personnes qui eussent vu de ces
tigres de Pinta-Blanca , comme on les appelle : le majordome d'une ferme,
le supérieur des missions des Auguslins dans les Llanos, et le général
J. Paris. Tous les trois, quand je leur demandai où ils avaient vu rani-
mai, me nommèrent des lieux compris dans l'espace que j'ai indiqué,
c'est-à-dire dans les environs des villages de Morcote , Nunchia , Pie-de-
Cuesta, etc.
A côté du genre des chats , il y a un pelit sous-genre qui s'en distingue
en ce qu'il est presque complètement privé de la faculté de retirer ses
ongles , de faire patte de velours : c'est le guépard ou tigre chasseur (felis
j u bâta). Nous en avons vu un à Paris , il y a deux ans , dans la ménagerie
MÉLANGES. 211
de M. Martin , mais il était chétif , souffrant , et ne pouvait guère donner
une idée de cette belle espèce. François Ier avait un guépard dont il se
servait pour la chasse, et qu'un domestique portail sur la croupe de son
cheval. Ce fait , rapporté par Gesner, qui était contemporain du prince ,
avait été regardé comme un conte, et, quoique plus tard Bernier, Taver-
nier, et d'autres voyageurs en Orient, eussent parlé du guépard, de ma-
nière à confirmer pleinement ce qu'en avait dit Gesner, les naturalistes
ne s'en occupèrent point jusqu'à l'époque de la prise de Séringapatam , où
deux tigres, qui avaient appartenu à Tipoo Saïb, arrivèrent en Angle-
terre. Ces deux animaux venaient accompagnés de leurs anciens gardiens,
auxquels ils obéissaient comme le chien le mieux appris ; ils étaient, d'ail-
leurs , doux et caressans avec tout le monde. lis furent envoyés à Wind-
sor, et les deux Indiens demandèrent avec instance qu'on ne les enfermât
point dans une cage , mais qu'on les laissât chasser dans le parc, comme
ils avaient coutume de faire. Ces hommes offraient de garantir sur leur
tête que les guépards ne causeraient aucun désordre. Georges III n'y
voulut pas consentir; il ordonna que les tigres fussent remis aux gardiens
ordinaires de la ménagerie , et que les Indiens retournassent clans leur
pays. Ceux-ci, qui étaient tendrement attachés aux animaux dont ils
avaient si long-temps pris soin , ne s'en séparèrent qu'avec une peine ex-
trême ; ils affirmèrent que les gardiens de la ménagerie n'avaient pas assez
de douceur pour gouverner les guépards et qu'ils leur aigriraient bienlôt
le caractère.
Ce qu'ils avaient prévu arriva : les deux animaux, renfermés dans une
loge, devinrent en peu de temps si farouches, qu'on ne pouvait plus eu
approcher. Un beau jour leur porte ayant été mal fermée , ils sortirent et
firent une telle mine, quand on parut vouloir les reprendre, que per-
sonne n'osa s'y risquer. Le roi commanda qu'on les tuât à coups de fusil •
mais cet ordre ayant été par hasard connu des Indiens, qui étaient alors
tout prêts à s'embarquer, ils montrèrent un tel désespoir, et supplièrent
si instamment , qu'on leur permit d'essayer encore des moyens de dou-
ceur; on suspendit l'arrêt fatal, et on leur permit de retourner pour un
temps à Windsor.
La porte de la cour ayant été entr'ouverte , un Indien entra et appela
par son nom le guépard qui se trouvait le plus près de lui. L'animal ne
voulut pas le reconnaître et gronda d'un air courroucé. L'Indien se trou-
bla et sortit sur-le-champ ; mais il se remit bientôt, avala un verre d'eau-
de-vie, puis rentra dans la cour, accompagné de son camarade. Chacun
d'eux portait un de ces capuchons dont on tient couverte la tête du gué-
pard, à peu près comme on tient chaperonnés les faucons jusqu'au 1110-
212 ISEVl'F. DES DEUX MONDES.
ment où on leur montre la proie. Le guépard qui avait la première fois
donné des signes de colère gronda encore lorsqu'on s'avança vers lui , et
quand l'Indien qui marchait devant fut assez près, il se précipita sur lui,
le terrassa , et lui déchira le bras; mais an moment où il relevait la tête,
l'autre Indien la lui couvrit avec son chaperon , et l'animal se souvenant
aussitôt de ses anciennes habitudes, s'accroupit et lécha la main du gar-
dien qu'il venait de mordre. Quant à l'autre guépard , il suffit de lui mon-
trer le capuchon pour qu'il se soumît aussitôt : tous les deux furent réin-
stallés dans leur loge, mais on eut la dureté de séparer d'eux les Indiens
qui n'avaient pas craint de s'exposer à un si grand danger pour sauver
leur vie.
La Société zoologique de Londres possède maintenant deux guépards
donnés par lord Gare, qui les avait reçus depuis peu de temps.
Houlin.
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE
i5 avril i833.
La Revue esl assignée en police correctionnelle , comme ayant , en con-
travention à la loi de juillet 1828, traité de la politique sans l'établissement
préalable du cautionnement que cette loi exige. Tel est, du moins, le
prétexte affiché de cette première persécution. Le 25 de ce mois nous pa-
raîtrons devant nos juges.
Que l'accusation porte principalement sur quelques lignes de la chro-
nique du 10 mars , ainsi que l'exprime la pièce de procédure qui nous est
remise, c'est ce que nous ne pouvons croire. Depuis la loi de 1828, nous
n'avons pas souvenir que nulle publication hebdomadaire ou de quinzaine
ait été tourmentée à l'occasion de ses chroniques, et pourtant il esl notoire
«pie chacune a la sienne ; car la chronique , c'est le feuilleton des Revues.
La Revue de Paris a présenté, en 1850 et 1851 , un exemple plus large
encore que le principe que nous invoquons , et il est bon de le citer.
En décembre 1 850, époque de grande fermentation , c'était alors un temps
de j ugement de ministres et d'émeutes ; à cette époque , dis-je , la Revue de
Paris inséra dans ses feuilles, avec un faste et des développemens inusités,
un programme de revue politique , qui désormais allait former une des
parties les plus considérables et les plus saillantes de ses publications.
Observez bien que ce n'était pas une intervention large, élevée, morale,
qu'elle promettait à ses lecteurs dans tous les grands cl petits orages des
214 BEVUE. — CHRONIQUE.
évènemens quolitlieîis; bien que ne paraissant qu'à des intervalles de
huitaine, elle annonçait qu'elle suivrait au jour le jour les intrigues et les
débats des partis, qu'elle prendrait rang af; milieu d'eux avec toute la
minutie et la vivacité des journaux quotidiens; l'ampleur de la revue po-
litique chaque dimanche devait suppléer à la quotidienneté. C'était en
réalité une action pratique que l'on comptait exercer sur les chambres,
sur les gardes nationales, les électeurs, et tontes les branches de l'admi-
nistration et du gouvernement : c'était, dan-; le fond, comme dans la
forme , une véritable polémique.
Eh bien ! cette revue politique a \ oursuivi sa carrière depuis décem-
bre ^30 jusqu'en octobre 1851.
Pas une réclamation des gens du roi , pas une poursuite. Une seule fois
le bruit courut que la Revue de Paris allait être poursuivie; elle se con-
tenta d'insérer en grosses capitales cette note : Le Courrier Français a èiè
induit en erreur en annonçant ecite semaine qu'un procès riait intenté
au gérant de la Revue de Paris , pour avoir public des articles politiques
dans un journal consacré h la littérature. Et après celte note la revue
politique courut sa carrière durant dix mois, dont huit sous le ministère
de M. Périer, que nul assurément ne sera tenté d'accuser de mollesse o.i
de complaisance envers la presse.
En octobre 1831 , la revue politique s'arrêta tout à coup au moment
où après avoir refait une Allemagne du Midi, comme elle le disait elle-
même , elle allait essayer de faire une Allemagne du Nord. Rien n'indique
qu'elle eût songé encore à refaire l'Allemagne centrale, qui en avait gran-
dement besoin cependant, rien qu'à voir ce qui s'y passe en ce moment.
Toutefois elle s'arrêta subitement, et l'unique raison fut un change-
ment de direction. Et maintenant que la politique de la Revue de Paris a
cessé de celte manière , et que nul intérêt aujourd'hui ne peut souffrir de
notre parole , si nous nous trouvions dans le même cas où la Revue de Paris
s'est trouvée durant plus d'une année , dans le cas de polémique prati-
que , dénuée de tout caractère scientifique , de toute pensée philosophi-
que et morale , dans le cas de cette polémique vive, ardue , loquace, in-
cessamment infiltrée dans toutes les jointures des évènemens quotidiens
et tous les rouages des administrations publiques ; si telles étaient en ef-
fet notre allure et notre pensée, et que nous eussions à revendiquer pour
nous-même la longanimité dont le ministère Périer fit preuve à l'égard de
la Revue de Paris, ne serions-nous pas en droit d'adresser au cabinet la
question suivante :
Il est notoire que la revue politique de la Revue de Paris était rédi-
gée par M. Guizot en personne et par les doctrinaires ses amis. M. Guizot
REVUE. — CHRONIQUE. 215
et les doctrinaires ont-ils résolu de venger sur nous une prétendue contra-
vention à la loi de 1828, dont ils se sont eux-mêmes rendus coupables
impunément ?
Telle est la question que nous nous croirions le droit d'adresser à
M. Guizol et aux hommes de la doctrine , si nous étions dans le cas de po-
lémique flagrante où s'est trouvée la Revue de Paris, et si nous avions,
comme eux, contrevenu dix mois durant à la loi de 1828 : nous ignorons
ce que le ministre répondrait. Tout ce que nous savons , c'est que le mi-
nistre rédigeait bien réellement de sa main les revues politiques de la
Revue de Paris.
Mais, grâce à Dieu , nous ne sommes pas en droit d'adresser à M. Gui-
zot celte méchante question ; notre position ne ressemble en rien à celle
où il s'est trouvé.
Notre prétention à nous est de traiter la politique comme nous traitons
la philosophie , la littérature et les arts , avec élévation , largeur et gra-
vité, avec indépendance aussi; car il nous importe, pour imprimera notre
œuvre le caractère original qui fait saf irce et sa vie, de nous tenir écartés
de toutes coteries et même de tous partis, quelque intimes que soient d'ail-
leurs les sympathies qui nous unissent à certains d'entre eux.
A nos yeux la politique n'est pas seulement un atelier ou un chanlier
à ourdir par douzièmes inextricables les fils du budget, à ouvrager d'é-
troites intrigues administratives ou judiciaires, à taillader et amincir le
bois dont on fait les ambassadeurs et les premiers commis ; la politique, à
nos yeux, est aussi une science, et la morale aussi est une science. Que
M. le procureur du roi , avec l'assentiment du garde des sceaux , consulte
le ministre de l'instruction publique, qui est compétent sur ce point,
M. Guizot répondra bien certainement que la politique est une science et
la morale aussi , lui qui naguère a créé dans l'Institut une cinquième aca-
démie des sciences moi aies et politiques.
M. Guizot renverra M. le procureur du roi à son ordonnance et au rap-
port qui la précède , et M. le procureur du roi y lira :
« Les sciences morales et politiques ont acquis , pour la première fois ,
« ce qui leur avait toujours manqué, un caractère vraiment scientifique.
« On s'est efforcé de les appuyer sur des données certaines , de les rendre
«. rigoureuses et positives. Elles sont devenues aussi plus applicables; leur
« utilité plus manifeste a été plus réelle ; la société tout entière a reconnu
« leur empire. »
Que si M. le procureur du roi conserve encore quelques doutes sur la
conduite qu'il lui convient de tenir . M. Guizol pourra mettre le doig( -m
celte phrase :
"2\ij REVUE LES DEIX MONDES.
(( La révolution de juillet doit rendre aux sciences morales et politiques
« la place et les hommages qui leur sont dus. »
Et s'il n'est pas entièrement rassuré dans sa religion, il verra , dans un
arlicle même de l'ordonnance, (pie les sciences morales et politiques, à
qui la révolution de juillet a voulu rendre la place et les hommages qui lui
sont dus , emhrassent :
La philosophie, la morale et la législation;
Le droit public et la jurisprudence;
Tu' économie politique et la statistique;
L'histoire générale et philosophique.
Or , notre intention à nous, comme la série de nos travaux de philoso-
phie , d'écoHomieet d'histoire l'atteste suffisamment, notre intention est
de traiter la politique comme une science. Il nous a semhlé qu'au milieu
de débals quotidiens si envenimés , il n'était pas sans utilité, pour le pro-
grès moral du pays, qu'un coup-d'œil rare, plus calme et plus profond
sans doute , embrassât de loin en loin lesévènemens dont l'apparition sou-
lève de si terribles orages , et qu'à côté des harangues de forum , il y eût
une place pour les méditations du cabinet.
Avons-nous tort? Vivons-nous dans un temps où la fièvre et l'irritation
sanguine soient les seules conditions de capacité à traiter les affaires pu-
bliques? Faut-il bannir la raison et l'étude, ne nous occuper que de que-
relles de château et de révolutions de portefeuilles? Toute vue large sur la
politique du monde est-elle proscrite ? N'est-il plus de leçons profitables à
tirer de l'histoire contemporaine ?
Enfin le ministère veut-il nous obliger à demander au cautionnement un
brevet d'intelligence des affaires pratiques ? veut-il que nous quittions la
science pour l'action, l'étude pour la polémique ardente et impitoyable,
et compter un adversaire de plus ?
Tout cela est pour nous un obscur problème que le procès éclaircira.
Nous nous sommes étendus sur ce point, et en voici la raison :
Encore un coup , la chronique du 15 mars n'est que le prétexte ; c'est le
cô:é faible, démasqué et visible, par lequel on se Halle d'entrer facile-
ment dans la place. Si nous en croyons des bruits dignes de toute con-
fiance, l'objet réel et caché du ressentiment ministériel est plus grave et
plus considérable; il ne s'agit de rien moins , dit-on , que des lettres sur
Constant et sur Périer, du pseudonyme West-End-Review. L'altenlion
vive que ces Lettres ont excitée en France et à l'étranger , et l'annonce de
prochaines Lettres sur l'un des hommes d'état qui dirigent aujourd'hui le
cabinet, auraient éveillé , dit-on, certaines susceptibilités très irritables.
On redoute celte manière digne et large de procéder; on esl fait aux as-
REVUE. — CHRONIQUE. t2 1 T
sauls du malin et du soir et aux tours d'escrime tles petits journaux; mais
contre un déploiement si imposant d'intelligence des faits et de forte
raison il n'y a pas de parade. Une lettre semblable, c'est un coup de canon.
Ceci nous étonne pourtant. A tout prendre, il est plus d'un homme
d'état qui doit gagner, à cette étude approfondie de sa vie politique saisie
dans son ensemble et mise en relief, une illustration plus étendue et plus
vivace que celle à laquelle il aurait eu droit. Est-ce donc cette illus-
tration même qui gêne et qui inquiète? S'il en est ainsi , nous n'y pouvons
rien.
La loi de 1828 (I) exempte de la garantie du cautionnement les jour-
naux et écrits périodiques exclusivement consacrés aux travaux et aux re-
cbercbes d'érudition, ainsi que ceux consacrés aux sciences et aux arts
dont s'occupent les trois académies des sciences , des inscriptions et des
beaux-arts. Il en est de même des journaux consacrés aux lettres.
Depuis cette loi de 1828 , une académie des sciences morales et politi-
ques a pris rang à côté de celles des sciences , des inscriptions et des beaux-
arts.
Nous invitons messieurs du parquet à méditer sur le progrès moral que
l'érection de cette nouvelle académie a dû introduire dans l'interprétation
de la loi et la direction des mesures répressives.
Et maintenant , est-ce l'esprit de la loi ou sa lettre morte qui inspire les
réquisitoires du ministère public ?
Nous verrons bien.
Parlons maintenant des évènemens de la quinzaine. A un bout de l'Eu-
rope , cette singulière expédition de don Pedro qui mit tout son triomphe
depuis une année à ne pas sortir de la première ville où elle était entrée ,
se voit maintenant bloquée par sa propre flotte , et l'amiral Sartorius , croi-
sant devant le port , fait descendre à fond de cale les envoyés du prince ,
et déclare que puisqu'il ne peut obtenir l'exécution volontaire des enga-
(i) L'unique motif que M. Portalis put apportera l'appui de la présentation
de cette loi est curieux à rappeler :
Les journaux, disait-il, circulent avec une étonnante rapidité. Peu de temps
suffit pour les lire (chacun de nos numéros compte no pages); ils sont l'écrit
de la circonstance, l'expression du fait de la veille, l'histoire de l'événement du
jour ( nous paraissons tous les quinze jours). Pour eux l'occasion du délit existe ;
il est toujours flagrant ( oui, deux fois par mois). La précaution la plus naturelle
à prendre contre une action si rapide et si multipliée . c'est d'appeler l'intérêt au
secours de la sagesse , etc.
218 REVUE DES DEUX MONDES.
gemens souscrits envers ses marins, il saura bien l'emporter par la force.
Et cependant une révolution de palais éclate à Madrid, cette nouvelle By-
sance de la Rome des papes. Les constitutionnels (pie la reine avait appelés à
son aide , sont exilés tout aussi bien que les infans carlistes. La loi salique
sera abolie , mais il n'y aura pas de cortès. C'est là le mot du nouveau
cabinet dont M. Bermudez est le Casimir Périer. Le roi, qui refuse l'ap-
pui des royalistes et des christinos, partisans delà reine, a pu entendre,
de son palais, ce grand jour de quasi-révolulion fêté par une émeute.
A l'autre extrémité européenne . Ibrahim a bien réellement fait halte sur
son champ de victoire. La capitulation d'une ville comme Smyrne, qui
est à la Turquie ce que Lyon est à la France, la seconde ville de l'em-
pire ; cette capitulation obtenue sans coup férir par un aventurier suivi de
deux cents hommes , signale avec tant d'éclat l'impuissance et le mépris
où l'autorité du sultan est tombée dans les provinces d'Asie, que le noble
refus de Méhémet aux propositions de l'amiral Roussin n'a surpris per-
sonne. Les négociations désormais devront s'engager sur une autre base.
Un nouveau Navarin en l'honneur du sultan ne trouverait d'échos en
Fiance et en Angleterre que pour une commune indignation; aussi leca-
binetde Londres ne s'est-il expliqué qu'à demi sur la vivacité napoléonienne
de l'amiral Roussin. On s'est trouvé d'accord , tout juste ce qu'il fallait,
pour arrêter l'armée de l'autocrate sur le Danube et maintenir sa Hotte à
l'ancre à Bujuckdéré , et l'on a lancé de tous les ports les vaisseaux de cent
vingt et les frégates. Maintenant les flottes volent, les affaires d'Orient
touchent à un dénoûment d'où sortira, sans doute pour prendre place à
côté des grands états européens , une nouvelle puissance, jeune , ardente ,
industrieuse , amoureuse de science , de gloire et de civilisation. L'Angle-
terre n'oublie pas que , cette année même , elle a résolu de rouvrir la route
antique de l'Inde; tandis qu'elle pousse vers le Bosphore ses gros vaisseaux
de guerre , elle prépare aux deux bouts du monde les bateaux qui feront
le service de Bombay à Suez et de Londres à Alexandrie. Elle sait bien
qu'entre le Gange et la Tamise il n'y a qu'une terre qui puisse servir de
point d'appui à sa force de résistance contre la Russie : la terre des Py-
ramides.
Laissons donc l'Orient , et venons à nn événement plus rapproché de
nous.
Alors que Sartorius bloquait don Pedro , son empereur , et qu'Emir-Ef-
fendi, suivi de deux cents hommes, prenait la capitale d'Asie de son sul-
tan; alors que le bill de répression de l'Irlande passait à la chambre des
lords très paisiblement , et que O'Connell , tout en refroidissant d'une main
le fanatisme des pieds-blancs , entretenait de l'autre à Dublin et dans les
REVUE. — CHRONIQUE. 219
campagnes ce qu'il appelle lui-même l'agitation; au tnilieu des discussions
de la Saxe sur la question d'imposer les terres seigneuriales, question qui
prend de plus en plus faveur et consistance dans la seconde chambre des
états ; au bruit de révolte des chrixtinos qui se ruaient à l'Escurial, etdes
l'eux de pelotons des papnlins fusillant leurs prisonniers par derrière ; une
émeute rapide, puissante comme la foudre, a sillonné les rues de Franc-
fort, la ville libre et centrale de la confédération. Deux corps-de-garde
enlevés au milieu d'une fusillade vive et bien nourrie , l'attaque victorieuse
des prisons et la délivrance de tous les incarcérés pour délits politiques;
des bandes d'éludians armés et disciplines, un moment maîtresses de la
viile; les campagnes s'insurgeant et se rapprochant des murs : tels sont
les faits principaux, autant qu'il est possible de discerner la vérité dans le
choc contradictoire de correspondances passionnées et de débris de jour-
naux mutilés par la censure.
Maintenant, il est vrai , les prisonniers délivrés ont été repris, les étu-
dians sont dispersés et les campagnards rentrés dans leurs villages, et il ne
manque pas de voix qui accusent la diète de ce coup de main , et le signa-
lent comme un prétexte facile , une occasion trop lente à venir d'elle-même ,
que les cours de Prusse et devienne ont fait naître pour légitimer l'inter-
vention armée, préparée de si longue main dans la lutte constitutionnelle
des petits états.
Cette intervention est imminente , elle fut stipulée dès 1820 dans l'acte
final de Vienne , renouvelée plus précise et plus menaçante clans les ré-
solutions de la diète du 28 juin 1832; ces résolutions qui ont institué une
commission permanente de surveillance en face de toutes les assemblées
législatives ; ces résolutions qui ont été comme un mot d'ordre donné à tous
les princes , un signal de mort pour la presse , pour les associations et les
fêtes nationales; ces résolutions qui ont engagé entre les gouvernemens et
les assemblées une lutte si vive et si passionnée , qu'aujourd'hui les prin-
ces n'ont plus recours qu'à leur droit de dissolution. Les états de Casselont
été dissous deux fois en moins de huit mois.
Et dans l'attente d'un coup d'état si grave et si décisif, au moment où
chaque courrier peut apporter la nouvelle de l'entrée des hulans et des
grenadiers autrichiens dans Cassel, Francfort , Stutgard. Carlsruhe , la nou-
velle de la fermeture des chambres et de l'interruption des élections qui
se préparent dans tous les états , n'est-ce pas une question bien opportune
et bien légitime à se faire que de se demander si la vieille prudence des ca-
binets de Vienne et de Berlin n'est pas prête à faillir? si nous ne louchons
pas à une heure de crise solennelle où la jeunesse des peuples doit encore
220 REVUE DES DEUX MONDES.
prendre au corps la vieillesse des monarques , et retourner contre eux .
aveugles , l'arme que manie leur main débile et tremblante !
Certes il serait téméraire d'affirmer que le contre-coup d'une explosion
centrale doive ébranler subitement les provinces compactes des deux mo-
narcbies du Nord et du Sud; mais il est permis de prévoir que ce libéra-
lisme nouveau dont M. de Rolteck est l'interprète à Bade , et MM. Jordan
et Pfeiffer , à Cassel , ce libéralisme, religion de l'unité démocratique de
l'Allemagne, qui a son prosélytisme, sa poésie, ses journalistes-martyrs,
son drapeau et sa fédération , ne saurait être étouffé et anéanti sous des
mesures de violence , et qu'il pourra bien remonter par les trouées que les
baïonnettes impériales et royales auront faites pour venir jusqu'à lui et s'é-
tendre insensiblement jusqu'aux capitales même où règne la main qui les
dirige.
La solennité de Hambacb , qui fut , comme on sait , la cause initiale des
rigueurs de la diète et de la courageuse opposition des états , aurait-elle été
en effetle signal et la propbélie d'une ère de régénération universelle pour
l'Allemagne ? Où sont , et que pensent et que disent aujourd'hui les trente
mille fédérés accourus de tous les royaumes et de toutes les principautés,
Hessois , Badois , Bavarois , Saxons , Wurlembourgeois, s'embrassant au
milieu des discours des orateurs, au bruit de la Marseillaise et des chants
de délivrance de la Pologne, et inscrivant sur leur nouvelle bannière,
aux couleurs noire, pourpre et or de la Burschenschaft, d'un côté : Unité
l'Allemagne; de l'autre : Liberté, Égalité?
Où sont-ils tous ces fédérés de Newstadl, de Tenkeim, de Hombourg,
de Francfort, de Manbeim, de Mayence, de Nuremberg et de Bayreuth?
D'autres fédérations suivirent celles de Hambacb ; à Bergen , dans la
liesse; à Kœnigsten , dans le Nassau : et maintenant que nous approchons
de l'anniversaire de cette fête mémorable, la fermentation générale qu'elle
a partout soulevée n'est pas encore calmée. Le rêve d'unité des étudians
est devenu à cette heure un patriotisme de bourgeois et de paysans.
Nous le répétons, si la diète vient au milieu des orages qu'elle souflle
sur tous les états , foulant aux pieds les cratères brûlans que sa menace a
creusés , si elle vient réaliser enfin sa vieille politique d'intervention guer-
rière qu'elle couve dans les chancelleries depuis dix-huit ans, sans doute
la victoire lui pourra rester dans des flots de sang; mais dès ce jour aussi,
une ère toute nouvelle aura commencé pour l'Allemagne. L'Allemagne
cheminera lentement peut-être , mais infailliblement , vers une révolution.
Jamais, depuis juillet 1850, l'altitude des nations actives du globe n'a
été plus expressive et plus solennelle ; et quand on songe que tout se remue ,
REVUE. — CHRONIQUE. ±>i
fermente et lutte violemment sur la moitié du globe , depuis leMississipi
jusqu'au fleuve Jaune où l'empereur de Chine change sa politique et des-
titue les gouverneurs opposés aux Anglais , en môme temps que surgit , dans
ses provinces du sud, une des plus formidables insurrections qui aient ja-
mais troublé le sommeil de plomb de ce vaste empire ; quand on songe à cette
lièvre universelle, à ce chaos dont, grâce à Dieu , il faut bien espérer qu'il
sortira quelque chose de plus solide et de meilleur que ce (pie nous voyons ;
quand on songe à tout cela et que l'on vient à considérer ce que nous fai-
sons , nous , et de quoi s'occupent les graves représentais de cette France ,
deux fois si grande , si belle et si respectée , on demeure frappé d'étonné -
ment et de douleur.
Il faut bien dire que la chambre cite à sa barre un journaliste pour lui
donner une leçon de réserve et de convenance, et qu'elle a préludé à cette
solennité par deux journées entières de violences fâcheuses, de personna-
lités et d'injures.
— Les concerts, qui sont en grande faveur, ont été nombreux cette
quinzaine. Celui qui a faille plus de bruit et qui avait rassemblé dans la
salle Ventadour une foule considérable , bien que le prix des places fût
presque triplé , c'est le concert historique de M. Fétis.
M. Fétis semble vouloir exercer sur le public le même empire que la
diète de Francfort s'attribue sur les petites principautés allemandes. Il lient
les promesses de ses affiches et de ses programmes à peu près comme les
cabinets de Vienne et de Berlin ont tenu les leurs après la grande campa-
gne de 1815.
La grande affaire est de remplir une salle d'une société choisie, brillante
et coquette. De là le programme tant perfectionné , le programme histo-
rique, chronologique. Vous entendrez du Cavalli (t659), du Pergolèse
(1754). Vous entendrez du Cimarosa, du Weber ! accourez et prenez
place. Puis , la salle pleine , il n'y a ni Weber , ni Cimarosa , ni Pergolèse ,
ni Cavalli !
C'est vraiment chose affligeante que de voir un homme du caractère de
M. Fétis, s'exposer face à face à des mécontentemens , à des interpella-
lions du genre de celles dont nous avons été témoin.
— Les publications de contes et nouvelles se poursuiventplus rapidement
que jamais. Le septième volume du Sahniyondis a paru. Nous verronss'il
est dans les treize contes qu'il contient quelque morceau qui mérite une
mention particulière. Voici encore le deuxième volume du Livre des Con-
32^ HE VUE DES DEUX MONDÉS.
ieurs, recueil qui se distingue par le soin que son éditeur apporte jusqu'ici
à ne le composer que d'écrits de choix. Nous avons remarqué dans cette
nouvelle livraison un coûte de Michel Raymond , dont le principal héros est
Ibrahim Pacha , le Bonaparte égyptien. C'est un récit dramatique et colore
d'une expédition d'Ibrahim dans l' Abyssinie. Lucrèce , par Aloysius Block,
est une nouvelle très vive et très spirituelle dans le genre des fameux
contes de madame de Navarre.
— Nous ne pouvons terminer cette chronique, déjà bien longue, sans
dire un mot du bal de notre ami Alexandre Dumas. Il nous tardait vrai-
ment de joindre notre propre témoignage à l'acclamation universelle dont
celle fêle brillante a été accueillie dans le monde artiste.
Nous avons revu de nos yeux ces salles peintes en un jour et une nuit .
ces toiles, ces murailles, ces panneaux enluminés comme par enchantement.
Nous avons revu ce lion et ce tigre de Barye , cette Esmeralda de Ziegler,
cette Lucrèce Borgia par Louis Boulanger , celle Mort de madame de Giae
par Tandy Johannot, les scènes de la Tour de Neslede Clément Boulan-
ger , le roi Rodrigue de Delacroix, et les médaillons de MM. Hugo et de
Vigny ; nous avons voulu tout revoir , et nous n'avons pas oublié , comme
on peut le croire , la salle des grotesques , où Granville , Jadin , Geniols
et Forest avaient fait assaut de malice et de satire.
En vérité, c'est tout un nouveau salon improvisé, toute une exposition
d'oeuvres rapides où le cœur a guidé la brosse, et. qui vaut bien l'autre.
Et si l'on se ligure ces salles se remplissant de costumes de toutes les
nations et de tous les âges (M. de Lafayette seul était en frac ; M. Barrot
lui-même poriail un domino) , et au milieu de cette foule bigarrée et mou-
vante, la danse formant ses quadrilles, ou bien la galope, sa spirale rapide,
animée , et cela sans disconslinuité , toute une nuit de danse . de parfums .
de belles femmes , de noble et de franche gaîté , on n'aura encore qu'une
idée incomplète de cette mémorable fête.
Eh! quelles expressions pourraient rendre ce que répandaient de vie
et d'animation dans celte foule de vrais amis la grâce facile , la noble et
franche cordialité , les soins délicats qui présidaient au plaisir de tous ,
et faisaient , d'une façon toute nouvelle vraiment, les honneurs de la mai-
son ? Malgré l'ordonnance exquise des appartenons et la richesse si co-
lorée, si pittoresque des costumes, il n'y avait là pourtant, il faut le dire,
ni diamans ni rubis, à payer la rançon d'un roi ou le budget d'un dépar-
tement. Nous n'étions ni chez un banquier juif ni chez un général de l'em-
pire.
REVUE. — CHRONIQUE. 225
Nous éiions chez le poêle , là même où chaque jour court brûlante cette
plume qui nous remue et nous passionne, celte plume d'Antoni. A côté
des profusions , souvent sans goût et sans joie , de l'opulence impériale ou
financière, Dumas installait la fête élégante de l'intelligence et de l'art.
Sa plus belle parure était cette guirlande fraîche de jeunes femmes, l'élite
du théâtre pour la beauté et les talens. Nous n'en nommerons aucune, ne
pouvant les nommer toutes , et pourtant l'absence de madame Dorval ,
retenue loin de Paris, nous oblige de dire qu'elle était partout cherchée
et vivement regret lée.
HISTOIRE
ET
PHILOSOPHIE DE L'ART
ï.
IBSLâïïSKD^IâEk
Ludwig van Beethoven naquit le lo décembre 1770, à Bonn ,
où son père était ténor de la chapelle du grand-duc. Dusses pre-
mières années se développa la passion de cet art qu'il porta si haut
dans la suite. Il avait à peine cinq ans, que déjà grondait en lui
une harmonie instinctive, vague, obscure, confuse, comme tout ce
qui nous vient d'instinct : c'était un concert perpétuel, un hymne
sans fin que le monde extérieur entretenait dans son ame. Aussi
l'air, la rosée , les parfums , les couleurs , et tous les phénomènes de
la nature n'étaient pour lui que des voix harmonieuses; Beetho-
ven, enfant, ne percevait que des sons. Dès-lors il sentit que son
HISTOIRE ET PHILOSOPHIE DE L ART. 2£j
œuvre était de faire entendre à tous cette vaste symphonie dont il
était encore seul à jouir; il sentit que la science devait ouvrir un
cratère à toute cette lave de mélodie , et le voilà qui tourmente son
père , l'obsède du matin au soir, de telle façon qu'au bout de deux
ans , toute la science d'un musicien habile ne lui suffit plus. Alors ,
s'apercevant qu'il devient l'écolier de son fils, son père le confie à
van der Eden , l'organiste de la cour, et claveciniste le plus distin-
gué de Bonn.
Après la mort de van der Eden , Neefcr, son successeur, prit
Ludwig en amitié , et lui fit faire connaissance avec les chefs-
d'œuvre de Sébastien Bach, qui, en compagnie des immortelles
compositions de Handel, furent pendant toute sa vie l'objet de la
plus ardente admiration, je dirai presque d'un culte illimité. Tan-
dis que le virtuose de onze ans exécutait sur le piano les œuvres
les plus difficiles avec une habileté prodigieuse , et plus encore
avec un sentiment profond, cette ardeur de créer, qu'il avait
étouffée pendant trois ans sous des études consciencieuses , vint
de nouveau le tourmenter ; cette fois il céda , et bientôt des varia-
lions sur un thème de marche , trois sonates , plusieurs cantates ,
parurent successivement à Manheim. Mais le camp où l'artiste
semblait se développer le plus à l'aise, c'était la libre fantaisie et
l'improvisation sur un motif donné. Là, plus de règles inflexibles
et froides pour l'artiste , plus d'épines et de bruyères pour le
coursier, mais la plaine, la plaine rase et nue; hardi coursier, les
crins au vent, cours, vole , bondis; le terrein est à toi, tu peux le
labourer et le broyer, n'importe , va toujours, et quand tu seras
au but, Junker, l'habile compositeur, et Mozart, l'homme de génie,
battront des mains à ta victoire (1).
Le jeune Ludwig s'était aussi fait connaître comme organiste ;
l'électeur, protecteur éclairé des jeunes talens, le nomma succes-
(i) Dès l'année 1790, Beethoven était allé passer quelque temps à la ville
impériale, dans le seul espoir d'y entendre Mozart , auquel il avait été recom-
mandé. Mozart, voulant d'abord s'assurer de son talent, le fit asseoir au piano;
et, après l'avoir écouté froidement, finit par lui dire que toute cette improvisa-
tion avait bien l'air d'une leçon apprise par cœur. Beethoven, humilié, lui de-
manda un thème original; alors Mozart, certain de le déconcerter, se mit à lui
TOME II. 15
±26 REVUE DES DEUX MONDES.
seur de Neefer, dans la charge d'organiste de la cour, et lui ac-
corda un congé d'une année , afin qu'il put aller à Vienne termi-
ner ses études aux frais de l'état , sous les yeux de Joseph Haydn.
Mais à peine Beethoven commençait-il à sentir tout le prix des
leçons d'un tel maître, que celui-ci , appelé en Angleterre, se vil
forcé de confier son jeune élève au digne maître de chapelle Al-
brechsberger, qui l'initia aux mystères du contrepoint.
Déjà Beethoven s'était fait connaître par un grand nombre d'ad-
mirables compositions ; déjà il passait à Vienne pour un pianiste
du premier ordre, lorsque, dans les dernières années du siècle
passé, surgit enWolf un rival digne de lui. Alors se renouvela en
quelque sorte la querelle des Glukistes et des Piccinistes ; les
nombreux amateurs de la ville impériale se divisèrent en deux
partis. A la tète des soutiens de Beethoven était le prince Rodol-
phe, et parmi les plus zélés protecteurs de Wolf, le baron de
Metzlcr, dont la magnifique villa , située au penchant d'une col-
line non loin du château de Schœnbrunn , toujours ouverte aux
artistes allemands et étrangers, leur offrait un séjour délicieux pen-
dant les beaux mois de l'été. Ce fut là que se livra le combat des
deux jeunes artistes, là que les amateurs furent admis au spectacle
de cette harmonieuse lutte. Les deux rivaux présentent d'abord
les produits de leur imagination, puis se placent à leur piano :
c'est là que sont les limites de leurs camps ; c'est de là qu'ils doi-
vent s'attaquer, se défendre, et entretenir pendant une heure le
feu de celte artillerie , d'où les notes jaillissent en mitraille , en
éclats , en fusées. Ils improvisent tour à tour sur des thèmes qu'ils
se jettent mutuellement ; l'un répond à l'autre , c'est un concert
qui semble ne devoir pas finir. Un chant s'élève limpide et clair
sous les doigts de Wolf, et va se perdre aussi dans le clavier de
Beethoven , comme un ruisseau dans l'océan ; car Beethoven en
fureur l'enveloppe, l'inonde, l'engloutit, en fait une musique
écrire uu motif chromatique et fugué d'une extrême difficulté, qu'il étala aussitôt
sur le pupitre. Beethoven travailla le thème donné pendant trois quarts d'heure ,
avec tant de grâce, de verve, d'originalité, de génie, que son auditoire, émer-
veillé, devint de plus en plus attentif; et Mozart, transporté, s'écria en face de
Ions ses amis rasscmhlés : « Faites attention à ce jeune homme , il ira loin, »
HISTOIRE ET PHILOSOPHIE DE L ART. 227
0
obscure, vague et diffuse, brouillard qui bientôt s'éclaire et se
dévoile , et laisse échapper de son sein un motif frais et pur comme
l'aurore, un chant simple et naïf dont Wolf s'empare à son tour,
et qu'il travaille ensuite à sa manière. Que de caprices délicieux ,
que d'adorables mélodies sont nées dans cette lutte , qui eussent
bravé le temps, s'il se fût trouvé une main assez rapide pour écrire
sous la dictée de cette double inspiration ! Il était impossible de
dire lequel des deux avait mieux fait. Wolf tenait de la nature une
main de géant, qui embrassait onze notes avec la même facilité
qu'une main ordinaire un octave. Pour Beethoven, déjà dans l'im-
provisation se révélait son génie sombre et mélancolique ; dès qu'il
se plongeait dans le royaume des sons, rien d'humain ne demeu-
rait en lui , son esprit avait brisé ses liens terrestres , secoué le
joug de la servitude, et flottait joyeux et triomphant dans l'éther
sonore et lumineux. Tantôt la note jaillissait en cascades, tantôt
elle mugissait écumante comme un torrent. Alors il fallait voir
Beethoven les yeux ardens, le corps ébranlé par un mouvement
nerveux et convulsif; il fallait voir l'artiste dominer son piano, l'é-
craser, contraindre l'instrument inerte à devenir la voix de toutes
ces pensées qui chantaient dans son amc. Quelquefois il s'arrêtait
comme pour reprendre haleine , et s'essuyer le front d'une main ,
tandis que l'autre errant sur le clavier empêchait l'harmonie de
s'éteindre; puis ses forces étant revenues, il reprenait bientôt.
Pendant ce temps , les guerres d'Allemagne et la mort de son
noble protecteur détruisirent l'espoir qu'il avait toujours eu de ne
pas quitter sa ville natale; et comme le produit de ses jeunes talcns
lui avait déjà assuré une existence honorable , il choisit Vienne
pour y fixer son séjour, et s'y rendit d'autant plus volontiers qu'il
fut accompagné de ses deux jeunes frères , chargés désormais des
soins de la maison, détails dans lesquels l'artiste ne pouvait pas
descendre. Il s'essaya dès-lors dans le style du quatuor, cette ma-
gnifique partie de l'art, que Haydn a réformée , ou pour mieux dire
inventée; que Mozart ensuite parsema de toutes les fleurs de son
imagination, et qu'enfin Beethoven a tellement développée, que
le plus qu'un musicien puisse désirer aujourd'hui , c'est d'atteindre
le même but, car vouloir le dépasser serait outrecuidance ou folie.
A Vienne , Beethoven se lia d'amitié avec YVeiss et Leks , vir-
4/i.
"2z6 REVUE DES DEUX MONDES.
lu oses de la chambre du prince royal. 11 leur faisait, connaître ses
ucuvres à peine terminées, leur disait comment il en rêvait l'exé-
cution , et les initiait à la pensée qui dominait en elles. Aussi bien-
tôt ce fut un bruit dans Vienne, que, pour sentir et apprécier
dignement la musique instrumentale de Beethoven , il fallait l'en-
tendre exécuter par ces artistes. La liaison amicale et en même
temps utile qu'il entretint avec Salieri , éveilla en Beethoven le
désir d'écrire un opéra. On arrangea pour lui une pièce française,
l'Amour conjugal (Fidelio), qu'il destinait au théâtre de Vienne,
où il fut logé gratuitement. Ceux qui le fréquentèrent à celte épo-
que purent seuls apprécier la candeur, la pureté céleste de son ame.
— Beethoven, en l'espace de deux ans, créa dix chefs-d'œuvre,
dont un seul suffirait à la gloire d'une école : d'abord Fidelio dont
le finale nous a tous remués jusqu'aux entrailles , puis X oratorio du
Christ aux Oliviers , puis les concertos de violon dont vous n'avez
encore entendu que des fragmens, et que vous entendrez ensuite
tout entiers quand votre éducation musicale sera complète; la
sympathie pastorale , création ravissante de jeunesse, de pureté,
de fraîcheur; l'héroïque , chef-d'œuvre adopté par l'Allemagne dès
sa naissance, et devant lequel Paris s'est incliné; celle en la, au
magnifique amiante ; des concertos de piano , etc. , etc. — Quelles
années, mon Dieu ! quelle profusion de jouissances! que de volup-
tés il a dû ressentir dans cette vie de création et d'harmonie que
rien n'interrompait encore! Cependant Fideli o échoua à ses pre-
mières représentations ; deux choses s'opposaient au succès , l'exé-
cution faible et impuissante, et les approches de la guerre, qui
détournaient l'attention générale sur des sujets plus importans.
Lorsqu'il fit représenter Fidelio à Prague, les symphonistes furent
arrêtés dès les premières mesures de l'ouverture, et Beethoven,
voyant qu'il était inutile de les foire pâlir sur une musique encore
inexécutable pour eux, leur en écrivit une plus facile; car il aima
mieux, le grand artiste, sacrifier son travail et le refaire, que de
le voir livré à l'ineptie de ces malheureux praticiens. L'année sui-
vante, les directeurs du théâtre de Karlnerthor, Paul Weinmuller
et Vogel , choisirent Fidelio pour leur représentation à bénéfice.
L'ouvrage prit alors la forme qu'il conserve encore aujourd'hui; il
fut réduit en deux actes, et devait être précédé de l'imposante ou-
HISTOIRE ET PHILOSOPHIE DE l/.flil. ±2!)
verturc en mi; mais comme elle n'était pas toût-à-fait terminée, on
la remplaça , pour cette fois , par l'ouverture des Bûmes d'Athènes ,
en sol. Beethoven l'augmenta encore de la chanson du geôlier i et
du finale du premier acte, auxquels il faut joindre un trio ravis-
sant en mi bémol, et un petit duo plein de finesse et de grâce
avec violon et violoncelle concertans, deux morceaux qui, mal-
heureusement, ne se trouvent plus dans la partition. Jusque-là
Beethoven avait mené une assez pauvre existence , traversée par
toutes les contrariétés mesquines dont l'envie harcèle toujours
l'artiste qui s'élève.
En 1809 , le roi de Westphalie lui lit offrir la place de maître de
chapelle à Cassel; Beethoven était sur le point d'accepter, lorsque
trois hommes passionnés pour l'art, le grand-duc Rudolph , depuis
cardinal archevêque d'Olmiitz, les princes Lobkowitz et Knowsky,
s'opposèrent à cette résolution. Ils firent obtenir au grand maître
un contrat par lequel il lui était assuré 4,000 florins de rente, à
cette seule condition qu'il en dépenserait les revenus dans les états
autrichiens. Beethoven fut louché de cet hommage rendu à son
génie, et se mil à travailler sans relâche jusqu'au jour où l'ange de
la paix l'emporta doucement à sa patrie primitive, au séjour d'é-
ternelle harmonie. — A mesure que sa réputation se répandait en
Europe , elle lui renvoyait de toutes parts des marques de son pas-
sage : c'était sa médaille gravée à Paris, un magnifique piano. dont
l'Angleterre lui faisait hommage ; puis des nominations, des diplô-
mes académiques , qui lui arrivaient de tous les pays. Mais tout
cela était loin de compenser la perte de cet organe que l'âge lui
enlevait, perte la plus douloureuse que puisse faire un musicien.
Le mal s'avançait lentement , Beethoven négligea tous les secours
de l'art, tellement, qu'étant devenu complètement sourd, il ne put
désormais communiquer que par écrit avec le monde extérieur.
Les suites nécessaires de cette infirmité devaient être un amour
ardent de la solitude, une méfiance inquiète, et tous les symptômes
de l'hypocondrie naissante : la lecture, le travail, les promenades
en pleine campagne, étaient ses plus douces occupations; un petit
cercle d'amis dévoués, son seul délassement. Cependant des souf-
frances nouvelles s'étant jointes à celte infirmité, forcèrent ce. corps,
jusque-là sain et vigoureux, d'avoir recours à l'art dos médecins.;
230 KEVUE DES DEUX MONDES.
le docteur Wawureh, professeur de clinique, fit tout ce qui
était en lui pour soulager son illustre patient, mais l'hydropisie
faisait des progrès rapides, et le mal qui se manifestait chaque
jour sous des symptômes plus alarmans , précipita l'instant fatal ;
instant que Beethoven , pieusement résigné, tranquille et les yeux
fixés sur un monde meilleur, envisageait avec espoir. Il institua
légataire universel son neveu Cari van Beethoven, qu'il aimait
comme un fils, et dont il avait fait lui-même l'éducation. Sa for-
tune se montait à peu près à neuf mille florins. À sa mort, Vienne,
Prague, Berlin, toutes les villes d'Allemagne, furent en deuil; ce
fut à qui rendrait au grand homme les honneurs les plus dignes de
lui. Un concert spirituel fut donné dans la salle des états de la
diète , où l'on n'entendit que de sa musique , et dont le produit fut
consacré à lui élever un monument. Beethoven était de moyenne
taille , ossu et vigoureux ; il n'avait jamais été malade , malgré la
vie irrégulière ù laquelle un travail continuel l'assujétissait. —
Beethoven était d'ame et de corps un robuste et loyal Allemand.
Culte envers les malheureux , et dévouaient à tous , telles étaient
les qualités qui dominaient en lui , et qu'en revanche il voulait
trouver chez les autres : Ein Mann , ein Wort. Rien ne l'indignait
plus qu'une promesse violée. Dans les premiers temps de sa vie, la
musiq ue fut son seul amour, sa seule étude, sa seule passion ; mais de-
puis, son activité se trouvant à l'étroit dans les limites de la sym-
phonie , il lui fallut un champ plus vaste pour s'étendre et se déve-
lopper : l'artiste voulut devenir un savant, et répandit dans l'étude
de la philosophie et de l'histoire celte exubérance de forces médi-
tatives qui ne pouvait se concentrer sur un seul point de l'art.
C'était un homme de la trempe de ces premiers artistes allemands,
qui croyaient de bonne foi que l'art n'excluait pas la science;
Beethoven était musicien comme en 1456 Jean van Eyck était
peintre, en lisant Hérodote et Platon dans leur langue, en étant
chimiste et géomètre. Aussi cette tension continuelle d'esprit l'em-
pêchait de descendre dans les détails de l'exécution ; Beethoven
était un chef d'orchestre dont les exécutans devaient surtout se
méfier, car il no pensait qu'à son œuvre. Il était tellement iden-
tifié avec elle, que sans le vouloir il en imitait l'expression. Lorsque
venait un passage vigoureux , il frappait son pupitre à coups redou-
HISTOIRE ET PHILOSOPHIE DE 1/4UT. 231
blés, ol peu lui importait que la mesure s'en accommodât ou non.
Au diminuendo, il se faisait petit; au pianissimo, il disparaissait.
Mais si tout l'orchestre éclatait dans un tutti, le nain devenait
géant; selon que grandissait la tempête, il grandissait aussi, et,
comme le barbet accroupi dans le laboratoire du docteur Faust, il
se transfigurait , s'étendait dans l'espace , et semblait vouloir mon-
ter à la nue.
£intir bcu Dfcn çjiOcmnt ,
©tfytnltt ce voie an @Iep£)ant,
<St roiïl jum SRebrt jcrptefen.
Alors sa lace s'éclairait , le bonheur rayonnait dans tous ses
traits, un sourire de bienveillance errait sur ses lèvres, et sa voix
de tonnerre jetait à tous les musiciens, comme pour récompense,
ces deux mots : bravi tutti. — Quelquefois dans l'intimité de la
causerie , il disait son opinion sur les grands artistes; voici ce qu'il
pensait des trois suivans : « Webera commencé trop tard, l'art en
» lui n'est pas spontané, il est le résultat d'une étude opiniâtre et
» profonde ; du reste, la science me semble lui tenir lieu de génie. »
— Beethoven , si tu étais un hommme ordinaire , je croirais que c'est
l'envie qui t'a fait parler, lorsque tu as jugé si sévèrement l'auteur
de FreyschùU-, d'Oberon, d'Eurianthe. — Suivons. « Le chcf-
« d'œuvre de Mozart est et restera toujours la Zauber-Flœte;
* car c'est dans cet ouvrage qu'il s'est montré pour la première fois
« grand maître allemand. Don Juan a les allures italiennes , et puis
« l'art divin et sacré aurait-il jamais dû se prostituer en un sujet
« scandaleux? »
Oui , Don Juan est un sujet scandaleux pour celui qui n'y voit
que la représentation de l'égoïsme triomphant, du libertinage heu-
reux en cette vie. Mais toi , toi , Beethoven , comment n'as-lu pas
plongé dans la pensée intime du poète! Tu n'as donc pas vu l'en-
trée du commandeur dans le festin? Tu n'as donc pas entendu les
lamentions de l'athée , à l'étreinte du cavalier de marbre? ou plutôt
tu as vu tout cela, mais tu n'as pas lu ce qu'en a écrit Hoffmann.
« Ilandcl est seul sur son trône, nul n'a jamais atteint à sa hau-
1 leur, rien ne fait présumer que cela soii un joui'. Maîtres, élu-
252 REVUE DES DEUX MONDES.
i dicz-le profondément , et apprenez de lui comment avec de sim-
« pies moyens on produit des effets merveilleux. »
Voici la liste de tous les ouvrages de Beethoven .
Messes. — Oratorio. — Opéras. — Ballet.
Une messe en ut pour quatre voix et orchestre. — Une messe en ré.
Le Christ au Mont des Oliviers.
Fidelio. — Egmont.
SYMPHONIES.
Symphonie enut. — Symphonie héroïque en ré. — Symphonie
en si bémol. — Symphonie en ut mineur. — Symphonie pastorale
en fa. — Symphonie en la. — Symphonie en ré mineur. — La
victoire de Wellington.
OUVERTURES.
Ouverture de Prométliée. — Ouverture de Coriolan. — Ouver-
ture (Y Egmont. — Ouverture de Fidelio. — Les Ruines d'Athènes,
— La Dédicace du Temple.
Menuets en mi-bémol , en ré. — Contredanses allemandes en ut.
— Valses en ré. — Prométliée, ballet. — Sonates de pianos. —
Quatuors pour instrumens à archet. — Quintette. — Septuor. —
Chansons. — Adélaïde, Armide , eantaies.
A propos de la symphonie héroïque, je rapporterai uneaneedotc
connue sans doute, mais trop importante pour être négligée ici. La
partition de cette symphonie avait pour titre unique le mot Napo-
léon , elle avait été commencée sous le consulat; Beethoven y tra-
vaillait encore lorsqu'un matin entre son élève F. Bies, un journal
à la main , qui lui annonce que Bonaparte vient de se faire pro-
clamer empereur. Beethoven, qui rêvait un héros républicain,
resta un instant stupéfait, puis il s'écria : Allons, c'est un ambi-
tieux comme tous les autres, et au nom de Napoléon substitua ces
HISTOIRE UT PHILOSOPHIE Dli l\\RT. !255
mots, symphonia eroïca per festeggïare il sovenire di un grand
uomo, recomposa le second morceau de la symphonie, el d'un
hymne de gloire, fit un chant de deuil. Son Napoléon à lui
était mort ; le général d'Aréole dont le dévoûment semblait être si
vaste, qu'il voulait s'étendre sur tous; cet homme qui devait pro-
mener d'Occident en Orient le verbe fraternel , et détruire l'égoïsme
de la patrie par son exemple, puisqu'il servait la France, étant né
Corse ; cette auréole , ce rêve , ce soleil que l'artiste saluait à son
aurore, espérant que l'Allemagne aurait, elle aussi, partà sa lumière,
lorsqu'il serait monté jusqu'au zénith; tout cela s'était éteint, éva-
noui ; tout cela s'était abîmé sous les coussins du trône. L'artiste
n'avait plus qu'à se lamenter dans une lente et funèbre mélodie.
En effet lorsque le grand homme, ébloui par toutes les splendeurs
de la gloire, devient égoïste, lorsque le serviteur des serviteurs de
Dieu , comme disait Grégoire VII , cherche à tout absorber en lui
seul ; le poète arrache de son front sa couronne de myrte et de
laurier, dépouille la tunique de fête , s'éloigne et se lamente comme
Jérémie , et du fond de sa triste solitude exhale de longues plaintes
qui se répandent ensuite parmi le peuple, tellement qu'au milieu
des acclamations et des Te Deum, toujours lé lugubre motif monte
et s'élève, semblable aux murmures douloureux des captifs bar-
bares liés au char triomphal du Romain. Le grand artiste n'a pas
d'inspiration pour l'individu , il ne célèbre l'homme que dans ses
rapports sociaux, il chante César revenu des Gaules, Bonaparte
vainqueur d'Italie. Mais dès que les consuls s'éloignent du grand
sentier humain, l'artiste les abandonne; car pour les étudier, il
faudrait les suivre dans leur voie d'égoïste, il reste dans le peuple,
et de même qu'autrefois il en avait exprimé le bonheur et l'ivresse
par ses hymnes et ses chants de louanges, aujourd'hui par ses la-
mentations, il en exprime la tristesse et l'agonie. C'est alors qu'il
est vraiment digne d'être appelé la voix de Inhumanité.
Tel était à peu près Beethoven. Deux choses en lui, indispensa-
bles au grand artiste, génie et conviction. II croit à sa mission, il
croit à la parole, et dès sa jeunesse, il s'y conforme; à quinze ans,
il entre dans la route , et tant que dure sa vie , il y marche si droit,
qu'à cinquante ans, après avoir fait bien du chemin, il peut, en se
retournant, apercevoir encore le point d'où il est parti sans que les
234 REVUE DES DEUX MONDES.
broussailles d'un sentier de traverse l'empêchent de mesurer l'es-
pace qu'il a mis entre son berceau et sa tombe. En vérité c'est une
chose étrange à l'époque où nous vivons que cette croyance à l'art,
dont Beethoven est un des plus frappans exemples. Aussi son œuvre
est grande , sublime , complète; aussi rien n'a manqué a sa vie, rien,
pas même l'envie de ses contemporains , pas même ces longues tris-
tesses de l'ame , ces âpres tortures du corps , que la Divinité semble
envoyer à l'artiste , comme pour lui faire acheter bien cher le
génie qu'elle lui donne. Nous n'aurons que trop l'occasion de voir
quel tribut Beethoven a payé aux misères de ce monde , occupons-
nous un instant de ses œuvres , de leur influence sur l'art de notre
époque , du rang auquel il s'est placé , et qu'il conserve tou-
jours parmi les grands artistes. Bien que Haydn et surtout Mozart
aient fait avant lui des choses ravissantes de fraîcheur et de mélo-
die dans ce genre de composition, Beethoven peut être regardé
comme ayant créé la symphonie , cette symphonie sublime , colos-
sale, épique, opéra et drame à la fois, hymne religieux et chant
guerrier, grand tout par lequel le monde musical se résume. La
puissance de la musique instrumentale lui appartient, c'est à lui ,
à Beethoven , qu'elle doit cette allure franche et hardie qu'elle a
prise de nos jours; c'est lui qui marche à la tête de ses contempo-
rains, ce génie si vaste et si sublime, qui a toujours dédaigné de
s'imiter lui-même en faisant toujours autre chose que ce qu'il avait
fait au risque de ne pas être compris par la foule. Et désormais
quel doit être le sort de la musique? Où va cet art divin, celui
de tous les arts qui agit le plus profondément sur les masses , le
plus capable de les pousser au dévoùment! Beethoven est la der-
nière voix religieuse ; c'est un dernier son de l'orgue aux voûtes de
la cathédrale ; le dogmatisme allemand s'éteint en lui. L'Italie de
son côté poursuit son œuvre de sensualisme , œuvre commencée à
Cimarosa , et dont le crescendo rossinien semble être la limite.
Quel peut être le rôle de la France à cette époque? Placée entre
deux systèmes qui tombent, elle essaie de les réunir en son unité,
espèce de chaudière où toutes les idées fermentent et travail
lent en ebulition. Ainsi donc, à bien prendre, l'œuvre de la France,
placée entre le nord dogmatique et le midi sensualiste , serait l'é-
clectisme. Or si l'éclectisme a prouvé plus d'une fois son impuis-
HISTOIRE ET PHILOSOPHIE DE L \J{ t . 255
sance philosophique , que sera-ce donc en art , où tout est génie , in-
spiration, spontanéité? Faites donc bâtir la cathédrale de Cologne
ou de Strasbourg par des éclectiques, et vous aurez quelque chose
d'informe et de grotesque, résultat de l'accouplement du temple
antique et de l'église du moyen âge , horrible monstruosité qui, mal-
heureusement, existe autre part que dans les hallucinations d'un
cerveau malade, car on peut la voir se réaliser chaque jour dans
ces hideux et dégradans pastiches que l'ineptie élève sur nos places.
Il en est de même en peinture; mais comme ceux qui sont venus
à la renaissance continuer l'œuvre des grands artistes religieux,
étaient , eux aussi , de grands artistes , possédant au plus haut degré
le talent de la forme; comme ceux qui ont succédé à van Eick, à
Lucas de Leyden, etc. , s'appelaient Raphaël, Michel-Ange, Paul
Véronèse, l'éclectisme italien des peintres du xvie siècle, fait par
des hommes de génie, est en tout dissemblable de l'éclectisme
architectural du xixe. Seulement ses formes naïves et pures, ces
beaux anges chrétiens, à cheveux blonds, entourés d'auréoles,
qui priaient enjoignant les mains avec béatitude auprès du berceau
de Jésus, ou descendaient du ciel dans la chambre de Marie, en
lui disant ave; toutes ces ravissantes créatures tellement idéales
et divines, que rien de matériel ne se laisse voir en elles, et que
l'on sent que ces bras, ces visages, ces corps, tout cela n'est
qu'une chape dont l'artiste a revêtu la pensée évangélique; enfin
tout ce bel art primitif et chrétien disparaît : voici venir l'éclec-
tisme, qui fait de la Vierge une femme sensuelle ; de Jésus , un en-
fant de chair et d'os. Il mêle et confond tout, l'art grec, et l'art
moderne , l'Iliade et l'Evangile, Epicure et le Christ : aussi un des-
sin pur et suave, un coloris admirable parfois et toutes les ri-
chesses de la forme; mais la foi, mais le verbe chrétien, mais le
sentiment social , il n'en est plus vestige.
En art comme en philosophie, l'éclectisme est donc chose fatale.
L'humanité est fille du verbe , ellenc chemine qu'à la condition qu'un
verbe la dirige; la voix du révélateur se prolonge pendant deux
mille ans, l'humanité marche et s'éloigne; n'importe, l'écho des
montagnes, le murmure des arbres, le roulis de la mer lui jettent
cette parole qui plane incessamment sur elle , et l'environne comme
l'air. Tant que l'homme va droit dans les sentiers prescrits -t h
230 UEVUE DES DEUX MONDES.
parole l'enveloppe tellement que son ame ne peut se mettre en rap-
port avee le monde extérieur qu'en passant à travers elle; les yeux
alors perçoivent des objets teints de ses couleurs, les oreilles des
sons qu'elle a purifiés, l'odorat des parfums qu'elle semble avoir
trempés : aussi dans ces temps, l'art est moral, utile, et par cela
sublime. Alors la poésie, la musique, la peinture, l'architecture,
comme quatre vierges divines, vont se donnant la main et chantant
un même chœur. La même idée préside à toute création , qu'im-
porte que ce soient des vers, des sons ou des couleurs? c'est tou-
jours la manifestation de la même parole. Dans cette cathédrale
dont l'ensemble est gigantesque, et le détail si fin, si tenu, si délié,
dans ces flèches aiguës qui partent des quatre points, et s'élancent
au ciel, c'est la prière, la prière ailée, qui frappe du pied le sol
et monte légère vers Dieu. C'est elle encore dans les chants de
Palestrina, dans les tableaux angéliques d'Albert Durer, dans les
poèmes merveilleux de Dante. Mais un temps arrive où l'artiste
abandonne le sentier divin : que ce soit parce que la multitude se
lasse de voir se reproduire sans cesse, et sous toutes les formes,
des moralités sublimes qu'elle devrait pourtant toujours avoir sous
les yeux ; que ce soit parce que de grandes nations oubliées , chas-
sées de leur pays , viennent s'immiscer au peuple et répandre sur
son chemin des semences mythologiques que le soleil échauffe ,
de sorte que bientôt le myrte de Vénus croît à côté de l'olivier du
Christ; que ces révolutions adviennent, et troublent l'art dogma-
tique au milieu de ses progrès , c'est chose qu'on ne peut nier ;
mais ce qu'on ne peut nier non plus, c'est qu'il est des hommes
enveloppés dans la croyance , enfermés dans le dogmatisme des
premiers temps, qui, au milieu de tout ce débordement d'éclec-
tisme, lorsque la plupart des meilleurs esprits se laissent entraî-
ner par le fleuve, seuls poursuivent dans le silence leur œuvre
commencée. Et lorsque toute inspiration religieuse a cessé au-
tour d'eux , lorsque leur siècle , entouré d'élémens étrangers ,
travaille à les réunir , et va feuilletant les systèmes anciens et
modernes, jusqu'à ce qu'à la fin il se trouve avoir fait philosophie,
peinture, poésie ou musique, une œuvre sans importance, qui
meurt le jour où elle est née, et rend ainsi à chacun ce qui lui
appartient, ces hommes dont l'ame est le dernier sanctuaire de
HISTOIRE ET PHILOSOPHIE DE I.AKT. 237
l'inspiration , jettent à la foule une œuvre spontanée dont le succès
couvre pour quelque temps la voix des faux prophètes qui s'en al-
laient publiant que la croyance est morte.
Beethoven est un de ces artistes , et certes s'il s'est obstiné dans
cette route, c'est qu'il s'y sentait retenu par sa conscience; car il
est venu à une époque où la séduction aurait triomphé de tout autre
que lui : Byron élevait son école de scepticisme et de désespoir en
Angleterre , en France , en Italie , et Gœthe , que Beethowen ai-
mait comme un frère, éclairait l'Allemagne de la splendeur de son
nom.
La musique chélienne, cette harmonie poétique et sainte qui
élève l'ame en un monde spirituel, semble se résumer en Beetho-
ven et finir avec lui. Suivez cet art dans ses progrès : d'abord
plain-chant, et cantique chez les premiers pères, il revêt aux xve
et xvïe siècles une forme instrumentale ; voici le luth et la
viole et le théorbe qui se mêlent à l'orgue, l'orgue, synthèse
harmonieuse; l'orgue, cet orchestre de la cathédrale chrétienne;
l'orgue, d'où la note jaillit tantôt claire, limpide, aiguë comme la
voix d'un enfant de chœur, tantôt s'exhale triste et lamentable
comme celle de la veuve ou de l'orphelin ; l'orgue , mélange ravis-
sant de toutes les voix , de toutes les passions, de toutes les âmes,
qui chante en un même jour la joie , le bonheur, le recueillement
et la mort. Il a des sons de fête pour l'enfant, des chants simples
et divins pour la jeune fille qui s'agenouille aux pieds de l'autel , de
lugubres et sombres mélodies pour le mort qu'on amène sous la
nef, au bruit des cloches. Et que le cadavre arrive , environné
d'une foule immense de parens, d'amis ou de cliens; qu'il soit vêtu
de soie ou de velours; qu'il ait en tète la couronne de duc ou de
baron, ou bien qu'il entre humble et petit, sans escorte, sans gloire
et sans renom, n'importe, l'orgue chante toujours. Il n'augmen-
tera pas sa plainte d'une voix pour le riche et le grand de la terre,
il ne la diminuera pas d'un son pour le pauvre et l'infirme, car
l'orgue, de même que le verbe d'où il est sorti, prêche l'égalité.
Athènes et Borne , vous aviez aussi une musique pour la mort, mu-
sique sans caractère religieux, musique de joueurs de flûtes, qui
venaient suivre les funérailles du riche patricien en sortant d'une
orgie de courtisanes ; musique de pleureuses, qui, vendaient leurs
25S REVUE DES DEUX MONDES.
larmes aux morts quand elles ne pouvaient plus vendre leurs eorps
aux Titans! cortège scandaleux qui s'est promené deux cents ans
dans la cité libre, et qui a disparu le jour où Jésus a chassé du
temple les marchands qui venaient pour y trafiquer.
L'orgue résume toute la musique du moyen âge, et en effet toutes
les compositions étant religieuses, c'était à l'orgue qu'on devait
avoir recours. Au xvie siècle, l'Italie, déjà si riche en poésie,
donne au monde Paleslrina, nouveau fleuron que cette reine des
arts ajoute à sa couronne. Palestrina est le premier de tous ces
maîtres italiens, et je n'en excepte pas même Cimarosa et Rossini ,
qui se sont succédé jusqu'à nos jours. Sa musique est pure, suave ,
angélique, toujours fraîche d'idées, simple d'effets; l'art n'est
pour lui qu'un moyen de donner essor à sa pensée religieuse. Eh
bien! toute cette harmonie sainte et naïve, tous ces chants divins
de Palestrina et des maîtres de son école , après s'être répandus
en Italie , arrivent enfin en Allemagne , et se perdent dans le vaste
cerveau de Beethoven. Palestrina, Handel, et vous tous, maîtres
illustres, sur lesquels le jeune homme a pâli, venez entendre le
Christ au mont des Oliviers, la symphonie en ut, et vous recon-
naîtrez vos phrases chastes et sévères, et tontes les chrétiennes
inspirations de vos momens d'extase. Mais vous vous étonnez de
cet orchestre immense. Paleslrina, c'est bien là la mélodie vague,
flottante, aérienne; mais la forme qui l'enveloppe, comme elle
s'est agrandie , comme elle est devenue gigantesque ! Heureux ,
n'est-ce pas? heureux, celui qui est arrivé avec ta foi et ton génie
dans un temps où ce monde était découvert , ce mystère révélé !
Heureux le créateur qui peut animer toutes ces masses de cuivre,
et rassembler dans l'unité de l'œuvre tant de sons formidables et
confus! Paleslrina, la mélodie pour toi est une perle cristalline
dont jamais rien n'altère la douce lueur; tu la jettes sur le
sable humide et fin , et la perle brille au milieu des coquillages
d'or, et le soleil se mire en sa transparence : celte perle , Beetho-
ven la possède aussi; mais comme il joue capricieusement avec
elle ! A peine elle est tombée sur l'arène , à peine elle commence
à luire paisiblement, que le créateur souffle ; et voici l'océan qui la
roule dans ses flots. Tantôt elle glisse sur la surface d'une vague,
et l'éclairé en passant d'une lueur phosphorescente ; tantôt elle
HISTOIRE ET PHILOSOPHIE DE L'.4RT. 2.">!)
bondit sur un rocher et se replonge dans le gouffre. Quelquefois
l'onde se retire et la laisse humide, à découvert, sur le sable ; plus
souvent l'océan en tumulte l'absorbe et l'engloutit dans ses flots.
La poésie , la peinture et tous les arts ont toujours à choisir,
comme la philosophie , entre les deux principes contraires. En
musique, ainsi que je l'ai dit, deux grandes écoles bien distinctes
se sont dès long-temps illustrées , l'une au midi , l'école sensualiste
entre toutes; l'autre au nord, exclusivement dogmatique et reli-
gieuse. Et cependant le génie musical a d'abord été en Italie,
comme partout , symbolique et religieux ; mais les Italiens , amou-
reux de la forme , adorateurs de la beauté physique , n'ont pu
s'habituer à cette harmonie suave, à ces accords si purs, qu'ils
frappent l'ame sans traverser les sens. Les Grecs de Napïes et de
Florence voulaient une musique ardente comme leur soleil, las-
cive , folle , sensuelle comme leurs femmes, colorée comme un ta-
bleau vénitien; Gimarosa et Rossini. L'Allemagne, au contraire,
qui ne voit dans l'art qu'un symbolisme , qui, tout entière à l'idée,
traite la forme comme un accessoire, a toujours été, en poésie,
en musique , en peinture , fidèle à son caractère philosophique : le
mysticisme. Aussi l'art allemand en musique, et surtout en pein-
ture, me semble avoir encore aujourd'hui une utilité morale que
dès le xvi° siècle n'a plus l'art italien. Si vous mettez en parallèle
deux artistes: l'un, faisant sans but arrêté, s'inspirant de tout,
capricieux, sceptique, n'approfondissant rien , prenant des senti-
mens et des passions ce qui monte comme une écume au-dessus
de l'ame, mais aussi possédant au plus haut degré le talent de la
forme; l'autre, tourmenté par une grande idée, idée religieuse,
qu'il poursuit partout, qu'il travaille et développe sans cesse, si
vous les comparez tous les deux, si vous les estimez à leur juste
valeur, direz-vous que le dernier est un moins grand artiste que
l'autre? Non , certes, car si vous le disiez , l'avenir vous donnerait
un démenti. Eh bien ! donc, si l'artiste religieux et dogmatique se
pose incontestablement au-dessus de l'artiste profane, si l'idée
l'emporte sur la forme, que sera-ce donc lorsque l'idée aura la
forme à son service, lorsque ces deux choses seront réunies en un
seul, comme cela s'est vu dans Beethoven! Beethoven est un
grand artiste, un artiste complet, car il a trouvé le moyen d'unir
t240 REVUE DES DEUX MONDES.
les richesses instrumentales de l'orchestre de nos jours à la sim-
plicité si naïve des chants des premiers maîtres; et , chose étrange !
ces effets si puissans qu'il nous a révélés , bien loin de servir à sa
gloire , ont été long-temps un obstacle à son adoption européenne.
« — Beethoven a produit de grands effets avec de grands moyens,
donc il est inférieur à ceux qui ont atteint le même but avec des
ressources bien moindres. L'important dans l'art, c'est d'agir sur la
sensibilité de l'ame : or, si tel maître , avec quelques voix de fem-
mes qui chantent à l'unisson , me touche et m'émeut presque au-
tant que Beethoven avec les développemcns immenses de son
orchestre, je conclus que Beethoven est un artiste d'un ordre infé-
rieur. » Sophisme ridicule , qui arrêterait tout progrès , en empê-
chant le peintre ou le musicien de se servir des moyens que le
temps a mis à sa disposition.
« 2U(e ^itttcf bie ber uncvfrfjopfltc^e Otetc&tbum bev Sonfunft t^m buv-
bictet ftnb foin ©tgen. » Tous les moyens que la richesse inépui-
sable de l'harmonie offre à l'artiste, sont à sa disposition.
C'est ce qu'Hoffman a répondu à Sacchini à peu près sur un
pareil sujet. Donc, parce que les premiers peintres du moyen âge
ont fait des choses ravissantes de grâce et de candeur, sans se
douter de la perspective , il s'ensuivrait qu'un grand artiste qui
naîtrait de nos jours devrait s'en abstenir. Ah! vous tous, qui
faites de tels reproches au grand homme , prenez garde de ne
pas vous laisser séduire plutôt par la forme de la pensée que par
la pensée elle-même; prenez garde de ne pas admirer, sans le
vouloir, dans les premiers tableaux allemands, plutôt l'absence
complète de toute perspective , que le sentiment religieux empreint
sur ces personnages enluminés d'or.
Pourquoi chercher à diminuer la gloire de cet homme progres-
sif , qui , voyant tant de forces inertes qu'il fallait animer, ne s'est
pas laissé rebuter, les a toutes groupées dans son œuvre, et, par
son génie et sa foi, est parvenu, s'aidant de toutes les ressources
de l'art , à être grand , sublime et naïf en même temps. Ainsi , je
le répète, le dogmatisme allemand est mort en Beethoven; l'Italie
semble avoir atteint en Rossini son plus haut degré de splendeur.
Maintenant elle sommeille; mais comme la nature extérieure,
source inépuisable d'inspiration pour l'artiste italien , va se renou-
HISTOIRE FT PHILOSOPHIE DK LART. 241
vêlant sans cesse; comme il y aura toujours à Naples Su soleil et
des orangers , à Milan des femmes belles et des hommes sensuels ;
enfin , comme le chant italien , dramatique d'abord , s'adresse par
cela»même à toutes les oreilles, l'Italie pourra bien continuer son
œuvre et chanter long-temps après que la dogmatique Allemagne
se sera tue.
Et maintenant où va l'art? Dans quel sentier s'engagera-t-il
désormais? C'est une question qu'il ne m'appartient pas, à moi, de
résoudre. Cependant si demain une voix s'élevait qui me dît .
L'art continuera son travail inutile encore quelques années, puis
il se posera pour son ère nouvelle , et l'éclectisme ayant fini son
œuvre, les temps venus, il grandira d'une façon étrange 4 devien-
dra populaire, car alors seulement il aura compris sa sublime mis-
sion , alors seulement il sera dogmatique et social : j'écouterais
celte voix comme une prophétie. En effet le siècle qui s'avance est
grave et studieux; il sent qu'en philosophie comme en art, il lui
faut autre chose que des sophismes et des obscénités.
Déjà , au salon de cette année, quelques jeunes peintres de talent
ont essayé de reproduire les grandes moralités de l'art catholique
du moyen âge. La foule s'arrête et s'étonne à ces tableaux étranges
aujourd'hui ; et lorsque l'homme du peuple, rentré le soir chez
lui, réfléchit sur ce qu'il a vu dans la journée, croyez-vous, par
exemple , que cette représentation du bien et du mal , de la récom-
pense et du châtiment, n'agisse pas autrement sur son ame qu'une
sultane au bain, ou que le portrait d'une fille entretenue? Artis-
tes, c'est par vous que l'instruction doit descendre jusqu'au peuple,
c'est à vous d'utiliser l'œuvre des Albert Durer, des Dante, des
Palcstrina, des Beethoven, à vous de pousser l'art à sa spirituali-
sation.
11 arrive souvent de voir chez les plus grands artistes deux na-
tures bien tranchées , bien dissemblables. Ainsi l'homme qui ,
dans la solitude du cabinet ou de l'atelier, en face de l'œuvre, dans
l'extase de l'inspiration , a rendu , par des teintes ou des mélodies ,
des choses pures, chastes et divines, dont il n'a pu trouver le type
que dans les profondeurs de son ame, est le même qui va passer
la nuit dans les tavernes, et s'enivrer en libertin. Mozart, le grand
Mozart, après avoir créé le Bccorrlnre, I Jngemisco , le Lacnjmosa
roui, ii. • M>
242 REVUE DES DEUX MONDES.
lu Requiem, l'Ave verum, et toutes ses ravissantes compositions
chrétiennes que l'on croirait, tant elles sont angéliques et virgi-
iles, échappées à l'extase de quelque sainte Cécile; après avoir
fait parler la terrible statue , après avoir exprimé avec tant de [Miis-
•ance les angoisses de don Juan, laissait là son œuvre et son clavier;
l'élu de Dieu détachait de son front sa lumineuse auréole , et venait
se mêler à la foule des autres hommes. Encore s'il eût abandonné
son palais merveilleux pour un cercle d'amis paisibles, ou le foyer
d'une famille aimée! Mais, non, il semble qu'une loi fatale défende
i l'homme de génie d'agir comme la foule, et lui ordonne de se
tenir toujours dans une sphère élevée au-dessus d'elle ; car s'il en
sort pour descendre dans la vie commune, il s'enfonce plus bas
que le vulgaire. Peut-être aussi y a-t-il un certain sentiment d'aris-
locratie cachée sous ces orgies nocturnes de l'artiste ; il sera plus
haut ou plus bas que le peuple , afin de ne jamais le rencontrer sur
son chemin. Etrange dualité qui fait que l'ame épanche dans l'œu-
vre avec profusion tout ce qui est en elle de recueillement, d'amour
chaste et de foi et garde pour les passions humaines la vase qui reste
au fond.
La vie de Beethoven, au contraire, est toujours une, simple,
régulière. L'amour de l'art naît avec lui, se développe et grandit
avec son âme; et ce feu, qui, chez les autres hommes, couve les
passions et les vices, est si ardent chez lui, qu'il les dévore. Beetho-
ven avait une grande idée qu'il poursuivait sans cesse, et dont ja-
mais rien n'a pu le distraire, pas même l'amour : en effet, ce mé-
lange divin de joie et d'amertume, qui nous révèle l'existence,
e extase que tout homme ressent une fois en sa vie, n'a jamais
trouvé place dans son cœur : Beethoven n'a jamais aimé; mais,
comme Dante ou Pétrarque , il avait aussi sa mystique dame , sa
Béatrix et sa Laure à lui : c'était une mélodie suave , tremblottante
I douteuse, dont l'œil ne saisit pas la forme, et que pourtant il
voit flotter dans l'azur lointain :
Bianco vestita e nella facie quale
Per tremolando matutina Stella.
Dans la vie privée comme dans l'art, Beethoven est toujours le
HISTOIRE ET HHII.OSOl'HIt: DE L'ART. 243
même; parti d'un principe il le suit dans toutes ses conséquences,
et de là cette unité si rare de L'homme et de l'artiste, qui fait de lui
en quelque sorte un artiste chrétien du moyen âge. On lui a plu-
sieurs fois reproché d'avoir toujours été d'un commerce difficile et
maussade, ce que les personnes admises en son intimité ont com-
plètement nié; on lui a fait un crime de s'être retiré du monde,
et d'avoir vécu en misanthrope les dernières années de sa vie. En
effet, il s'éloigna des hommes , non par haine, mais par désespoir.
Au progrès de son génie et de ses succès , au moment où les peu-
ples l'applaudissaient, où tous les princes de l'Europe lui en-
voyaient des médailles , des titres et des décorations , Beethoven
fut tout à coup arrêté par un mal qui, d'ordinaire, attend l'âge de
la décrépitude : il devint sourd. Que reste-t-il au peintre réduit à
ne plus percevoir de formes, ni de couleurs; au musicien, quand
son oreille est à jamais fermée aux inflexions de la voix humaine,
aux sons des instrumens, aux vibrations de l'air? qu'ont-ils à faire
au milieu d'une société qui ne les comprend plus* puisqu'ils ont
perdu la langue qui les mettait en rapport avec elle? L'artiste n'a
plus alors qu'à se recueillir en lui-même, en attendant la mort,
qu'à écouter son âme chanter son dernier cantique. C'est ce que
fit Beethoven : il s'éloigna du monde , car entre lui et le monde
l'échange n'était pas égal ; il avait tout à lui donner, et n'en rece-
vait rien. Mais l'envie cherche à flétrir toutes les gloires, et comme
elle n'a pu attaquer la vie artiste et sociale du grand homme, elie
s'est mise à le harceler dans les moindres détails de sa vie indivi-
duelle et privée. Elle a répandu des calomnies indignes, qui ont
fait le malheur et la désolation de ses dernières années, et contre
lesquelles il a protesté du haut de son lit de mort. « O vous , hom-
« mes, qui me tenez pour méchant, égoïste et misanthrope , que
« vous êtes injustes envers moi! L'amour de mes frères est un
« sentiment inné chez moi; mais songez que depuis six ans je suis
« victime d'un mal qui me force à m'exiler du monde. En vaiu
« j'ai voulu plusieurs fois reprendre mon rang dans la société des
« hommes, j'en ai toujours été banni , non par eux, mais par la
« triste expérience de mon infirmité; pouvais-je donc leur dire,
* quand je ne les entendais pas : Parlez plus haut, criez, je suis
« sourd; ponvais-je avouer la faiblesse d'un sens qui devait être
214 REVUE DES DEUX MONDES.
« plus complot chez moi que chez tout autre? Je n'en aurais jamais
« eu le courage Mon médecin voulut que je me retirasse à la
« campagne, je me laissai conduire ; mais, hélas! là aussi je de-
« vais retrouver les mêmes tourmens, les mômes humiliations. Si
« quelqu'un assis auprès de moi me parlait d'une flûte qui modu-
« lait dans le lointain, d'un paire qui chantait derrière la mon-
« tagne, qu'avais-je à lui répondre, moi qui n'entendais rien? Ces
« humiliations, je le répète, m'ont bien souvent jeté dans un état
« voisin du désespoir; toi seul, ô mon art divin , tu m'as donné la
« force de supporter cette misérable existence, car j'ai senti par
« toi qu'il ne m'est pas permis d'abandonner ce inonde avant
* d'avoir terminé mon œuvre. Oh ! mes frères, si vous lisez jamais
« ces lignes , pensez que vous m'avez fait injustice, et s'il en est un
« entre vous qui soit bien malheureux, que celui-là se console et
« reprenne courage en voyant un de ses semblables qui , malgré
« tous les obstacles de la nature , a fait encore ce qu'il a pu pour
« être un jour compté parmi les hommes dignes (nuirbtgcn) ; et vous,
« mes frères par la chair, dès que je serai mort, si le professeur
« Schmidt vit encore , priez-le d'écrire la relation de ma maladie ,
« et ajoutez ensuite ce chapitre à l'histoire de ma vie, afin qu'au
« moins après ma mort le monde se réconcilie avec moi autant qu'il
i est possible. Je vous déclare héritiers de ma petite fortune , si
f l'on peut appeler ainsi ce que je vous laisse, partagez-le loyale-
« ment; accordez-vous, et vivez toujours en bonne intelligence.
« Vous savez que depuis long-temps je vous ai pardonné le mil
« que vous m'avez fait. Toi , mon frère Karl , je te remercie par-
« ticulièrernent de l'attachement que tu m'as montré dans les der-
« niers temps. Dieu veuille que vous ayez une vie moins troublée
« que la mienne ! Enseignez la vertu à vos enfans , elle seule peut
« rendre l'homme heureux. Je parle d'après ma propre expé-
« rience , c'est à elle seule que je dois de n'avoir pas terminé ma
« vie par le suicide. Adieu! aimez-vous bien. Je remercie tous mes
« amis , et particulièrement le prince Lichnowsky et le professeur
« Schmidt. Je désire que les inslrumens du prince soient conservés
« chez un de vous, et qu'il n'y ait pas de discussion pour cela.
<( Dès que vous pourrez en faire un usage plus avantageux, vendez-
« les; je serai content si , au-delà du tombeau, je puis encore vous
HISTOIRE ET PHILOSOPHIE DE [/ART. 24£>
* être utile. Maintenant que le sort s'accomplisse. Je ne crains
« pas la mort; au contraire, je la vois s'avancer avec espoir et
« confiance : seulement je redouble de zèle et d'efforts; car il faut
« que, tandis qu'elle chemine et se dirige vers moi, je trouve le
« temps d'écrire tout ce que j'ai dans la tète ; alors je quitterai ce
« monde sans regret. — Adieu ! ne m'oubliez pas , un souvenir de
« vous , c'est la plus douce récompense qu'il me soit donné d'at-
« tendre, et je crois d'ailleurs l'avoir bien méritée, car pendant
« ma vie ma plus chère pensée était de vous rendre heureux. Ainsi
« soit-il. »
Ludwig van Beethoven.
Heiligensladt , 6 octobre 1802.
Que de tristesse et pourtant que de calme et de résignation dans
ces paroles ! Rien ne l'empêchait de se plaindre et de blasphémer ;
il pouvait, lui aussi, monter sur un vaisseau, traverser l'océan,
aller d'Angleterre en Italie, et d'Italie en Grèce, promener son rire
amer sur la création, nier tout ce qui l'entourait, n'affirmer que
sa personne ; pourquoi donc ne l'a-t-il pas fait? il en avait le droit
tout aussi bien queByron, j'imagine. Ils souffraient tous les deux
d'un mal irrémédiable, qui devait nécessairement les jeter en de-
hors de la société des hommes; seulement en Beethoven le mal
était physique, il était moral chez lord Byron; l'un était sourd,
l'autre égoïste; et voilà ce qui fait que leurs lamentations n'ont
point été les mêmes. Le poète anglais a voulu rendre Dieu et les
hommes responsables d'un mal qui n'avait sa source que dans sa
liberté. Beethoven , devenu infirme , a souffert sans se plaindre.
Comparez, s'il vous plaît, l'attitude grave et sévère de Manzoni ,
de Silvio Pellico et de toute celte école dogmatique , aux jongle-
ries des imitateurs de lord Byron. D'un côté, vous verrez des
hommes naïfs, s'avouant artistes avec simplicité, heureux dans
la famille, et pourtant dévoués à tous; des hommes qui souffri-
ront pendant dix ans le carcere duro pour la liberté de leur pays ;
de l'autre j des jeunes gens d'ailleurs remplis de talent, mais qui
s'étudient à faire le mal , quand leur ame les porte au bien, et qui
216 REVUE DES DEUX MONDES.
pensent n'imiter personne , lorsqu'ils copient le geste et la ligure
de ce démon sorti un jour tout armé du cerveau de Goethe, comme
d'une ardente fournaise. Encore ce Méphistophélès dont ils ont
fait leur type , est égoïste par nature, par instinct : lorsqu'il séduit
.Marguerite, qu'il entraîne Faust dans l'abîme, on peut voir, à l'é-
panouissement de sa face, quelles ineffables jouissances il puise
dans le mal. Et si tout ce qu'il touche se fane et périt éternelle-
ment , par une horrible compensation, lui est heureux , lui triom-
phe, et sa volupté, tout atroce qu'elle est, se conçoit cependant,
car partout où il y a virginité, dévoîîment, étude, il est dans le
cercle du maître; il souffre : il faut qu'il en sorte par la destruc-
tion. Quant à ceux qui font le mal sans y trouver leur joie, qui
prêchent l'égoïsme aux autres , et qui se dévoueraient eux-mêmes
au besoin, qui changent un dogme, non par envie de lui substi-
tuer leurs croyances; qui, pareils aux limaces , déposent avec in-
différence leur glu immonde sur toute fleur, ceux-là sont des satans
bien incomplets , qui devraient aller étudier la science du mal chez
Méphistophélès, s'il lui arrive jamais de s'affubler encore de la
robe et du bonnet de docteur, pour donner audience aux écoliers
de Faust.
Ainsi , de ces deux écoles, l'une produit de grandes choses dans
la solitude, l'autre envahit tout, se multiplie à l'infini par les ro-
mans, les poésies, les drames; école immorale, et tellement im-
puissante, qu'elle se nie elle-même et cherche sa gloire autre part
que dans son œuvre. Nous n'avons plus aujourd'hui de ces ro-
bustes ouvriers comme on en voyait en Italie et en Allemagne aux
xive et xve siècles, de ces hommes de fer tellement trempés dans
le dogmatisme de l'art, que la misère et l'insulte pouvaient glisser
sur leur peau sans la déchirer. En revanche , nous sommes assaillis
par les apôtres du désespoir qui vont prêchant le viol et l'adultère,
raillant la poésie comme pour empoisonner dans ses joies les plus
intimes l'existence de l'artiste consciencieux, qui disent que c'est
folie de s'occuper de choses graves , et qui pourtant produisent
eux-mêmes, et en produisant se soumettent aux conditions in-
flexibles de l'œuvre : la croyance et la foi ; car ces hommes son!
poètes; ils ont dans famé une voix qui veut chanter. Il faudra tôt
ou tard que sa mélodie s'exhale; mais telle est leur étrange manie,
H1ST0ME ET PHILOSOPHIE DE L'ART. 247
qu'ils ne veulent pas même avouer ce que Alighieii demandait à
Dieu : l'inspiration ; et que , dès que le calme leur revient à l'es-
prit , ils se torturent, afin d'altérer les choses pures et naïves qu'ils
ont écrites dans les momens de spontanéité. Aussi cette école, qui
naguère envahissait tout, les musées et les théâtres, aujourd'hui
elle agonise déjà douloureusement, et tel doit être le sort de tout
art qui n'affirme rien, et ne vit que de formes et de couleurs.
Les teintes étranges et capricieuses qui nous ravissaient, il y a
quelques années, toutes ces choses que nous trouvions si naïves
avant d'avoir étudié la nature et les grands maîtres, que leur effet
est autre! Si nous les revoyons aujourd'hui que le temps les a
éprouvées comme nous, le prestige est dissipé; ces couleurs si
riches, si éblouissantes, se sont évaporées, la forme ne nous ab-
sorbe plus, et nous voulons pénétrer dans le fond , nous voulons
contempler directement et comme par intuition l'ame et le senti-
ment intime de l'œuvre ; mais , hélas! nous n'y trouvons plus rien;
là où il n'y avait que matière, le temps a tout détruit, il ne reste
plus qu'un squelette hideux, qui tombe en poussière. De l'œuvre
morale s'exhale à travers le temps un parfum de candeur et de
sérénité : les poèmes de Dante , les mélodies de Palestrina et d'Al-
legri , les tableaux d'Albert Durer et de Rembrandt pourront vieil-
lir un jour, mais ils vieilliront comme une douce et chaste vierge
dont la peau blanche se fane, dont le cou s'incline , dont le regard
pudique s'éteint. L'amour fera place à la vénération, tandis que
l'œuvre toute physique, l'œuvre de forme qui n'existe, je le répète,
que par des sons, des lignes ou des couleurs, périt tout entière,
ou devient si laide avec le temps , que l'œil s'en détourne comme
de la face décrépite d'une vieille courtisane.
Notre siècle est déjà homme , il est temps qu'il se décide : les mal-
heureux essais qu'on a tentés pour faire revivre l'éclectisme, ont
prouvé qu'il ne voulait pas se résigner à n'écrire que des manuels
ou des compilations; il faudra qu'il nie ou qu'il affirme, et à moins
qu'il ne veuille refaire l'œuvre du dernier siècle , il affirmera. De-
puis quelques années , à travers toute cette dissolution , on a pu
remarquer des tendances vers un dogmatisme religieux ; et si un
génie tel que Beethoven, imbu des idées nouvelles qui s'élaborent
à Paris , surgissait tout à coup pour rallier à lui tous ces rayons qui
-48 REVUE I>ES DEUX MONDES.
manquent de foyer, nul doute que son action sur le siècle ne fût
puissante. Qui sait? peut-être ce grand homme est aujourd'hui
enfant sur les bancs d'un collège : il ne faut jamais désespérer de
l'art, pas plus que de l'humanité.
H ans Werner.
LETTRE A M. AMPERE
SUR UNE CLASSE PARTICULIERE
MB WW71BÏXBJBSI8 £QUr3(BUlLA]ilftJ&3.
MON CHEK AMI ,
Vous nie demandez une description des expériences que je lis
en 1812 pour savoir s'il est vrai, comme plusieurs personnes me
l'avaient assuré, qu'un pendule formé d'un corps Lourd et d'un fil
flexible oscille, lorsqu'on le tient à la main au-dessus de certains
corps, quoique le bras soit immobile. Vous pensez que ces expé-
riences ont quelque importance; en me rendant aux raisons que
vous m'avez données de les publier , qu'il me soit permis de dire
qu'il a fallu toute la foi que j'ai en vos lumières pour me détermi-
ner à mettre sous les yeux du public des faits d'un genre si diffé-
rent de ceux dont je l'ai entretenu jusqu'ici. Quoi qu'il ni soit, je
2o0 REVUE DES DEUX MONDES.
vais, suivant votre désir, exposer mes observations; je les présen-
terai dans l'ordre où je les ai faites.
Le pendule dont je me servis était un anneau de fer suspendu à
un fil de chanvre ; il avait été disposé par une personne qui dési-
rait vivement que je vérifiasse moi-même le phénomène qui se
manifestait lorsqu'elle le mettait au-dessus de l'eau, d'un bloc de
métal ou d'un être vivant : phénomène dont elle me rendit témoin.
Ce ne fut pas, je l'avoue, sans surprise que je le vis se reproduire,
lorsque ayant saisi moi-même de la main droite le lil du pendule ,
j'eus placé ce dernier au-dessus du mercure de ma cuve pneuma-
tique, d'une enclume, de plusieurs animaux, etc. Je conclus de
mes expériences que s'il n'y avait, comme on me l'assurait, qu'un
certain nombre de corps aptes à déterminer les oscillations du pen-
dule, il pourrait arriver qu'en interposant d'autres corps entre les
premiers et le pendule en mouvement, celui-ci s'arrêterait. Malgré
ma présomption, mon étonnement fut grand lorsqu'après avoir pris
de la main gauche une plaque de verre , un gâteau de résine , etc.,
et avoir placé un de ces corps entre du mercure et le pendule qui
oscillait au-dessus, je vis les oscillations diminuer d'amplitude et
s'anéantir entièrement. Elles recommencèrent lorsque le corps in-
termédiaire eut été retiré, et s'anéantirent de nouveau par l'inter-
position du même corps. Cette succession de phénomènes se répéta
un grand nombre de fois avec une constance vraiment remarqua-
ble , soit que le corps intermédiaire fut tenu par moi, soit qu'il le
fût par une autre personne. Plus ces effets me paraissaient extraor-
dinaires, et plus je sentais le besoin de vérifier s'ils étaient réelle-
ment étrangers à tout mouvement musculaire du bras , ainsi qu'on
me l'avait affirmé de la manière la plus positive. Cela me conduisit
à appuyer le bras droit qui tenait le pendule, sur un support de
bois que je faisais avancer à volonté de l'épaule à la main, et reve-
nir de la main vers l'épaule : je remarquai bientôt que , dans la
première circonstance , le mouvement du pendule décroissait d'au-
tant plus que l'appui s'approchait davantage de la main , et qu'il
cessait lorsque les doigts qui tenaient le fil étaient eux-mêmes ap-
puyés, tandis que , dans la seconde circonstance , l'effet contraire
avait lieu; cependant, pour des distances égales du support au
fil , le mouvement était plus lent qu'auparavant. Je pensai d'après
MOUVEMENS MUSCULAIRES. h 2')l
cela qu'il était très probable qu'un mouvement musculaire qui avait
lieu à mon insu déterminait le phénomène, et je devais d'autant
plus prendre cette opinion en considération , que j'avais un souve-
nir vague , à la vérité , d'avoir été dans un étal tout particulier, lors-
que mes yeux suivaient les oscillations que décrivait le pendule
que je tenais à la main.
Je refis mes expériences, le bras parfaitement libre, et je me
convainquis que le souvenir dont je viens de parler n'était pas une
illusion de mon esprit, car je sentis très bien qu'en même temps
que mes yeux suivaient le pendule qui oscillait, il y avait en moi
une disposition ou tendance au mouvement, qui, tout involontaire
qu'elle me semblait , était d'autant plus satisfaite , que le pendule
décrivait de plus grands arcs : dès-lors je pensai que si je répétais
les expériences les yeux bandés , les résultats pourraient en être
tout différens de ceux que j'observais. C'est précisément ce qui ar-
riva. Pendant que le pendule oscillait au-dessus du mercure, on
m'appliqua un bandeau sur les yeux : le mouvement diminua bien-
tôt; mais quoique les oscillations fussent faibles , elles ne diminuè-
rent pas sensiblement par la présence des corps qui avaient paru
les arrêter dans mes premières expériences. Enfin , à partir du
moment où le pendule fut en repos, je le tins encore pendant un
quart d'heure au-dessus du mercure sans qu'il se remît en mouve-
ment, et dans ce temps-là , et toujours à mon insu, on avait inter-
posé et retiré plusieurs fois, soit le plateau de verre , soit le gâteau
de résine.
Voici comment j'interprète ces phénomènes.
Lorsque je tenais le pendule à la main, un mouvement muscu-
laire de mon bras, quoique insensible pour moi, fit sortir le pen-
dule de l'état de repos , et les oscillations , une fois commencées ,
furent bientôt augmentées par l'influence que la vue exerça pour
me mettre dans cet état particulier de disposition ou tendance au
mouvement. Maintenant il faut bien reconnaître que le mouvement
musculaire, lors même qu'il est accru par celte même disposition,
est cependant assez faible pour s'arrêter, je ne dis pas sous l'em-
pire de la volonté, mais lorsqu'on a simplement la pensée d'essaijer
si telle chose l'arrêtera. Il y a donc une liaison intime établie entre
l'exécution de certains mouvemens et l'acte de la pensée qui y
"2>>"2 REVUE DES DEUX MONDES.
est relative, quoique celte pensée ne soit point encore la volonté
qui commande aux organes musculaires. C'est en cela que les phé-
nomènes que j'ai décrits me semblent être de quelque intérêt pour
la psychologie, et même pour l'histoire des sciences; ils prouvent
combien il est facile de prendre des illusions pour des réalités,
toutes les fois que nous nous occupons d'un phénomène où nos or-
ganes ont quelque part, et cela dans des circonstances qui n'ont pas
été analysées suffisamment. En effet , que je me fusse borné à foire
osciller le pendule au-dessus de certains corps, et aux expériences
où ces oscillations furent arrêtées , quand on interposa du verre, de
la résine, etc. , entre le pendule et les corps qui semblaient en dé-
terminer le mouvement, et certainement je n'aurais point eu de
raison pour ne pas croire à la baguette divinatoire et à autre chose
du même genre. Maintenant on concevra sans peine comment
des hommes de très bonne foi, et éclairés d'ailleurs, sont quelquefois
portés à recourir à des idées toul-à-fait chimériques pour expliquer
des phénomènes qui ne sortent pas réellement du monde physique
que nous connaissons (1). Une fois convaincu que rien de vraiment
extraordinaire n'existait dans les effets qui m'avaient causé tant de
surprise, je me suis trouvé dans une disposition si différente de
celle où j'étais la première fois que je les observai, que long-temps
après, et à diverses époques, j'ai essayé, mais toujours en vain , de
les reproduire.
En invoquant votre témoignage sur un fait qui s'est passé sous
vos yeux il y a plus de douze ans, je prouverai à mes lecteurs que
je ne suis pas la seule personne sur qui la vue ait eu de l'influence
pour déterminer les oscillations d'un pendule tenu à la main. Vous
vous rappelez sans doute qu'étant chez vous avec le général P***
(i) Je conçois très bien qu'un homme de bonne foi, dont l'attention tout en-
tière est fixée sur le mouvement qu'une baguette qu'il tient en ses mains peut
prendre par une cause qui lui est inconnue, pourra recevoir de la moindre cir-
constance la tendance au mouvement nécessaire pour amener la manifestation du
phénomène qui l'occupe; par exemple, si cet homme cherche une source, s'il n'a
pas les yeux bandés, la vue d'un gazon vert, abondant, sur lequel il marche,
pourra déterminer en lui, à son insu, le mouvement musculaire capable de dé-
ranger la baguette, par la liaison établie entre l'idée de végétation active et celle
ie l'en h.
MOliVKMENS MUSCULAIRES. * Z-fc>
»jt plusieurs autres personnes, mes expériences devinrent un des
sujels de la conversation ; que le général manifesta le désir d'en
connaître les détails, et qu'après les lui avoir exposés, il ne dissi-
mula pas combien l'influence de la vue sur le mouvement du pen-
dule était contraire à toutes ses idées. Vous vous rappelez que , sur
ma proposition d'en faire lui-même l'expérience, il fut frappé d'é-
lonnement lorsque , après avoir mis la main gauche sur ses yeux
pendant quelques minutes , et l'en avoir retirée ensuite , il vit le
pendule qu'il tenait de la main droite absolument immobile, quoi-
qu'il oscillât avec rapidité au moment où ses yeux avaient cessé de
le voir.
Les faits précédens et l'interprétation que j'en ai donnée m'ont
conduit à les enchaîner à d'autres que nous pouvons observer tous
les jours : par cet enchaînement , l'analyse de ceux-ci devient à
la fois et plus simple et plus précise qu'elle ne l'a été , en même
temps que l'on forme un ensemble de faits dont l'interprétation
générale est susceptible d'une grande extension. Mais avant d'aller
plus loin , rappelons bien que mes observations présentent deux
circonstances principales :
1. Penser qu'un pendule tenu à la main peut se mouvoir, et
qu'il se meuve sans qu'on ait la conscience que l'organe musculaire
lui imprime aucune impulsion; voilà un premier fait.
2. Voir ce pendule osciller, et que ces oscillations deviennent
plus étendues par l'influence de la vue sur l'organe musculaire, et
toujours sans qu'on en ait la conscience; voilà un second fait.
La tendance au mouvement, déterminée en nous par la vue
d'un corps en mouvement, se retrouve dans plusieurs cas, par
exemple :
4° Lorsque l'attention étant entièrement fixée sur un oiseau qui
vole, sur une pierre qui fend l'air, sur de l'eau qui coule, le corps
du spectateur se dirige d'une manière plus ou nioins prononcée
vers la ligne du mouvement ;
2° Lorsqu'un joueur de boule ou de billard suivant de l'œil le
mobile auquel il a imprime le mouvement, porte son corps dans la
direction qu'il désire voir suivre à ce mobile, comme s'il lui était
possible encore de le diriger vers le bul qu'il a voulu lui faire at-
teindre
254 REVDE DES DEUX MONDES.
Quand nous marchons sur un plan glissant, lout le monde sait
avec quelle promptitude nous nous jetons du côté opposé à celui où
notre corps est entraîné par suite d'une perte d'équilibre; mais une
circonstance moins généralement connue, c'est qu'une tendance
au mouvement se manifeste lors même qu'il nous est impossible de
nous mouvoir dans le sens de cette tendance; par exemple, en voi-
ture, la peur de verser vous raidit dans la direction opposée à celle
qui vous menace, et il en résulte des efforts d'autant plus pénibles
que la frayeur et l'irritabilité sont plus grandes. Je crois que dans
les chutes ordinaires, le laisser-tomber a moins d'inconvénient que
l'effort tenté pour prévenir la chute. C'est de cette manière que je
comprends la justesse du proverbe : Il y a un dieu pour les enfans
cl pour les ivrognes.
Le fait que je viens de citer conduit naturellement au cas où ,
étant placé sur la corniche d'une montagne dont la largeur pré-
sente une voie beaucoup plus large que celle qui serait strictement
nécessaire si l'on marchait dans une grande route, on vient tout à
coup à découvrir la profondeur d'un abîme qu'on a au-dessous de
soi. Au même moment, pour ainsi dire, on se jette irrésistiblement
du côté opposé à l'abîme, poussé par l'instinct de la conservation
qui lutte contre une tendance au mouvement en sens contraire,
déterminée par la vue de l'abîme. Cette tendance est encore remar-
quable lorsqu'on se trouve sur un pont sans garde-fou , placé au-
dessus d'un précipice; ce précipice, vu d'un côté du pont, vous
fait jeter du côté opposé, et vous met dans le même état d'anxiété
que celui auquel vous avez voulu vous soustraite. Ainsi sollicité
successivement en deux sens opposés, vous êtes frappé de stupeur
et réduit à l'immobilité, si même la crainte trop vive de tomber du
côté où vous êtes ne vous fait pas courir le danger de vous jeter du
côté opposé. Telle est, dans le cas dont nous parlons, la position
d'un homme qui n'a pas été habitué à marcher dans une voie étroite
suspendue sur un abîme, tandis que l'homme qui a cette habitude
y marche aussi sûrement que dans une grande route, par la raison
que, libre de frayeur, il ne pense point au danger que redoute le
premier. Enfin la position de celui-ci pourrait devenir plus critique
encore, s'il était conduit à découvrir la profondeur de l'abîme dans
le cas où, suivant de l'œil le vol d'un oiseau ou le jet d'une
MQUVEMEfS MUSCULAIRES. fc %K>
pierre, etc., il aurait déjà obéi jusqu'à un certain pointa cette ten-
dance qui nous porte vers un corps qui se meut (I).
La tendance au mouvement dans un sens déterminé, résultant
de l'attention qu'on donne à un certain objet, me semble la cause
première de plusieurs phénomènes qu'on rapporte généralement à
l'imitation; ainsi, dans le cas où la vue et même l'audition porte
notre pensée sur une personne qui baille , le mouvement musculaire
du bâillement en est ordinairement chez nous la conséquence. Je
pourrais en dire autant de la communication du rire, et cet exemple
même présente plus que tout autre analogue, une circonstance qui
me paraît appuyer beaucoup l'interprétation que je donne de ces
phénomènes : c'est que le rire, faible d'abord, peut, s'il se pro-
longe, passez-moi l'expression, s'accélérer (comme nous avons vu
les oscillations du pendule tenu à la main augmenter d'amplitude
sous l'influence de la vue), et le rire s accélérant peut aller jusqu'à
la convulsion.
Je ne doute point que le spectacle de certaines actions propres à
agir fortement sur notre frêle machine, que le récit animé de la
voix et du geste de ces mêmes actions, ou, encore, la connaissance
que l'on en prend par une simple lecture, ne portent certains in-
dividus à ces mêmes actions, par suite d'une tendance au mouve-
ment qui les détermine ainsi machinalement à un acte auquel ils
n'auraient jamais pensé sans une circonstance étrangère à leur vo-
lonté, et auquel ils n'auraient jamais été conduits par ce que l'on
doit nommer Y instinct chez les animaux.
Le grand acteur est celui dont le geste et le mouvement de la
physionomie correspondent au mouvement que les sentimens qu'il
traduit sur la scène ont dû exciter dans le personnage qu'il repré-
sente.
Le peintre d'histoire qui a étudié la nature saisit la position que
devaient avoir les originaux des personnages qu'il peint, lorsqu'ils
concouraient à l'acte que la toile doit reproduire.
Le grand poète est celui dont les vers éveillent en ceux qui l'é-
coutent les mouvemens correspondans aux faits qu'il chante : tel
(i) Il n'est pas impossible que, dans le mal de mer, il se passe en nous quelque
chose d'analogue à ce que je viens de dire.
256 REVUE DES DEUX MONEES.
est le récit d'un morceau de l'Iliade qui porle Alexandre à se jeter
sur ses armes.
En terminant ici l'exposition des faits qui me paraissent se lier
à mes observations , je crois devoir faire une remarque, qui se
trouve bien implicitement dans ce que j'ai dit, mais qui pourrait
échapper à quelque lecteur : c'est que cette tendance au mouve-
ment à laquelle je rapporte la cause première d'un grand nombre
de nos actions, n'a lieu qu'autant que nous sommes dans un certain
état, qui est précisément ce que les magnétiseurs appellent la foi.
L'existence de cet état est parfaitement démontrée par le récit de
mes expériences : effectivement, tant que j'ai cru possible le mou-
vement du pendule que je tenais à la main, il a eu lieu; mais après
en avoir eu découvert la cause, il ne m'a plus été possible de le
reproduire. C'est parce que nous ne sommes pas toujours dans le
même état, que nous ne recevons pas constamment la même im-
pression d'une même chose : ainsi le bâillement d'un autre ne nous
fait pas toujours bâiller; le rire ne se communique pas toujours du
rieur à son voisin, etc. Le grand orateur qui veut faire partager
à la foule qui l'écoute la passion qui l'anime, n'arrive point de prime
abord à son but, il commence par y prédisposer son auditoire, et
ce n'est qu'après s'en être rendu maître qu'il lance son dernier ar-
gument, son dernier irait. Le grand poète, le grand écrivain , usent
constamment du même artifice; ils préparent d'abord leur lecteur
à recevoir une impression finale. Rien de plus curieux dans l'étude
des causes qui déterminent les actions de l'homme, que la connais-
sance des moyens employés par le marchand pour appeler d'abord
et fixer ensuite l'attention de l'acheteur sur les qualités de l'objet
qu'il veut lui faire prendre; que la connaissance des moyens em-
ployés par l'escamoteur pour faire tirer d'un jeu de cartes telle carte
plutôt que telle autre, ou pour porter l'attention du spectateur sur
une certaine chose, afin de la distraire d'une autre, distraction
sans laquelle l'escamoteur ne causerait point la surprise qui est
l'objet final de son art. Il résulte de ces considérations que les pro-
fessions les plus diverses emploient des moyens tout-à-fait analo-
gues, quoique excessivement variés, pour arriver à un même but,
relui de s'emparer d'abord de l'attention de l'homme, afin de pro-
duire ensuite sur lui un effet déterminé.
MOUVEMENS MUSCULAIRES. p 2,')7
Je crois que mes observations se lient à l'histoire des (acuités des
animaux; qu'il est tels de leurs actes qu'on a attribués à l'instinct,
qui rentrent dans la classe de ceux dont j'ai parlé. Ce serait surtout
chez les animaux qui vivent en troupe qu'il me paraîtrait intéres-
sant d'étudier, sous ce rapport, l'influence des chefs sur les indi-
vidus subordonnés. Enfin , les faits que j'ai cités ne jettent-ils pas
quelque jour sur la cause de la fascination qu'un animal fait éprou-
ver à un autre?
Je crois que mes observations sont encore de nature à devoir
fixer l'attention des physiologistes qui, comme M. Flourens, ont
examiné d'une manière toute particulière les mouvemens qui sur-
viennent dans des animaux après l'ablation de parties déterminées
de leur système nerveux; il me semblerait important d'apprécier
l'influence que l'ablation de telle de ces parties peut exercer sur la
manifestation des phénomènes qui font le sujet de cette lettre.
Tels sont, mon cher ami, les objets que vous avez considérés
comme étant susceptibles d'intéresser les personnes qui pensent
avec nous que la marche à suivre en psychologie est celle qu'ont
tracée les hommes auxquels les sciences naturelles doivent leurs
progrès, et qui partagent notre conviction qu'il n'y a pas de méta-
physique positive pour qui ignore les grandes vérités des sciences
physiques et mathématiques. L'étude des facultés de l'homme est
liée invariablement non-seulement à la connaissance des moyens
qu'il a mis en usage pour arriver à fonder chacune des branches
spéciales de ces mêmes sciences, mais elle l'est encore à la connais-
sance des facultés des animaux. Avant de chercher à composer un
système général de philosophie, il faut avoir rassemblé un nombre
aussi grand que possible de groupes de faits analogues, et en outre
il faut que les faits de chaque groupe aient été préalablement ap-
profondis par des études particulières.
E. Chevreul.
rOME 11. i ,
BEA TA.
1780.
[.
Il n'y avait guère plus de deux heures que les malades de Spa ,
les buveurs d'eau , les oisifs et les joueurs emcombraient le salon
de l'hôtel des Bains , lorsque la porte s'ouvrit à deux battans. Tl en
sortit d'abord une large bouffée de chaleur, un gros bruit de voix,
l'éclair de mille bougies, puis un frac bleu à longues basques et
collet rabattu, une culotte de peau jaune tachetée de vin et de
punch, des bottes à revers éperonnées et poudreuses, des mains
ensevelies sous de fines manchettes de dentelles, un air vif et lui-
sant de plaisir, un front étincelant de sueur, des joues vermillon-
nées d'ivresse , une tète de vingt ans sous une neige de cheveux
poudrés , un jeune homme enfin , ne regardant ni à droite ni à
gauche, poussant, heurtant, bousculant et sautant sur les marches
do l'escalier comme un chat amoureux.
beaïa. %&
— Monsieur, monsieur ! vous laisse/ tomber vos gants , votre ar-
gent! — Voix perdues, peines inutiles , il est déjà loin , bien loin ,
hors de portée; il a franchi l'escalier, le péristyle , la cour, les allées
du jardin, la grille des bains, et il est allé respirer au fond d'une
bonne chaise de poste qu'il a trouvée tout attelée et toute disposée
à recevoir un voyageur qui n'est certainement pas lui. Qu'importe?
Bast ! fouette , postillon , et en route !
— Où allons-nous , monsieur?
— Où tu voudras.
— Mais, monsieur!...
— La première route venue, voilà cinq florins, ferme la por-
tière , et à cheval !
Les roues baisent la terre , les chevaux la battent, le fouet crie,
le postilion fume, et la chaise, emportée, roule, par un beau ciel
d'étoiles et une belle nuit d'été, sur la roule contraire à celle qu'elle
devait parcourir Au bout d'une longue demi-heure, l'homme
à la grosse queue et aux petites cuisses descend de cheval , laisse
la voilure gravir lentement une montée, secoue les cendres chaudes
de sa pipe , la gorge de tabac , et ouvrant la bouche pour la pre-
mière fois, se dit à lui-même, après trois aspirations de fumée, et
avec toute la vivacité allemande : — Je crois bien qu'il est fou ce
jeune homme... Oui, il est fou de joie, fou à lier, ivre, plus ivre
cent fois qu'un jour de dimanche aux barrières, qu'un mousse an-
glais arrivant des Indes, qu'une femme du peuple revenant de la
Grève. — lia joué, et il a gagné , 15,000 florins courent la
poste avec lui, il a de l'or partout, plein ses basques, plein ses
goussets, plein l'oreille, plein la tète
— Rouge passe, impair gagne, murmura-t-il du creux de sa voi-
ture, malgré l'affreux grincement des roues, et les cahots (fui le
secouent de façon à lui couper la langue.
— Rouge passe, impair gagne A moi! — Faites votre jeu ,
messieurs. — Rouge passe, impair gagne. — Encore à moi! —
Rouge passe, impair gagne. — Toujours à moi.... Et l'or s'entasse
devant lui comme une montagne, et flamboie aux reflets des lu-
mières comme un Vésuve allumé... Cette nuée de tètes étagées et
pendantes autour de la table, cette foule.de mains gravitant sans
cesse du tapis à la poche, joueurs, spectateurs, tout disparaît ; il
17.
"2('A) REVUE DES DEUX MONDES.
ne voit qu'une chose, le tapis ; qu'un homme , le banquier ; il n'en-
tend que le bruit, le roulement de la bille; il ne comprend que
rouge passe, impair gagne; il n'a des mains que pour ramasser
l'or qu'on lui jette, il n'a des sens que pour gagner Il est dans
le délire.
— Foin des gens qui fuient le jeu comme la morsure d'un chien !
s'écrie-t-il.... Foin des gens qui ne savent au monde que manger,
dormir et faire l'amour!... ce sont des brutes... Oh ! merci, merci
cent fois, chers amis ! vous qui m'avez dit : Joue et tu seras homme. . .
merci , car mon premier florin m'a ramassé des tas d'or et de jouis-
sances.... enfin j'ai complété ma vie; j'ai, grâce à vous, conquis
mon dernier poil de barbe; je connais à présent les myriades de
sensations enfouies sous les trois lettres du mot jeu ! 0 sublime ,
sublime rouge ou noir! gain ou perte, pas de milieu, vous êtes là
suspendu , sans voix , sans haleine , prêt à monter au ciel ou à
plonger dans l'abîme; vous avez la tète sur le billot, vous voyez le
couperet au-dessus , et vous dites : Tombera-t-il ou ne tombera-
i-il pas? et cela, non pas une fois par hasard, mais soixante fois
de suite dans une heure; et cela pour un florin comme pour des
millions, pour un liard comme pour un royaume. O jeu!... divine
irritation des nerfs qui réchauffe le sang ; fièvre ardente que les
forts dissimulent, mais qu'ils ressentent tous jusqu'à la pointe des
cheveux; passion qui vous prend l'homme à deux mains et qui
vous le secoue jusqu'à extinction de force ou de vie; synapisme
énergique qui réveille les morts, et qui fait que le tronc humain
le plus rongé de maladies et d'années , le corps le plus ridé , le
plus jaune, le plus près de tomber en poussière , se redresse à la
vie, auprès d'une poignée de cartes, et bondit sous la pile galva-
nique d'un monceau d'or!.... Non, baisers de vierge, étreinte de
femme , ivresse de la scène , trépignement du parterre , hurlement
du peuple , vous n'êtes auprès du jeu qu'un chatouillement insen-
sible , un frôlement de pattes de mouches. Rien , rien au-dessus
de rouge passe , impair gagne ; rien , si ce n'est la première passe
à ce jeu terrible, cette roulette sanglante où le tapis est un champ
de carnage, où les enjeux sont des tètes d'hommes, où la bille
est de fer, et où le banquier c'est la mort! Oui, lorsque après
avoir tiré le canon , labouré des arpens de chair humaine, sur un
BEAT A. i» ^(il
sol pétri de sang, dans un air embaumé de poudre et sous une
voûte de flammes et de fumée , après des heures d'angoisses et
d'attente, vous pouvez dire : Enfin j'ai gagné, à moi la partie
oui , là seulement il y a une volupté immense, supérieure à toutes
les voluptés terrestres; mais pour en porter le poids, il faut une
organisation de fer, un crâne de Titan Oh ! que n'ai-je eu assez
de force!... Je me sentais; j'aurais fait sauter la banque, j'aurais
joué jour et nuit, toujours, ma vie, la terre, si elle avait pu trou-
ver place sur la table; j'aurais joué contre Dieu même, et j'aurais
gagné... Mais le bonheur m'a brisé les nerfs au bout de trois
heures, et je suis sorti... Ah! povero... je ne suis qu'une femme,
bonne à jouer aux hochets avec ses petits enfans. Ah ! rouge passe ,
impair gagne, tu m'as obéi comme un chien pendant trois heures ,
qui sait maintenant si je te retrouverai jamais?... j'étouffe !...
Et le voilà qui jette sa tête brûlante à la portière, le voilà pui'
sant avec délices les fraîches ondulations de la brise
Son cœur se déglonfle, ses artères battent moins vile, il respire ;
alors, comme un enfant qui déploie un rouleau de figures peintes,
il s'amuse à voir galoper les formes sombres et fantatisques des
arbres de la route ; il voit courir des maisons , des plaines , des mon-
tagnes ; des courans d'eau blanchis par la lune étincellent dans
l'ombre et sillonnent ses yeux comme l'éclair ; la lune elle-même ,
comme une vieille pièce d'or usée, lui montre sa mine jaune et
blafarde; puis au milieu de la virginale poussière des étoiles, il
cherche à distinguer la sienne ; enfin il se replonge dans le coin de
sa chaise, il étale ses jambes, passe la main dans son gilet et clôt
les yeux
Les sonnettes pendantes aux oreilles des chevaux, le roulemeni
sourd et continuel des roues, le croassement aigre des ressorts de
la voiture, l'ont bientôt endormi. Mais la pensée veille et s'égare
dans un rêve bizarre, il est médecin et vite, on le vient quérir,
pour saigner une femme in extremis : c'est dans une rue borgne ,
une maison chauve, un escalier décrépi , au cinquième étage , chez
une vieille fille; là, à la maigre lueur d'une chandelle coulante,
il lire sa lancette et puise dans une veine cliélivc une palette de
sang. Une vieille voisine veut ensuite lui apporter de quoi se laver
les mains, car il n'y a pas une goutte d'eau dans la chambre -, pas
2i>"2 KEVUE DES DEUX MONDES.
un linge ; pour s'essuyer, il tire son mouchoir qui lui sert de ser-
viette; puis il prend son ehapeau, mais la vieille fille se soulève, le
rappelle, et lui remet, en reconnaissance de ses bons soins, une
petite boîte de trois pouces , entourée d'un petit ruban rose passé.
Il ouvre la boîte , et il trouve , au milieu d'une petite crèche de
mousseline jaune et usée, une grosse araignée noire, couchée sur
le dos , remuant avec ses longues pattes des petits morceaux de
papier sur lesquels sont inscrits des numéros.... et sur le revers de
la boîte il lit en grosse bâtarde : moyen infaillible de gagner à la
loterie; puis la vieille fille se recouche, crache et meurt.... Alors
la voiture s'arrête, et le dormeur se réveille en sursaut avec
la sueur froide et le tressaillement d'un homme qui a le pistolet
sous la gorge; une horrible pensée le saisit, celle d'être assassiné
et volé, lui tout jeune et tout cousu d'or , sur une route et dans un
pays qu'il ne connaît pas. Il se penche au carreau de la chaise ,
aperçoit une montagne, des arbres et l'entrée d'un village... Trois
bonds le mettent hors de la voiture , et le voilà sous le nez du pos-
tillon qui bat tranquillement le briquet, et qui est tout étonné de
voir le voyageur si près de lui.
— Où sommes-nous?
— A la Sauvenière, monsieur.
— Connais-tu du monde ici.
— Oui, monsieur, pour votre service.
— Veux-tu gagner cinq florins.
— Oui , monsieur.
— Eh bien! un nom d'honnête homme?
— Un nom d'honnête homme? reprend le postillon , étourdi île
la demande.
— Oui, et du plus honnête....
— Eh bien! Franz Rasmann le Hongrois, je lui prêterais ma
pipe et mon cheval.
— Tiens , voilà dix florins pour ton nom , reste ici et attends-
moi, et il disparaît.
Le postillon , ébahi, fait sonner les pièces d'or dans le creux de
sa main , et hausse le bras pour les glisser dans le gousset de son
gilet mais sa pipe tombe et se brise en morceaux sur les cail-
loux.
BEAT A. k 263
— Malheur, iualhcur! s' eerie-t-il amèrement et en branlant la
tète, ma pipe est morte.
— J'ai vendu le nom d'un honnête homme à uu fou... Jésus
mein Gott, ayez pitié de moi !... qui sait ce qu'il en adviendra !
II.
Le soir , en été , quand le ciel a les pommettes routes comme une
jeune tille qui a chaud , si vous entrez dans un joli village des bords
du Rhin au-delà de la Suisse , vous entendez chanter à toutes les
portes; il y a là sur chaque seuil, comme oiseaux sur le bord de
la branche, des groupes de voix argentines qui vous jettent en pas-
sant des bouffées d'harmonie... Ce ne sont , il est vrai , que walses,
rondes, chansonnettes , trois ou quatre notes au plus, les airs les plus
simples du monde; mais vous donneriez pour cette mélodie les plus
belles partitions , Beethoven , Mozart , et la meilleure prima dona
de Saint-Charles et de la Scala, tant il y a dans les accords de ces
jeunes chanteuses une fraîcheur et une pureté d'ensemble qui vous
ravissent etvousémotionnent...C'estque vous êtes en Allemagne, sur
un sol où l'instinct musical habite les lèvres les plus grossières et les
moins habiles, et où la nature a voulu sans doute réparer les rigueurs
du climat par le don d'une divine faculté : la musique , langage des
âmes poétiques qui ne peuvent refléter leurs pensées par des mots ;
parole vive, féconde, immense, infinie comme l'ame, nuancée
comme l'arc-en-ciel : la musique est la rose de la Germanie , c'est
la fleur qui répand tant de poésie dans l'air pesant et glacial du
nord , et c'est avec son parfum que le pauvre Allemand , sombre
et mélancolique, se crée un rayon de soleil au milieu de ses brouil-
lards et se fait un peu de bleu dans le ciel....
gjït'tn &â)afy ift ein Sîeitet, Mon amant est un cavalier,
@in Stciter ttiufj cr f«mj II fallait qu'il fût cavalier ;
£)aë 9ïofs tft bem JvOtfVr , Le cheval est au roi ,
25er Steiter tjï mein Mais l'homme est à moi,
£)iT 9JcttiT..... Mais l'homme...
— Jésus mon Dieu !
2(>4 ÏIEVUE DES DEUX MONDES.
La chanteuse , interrompue dans son refrain , jeta un léger cri ,
et fit un bond en arrière... Mais elle avait la main prise et serrée
dans celle d'un jeune homme.
— Ma jolie fauvette, est-ce ici que demeure Franz Rasmann?
— Ici même, monsieur, entrez.
La jeune fille , revenue de sa peur , saute comme une petite chè-
vre , et poussant la porte , elle se remet à chanter d'une voix légère.
SDfrin ©djia$ ifl cin Sleitet ,
(Stn Sîettcr muf? cr fcçn -,
®aê Sîofj tjt bcm tfatfcr ,
®er 9îcitcr ifl mein
£Ht Sfetter tft mein.
III.
Une salle basse et enfumée, de vieux cadres , de vieux portraits ,
de grands rideaux de samis rouge, une fenêtre à verres croisés, un
peu ouverte , et tout encadrée de plantes grimpantes , de vignes
vierges et de pois de senteur; une table revêtue d'un gros tapis,
des chaises, un poêle dans un coin, une horloge de bois dans un
autre; sur la table, une lampe allumée, une bible ouverte, des lu-
nettes posées en travers, des piles d'or renversées, une jeune fille
qui compte, un jeune homme qui regarde... L'horloge sonne neuf
heures. — Allons, puisque mon père me laisse toute la besogne , je
vais compter les florins. — Un , deux , trois , quatre , cinq , six , sept,
huit, neuf, dix, onze... — Ce n'est pas cela, je vais recommencer.
— Un , deux , trois , quatre , cinq , six. ... — Ma foi , je ne puis aller
plus loin !
— Pourquoi cela , mademoiselle ?
— Parce que vous me faites tromper avec vos yeux.
— Gomment?
— Vous me regardez trop.
— Qu'à cela ne tienne : vous ne me verrez plus,
— Vous vous en allez?
BEATA. » 2<)">
— Non, je m'asseois derrière vous, voulez-vous mon genou pour
chaise et mon bras pour dossier?
— Je le veux bien , mais à une condition.
— Tout ce qu'il vous plaira.
— C'est que vous ne me toucherez pas , car je suis très chatouil-
leuse et rieuse.
— Soit.
— Un, deux, trois, quatre, cinq, six.... Comme ils sont brillans
vos beaux florins !
— C'est vrai , mais ils vont salir vos jolis doigts.
— Je vais prendre mes gants.
— Ne vous dérangez pas, voici les miens.
— Ils ne m'ironl pas.
— Peut-être?
— Oh ! quelle petite main , est-ce bien la vôtre?
— Regardez , mesurez-la vous-même.
— Non , j'ai honte.
— Coquette , j'ai la main si faible qu'un enfant la briserait.
— Vraiment , monsieur!
— Essayez , mettez vos doigts entre les miens.
— Oh ! si je pouvais faire crier un homme.
— Quel bonheur , n'est-ce pas? vous êtes méchante !
— Un peu.
— Quelles peines ces pauvres hommes vous ont-ils faites poui
tant leur en vouloir?
— Aucunes, c'est par instinct ou par pressentiment.
— Avez-vous jamais aimé?
— Beaucoup, cela vous étonne?
— Vous êtes si enfant !
— Les femmes ne le sont jamais pour aimer.
— Vous êtes charmante.
— Non , je suis folle.
— Folle à rendre fou , folle que j'aime.
— Vous voulez bien le dire.
— Mais je le pense.
— Comment se peut-il? vous ne savez même pas mon nom!
— Qu'importe le nom quand je vous vois ?
:2(M) KEVUE DES DEUX MONDES.
— Le nom fait beaucoup pour aimer.
— Le nom ! c'est si peu de chose.
— C'est justement pour cela.
— Je ne conçois pas.
— Sans doute, vous n'êtes pas femme.
— Oh! rieuse, vous vous moquez.
— Cela se peut, mais nous ne comptons pas les florins. Savez-
vous, monsieur, que si je vais de ce train-là.... je n'aurai pas uni
demain....
— Plaise à Dieu ! ma belle.
— Du tout, monsieur, je veux m'aller coucher; allons, laissez-
moi compter.
— Tout ce qu'il vous plaira , mais auparavant j'ai un autre conte
à vous faire.
— Je ne comprends pas.
— Je n'y pensais plus, vous êtes Allemande?
— Hongroise, s'il vous plaît, monsieur.
— N'importe, c'est un mauvais jeu de mot, je voulais vous dire...
— Je vous écoute.
— Je voulais vous dire que je vous aime.
— Vraiment, vous ne m'avez vue que la nuit.
— Qu'est-ce que cela fait.
— Eh bien! si j'avais la peau noire.
— Impossible, vous êtes blonde.
— Si j'étais contrefaite?
— Mon bras le saurait.
— Si j'avais des yeux verts ?
— Vous ne le diriez pas, — pas plus que si vous m'aimiez.
— C'est ce qui vous trompe.
— Eh bien! puisque vous êtes si franche, m'aimez-vous ?
— Non.
— Et pourquoi?
— Parce que — bien des choses.
— Mais encore?
— Parce que d'abord vous êtes un comte, el que je ne suis
qu'une petite campagnarde.
I1KATA. k 2(>7
— Si ce n'est que cela, je donnerais un monde de florins cl de
litres, rien que pour le baume de vos cheveux, et puis?
— Parce que j'ai là quelque chose qui m'empêche de vous aimer.
— Le cœur?
— Non vraiment, mais un petit papier.
— Un talisman peut-être?
— Non, monsieur, un petit papier où j'ai griffonné mon idéal,
celui que j'ai rêvé.
— Quelle folie !
— Moquez-vous bien , vous aurez beau rire , mais ce n'est pas
vous.
— Et ce n'est pas moi, pas la plus petite chose de moi?
— Pas un cheveu ; il est brun , et vous, vous êtes tout blanc pou-
dré; il se nomme Henri, et vous vous nommez Otto. — Le vilain
nom !
— 0 mauvaise! — Mais si par hasard je m'appelais Henri, si j'a-
vais les cheveux noirs et les yeux bruns, m'aimeriez-vous?
— Alors, alors je m'en garderais bien.
— Et pourquoi?
— Toujours pourquoi ! Eh bien ! parce que vous joueriez avec
moi comme le chat avec la souris.
— En vérité, je vous croquerais! (Il l'embrasse. )
— 0 ! mon père , mon père !
— Chère enfant....
Un grand silence.... La lampe est morte, la lune jette à travers
la croisée trois fleurettes blanches sur le carreau, puis l'horloge
sonne minuit. La jeune fille dort, ou rêve depuis long-temps.
Quant au jeune fou, il roule en chaise de poste sur le chemin de
Spa, et il rentre à l'hôtel à deux heures du matin, sans argent,
sans même la quittance que lui a signée le vieux Hongrois, mais
content, mais impatient de revenir le lendemain à la Sauvenière. —
Le lendemain il avait pris la route de Paris, il avait reçu une lettre
de France : son père était mourant.
2<->S REVUE DES DEUX MONDES.
IV.
Paris, en 1780, était ce qu'il est encore aujourd'hui , la Solfatare
du monde civilisé, la Sodôme de l'Europe, une fournaise d'intel-
ligences fortes et neuves, en ébullition constante, un pandémoniuin
de philosophes, d'économistes, de bavards et d'écrivassiers , un
gouffre où s'enrôlait la bande noire des démolisseurs de trônes et
d'autels : Paris enfin était un Titan couché dans la fange, écrasé
sous une montagne de pierre, mais prêt à secouer le monde du moin-
dre de ses mouvemens.... Et cependant on y dansait avec autan»
de ferveur qu'aujourd'hui, seulement on y dansait en culottes et en
paniers, avec des mouches et de la poudre, ce qui n'empêchait pas
MUe Arnould d'être l'homme d'esprit le plus aimable et le plus im-
pertinent de son siècle; M. de Mirabeau , le plus éloquent polisson
qui ait mis à mal une femme et une monarchie; et la douce, la
fraîche Lamballe, la fleur la plus blanche qu'on ait vue s'épanouir
dans une fontange, et que la pique d'un sans-culotte ait jamais
teinte en rouge....
On dansait donc à Paris, au faubourg Saint-Germain, rue de
Varennes, chez une douairière qui mariait sa fille : c'était bal de
noces, — grand gala, buffets chargés à triple étage, vastes salons,
peintures à la Boucher, une platelée de marquises, une tourbe de
comtes, une forêt d'épées, une pluie de cordons bleus, une grêle
de talons rouges, des chaconnes, des menuets, du biribi, du pha-
raon, force argent, force esprit, force indécence. La petite, la toute
belle, la mariée en un mot, était une pauvre jeune fille bien gauche,
bien innocente, sentant encore la guimpe, et qu'on avait tirée du
couvent pour la farder comme une vieille, et pour la monter
comme une perle sur un corps à long buste, et sur huit ou dix aunes
de paniers; néanmoins elle était jolie, un peu pâlotte malgré son
rouge et ses dix-huit ans, et fort convenablement née. Elle portait
d'or à la vivre d'azur, mise en bande par aucuns d'or à la bande vi-
vrée d'azur tout ce qu'il y a de plus inusité et d'indéchiffrable
en matière blasonique, le tout avec une couleur comtale et deux
cent mille livres de dot : c'était, je crois, une Labaume-Maurevert.
Quant au mari, l'on disait dans le monde qu'il avait plus d'aïeux
BEAT A. lHi{.)
que d'écus, qu'il no prenait femme qu'afîn de rétablir la balance;
car des femmes il n'aimait que la peau.... Encore fallait-il qu'elle
fût douce et blanche. Pour le cœur, il ne s'en souciait pas plus que
d'une pelure d'orange ou d'un zeste de noix; il avait coutume de
dire que le bien qu'on en tire ne vaut pas le mal qu'elles nous font,
et que d'ailleurs il y a toujours à perdre avec elles : son temps, lors-
qu'elles nous aiment par vanité; de l'argent, lorsqu'elles vous
prennent par intérêt, et la santé, lorsqu'elles vous enchaînent par
amour. Ce n'est pas qu'il en eût connu des milliers, mais une ou
deux bien étudiées, bien retournées, lui avaient donné plus de lu-
mières sur ce chapitre que la possession d'un harem.
C'était au demeurant un fort aimable garçon, fort bien tourné
et fort original; un homme à donner vingt Parisiennes pour un
cheval anglais, et toute la littérature du xvme siècle pour trois vers
inconnus d'un ami de MM. de Pange. Ce soir-là, il dansait peu et.
jouait beaucoup. Or, tandis que sa femme passait de mains en
mains, chassait, croisait, tournait, sautait à en perdre le souffle et
ses jarretières, monsieur faisait rouler l'or à pleines poignées sur
une table de pharaon.
Enfin, vers minuit, la mariée se retira dans son appartement,
avec sa mère et ses femmes. Après elle, la place resta long-temps
encore à une douzaine d'enragées marquises, qui en auraient pris
jusque sur l'autel, et qui dansèrent jusqu'à pâmoison; mais la fati-
gue vint bientôt balayer ce reste de danseurs et de danseuses. Tout
disparut, orchestre et lumières. Les joueurs eux-mêmes, race d'or-
dinaire inamovible et tenace, désertèrent peu à peu les rangs, ils
se démolirent un à un, et quittèrent tous le salon, tous.... excepté
deux, et ces deux-là... ils ne jouaient pas aux cartes en partie, ils
jouaient aux dés au plus haut point : ils voulaient aller vite.
— Ma foi, saute, comtesse, et toute la dot. — Mille louis, mar-
quis?
— Je le veux bien, jette le cornet : — trois, cinq; perdu.
— Deux mille louis?
— Deux, six; perdu.
— Dix mille, marquis?
— As, cinq; perdu. Voilà deux cent mille livres.
— Deux cent mille livres !
-270 REVUE DES DEUX MONDES.
— Tu n'as plus rien?
— INon !
— Alors, bonsoir.
— Ecoute, marquis, voilà qui vaut quinze mille florins. (Il tire
tle son cou une tresse de cheveux blonds, noués avec un petit ru-
ban bleu, et il la jette sur la table.)
— Est-tu fou , une tresse de cheveux !
— C'est quinze mille florins, te dis-je, je t'en donne ma parole
d'honneur; c'est meilleur qu'un bon de la Ferme.
— Allons, je le veux bien. — Quatre, six ; perdu.
— Encore... mille damnations !
— Plus rien?
— Rien
— Tarare, tu joues de malheur; mais je ne veux pas de ta nou-
velle monnaie , je t'en fais cadeau. — Au revoir, Otto.
— Bonsoir.
— Le comte resta foudrové dans son fauteuil, les veux fixés sur
la tresse de cheveux , qui venait de tomber, et les deux mains col-
lées à son front.
— Le marquis frisola son jabot chiffonné, tira ses manchettes,
et passant la main dans ses cheveux , fit une pirouette sur le talon ;
puis il s'éloigna en chantant en(re ses dents un noël du dernier
règne :
De Jésus la naissance
Fait grand bruit à la cour,
Louis en diligence
Vient trouver Pompadour. —
Allons voir cet enfant,
Lui dit-il, ma mignonne. —
Mais la marquise dit au roi : —
Qu'on l'amène tantôt chez moi ,
Je ne vais chez personne.
A peine les talons du marquis avaient-ils quitté la porte, qu'une
vieille figure, couverte d'un pied de rouge et encadrée d'un énorme
BEAT A. " t>7l
catogan, se suspendit sur l'épaule du perdant, et lui contant dans
l'oreille quelques fadeurs, lui rappela qu'il se faisait tard , et qu'il
était marié Ce souvenir l'impatienta vivement; il se leva et se
laissa conduire où d'autres s'élancent avec transport et le frémisse-
ment de la joie. Il entra chez sa femme pâle et froid comme un
marbre, comme la statue du commandeur chez don Giovanni. —
ïl se trouva dans le plus élégant boudoir, sur un beau tapis de
Perse , avec des fleurs , des Chinois , du silence, une douce et molle
clarté, et une odeur féminine qui s'épanchait de tous les coins delà
chambre; une robe de satin à fleurs bleues, de la gaze, des den-
telles, pendaient négligemment sur le dos d'un sopha ; le lit en-
trouvert était vierge encore, la mariée dormait auprès dans une
bergère.
C'était une de ces ravissantes figures comme il en échappait sou-
vent au pinceau suave et coloré de Vatteau , une de ces mille et
une animations féminines qui n'appartenaient qu'à lui seul, et qu'il
savait coucher avec tant de grâce sous une douce feuiîlée, ou pro-
mener si légèrement sur la terrasse d'un beau jardin; une char-
mante petite frimousse au teint de rose et de lait, au sourire fin et
voltigeant comme l'abeille, aux petits cheveux blonds retroussés ,
au collier de ruban noir, et aux formes délicates, et nageant dans
une grande baigneuse ondoyante, comme la vapeur; un enfant qui
dormait de bien bon cœur, et avec tout le calme d'une recluse.
Madame sa mère et une foule d'amies complaisantes et expérimen-
tées avaient eu beau dire : Vous êtes sur les limites d'une existence
nouvelle, vous allez puiser une source d'émotions inconnues, ou-
vrez bien les yeux; malgré sa curiosité de jeune fille, et son impa-
tience de femme , bien que le cœur lui battit de crainte et de désir,
la fatigue du bal, la lassitude de la danse, l'avaient emporté sur
toutes les autres sensations ; elle avait penché sa tète, et livré ses
yeux au sommeil. Sa joue, appuyée sur son bras, gardait un petit
air boudeur qui lui seyait à merveille ; son autre main pendante
froissait encore par intervalle les feuilles d'une rose tombée de ses
cheveux, et un de ses jolis pieds, sorti de sa pantoufle, battait
doucement les bords du fauteuil, et semblait répéter en dormant
la mesure et la cadence d'une gavotte ou dune sarabande.
Otto ne put faire autrement que de h regarder, tani elle était
~2T"2 REVUE DES DELX MONDES.
gracieuse et au naturel; il la contempla long-temps, bien long-
temps, d'abord, comme une belle chose qui prend et captive les
yeux, par cela seul qu'elle est belle, ensuite comme une douce lueur
qui venait un moment éclairer le noir de ses idées, comme un ange
qui passait dans l'enfer de son âme; puis à force de la regarder, à
force de penser à tant de jeunesse, de bonheur et de beauté , il se
sentit venir au cœur ce qu'il n'avait jamais éprouvé , un froid gla-
cial, et qui lui lui fit claquer les dents; une espèce de remords, ce
qui lui parut très bouffon, et ce qui le fit rire. Mais le sérieux lui
remonta bien vite au visage; alors comme une bête fauve dans sa
loge, la tête pendante et l'œil hagard, il se mit à arpenter la cham-
bre à grands pas , et de long en large ; et toutes les fois , en pas-
sant, qu'il heurtait du pied le fauteuil où reposait sa femme, un
saisissement rapide , un frisson magnétique lui chagrinait la peau.
Après une perte au jeu , il n'y a guère que deux choses à faire,
se jeter à l'eau, ou s'aller coucher; le choix dépend du tempéra-
ment et de la somme perdue : toutefois , lorsqu'on n'a pas pris le
premier parti , le second est un topique admirable pour apaiser les
sens, et rafraîchir la tète.
Oh! qu'il est doux , qu'il est doux , lorsqu'on a le cœur plein et
la poche vide , de prendre ses jambes à son cou, et à travers vent ,
grêle, nuit et tempête, de grimper à son cinquième étage, de s'en-
velopper entre deux draps, de silence et d'obscurité , et là seul
avec son infamie, de trépigner, de mordre, de jurer, de se traiter
de lâche, de misérable, de se plaindre , de se maudire, de ruminer
enfin son fiel et sa bile, jusqu'à ce que le sommeil et la fatigue
viennent vous prendre et vous enlever dans l'autre monde. Mais
retomber d'une bouillote ou d'une roulette au milieu d'une famille,
coucher sa tète sur un sein de femme , entendre un cœur bondir
d'inquiétude à côté de soi , voir des yeux , des bouches qui vous
regardent et vous interrogent, comprimer sa rage, et ne pas pou-
voir la suer par tous les pores, c'est passer d'un enfer dans un
autre, c'est changer de tortures, prendre du plomb fondu après
des fers rouges. . . , c'est éprouver le supplice d'Otto. Le pauvre dia-
ble n'en pouvait plus : pas un sou, criait-il à voix basse; pas un
sou , ruiné , rongé jusqu'à l'os, plus rien..., et de la misère, de la
misère pour deux, pour trois, pour quatre..., car la misère est
BEATA. fc "217)
prolifique en diable; de la misère... impossible ! Il y avait une ca-
rafe pleine d'eau sur la cheminée ; Otto la prit , et l'aspirant avec
énergie, il la vida d'une seule haleine, tant il avait soif... ; il re-
commença ses grands pas, et se remit à tourner autour de la cham-
bre en répétant toujours sourdement comme Hamlel : De la mi-
sère... pouah!... Oh! rien n'est mauvais comme de tourner; le
loup tourne, la sorcière tourne, l'aigle tourne; tourner appelle le
mal; l'enfer vient en tournant. Plus le comte ajoutait de pas et
nouait de cercles, plus sa tète échauffée s'égarait; il allait, il allait
comme une jeune fille qui se laisse emporter au courant d'une walse,
comme un enfant qui marche dans le brouillard ou le vertige... Ses
yeux étaient blancs, ses lèvres blanches, et ses joues brûlantes :
il vomissait de sa bouche une foule de paroles sourdes et inarticu-
lées, et tout son corps tremblait. Tantôt, de ses deux mains, il frois-
sait et retournait autour de son cou la tresse de cheveux qu'il avait
arrachée de son sein et jouée, dans sa frénésie, comme une poignée
d'or; tantôt il saisissait la garde de son épée, et la tirant à demi
du fourreau, il semblait vouloir l'employer à quelque triste dessein ;
il ouvrait la fenêtre, et regardait au bas; il paraissait irrésolu,
incertain du choix , et comme calculant les chances de mort plus
ou moins prompte ; puis il reprenait sa course. Mais la mort était
toujours dans ses yeux, ses gestes et sa pensée. Enfin , il s'arrêta
haletant, et n'en pouvant plus, pour contempler les traits calmes
et purs de sa jeune épouse. La pauvre fille, si le sommeil l'avait
abandonnée dans ce moment , si ses yeux avaient contemplé celte
figure enlaidie et tirée par le désespoir, elle en serait morte de
peur; mais elle ne se réveilla pas, et son mari la levant sur ses
deux bras, courut, au bord de la fenêtre, la suspendre sur un
abîme de trente pieds. — La fenêtre donnait sur la rue. — Personne,
et tout pavé. — Il mit un pied sur le balcon, regarda sa dormeuse,
et s'écria : Allons, d'une pierre deux coups.».. Mais dans ce mo-
ment l'horloge des Missions sonna quatre heures. On était encore
en été , le soleil blasonnait le ciel de barres blanches et jaunes, un
air frais et l'impression du vent réveillèrent l'enfant; elle ouvrit
deux grands yeux bleus, jeta ses bras comme une chaîne autour
du cou de son mari , et approcha sa joue si près des lèvres d'Otto ,
que.... l'infâme aima mieux vivre, et le mariage fut consommé....
TOME 11. 18
274 REVUE DES DEUX MONDES.
VI.
Une fin d'automne est triste : nature qui vous fait tant de bien
au printemps, qui vous éclaircit l'ame comme le ciel, et qui du
moindre buisson vous jette un sourire ; nature en novembre vous
centriste et vous désole; le ciel est terne, les feuilles sont jaunes ,
les arbres noirs; il fait froid, l'ame frissonne au-dedans du
corps , et les idées de mort vous tombent des arbres avec les feuilles.
Enfin l'on a besoin de rencontrer des gens qui marchent, qui re-
muent, qui parlent, qui se portent bien ; du mouvement, de l'ac-
tion , pour croire à la vie. C'est surtout dans un pays de montagnes
et peu habité que ce déclin de l'année impressionne péniblement :
là , tout contribue à la tristesse, de grandes masses noires , immo-
biles comme des tombes, un jour qui filtre avec peine à travers
leurs croupes rases et pelées , et nul être vivant ; ou bien une vache,
une chèvre, qui pendent aux flancs d'un coteau; aussi, le séjour
des eaux, si ravissant et si frais l'été dans la montagne, devient-il
un désert et une solitude affreuse au commencement de la mauvaise
saison. C'était donc par une fin d'automne bien triste qu'une petile
cariole d'osier, attelée d'un petit cheval maigre, roulait sur la
route de Spa à Malmédy.
L'intérieur de la voiture était composé d'un conducteur, maître
de la cariole , et de deux voyageurs : le plus jeune occupait le fond,
assis sur des paquets, emmailloté dans un manteau , et le chapeau
sur le nez ; le plus âgé partageait la banquette du cocher : c'était
un gros Allemand , frais , taciturne et grand fumeur. A une petile
lieue de la ville, ce brave homme tira sa blague, bourra sa pipe et
battit le briquet; alors ses joues devinrent un volcan et laissèrent
échapper des flots de fumée, capables d'asphixier un monde. Son
compagnon de droite n'eut pas plus tôt senti l'odeur du tabac , qu'il
tira de sa poche un grand tuyau de pipe, en corne, et dépourvu
de cheminée. Alors sans s'inquiéter , et comme s'il eût tenu entre
les dents le plus beau houka de l'Inde , la plus belle écume de mer
chargée du meilleur Saint- Vincent, il se mit à sucer gravement le
morceau de corne , à gonfler sa joue et a cracher de temps à autre ,
comme un véritable fumeur. Grande fut la surprise du voyageur;
BEATA. k 275
mais, en sa qualité d'Allemand, il laissa couler quelques minutes
avant de faire paraître son étonnemenl; il attendait toujours une
cheminée au bout de la pipe, du tabac et l'étincelle du briquet;
point, rien n'arrivait. — L'autre fouettait toujours son petit cheval
maigre, et fumait toujours son morceau de corne. Enfin, impa-
tienté de voir un homme fumer sans pipe, il ouvrit largement la
bouche , et s'écria d'un ton de colère : — Sacremann ! garçon, as-tu
le diable au corps?
— Vous l'avez dit , reprit le conducteur.
L'Allemand, surpris de cette réponse, devint tout rouge; il resta
muet , et puis il fît un signe de croix , car il était bon chrétien ,
quoiqu'il fut de la confession d'Augsbourg, et par conséquent
schisma tique.
— Le diable! le diable! reprit-il...
— Oui, monsieur, le diable lai-méme; j'ai eu le malheur d'être
son postillon une fois en ma vie; j'ai brisé à son service la meilleure
pipe que l'on eût encore fabriquée, et depuis ce jour je suce un
morceau de corne ou de sureau, afin de ne pas perdre l'habitude
de toute mon existence , et d'empêcher mes lèvres de se refermer
l'une sur l'autre, comme le couvercle d'une tabatière... Ohé! ohé!
oh ! dia , dia !
— Le diable , le diable ! continua le gros Allemand.
— Oui, mein herr , lui-même en chair et en os. Un beau jeune
homme ma foi , tout frisé, blanc poudré , cousu d'or , et de belles pa-
roles, un mauvais garnement, un Français enfin c'était bien le
diable, car il m'a volé un nom d'honnête homme pour six florins ;
il a perdu une jeune fille, et ruiné un brave militaire! le vieux
Rasmann le Hongrois Il y a bientôt deux ans de cela Oh !
il m'en souviendra long-temps, toute ma vie rien que d'y pen-
ser, j'en ai les larmes aux yeux Ohé! ohé! oh! oh!
— Prends-y garde, garçon , ton cheval fait un faux pas , prends
garde de verser
— Ohé ! ohé ! ce n'est rien , allons , Saxon mon ami , du courage,
nous voilà bientôt arrivés Ce pauvre monsieur Rasmann, ruiné,
entièrement ruiné, et obligé d'aller habiter une misérable chau-
mière hors du village, bien loin de la Sauvenière, lui qui était riche,
content, heureux, lui qui avait une si belle et bonne jeune fille!..,
IX.
i27(j REVUE DES DEUX MONDES.
et dire que c'est par ma faute parce que j'ai conduit le diable
une fois, une seule fois Oh ! c'est vraiment à fendre le cœur
d'un homme qui a un peu de conscience Jésus meinGolt, ayez
pitié de moi ! , . . .
— Vraiment, mon garçon, si tu continues, je vais pleurer avec
toi Mais dis-moi donc, comment le diable?..,
— Oh! monsieur, c'est unehistoire trop malheureuse et trop longue
à raconter J'ai juré depuis le jour fatal de ne plus fumer et de
n'en souffler mot Aussi bien nous voilà dans le village, le pavé
sonne sous le sabot du cheval , et les lumières étincellent comme des
étoiles Allons, allons, Saxon mon ami, arrêtons-nous; oh! oh!
oh ! oh ! pas plus loin , c'est ici qu'est l'avoine. — Le cheval s'arrêta,
la cariole craqua sur ses fondemens d'osier , et de son gouffre de
toile cirée sortirent le conducteur , l'Allemand et le jeune homme
au manteau. Les deux voyageurs payèrent silencieusement le prix
du voyage , et se séparèrent l'un de l'autre. Le premier dirigea ses
pas vers un mauvais cabaret, décoré , pour enseigne , d'une branche
de pin toute jaune et à demi dépouillée. Le second resta à la tête
du cheval, et tandis que le conducteur rattachait la boucle de la
sous-ventrière de la bête, il lui adressa quelques mots du fond de
son manteau.
— C'est ici la Sauvenière, brave homme?
— Oui , monsieur.
— Restes-tu ici long-temps?
— Oui , monsieur, jusqu'à demain.
— Eh bien ! si tu veux me ramener à Spa , tiens-toi prêt de bon
matin.
— Oui , monsieur.
— Voilà pour boire à ma santé.
Le jeune homme laissa tomber dans la main du conducteur un
lhaler.
— C'est tout ce que je puis.
— Vous êtes bien bon, monsieur ; à demain , devant le cabaret;
à demain, monsieur.
Le jeune homme disparut; et le vieux conducteur le regarda
long-temps , comme frappé d'une idée qui repasse dans la tète , d'un
souvenir qui revient; il lui semblait avoir entendu autrefois un son
BEAT A. 277
de voix pareil; il croyait avoir vu une taille semblable, et deux
yeux aussi flamboyans se reposer sur son visage; il chercha long-
temps les traces de ce souvenir dans les cases de sa mémoire; mais
ne pouvant pas les trouver , il examina son thaler , serra son tuyau
de pipe, et mit son cheval à l'écurie.
VII.
Otto, car c'était lui qui venait d'arriver à la Sauvenière dans
une mince cariole , Otto ne fut pas long-temps sans trouver la
chaumière du vieux Hongrois; à une demi-portée de fusil du village,
il découvrit, au milieu d'un petit bouquet de pâles bouleaux, et
sur le bord d'un ruisseau rapide , un bâtiment assez vaste, au dos
duquel était appendu , comme un nid d'hirondelle au flanc d'un
mur , un long toit de sapin qui descendait jusqu'à terre ; ce toit ca-
chait ou couvrait une ou deux croisées à travers lesquelles filtrait
une faible lueur rouge. Ce fut vers ce hangar , cette chétive mai-
son , que le comte dirigea ses pas.
La porte était ouverte , il entra dans une salle basse et humide.
D'abord il ne vit rien ; mais bientôt , à l'aide de plusieurs charbons
qui roulaient dans l'âtre, et à force de rester dans l'obscurité, ses
yeux , comme s'il eût été dans une cave ou une prison , percèrent
peu à peu l'ombre épaisse , et finirent par distinguer , au coin de la
cheminée, un vieillard à demi perdu dans un grand fauteuil de
chêne. Son front , chauve et poli comme un genou de femme , luisait
à la lumière du feu; ses bras , agités par un mouvement régulier,
allaient et revenaient en harmonie avec son pied. On aurait dit
qu'il jouait d'un instrument et qu'il battait la mesure; il filait tout
simplement , il filait une grosse quenouille de lin , sans s'aperce-
voir le moins du monde qu'il venait d'entrer quelqu'un. — Un ou-
vrage de femme dans une main d'homme est presque toujours un
cachet de décrépitude ou d'imbécillité! Otto, tout préoccupé qu'il
était, ne put s'empêcher d'y réfléchir pendant une ou deux mi-
nutes ; il resta là , devant ce vieux fileur , les bras croisés et l'œil
tendu , comme un voyageur près d'une ruine ; il pensait aux ravages
du temps, il avait peine à concevoir que ce corps d'homme, si
ferme et si robuste autrefois, branlât maintenant comme une vieille
-78 REVUE DES DEUX MONDES.
lampe sans lumière; que ees genoux vigoureux , qui avaient pousse
un cheval au milieu d'une mêlée, fussent si chétifs et si retirés;
que cette main, si bonne à manier un sabre, eût tout au plus la
force de soutenir un fuseau ; enfin , que toute la pensée d'un homme
fût réduite au mouvement d'un rouet.
0 décrépitude, ô vieillesse malheureuse! que la mort est belle
et désirable quand l'âme est ferme et le corps droit! qu'il est beau
de tomber jeune et dans toute sa force !
Otto s'approcha du fileur, et tirant son chapeau :
— Monsieur Rasmann , j'ai l'honneur de vous saluer.
Le bonhomme ne répondit pas , et continua d'agiter son rouet.
— Est-ce à monsieur Franz Rasmann que j'ai l'honneur de par-
ler? cria-t-il plus fort.
Le bonhomme s'arrêta enfin , et le regarda.
— Je ne crois pas, monsieur, que vous puissiez me connaître,
car il y a fort long-temps que vous ne m'avez vu ; mais mon nom
peut-être
Le bonhomme se leva, et fit un léger salut.
— Je suis le comte Otto.
Le vieillard rida son front , leva la tête , et répéta lentement :
Le comte Otto!... puis il regarda une seconde fois l'étranger, se
mit à trembler de tous les membres comme un fiévreux , et les
mains pendantes , les yeux hagards, il laissa tomber sa quenouille
par terre. Aussitôt la salle fut éclairée d'une lueur subite ; une
jeune femme apparut une lampe à la main , entre l'étranger et le
vieillard. — Mon père, allez vous coucher! — Ces paroles semblè-
rent produire sur lui un effet magnétique. L'obéissance d'un chien
au maître qu'il redoute et qu'il aime n'est pas plus prompte et plus
spontanée que celle de ce vieux père à son enfant.
11 se leva sans mot dire de son grand fauteuil, abandonna son
travail , et comme un marmot qui cède à la voix de sa mère, il s'en
alla deçà , delà , piétinant , heurtant , et sans penser une seule fois
à retourner la tête. — Il ouvrit une porte et disparut.
La jeune femme resta dans la même posture , debout, immobile ,
les bras appuyés sur le dos du fauteuil, et les yeux fixés sur les
pas de son père; le mouvement précipité de sa gorge , la va-et-vient
BEAT A. * 27!)
de sa collerette à demi flottante décelaient son trouble et son émo-
tion.
Quand aucun bruit ne s'entendit plus, elle s'écria d'une voix
faible et altérée :
— Est-ce bien vous , monsieur?
Le comte ne répondit point, il secoua son chapeau humide de
la brume du soir, essuya son front baigné de sueur, et s'approcha
du feu.
— Est-ce bien vous , monsieur? oh ! vous venez bien tard !
— C'est vrai , mademoiselle , je viens bien tard , peut-être trop
lard.
— Oh ! monsieur le comte , non , non , ne le croyez pas.
Et aussitôt ouvrant le fichu qui couvrait sa poitrine, elle en lira
un petit morceau de papier plié qu'elle présenta au nouveau venu ,
en ajoutant avec une sorte de fierté :
— Voilà le reçu que mon père vous a fait de vos 15,000 florins ,
le voilà tel que vous l'avez laissé... il ne m'a jamais quitté, — et
demain, monsieur... demain...
Elle n'acheva pas , tant sa voix tremblait. L'effort qu'elle avait
fait pour maîtriser son émotion , le ton qu'elle avait pris pour se
délivrer de son père, ces nouvelles paroles, la présence du comte ,
tant de coups portés à la fois suffisaient pour ébranler les nerfs
d'une pauvre fille; aussi ses genoux plièrent, et elle se laissa tom-
ber dans le fauteuil qui était placé devant la cheminée. Otto , la
voyant chanceler, s'était élancé vers elle , il l'avait soutenue dans
ses bras, il s'était assis auprès sur une mauvaise chaise. Aussitôt
qu'elle eut repris ses sens , elle se mit à regarder son amant avec
une joie toute céleste ; il semblait qu'elle n'avait pas assez d'yeux
pour le contempler, pas assez d'oreilles pour l'entendre. Il était
beau comme un astre, mélodieux comme une lyre; elle ne s'en
lassait pas, et prenant ses deux mains, elle les portait à ses lèvres
et les baisait comme une folle.
— 0 Henri, s'écriait-elle, que vous avez tardé à venir! que
d'heures de peines et d'angoisses j'ai passées en votre absence !
comme j'ai compté les minutes depuis le jour où vous m'avez quit-
tée! trois années! trois années entières à écouter le bruil de vos
pas, c'est bien triste et bien Ion;; pour une fille comme moi, faible
280 REVUE DES DEUX MONDES.
et seule avec un vieillard, au milieu des montagnes! Aussi je n'ai
plus paru une seule fois aux Kermesses, je n'ai plus dansé, je n'ai
plus chanté comme avant, j'étais toujours à la fenêtre ou sur le
pas de la porte; je tricotais et ne faisais pas une maille, j'attendais,
et vous ne veniez pas... Les hommes sont cruels, n'est-ce pas?
bien cruels !
Otto avait retiré ses mains des lèvres de la petite Allemande, et
la regardait sans répondre.
— Vous me regardez , ô mon bien-aimé ; hélas ! je ne suis plus
qu'une mendiante. La fièvre a pris toute la chair de mes os, le
vent du nord a terni la belle couleur de mes joues. L'aubépine de
mai ne sera plus jalouse, je ne suis plus rose et blanche comme
elle , je ne suis plus la fauvette que vous avez surprise un soir chan-
tant au bord de son nid. — Ce pauvre cœur, vous l'avez rempli d'a-
mour, vous l'avez inondé comme une petite fleur des champs à la
première goutte d'eau qui tombe du ciel , et il s'est brisé. Oh ! je ne
suis plus qu'une ombre maintenant, voyez mes bras comme ils sont
frêles ! ma poitrine, comme elle est maigre ! Maintenant c'est à faire
peur, j'ai tant souffert !
— Pauvre fille !
— Oh ! oui , vous dites bien vrai , en m'appelant pauvre et mi-
sérable , car on ne peut l'être plus que moi , et mon père. Il est
dur, quand on a été élevé dans l'aisance , de tomber dans le besoin,
il est affreux de passer sa vie à coudre et à filer, et pourquoi?
pour gagner à peine de quoi vivre. Que voulez-vous? le malheur
est entré dans notre maison comme un soldat; il a tout pillé, tout
saccagé. Mon père a été traîné deux fois en prison , et là je l'ai suivi,
j'ai partagé son pain noir. Lorsque nous sommes sortis, l'on m'a
traité d'enfant sans mère , l'on a voulu m'enlever des bras de mon
père ; alors il a été obligé de donner de l'argent. Il en a tant donné ,
qu'il a fallu quitter notre maison de la Sauvenière et venir nous
loger ici, dans cette triste masure, où nous vivons comme nous
pouvons tous les deux , et où il y a des jours où nous manquons
presque de tout.
— Est-il possible?
— C'est la vérité, reprit Beata, c'est la pure vérité, et il suffit
de jeter les yeux dans l'intérieur de cette chambre, et sur la nu-
Mi AT A. * 2KI
dite des murs , pour voir que je ne mens pas ; et pourtant , Henri ,
j'étais destinée à être plus heureuse, à porter, comme vous, de fines
mousselines et de belles dentelles ; j'étais faite pour être grande
dame, car ma mère descendait d'une noble famille de Presbourg.
A Spa , la maison qu'elle habita durant le temps qu'elle prit les
eaux, et dans laquelle je vins au monde , porte encore, à l'entrée ,
un tableau peint de barres noires et jaunes , avec une belle cou-
ronne d'or. Je n'ai jamais vu ma mère , elle mourut que j'étais
toute petite, Henri, toute petite!...
Je m'en souviens à peine ; ce que je n'ai pas oublié , c'est qu'elle
m'appelait Beata , sa jolie Beata ; — cela veut dire heureuse en la-
tin , les Hongrois parlent cette langue comme l'allemand : mon père
m'en avait appris quelques mots autrefois , mais je n'en sais plus
rien maintenant. Depuis trois ans surtout, je ne sais plus distin-
guer une lettre d'une autre ; je n'ai pas même ouvert ma Bible , et
c'est un grand péché : aussi Dieu devait me punir cruellement.
Pourtant je ne me plains pas, oh ! non , je ne me plains pas , Dieu
m'a ramené celui que j'aimais et que j'aime plus que ma vie.
Et en parlant ainsi , elle se jeta au cou de son amant.
11 y avait de la confusion dans la tête de cette douce enfant ,
mais à travers ce chaos d'idées on sentait percer une chaleur d'ame
qui aurait attendri le cœur le plus dur. D'ailleurs il fallait s'at-
tendre à tout , à ce déluge de paroles et à cette exaltation de pen-
sées. Quand le cœur a été long-temps comprimé, il faut qu'il se
dilate; chez les femmes surtout, l'épanchement est nécessaire, il
se fait toujours par les lèvres ou par les yeux. Otto n'avait jamais
attaché grande importance à la conquête de cette jeune fille , il
avait considéré sa liaison avec elle comme une affaire de sens ,
comme une aventure de montagne , une heureuse fortune qui peut
arriver à tout homme bien tourné, que l'on est sot délaisser échap-
per, mais qu'il ne faut pas prendre au sérieux , et qui n'engage à
rien. Evidemment il s'était trompé; loin d'agir sur une nature
commune , il avait rencontré des nerfs délicats , une organisation
fine et supérieure. Alors le sentiment qu'il avait communiqué si
légèrement avait pris de la force , le malheur, les revers , l'absence ,
cl une foule d'accidens lavaient constamment entretenu, irrite;
282 REVUE DES DEUX MONDES.
maintenant les nouveaux évènemens le portaient à son plus haut
degré d'énergie.
Otto comprit le mal qu'il avait fait, mais il ne vit pas les suites
qui pouvaient en résulter. Soit insouciance ou confiance en son
étoile , il se livra tout entier à l'impression du moment; malgré l'air
de pauvreté répandu autour de lui, malgré les paroles du voiturier
et tout ce qu'il venait d'entendre , l'amour de Beata , sa chaleur de
sentiment trop vraie pour être feinte, lui avaient répondu de la
probité du vieillard; certain de retrouver encore un peu d'argent,
il ne pensait plus qu'à recouvrir de miel les plaies qu'il avait ou-
vertes, qu'à s'abandonner aux caresses empressées de la bonne
petite, et par des promesses et des assurances, à lui donner le
change sur l'avenir. Il lui jura qu'il l'aimait toujours, qu'il ne l'avait
pas oubliée, que des circonstances graves et imprévues l'avaient
seules retenu loin d'elle.
Il faut si peu de choses pour consoler une femme qui vous aime,
un rien, un regard, un baiser sur le front. Beata le crut, et lui,
comme il était fatigué de la route, et comme il avait besoin de
somme, il s'étendit dans le fauteuil, jeta son manteau sur ses épaules
et dormit.
VIII.
La nuit s'avançait; la nature au-dehors était ébranlée par la
tempête. On entendait gémir les bouleaux, et les sapins aux larges
branches criaient et hurlaient comme les amarres d'un vaisseau ; le
vent, s'inlroduisanl dans les petits trous des fenêtres et dans le joint
des portes, produisait des gammes de sifflemens aigus, tandis que
la raffale, s'abattant sur le toit, semblait y rouler d'énormes pierres
et bondir comme l'avalanche. La pluie fouettait les vitres. Les gré-
Ions, tombant dans l'àtre de la cheminée, avaient éteint le peu de
feu qui brûlait encore. Plus de lumière. La seule clarté qui appa-
rût quelquefois était celle de la lune, lorsque voguant à travers des
flots de noirs nuages, elle découvrait son disque et jetait de grands
éclairs blafards sur la terre.
Cependant le fracas extérieur n'empêchait pas le voyageur de
dormir. Il n'entendait rien, pas même Béata, qui, légère comme
un oiseau, tournait et retournait autour de lui. D'abord elle avait
BEATA . i«S"")
rallumé dans Pâtre quelques brins de sarment, afin de réchauffer
ses pieds; mais l'eau continuant à tomber dans la cheminée, elle
avait renoncé à son travail, et comme la femme de la Bible,
comme la bonne Ruth , elle était revenue se coucher auprès de
son amant. Peu à peu ses mains soulevèrent les plis du manteau
qui le couvrait, et lorsqu'elle eut assez fait, et qu'elle fut certaine
de ne pas l'éveiller, elle se glissa jusqu'à son cœur. Aimante créa-
ture! comme elle était heureuse! un bien perdu et retrouvé est si
cher! elle aurait voulu mourir ainsi; elle aurait désiré que ses deux
bras devinssent chaînes d'airain , afin de ne plus se séparer de son
idole.
Cependant Otto tout d'un coup s'agite, il lève la tète et ouvre
les yeux; il sent comme une main froide et osseuse passer sur sa
figure et s'arrêter sur son cou , le frisson lui court par tous les mem-
bres; il veut détacher son bras des plis du manteau , mais avant d'y
parvenir, une voix qu'il croit bien loin de lui, mais qu'il reconnaît
de suite, s'écrie :
— Mon père, mon père, allez vous coucher.
Aussitôt il voit à la lueur de la lune, entre la fenêtre et la che-
minée, une forme d'homme se dessiner. Cette ombre vacillante s'ar-
rête, paraît hésiter, et sans gémissement, sans plainte, elle prend
une direction et se perd dans l'obscurité. Son apparition fit peu de
bruit, quelque chose sembla traîner sur le carreau, et tout rentra
dans le silence. Otto, qui doutait encore de ce qu'il venait de voir
et d'éprouver, tant l'apparition et la disparition avaient eu lieu ra-
pidement, ne se donna pas le tourment de chercher ce que ce
pouvait être; il se contenta de dire :
— Est-ce vous, Beata, qui faites tout ce train?
— Oui, c'est moi.
— Et pourquoi donc, ma belle?
— Je ne puis dormir, il fait tant de vent.
— La nuit est donc bien mauvaise?
— Oui, bien mauvaise.
Et la conversation en resta là. Le comte pencha la lète de nou-
veau, et ferma les yeux. Quanta la jeune fille, toute tremblante
encore d'émotion , elle reprit sa place aux pieds de son amant , mais
elle ne dormit pas. La scène qui venail de se passer avait été pour
Ï284 UEVUE DES DEUX MONDES.
elle une révélation terrible; elle avait découvert le déshonneur d'un
père, elle venait de sauver la vie du comte.
IX.
Prenez une pierre , jetez-la selon le libre arbitre , à droite ou à
gauche; il s'établira une multitude de faits successifs résultant du
jet de la pierre, inévitables et rigoureux. Ainsi, en bien ou en
mal, la fatalité prend les actes, des mains de la liberté humaine, et
en fait découler impitoyablement la ruine et le bonheur. Ainsi le
jour qui se levait était triste pour la famille du Hongrois et pour le
comte lui-même.
— Votre père est-il éveillé , Beata ?
— Je ne le crois pas , il ne se lève pas si tôt.
— Est-ce que vous souffrez? vous avez la tète dans vos mains.
— J'étouffe, et j'ai les pieds froids.
— Pourquoi ne pas faire de feu?
— Il n'y a pas de bois.
— Mais le voisin?
— Nous n'en avons pas.
— Et ce bâtiment qui est près de celte maison ?
— C'est une usine qui n'est pas achevée.
— Vous êtes bien malheureuse !
— Oh ! oui, bien malheureuse!
— Que puis-je faire pour vous?
— Tout ! — m'emmener d'ici.
— Et votre père ?
— Qu'importe, si vous m'aimez?
— Hélas! je ne le puis.
— Alors, que le bon Dieu ait pitié de moi !
Beata prononça ces dernières paroles d'un accent si singulière-
ment triste, que le comte se sentit ému jusqu'au fond des entrail-
les; il la regarda; elle était sur sa chaise, immobile, les yeux fixes
et le visage tout pâle.
— Mon enfant, vous vous faites mal en restant ainsi; sortons.
— Où aller?
— Sur la montagne, le long du chemin , prendre l'air un instant.
BEAT A. fc 28. >
— Je le veux bien.
Otlo prit son manteau, en couvrit les épaules de Beata, et bou-
tonnant son frac, ils sortirent bras dessus bras dessous.
Ils s'apprêtaient à descendre la roule qui mène au hameau de la
Sauvenière, lorsqu'ils virent un homme venir au-devant d'eux; ils
rebroussèrent chemin , et remontèrent le cours du gros ruisseau
qui coulait au pied de la maison.
Le soleil se montrait un peu ; la terre , lavée par la pluie et affer-
mie par le vent, sonnait sous les pas , et faisait étinceler comme des
paillettes mille petites pierres de toutes les formes et de toutes les
couleurs. La température était moins froide qu'à l'ordinaire, il y
avait comme un sourire de printemps dans ce dernier rayon d'au-
tomne , et l'on aurait dit deux amans qui s'en allaient chercher l'om-
bre et la solitude. Pourtant ils ne parlaient pas. Tant que le ruisseau
traça ses détours dans la prairie, ils eurent assez beau chemin. Mais
bientôt la scène changea, les roches apparurent, et le ruisseau de-
vint torrent. Ce fut une onde impétueuse et chargée de fange, rou-
lant tantôt sur les roches, et tantôt se précipitant en forme de cas-
eade; un bruit assourdissant, et le mugissement perpétuel d'un
troupeau de bœufs. Les obstacles s'accumulaient devant eux, ils fu-
rent bientôt dans un vrai désert. Là le vent et la tempête de la
nuit dernière avaient amoncelé leurs victimes , des roches en éclat ,
de grands arbres courbés et renversés > puis des bouquets de sapins
s'écrasant les uns les autres , ou foulés comme l'herbe sous les pas
d'un enfant. — On sentait que le génie du mal et de la destruction
avait dû se ruer à son aise au milieu de ce chaos. Il fallait aussi
que les promeneurs prissent plaisir à la contemplation de ces
ruines gigantesques et naturelles, car ils ne s'arrêtèrent pas et con-
tinuèrent leur marche. Où allaient-ils? Dieu seul le savait. Ils mon-
tèrent encore, ils montèrent jusqu'à une roche autour de laquelle
il fallait tourner, et qui avait quelque chose d'affreux à la vue.
Cependant, arrivé à une certaine hauteur, Otto jugea prudent de
revenir sur ses pas; il se faisait tard, et le vieillard pouvait être levé.
Alors il prit la jeune fille par le bras et redescendit avec elle. Ils
suivirent la même route, marchant, tantôt l'un devant l'autre, tan-
tôt de front, s'aidant et se soutenant mutuellement. Le torrent
bondissait encore au-dessous d'eux. Beata avait la tête penchée et
~28G REVUE DES DEUX MONDES.
descendit silencieuse, aussi nonchalamment qu'elle était montée.
Tout à coup elle s'arrête, il fallait franchir un tronc d'arbre
unissant deux roches.
— Qui vous fait peur, Beata?
— Rien, mais je ne puis passer.
— C'est un enfantillage, vous avez bien passé en allant.
— Le torrent m'étourdit.
— Donnez-moi la main.
— La voilà.
— Prenez garde, nous tombons....
— Pardonnez-moi , Henri ! . . . .
Oh ! méprise qui voudra le cœur des femmes , c'est le plus pur
limon qu'ait pétri la main de Dieu. Rien n'est sublime comme de
voir la nature des anges servir à deux genoux la force humaine,
de voir les femmes se faire un bonheur de la souffrance , et tour-
ner pour elles seules le calice amer qui passe à la bouche des hom-
mes. C'est toujours pour elles la continuation des angoisses du
Sauveur ; c'est l'agonie immense et acceptée avec joie au jardin des
Olives. — Pauvres femmes! méprise qui voudra vos nobles cœurs;
s'il y a un paradis , votre place y sera plus belle que la nôtre, et s'il
est une justice , elle sera plus indulgente pour vos crimes que pour
nos fautes.
Edouard Willer.
IMPRESSIONS
DE VOYAGES.
IV.
Mon excursion à Chamouny dura quatre jours; le cinquième, à
dix heures du soir, j'étais de retour à Martigny. Mon ancien ami ,
le maître d'hôtel, me reçut d'un air comiqucment triste. Le pauvre
homme avait tant de monde chez lui , qu'il ne savait où me loger :
lui même avait cédé son lit aux voyageurs et comptait coucher
dans la grange. Tl essaya timidement de me prouver que l'odeur
du foin était fort saine, et que je serais mieux chez lui sur la paille
que chez un autre dans un lit. Mais je venais de faire douze lieues
à pied, circonstance qui me rendait l'esprit fort peu accessible à ce
genre de raisonnement , quelque logique qu'il lui parût être : en
conséquence, je dis à mon guide de me conduire à l'hôtel de la
Tour.
Mon hôte tenta un dernier effort pour me retenir. Il lui restait
288 REVUE DES DEUX MONDES.
une grande chambre où il avait empilé une société de cinq voya-
geurs, un de plus ne devait rien leur faire sur la quantité; il me
demanda donc si je me contenterais comme eux et avec eux d'un
matelas posé à terre, et sur ma réponse affirmative, il s'achemina,
moi le suivant, vers leur chambre, d'où sortait un vacarme épou-
vantable. Nos voyageurs se battaient à coups de traversin , pour
conquérir les uns sur les autres chacun un emplacement de trois
pieds de large sur six de long, la grandeur de la chambre n'ayant
pas paru leur offrir au premier abord cinq fois celte mesure géo-
métrique. Je jugeai, à part moi, que le moment était mal choisi pour
la demande que nous venions faire : mon hôte fit probablement la
même réflexion , car il se retourna de mon côté avec un air d'em-
barras si marqué , que je me décidai à faire ma commission moi-
même. Je poussai doucement la porte, et je m'aperçus que provi-
soirement la bataille se passait dans la nuit, les projectiles ayant
éteint les lumières : dès-lors ma résolution fut prise.
Je soufflai la chandelle de mon hôte, ce qui fit rentrer le corridor
dans une obscurité aussi complète que celle où était la chambre ;
je lui recommandai de ne retrouver sous aucun prétexte la deuxième
clé de la porte , et je le priai de me laisser me tirer d'affaire tout
seul. Il ne demandait pas mieux.
La petite guerre continuait toujours, et les éclats de rire des
combattans faisaient un tel bruit, que j'entrai dans la chambre,
refermai la porte à double tour, et mis la clé dans ma poche , sans
qu'aucun d'eux s'aperçût qu'il venait de se glisser dans la place un
surcroît de garnison.
Je n'avais pas fait deux pas, que j'avais reçu sur la tète un coup
de matelas qui m'avait enfoncé mon chapeau jusqu'à la cravate.
On juge bien que je n'étais pas venu là pour demeurer en reste
de compte avec ceux qui s'y trouvaient ; je n'eus qu'à me baisser
pour ramasser une arme , et je me mis à frapper à mon tour avec
une vigueur qui aurait dû prouver à mes adversaires qu'il venait
d'arriver un renfort de troupes fraîches. Bientôt je m'aperçus que
j'étais appuyé contre un angle, position, comme tout le monde sait,
très favorable pour une défense individuelle. La mienne fit, à ce
qu'il paraît, de si grandes merveilles, que je compris à la faiblesse
des coups qu'on me portait, qu'on perdait l'espoir de me débus-
IMPRESSIONS DE VOYAGES. b ^S)
quer de la place, et le combat se transporta sur d'autres points.
Je profitai de ce moment pour étendre mon matelas sur le carreau.
Un manteau sans propriétaire apparent, et dans lequel je me pris
les jambes, me parut devoir admirablement remplacer les couver-
tures que la servante n'avait point encore apportées, et que, grâce
à la précaution que j'avais prise de fermer la porte à double tour
et de mettre la clé dans ma poche, il me semblait bien difficile
qu'elle introduisît désormais parmi nous. Je m'en enveloppai le plus
confortablement possible. Je me jetai sur mon lit de camp, et j'at-
tendis, le nez tourné vers le mur, l'orage, qui ne devait pas tarder
à gronder, lorsque l'un des combattans s'apercevrait qu'il y avait
un matelas de déficit.
En effet , peu à peu le calme se rétablit. Les éclats de voix de-
vinrent moins bruyans, chacun songea à établir son bivouac sur le
champ de bataille ; je sentis un matelas s'appuyer à mes pieds , un
autre à ma droite. Chacun emboîta le sien , comme il put, dans
ceux de ses compagnons, et se jeta dessus; un seul rôdeur continua
de chercher quelque temps encore dans les coins et recoins; puis,
impatienté de ne rien trouver, une idée lumineuse lui vint, et il s'é-
cria tout à coup : Messieurs, il y a l'un de vous qui est couché sur deux
matelas.
Cette accusation fut repoussée par un cri d'indignation unanime
auquel je m'abstins cependant de prendre part.
Notre homme se remit à chercher, moitié riant, moitié jurant ;
puis ne trouvant rien , il finit par où il eût du commencer : il sonna
pour avoir de la lumière.
Nous entendîmes les pas de la servante d'auberge qui s'appro-
chait ; je vis briller la chandelle à travers le trou de la serrure , et je
mis instinctivement la main dans ma poche , pour m'assurer si la
bienheureuse clé y était toujours.
Notre homme alla à la porte : elle était fermée. — Ouvrez, dit-il,
et donnez-nous de la lumière.
— Messieurs , la clé est en dedans.
— Ah !
La main du chercheur m'intercepta un instant la lumière qui me
venait du corridor; puis il se baissa, passa la main à terre, sur
tome h. iy
5î)U UEVUE DES DEUX MONDES.
la cheminée. —Qui, diable, a donc fermé la porte en dedans,
messieurs?
Ce n'était personne. — La fille attendait toujours.
— Eh ! pardieu, il y a une seconde clé de chaque chambre dans
votre auberge.
— Oui , monsieur.
— Eh bien ! allez chercher l'autre.
La tille obéit , c'était mon moment d'épreuve. Si le maître de
l'hôtel n'avait pas suivi mes instructions, j'étais perdu : le plus pro-
fond silence régnait , et n'était interrompu que par les coups de
pied impatiens de notre malheureux compagnon qui murmurait
entre ses dents :
— Cette péronnelle-là ne reviendra pas. — Je vous demande ce
qu'elle peut faire. — Vous verrez qu'elle ne trouvera pas la clé
maintenant? — Ah? c'est bien heureux.
Cette dernière exclamation lui était, comme on le devine bien ,
arrachée par le retour de la fille qui s'était de nouveau arrêtée de-
vant notre porte.
— Eh bien! allons donc.
— Monsieur, c'est comme un fait exprès, on ne peut pas mettre
la main dessus.
— Ah ! mais c'est donc le diable qui s'en mêle? — Oui , oui , —
Riez , messieurs. — Pardieu , c'est bien amusant pour moi , surtout.
— D'abord , je vous préviens qu'il me faut un matelas de gré ou de
force.
Un hourra de propriétaire répondit à cette menace, et chacun
se cramponna à son lit.
— Combien avez-vous apporté de matelas?
— Cinq.
— Vous- voyez, messieurs, l'un de vous en a deux.
Une dénégation plus absolue et plus énergique encore que la
première , lui répondit.
— ■ Très bien ; mais je vais le savoir. Allez-moi chercher une botte
d'allumettes.
Il y avait dans cette demande un projet dont je ne comprenais
pas bien l'exécution, mais dont le résultat possible me fit frémir,
La fille revint avec l'objet demandé.
IMPRESSIONS ïm VOYAGES. 2**3
— C'est bon , glissez-moi une allumette par le trou de la serrure.
Elle obéit.
— Maintenant, allumez le bout qui passe de votre côté. Très
bien, là.
Je suivais l'opération avec un intérêt que Ton peut comprendre;
je vis briller de l'autre côté de la serrure la petite flamme bleuâtre,
qui disparut un instant dans l'intérieur de la porte, et reparut de
notre côté brillante comme une étoile. C'est une stupide invention
que celle des allumettes.
Au fait, je ne savais pas trop comment j'allais m'en tirer, et si
mes nouveaux camarades goûteraient la plaisanterie; je me tournai
à tout hasard contre le mur, afin d'avoir le temps de préparer un
petit discours de réception.
Pendant ce temps, la flamme de l'allumette se fixa à la mèche de
la bougie, l'appartement s'illumina. J'entendis chacun s'asseoir sur
son matelas pour passer la revue. Au même instant un cri de sur-
prise s'échappa de toutes les bouches, et une voix éclatante comme
celle du jugement dernier fit entendre ces mots terribles :
— Nous sommes six.
Une deuxième voix succéda à la première.
— Messieurs, l'appel nominal.
— Oui, l'appel nominal. —
Celui que la perte de son lit rendait le plus intéressé à cette vé-
rification y procéda sur-le-champ.
— D'abord moi, Jules de Lamark, présent.
— M. Lecaron , médecin , présent.
— M. Charles Soissons, propriétaire, présent.
— M. Auguste Reimonenq, créole, présent.
— M. Honoré de Sussy...
Je me retournai vivement.
— A propos, mon cher de Sussy, lui dis-je, en lui tendant la
main , je puis vous donner des nouvelles de votre sœur, madame
la duchesse d'O.... je l'ai vue il y a huit jours aux eaux d'Aix : elle
y était belle à désespérer.
On peut juger du singulier effet que produisit mon interruption -
Tous les yeux se fixèrent sur moi.
— Ah! pardieu, c'est Dumas, s'écria de Sussy.
19.
49^ REVUE DES DEUX MONDES.
— Moi-même , mon cher ami , voulez-vous me présenter à ces
messieurs? je serais enchanté de faire leur connaissance.
— Certainement. De Sussy me prit par la main ; messieurs , j'ai
l'honneur
Chacun se leva sur son lit et salua.
— Maintenant , messieurs , dis-je en me tournant vers celui dont
j'avais usurpé le matelas, permettez que je vous rende votre lit,
mais à la condition cependant que vous m'autoriserez à m'en faire
apporter un près des vôtres.
La réponse fut affirmative et unanime. J'ouvris la porte; dix
minutes après, j'avais un matelas dont j'étais le légitime locataire.
Ces messieurs allaient comme moi au grand Saint-Bernard. Ils
avaient retenu deux voitures. Ils m'offrirent de prendre une place
avec eux ; j'acceptai. La fille reçut l'ordre de nous éveiller le len-
demain à six heures du matin. L'étape était longue, il y a dix
lieues de Marligny à l'hospice, et les sept premières seulement
peuvent se faire en char. Chacun de nous comprenait l'importance
d'un bon sommeil : aussi dormîmes-nous tout d'une traite jusqu'à
l'heure indiquée.
A sept heures nous étions emballés à quatre dans un de ces
chariots étroits auxquels on ajoute deux planches, et qui, dès-
lors, prennent le titre pompeux de chars-à-bancs; et à deux dans
une de ces petites voilures suisses qui vont de côté comme les cra-
bes. Je m'étais pour mon malheur placé sur un char-à-bancs.
Nous n'avions pas fait dix pas, que, d'après la manière dont il
conduisait son cheval, je fis à notre cocher celte observation.
— Mon ami , je vous crois ivre?
— C'est vrai , mais a pas peur, notre maître.
Très bien , du moins nous savions à quoi nous en tenir.
Les choses allèrent à merveille tant que nous fûmes en plaine ,
et nous ne fîmes que rire des légères courbes que décrivaient cheval
et voilure; mais après avoir dépassé 3Iartigny-le-Bourg et Sainl-
Branchier, lorsque nous commençâmes à pénétrer dans le val d'En-
tremont, et que nous vîmes le chemin s'escarper aux flancs de la
montagne, ce chemin étroit, chemin des Alpes s'il en fut, avec
son talus rapide comme un mur d'un côté et son précipice pro-
fond de l'autre, nos rires devinrent moins accentués, quoique les
IMPRESSIONS DK VOYAGES. ±(,">
courbes fussent toujours aussi fréquentes, et nous lui fîmes, mais
d'une manière plus énergique, cette seconde observation :
— Mais s.... d.... cocher, vous allez nous verser.
Il fouetta son cheval à lui enlever la peau, et nous répondit par
sa locution favorite :
— A pas peur, notre maître. — Seulement il ajouta par forme
d'encouragement sans doute : — Napoléon a passé par ici.
— C'est une vérité historique que je n'ai pas l'intention de vous
contester. Mais Napoléon était à mulet , et il avait un guide qui
n'était pas ivre.
—A mulet!— Vous vous y connaissez! — Il était sur une mule...
Nous repartîmes comme le vent; notre guide continua de parler
la tète tournée de notre côté , et sans daigner même jeter les yeux
sur la route.
— Oui, sur une mule, à preuve même que c'est Martin Gro-
seiller de Saint-Pierre qui le conduisait, et que sa fortune a été
faite.
— Cocher ! . . .
— A pas peur, — et que le premier consul lui a envoyé de Paris
une maison et quatre arpens de terre. — Haoh ! Haoh ! —
C'était la roue de notre char qui pinçait le précipice de si
près , que Lamark et de Sussy , qui étaient du côté de la planche,
dont l'extrémité dépassait la largeur de la voiture , étaient littéra-
lement suspendus sur un abîme de quinze cents pieds de profon-
deur.
Ceci rendait la plaisanterie de fort mauvais goût. Je sautai à bas
de la voiture au risque d'avoir les jambes brisées contre les roues,
et j'arrêtai le cheval par la bride. Nos camarades qui nous sui-
vaient dans la seconde voiture , et qui ne comprenaient rien au
jeu que nous jouions depuis le commencement du voyage, avaient
jeté un cri que nous avions entendu : ils nous croyaient perdus.
— A pas peur, Napoléon a passé par ici. — A pas peur. —
Et chaque mot de ce refrain éternel était accompagné d'une
volée de coups de fouet dont une partie tombait sur le cheval, et
l'autre sur moi ; l'animal furieux se cabrait en reculant , et la voi-
lure se retrouva de nouveau suspendue au-dessus de l'épouvan-
table ravin. Ce moment était critique; nos compagnons du chariot
294 REVUE DES DEUX MONDES.
le jugeaient mieux que personne : aussi prirent-ils une résolu-
tion violente et instinctive; le cocher, saisi à bras le corps,
fut soulevé hors de son siège, et jeté sur la route, où il tomba
lourdement, embarrassé comme Hyppolite dans ses rênes qu'il n'a-
vait point abandonnées. Le cheval, qui était d'un naturel fort pa-
cifique , se calma aussitôt ; ces messieurs profitèrent de ce moment
de repos pour sauter à terre, et chacun de nous , notre damné co-
cher excepté, se trouva sain et sauf et sur ses jambes au milieu de
la route.
Nous laissâmes notre homme se relever, mener son cheval et sa voi-
lure comme m'entendait, et nous nous acheminâmes à pied : c'était
plus fatigant , mais plus sûr. A deux heures nous dînâmes à Liddes,
où, d'après notre marché, nous devions changer de cheval et de
cocher; nous étions trop intéressés à ce que cette clause fût scru-
puleusement suivie, pour ne pas donner tous nos soins à son exé-
cution. Celte mutation faite, nous nous remîmes en route, com-
plètement tranquillisés par l'allure honnête de notre quadrupède ,
et la mine pacifique de son maître , qui , par parenthèse , était le
notaire du lieu. En effet , nous arrivâmes sans accident it Saint-
Pierre , où finit la route praticable pour les voitures.
Ce fut à l'entour de ce bourg que l'armée française fit sa der-
nière station lorsqu'elle franchit le grand Sainl-Bernard, au-delà
duquel l'attendaient les plaines de Marengo. Des gens du pays
nous montrèrent les différens emplacemens qu'avaient occupés
l'infanterie, la cavalerie et l'artillerie; ils nous expliquèrent com-
ment les canons, démontés de leurs affûts, avaient été assujétis dans
des troncs de sapins creux et portés à bras par des hommes qui se
relayaient de cent pas en cent pas. Quelques-uns de ces paysans
avaient vu opérer cette œuvre de géant , et se vantaient avec or-
gueil d'y avoir pris part ; ils se rappelaient la figure du premier
consul, la couleur de son habit et jusqu'à quelques mots insigni-
fians qu'il avait laissé tomber devant eux. C'est ainsi que j'ai re-
trouvé chez l'étranger, vivant et dans toute sa puissance, le sou-
venir de cet homme, qui, pour notre jeune génération qui ne l'a
pas vu, semble être un héros fabuleux enfanté par quelque ima-
gination homérique.
Celte visite de localité nous retint jusqu'à sept heures du soir.
IMPRESSIONS DE VOYAGES. ±),'i
Lorsque nous revînmes ù Saint-Pierre , le temps était couvert et
promettait de l'eau pour la nuit. Nous renonçâmes donc à notre
premier dessein d'aller couchera l'hospice, et en rentrant nous
dîmes à notre hôte de nous donner à souper , et de nous préparer
des chambres.
Ce n'était pas chose facile : plusieurs sociétés de voyageurs étaient
arrivées , et retenues comme nous par la menace du temps et l'ap-
proche de la nuit , elles s'étaient emparées des chambres et avaient
l'ait main-basse sur les provisions : il ne restait pour nous six qu'un
grenier et une omelette.
L'omelette fut dévorée : puis nous procédâmes à la visite de notre
chambre à coucher.
II n'y avait vraiment qu'un aubergiste suisse qui pût avoir
l'idée de faire coucher des chrétiens dans un pareil bouge; l'eau
qui commençait à tomber filtrait à travers le toit de planche, le
vent sifflait dans les fentes des contrevents mal joints, seule clô-
ture des fenêtres; enfin les rats, que notre présence avait fait
fuir, constataient par des grignottemens, dont le bruit ne pouvait
échapper à des oreilles aussi exercées que les nôtres, leur droit de
propriété sur le local que nous venions leur disputer, et leur in-
tention de le reconquérir, malgré notre établissement, aussitôt
que nous aurions soufflé les chandelles.
A l'aspect de cet infâme grenier , l'un de nous proposa de partir
courageusement pour l'hospice le soir même. C'étaient trois heures
de fatigues et de pluie, il est vrai ; mais au bout du chemin, quelle
perspective! Un souper splendide, un beau feu, une cellule
bien close, et un bon lit.
La proposition fut reçue avec enthousiasme : nous descendîmes
et envoyâmes chercher un guide. Au bout de dix minutes il arriva ;
nous lui dîmes de recruter deux de ses camarades , et de se pro-
curer six mulets , attendu que nous voulions le même soir aller
coucher au grand Saint-Bernard.
— Au grand Saint-Bernard ! diable ! dit-il.
Et il alla à la fenêtre, regarda le temps, s'assura qu'il était gâté
pour toute la nuit, exposa sa main à l'action du vent, afin déjuger
la direction dans laquelle il soufflait, et revint à nous en secouant
la lète.
290 REVUE DES DEUX MONDES.
— Vous dites donc qu'il vous faut trois hommes et six mulets.
— Oui.
— Pour aller cette nuit au Saint-Bernard ?
— Oui.
— C'est bon , vous allez les avoir.
Et il nous tourna le dos pour aller les chercher.
Cependant les signes qu'il avait laissé échapper nous donnèrent
quelque inquiétude; nous le rappelâmes.
— Est-ce qu'il y a du danger, lui dîmes-nous.
— Dam !... le temps n'est pas beau; mais, puisque vous voulez
aller au Saint-Bernard, on tâchera de vous y conduire.
— En répondez-vous?
— L'homme ne peut promettre que ce que peut faire un homme :
on tâchera ; cependant , si j'ai un conseil à vous donner , avec votre
permission , prenez plutôt six guides que trois.
— Eh bien! soit, six guides; mais revenons au danger : quel
est-il? 11 me semble que nous ne sommes point encore assez avan-
cés en saison pour avoir à craindre les avalanches?
— Non , si nous ne nous écartons pas de la route.
— Mais on ne s'écarte dans la route que lorsqu'elle est couverte
de neige , et le 26 août ce serait bien le diable !
— Oh ! quant à la neige , voyez-vous , que ça ne vous inquiète
pas , nous en aurons , et plus haut que vos guêtres.... Voyez-vous
cette petite pluie-là , qui est bien gentille ici? eh bien! à une lieue
de Saint-Pierre, comme nous allons toujours en montant jusqu'à
l'hospice , ça sera de la neige. — Il retourna à la fenêtre : — Et elle
tombera dru , ajouta-t-il en revenant.
— Ah ! bah, bah! Au Saint-Bernard !
— Messieurs, cependant, repris-je...
— Au Saint-Bernard : que ceux qui sont de l'avis d'aller cou-
cher au Saint-Bernard lèvent la main.
Quatre mains se levèrent sur six. Le départ fut adopté.
— Voyez-vous, continua notre guide, si vous étiez des gens de
la montagne, je dirais : C'est bon, en route; mais vous êtes des
Parisiens, à ce que je peux voir avec votre permission , et le Pari-
sien , c'est délicat et ça craint le froid; aussitôt qu'il a les pieds
dans la neige, il grelotle.
IMPRESSIONS DE VOYAGES. 297
— Eh bien, nous ne descendrons pas de mulet.
— Ça vous plaît à dire , vous y serez bien forcés.
— N'importe , allez prévenir vos camarades et chercher vos qua-
drupèdes.
— Avec votre permission, messieurs, vous savez que les courses
de nuit se paient double.
— Très bien. Combien de temps vous faut-il?
• — Un quart d'heure.
— Allez.
Aussitôt que nous fûmes seuls, nous prîmes les dispositions les
plus confortables pour la route; chacun ajouta à ce qu'il avait sur
le corps ce qu'il possédait en blouse , redingote ou manteau, rem-
plit sa gourde d'un excellent rhum , dont Soissons était le dispensa-
teur : une distribution fraternelle de cigarres fut faite , et un bri-
quet phosphorique , qui se carrait dans son habit rouge , passa par
acclamation du chambranle de la cheminée dans la poche de
Sussy. Puis , chacun se rangeant autour du feu , l'augmenta de
tout ce que nous pûmes rencontrer de bois , et fit une provision de
chaleur pour le voyage.
Notre guide rentra. — Bon , chauffez-vous, dit-il, ça ne peut
pas faire de mal.
— Êtes-vous prêts?
— Oui , notre maître.
— Alors... à cheval.
Nous descendîmes et trouvâmes nos montures à la porte , chacun
enfourcha gaîment sa bête, et mu d'un sentiment d'ambition,
tenta de lui faire prendre la tête de la colonne. Or, chacun
sait, pour peu qu'il ait monté une fois dans sa vie à mulet, que
l'une des choses les plus difficiles de ce monde est de faire passer
un mulet devant son camarade. Cette lutte nous tint près d'un
quart d'heure en joie , tant nous sentions le besoin de réagir
d'avance contre la fatigue avenir; enfin Lamark se trouva notre
chef de file , et lâchant la bride de son mulet , il parvint, à l'aide de
ses talons et de sa canne , à le mettre au trot, en criant :
« A pas peur, Napoléon a passé par ici/... »
Quand un mulet trotte , toute la caravane trotte , et par contre-
coup les guides , qui sont à pied , sont obligés de se mettre au galop.
^2!)8 REVUE DES DEUX MONDES.
Cela leur inspire en général pour cette sorte d'allure une répu-
gnance qu'ils sont parvenus à Caire partager à leurs bêtes; aussi la
tête de la colonne, si emportée qu'elle paraisse être, ne tarde-l-elle
pas à s'arrêter tout à coup, et à imposer successivement son immo-
bilité à chaque individu, soit homme, soit animal, qui se trouve à
sa suite. Puis toute la ligne se remet gravement en marche , s'a-
longeant au fur et à mesure que le mouvement se communique
de sa tête à sa queue.
— Avec votre permission , dit le guide de Lamark , qui avait re-
joint son mulet, et qui, de peur d'une nouvelle course, l'avait pris
par la bride, sous prétexte que le chemin était mauvais, — ce n'est
point par ici qu'est passé Napoléon , la route que nous suivons n'é-
tait point encore pratiquée ; c'est au flanc opposé de la montagne,
et s'il faisait jour, vous verriez que c'étaient de rudes gaillards ,
ceux qui passaient là, avec des chevaux et des canons. — Tout le
monde était de son avis, il n'y eut donc point de contestation.
— 3Iessieurs, de la neige; notre guide est prophète, dit l'un
de nous.
En effet, comme nous montions depuis une demi-heure à peu
près, le froid devenait de plus en plus vif, et ce qui dans la plaine
tombait en pluie, ici tombait en glace.
— Ah ! pardieu , de la neige le 26 août , ce sera curieux à racon-
ter à nos Parisiens : messieurs, je suis d'avis que nous descendions,
et que nous nous battions avec des pelottes , en mémoire de Napo-
léon, qui a passé par ici....
Chacun se mit à rire du souvenir que lui rappelait cette parole
sacramentelle; quant au danger qu'elle pouvait rappeler en même
temps, il était déjà complètement oublié.
— Avec votre permission, messieurs, je vous ai déjà dit que
c'était sur l'autre route qu'avait passé Napoléon ; quant à ce qui
est de vous battre avec des pelottes de neige, je ne vous le conseille
pas. Cela vous ferait perdre du temps , et vous n'en avez pas de
trop : songez que dans un quart d'heure vous n'y verrez plus ,
même à conduire vos mulets.
— Eh bien ! alors , mon brave , nos mulets nous conduiront.
— Et c'est ce que vous pouvez faire de mieux , de ne pas les
contrarier ; Dieu a fait chaque chose l'une pour l'autre, voyez-vous,
IMPRESSIONS DE VOYAGES. !21)li
le Parisien pour Paris, et le mulet pour la montagne. Voilà ce que
je dis toujours à mes voyageurs. — Laissez aller la bête, — laissez-
la aller. — Ici, comme nous sommes encore dans la plaine de Prou,
il n'y a pas grand mal , mais une fois le pont de Hudri passé, vous
vous trouverez dans un petit chemin de danseur de corde, et comme
la neige ne vous le laissera probablement pas distinguer, abandon-
nez-vous à votre mulet et soyez tranquille.
— Bravo! le guide , bien parlé, et buvons la goutte.
— Halte. — Chacun porta sa bouteille à sa bouche, et la passa
à son guide. Dans les montagnes , on boit dans le même verre et
à la même gourde , on n'est pas dégoûté de celui qui , six pas plus
loin, peut vous sauver la vie.
La chaleur du rhum remit chacun en gaîté, et quoique la nuit
et la neige tombassent toujours plus épaisses, la caravane, riant
et chantant, se remit bruyamment en roule.
C'était une singulière impression que celle que me produisait,
au milieu de ce pays désolé, de cette neige aiguë, de celte nuit
toujours plus sombre , celte petite file de mulets, de cavaliers et de
guides, qui s'enfonçait joyeusement dans la montagne sombre,
silencieuse et terrible, qui n'avait pas même un écho pour lui ren-
voyer ses chants et ses cris. Il parait que cette impression ne m'at-
teignit pas seul , car peu à peu les chants devinrent moins bruyans,
les éclats de rire plus rares, quelques jurons isolés leur succédè-
rent; enfin, un sac. D.., vies enfans, savez-vous qu'il ne fait pas
chaud ? vigoureusement prononcé , parut tellement être le résumé
de l'opinion générale, qu'aucune voix ne s'éleva pour combattre le
préopinant.
— La goutte, et allumons le cigarre.
— Bravo! qui est-ce qui a eu l'idée?
— Moi , Jules Thierry de Lamark.
— Arrivé à l'hospice, il lui sera voté des remercîmens. — Allons,
de Sussy, le briquet phosphorique.
— Ah! ma foi, messieurs , il faut que je tire mes mains de mes
goussets, et elles y sont si chaudement, qu'elles désirent y rester.
Venez prendre le briquet dans ma poche.
Un guide nous rendit ce service ; ses camarades allumèrent leurs
pipes au briquet, nous nos cigarres à leurs pipes, et nous nous
500 REVUE DES DEUX MONDES.
remîmes en route, n'apercevant de chacun de nous, tant la nuil
était noire, que le point lumineux que chacun portait à sa bouche,
et qui devenait brillant à chaque aspiration.
Cette fois il n'y avait plus ni chant ni cri , le rhum avait perdu
son influence ; le silence le plus profond régnait sur toute la ligne,
et n'était interrompu que par le bruit des encouragemens que nos
guides donnaient à nos montures , tantôt avec la voix , tantôt avec
le geste. »
En effet, rien de tout ce qui nous entourait ne poussait à la gaîté :
le froid devenait de plus en plus vif, et la neige tombait avec une
prodigalité croissante; la nuit n'était éclairée que par un reflet
mat et blanchâtre; le chemin se rétrécissait de plus en plus , et de
place en place des quartiers de rochers l'obstruaient tellement ,
que nos mulets étaient forcés de l'abandonner et de prendre des
petits sentiers , sur les talus même du précipice , dont nous ne
pouvions mesurer la profondeur que par le bruit de la Drance qui
roulait au fond : encore ce bruit, qui à chaque pas allait s'affai-
blissant, nous prouvait-il que l'abîme devenait de plus en plus pro-
fond et escarpé. Nous jugions, par la neige que nous voyions amas-
sée sur le chapeau et les vêtemens de celui qui marchait devant
nous, que nous devions, chacun pour notre part, en supporter une
égale quantité. D'ailleurs nous sentions ù travers nos habits son
contact moins pénétrant , mais plus glacé que celui de la pluie ;
enfin notre chef de colonne s'arrêta.
— Ma foi, messieurs, dit-il, je suis gelé moi, et je vais à pied.
— Je vous l'avais bien dit , que vous seriez obligés de descendre,
reprit notre guide.
Effectivement, chacun de nous sentait le besoin de se réchauffer
par le mouvement. Nous mîmes pied à terre, et comme on y voyait
à peine à se conduire, nos guides nous conseillèrent de nous accro-
cher à la queue de nos mulets, qui de cette manière nous offraient
le double avantage de nous épargner moitié de la fatigue, et de
sonder le chemin. Cette manœuvre fut ponctuellement exécutée,
car nous comprenions la nécessité de nous abandonnner à l'instinct
de nos bêtes et à la sagacité de leurs conducteurs.
C'est alors que je reconnus la vérité de la relation de Balmat :
je ressentais, pour mon compte , le mal de tète dont il m'avait parlé ,
IMPRESSIONS DE VOYAGES. 501
ses éblouissemens vertigieux , et eette irrésistible envie de dormir,
à laquelle j'eusse cédé sur mon mulet, et que la nécessité de mar-
cher pouvait seule combattre. II paraît que notre docteur lui-même
l'éprouvait, car il proposa une halte.
— En avant! en avant! messieurs, dit vivement notre guide,
car je vous préviens que celui de nous qui s'arrêtera ne repartira
plus.
II y avait, dans l'accent avec lequel il prononça ces paroles, une
conviction si profonde , que nous nous remîmes en marche sans
aucune objection. L'un de nous, je ne sais lequel, tenta même de
nous rappeler à notre ancienne gaité, avec ces mots consacrés qui
jusqu'alors n'avaient jamais manqué leur effet : — A pas peur, Na-
poléon a passé par ici. — Mais cette fois la plaisanterie avait perdu
son efficacité, aucun rire n'y répondit, et le silence inaccoutumé
avec lequel elle était reçue lui donna un caractère plus triste que
celui d'une plainte.
Nous marchâmes ainsi machinalement et tirés par nos mulets
pendant une demi-heure environ , enfonçant dans la neige jus-
qu'aux genoux, tandis qu'une sueur glacée nous coulait sur le
front.
— Une maison ! dit tout à coup de Sussy.
— Ah!
Chacun abandonna la queue de son mulet, s'étonnant que nos
muletiers n'eussent rien dit de cette station.
— Avec votre permission, dit le guide chef, vous ne savez donc
pas ce que c'est que cette maison ?
— Fût-ce la maison du diable, pourvu que nous puissions y se-
couer cette maudite neige et poser nos pieds sur de la terre, en-
trons.
La chose n'était point difficile ; il n'y avait à cette maison ni portes
ni contrevents. — Nous appelâmes , personne ne répondit.
— Oui , oui ! appelez , dit notre guide , et si vous réveillez ceux
qui y dorment, vous aurez du bonheur!...
Effectivement personne ne répondait, et la cabane paraissait
déserte : cependant, quelque ouverte qu'elle fût à tous les vents du
ciel, elle nous offrait un abri contre la neige ; nous résolûmes donc
de nous y arrêter un instant.
"02 UEVUE DES DEUX MONDES.
— S'il y avait une cheminée , nous ferions du feu , dit une voix.
— Et du bois?
— Cherchons toujours la cheminée.
De Sussy étendit les mains.
— Messieurs, une table, dit-il. —Ces mots furent suivis d'une
espèce de cri , moitié de frayeur, moitié d'étonnement.
— Qu'y a-t-il donc? — Hein !...
— Il y a qu'un homme est couché sur cette table. — Je tiens sa
jambe.
— Un homme !
— Alors secouez-le , il se réveillera.
— Eh! l'ami, eh!...
— 3Iessieurs, dit un de nos guides , se détachant du groupe de
ses camarades , restés dehors , et passant sa tète par la fenêtre; —
messieurs, pas de plaisanteries pareilles et en pareil lieu. Elles
nous porteraient malheur à tous, à vous comme à nous.
— Où sommes-nous donc? —
— Dans une des morgues du Saint-Bernard... Il retira sa tète
de la fenêtre , et alla rejoindre ses camarades sans rien ajouter de
plus; mais peu d'orateurs peuvent se vanter d'avoir produit un
aussi grand effet avec aussi peu de paroles. Chacun de nous était
demeuré cloué à la place qu'il occupait.
— Ma foi , messieurs, il faut voir cela. C'est une des curiosités
de la route, dit de Sussy, et il plongea une allumette dans le bri-
quet phosphorique.
L'allumette pétilla , puis répandit un instant une faible lumière
à la lueur de laquelle nous aperçûmes trois cadavres, l'un effecti-
vement couché sur la table , les deux autres accroupis aux deux
angles du fond; puis l'allumette s'éteignit, et tout rentra dans l'obs-
curité.
Nous recommençâmes l'opération. Seulement cette fois chacun
approcha un bout de papier roulé du mince et éphémère foyer, et
lorsqu'il l'eut allumé , commença l'investigation de l'appartement ,
tenant de la main gauche d'autres mèches toutes prêtes.
Il faudrait s'être trouvé dans la position où nous étions nous-
mêmes pour avoir une idée de l'impression que nous fit éprouver
la vue de ces malheureux ; il faudrait avoir regardé ces figures
IMPRESSIONS DE VOYAGES. 5(K>
noires cl grimaçantes à la lumière tremblotante et douteuse de nos
bougies improvisées , pour les garder dans sa mémoire, comme
elles resteront dans la nôtre. Il faudrait avoir eu pour soi-même,
et dans un pareil moment , à craindre le sort terrible des devan-
ciers que nous avions sous les yeux , pour comprendre que nos
cheveux se dressèrent, que la sueur nous coula sur le front, et
que , quelque besoin que nous eussions de repos et de feu , nous
n'éprouvâmes plus qu'un désir, celui de quitter au plus vite cette
hôtellerie mortuaire.
Nous nous remîmes donc en route, plus silencieux et plus som-
bres encore qu'avant cette halte, mais aussi pleins de l'énergie que
nous avait donnée la vue d'un pareil spectacle; pendant une heure ,
pas un mot ne fut échangé , même de la part des guides. — La
neige, le chemin, le froid même, je crois, avaient disparu, tant
une seule idée s'était emparée de tout notre esprit, tant une seule
crainte pressait notre cœur et hâtait notre marche.
Enfin notre guide chef poussa un de ces cris habituels aux mon-
tagnards , qui par leur accent aigu se font entendre â des distances
extraordinaires , et qui désignent par leur modulation si celui qui
appelle ainsi demande du secours , ou prévient simplement de son
arrivée. —
Le cri s'éloigna , comme si rien ne pouvait l'arrêter sur cette
vaste nappe de neige , et comme nul écho ne le renvoya vers nous ,
la montagne rentra dans le silence.
Nous fîmes encore deux cents pas à peu près , alors nous enten-
dîmes les aboiemens d'un chien.
— Ici, Drapeau, ici, cria notre guide.
Au même instant un énorme dogue, de l'espèce unique, connue
sous le nom de race du Saint-Bernard , accourut â nous , et re-
connaissant notre guide , se dressa contre lui, appuyant ses pattes
sur sa poitrine.
— Bien , Drapeau , bien , bonne bête ; — avec votre permission ,
messieurs , c'est une vieille connaissance qui est bien aise de me
revoir. — N'est-ce pas , Drapeau , heim ! Le chien..., le bon chien !
oui , allons, allons, — assez , et en roule. —
Heureusement la roule n'était plus longue , dix minutes après
nous nous trouvâmes tout à coup devant l'hospice que de ce côté
304 REVUE DES DEUX MONDES.
on ne peut apercevoir, même pendant le jour, que lorsqu'on y est
presque arrivé : un marronnier nous attendait sur sa porte, —
porte ouverte nuit et jour gratuitement, à quiconque vient y de-
mander l'hospitalité , qui , dans ce lieu de désolation , est souvent
la vie.
Nous fûmes reçus par le frère qui était de garde, et conduits
dans une chambre où nous attendait un excellent feu. Pendant
que nous nous réchauffions, on nous préparait nos cellules : la fa-
tigue avait chassé la faim ; aussi préférâmes-nous le sommeil au
souper. On nous servit une lasse de lait chaud dans noire lit : le
frère qui m'apporta la mienne , me dit que j'étais dans la chambre
où Napoléon avait diné ; quant à moi , je crois que c'est celle où
j'ai le mieux dormi.
Le lendemain, à dix heures, nous étions tous sur pied, et fai-
sions l'inventaire de la chambre consulaire , qui m'était échue en
partage : rien ne la distinguait des autres cellules, aucune inscrip-
tion n'y rappelait le passage du moderne Charlemagne.
Nous nous mîmes à la fenêtre : le ciel était bleu , le soleil bril-
lant, et la terre couverte d'un pied de neige.
II est difficile de se faire une idée de l'âpre tristesse du paysage
que l'on découvre des fenêtres de l'hospice, situé à sept mille deux
cents pieds au-dessus du niveau de la mer, et placé au milieu du
triangle formé par la pointe de Dronaz , le mont Velan et le grand
Saint-Bernard. Un lac entretenu par la fonte des glaces et situé à
quelques pas du couvent, loin d'égayer la vue, l'assombrit encore ;
ses eaux , qui paraissent noires dans leur cadre de neige, sont trop
froides pour nourrir aucune espèce de poisson, trop élevées pour
attirer aucune espèce d'oiseau. C'est en petit une image de la mer
Morte , couchée aux pieds de Jérusalem détruite. Tout ce qui est
doué d'une apparence de vie animale ou végétale s'est échelonné
sur la route, selon que sa force lui a permis de monter : l'homme
et le chien seuls sont arrivés au sommet.
C'est ce morne tableau sous les yeux , c'est là seulement où nous
étions qu'on peut prendre une idée du sacrifice de ces hommes
qui ont abandonné les vallons ravissans du pays d'Aoste et de la
Tarentaise, la maison paternelle qui se mirait peut-être aux flots
bleus du petit lac d'Orla, qui brille, ardent, humide et profond,
IMPRESSIONS DL VOYAGES. Ô05
comme l'œil d'une Espagnole amoureuse la famille aimée , la
fiancée bénie avec sa dot de bonheur et d'amour, pour venir, un
bâton à la main, un chien pour ami, se placer sur la route nei-
geuse des voyageurs , comme des statues vivantes de dévoûment.
C'est là qu'on prend en pitié la charité fastueuse de l'homme des
villes, qui croit avoir tout fait pour ses frères, lorsqu'il a laissé
ostensiblement tomber du bout de ses doigts, dans la bourse d'une
belle quêteuse, la pièce d'or que lui paient une révérence et un
sourire. Oh! s'il pouvait arriver au milieu d'une de ces nuits vo-
luptueuses de notre hiver parisien , quand le bal fait bondir les
femmes comme un tourbillon de diamans et de fleurs ; quand les
beaux vers de Victor sur la charité ont attiré une larme juvénile au
coin d'un œil brillant de plaisir; s'il pouvait arriver que les lumières
s'éteignissent , qu'un pan de mur s'écroulât , que les yeux pussent
percer l'espace , et qu'on vît tout à coup au milieu de la nuit, sur
un étroit sentier, au bord d'un précipice, menacé par l'avalanche,
enveloppé d'une tempête de neige, un de ces vieillards à cheveux
blancs qui vont répétant à grands cris : « Par ici , frères !» oh !
certes, certes, le plus fier de son aumône essuierait son front
humide de honte, et tomberait à genoux, en disant: O mon
Dieu!...
On vint nous dire qu'on nous attendait au réfectoire.
Nous descendîmes le cœur serré. Le frère marchait devant nous
pour nous montrer le chemin : nous passâmes à côté de la chapelle ,
et nous entendîmes les chants de l'office. — Nous continuâmes notre
route , et à mesure que ces chants s'éloignaient , des rires venaient
à nous de l'extrémité du corridor : des rires ! cela nous semblait
bizarre en pareil lieu. — Nous ouvrîmes enfin la porte, et nous
nous trouvâmes au milieu de jeunes gens et de jolies femmes, qui
prenaient du thé , et qui parlaient de MUe Taglioni.
Nous nous regardâmes un instant stupéfaits, puis nous nous mî-
mes à rire comme eux. — Nous avions rencontré ces dames dans
notre monde parisien. Nous nous approchâmes d'elles, avec les
mêmes manières que dans un salon; les complimens s'échangèrent
avec le bon ton de la société la plus fashionnable ; nous prîmes à
table les places qui nous étaient réservées, et la conversation de-
vint générale, gagnant en gaîté ce qu'elle perdait en gêne. — Au
TOME II. -0
500 REVUE DES DEUX MONDES.
bout de dix minutes , nous avions complètement oublié où nous
étions
C'est que rien aussi ne pouvait nous en rappeler le souvenir. Le
salon, qu'on appelait le réfectoire, était loin de répondre à l'idée
austère que retrace ce nom. C'était une jolie salle à manger, déco-
rée avec plus de profusion que de goût ; un piano ornait un de ses
angles ; plusieurs gravures étaient accrochées à ses murs; des vases,
une pendule , quelques-uns de ces petits objets de luxe qu'on ne
trouve que dans le boudoir des femmes, surchargeaient la che-
minée; enfin un certain caractère mondain régnait dans toutes ces
choses et nous fut expliqué par un seul mot : chacun de ces meu-
bles était un don fait aux religieux par quelque société reconnais-
sante, qui avait voulu prouver aux bons pères que , de retour à
Paris, elle n'avait point oublié l'hospitalité qu'elle avait reçue d'eux.
Pendant le déjeuner, le frère qui nous en faisait les honneurs ,
nous donna sur le mont Saint-Bernard quelques renseignemens
historiques qu'on ne sera peut-être pas fâché de retrouver ici.
Avant la fondation de l'hospice, le grand Saint-Bernard s'appe-
lait le Mont-Joux, par corruption de ces deux mots latins nions Jo~
vis, montagne de Jupiter; ce nom venait lui-même d'un temple
élevé à ce dieu, sous l'invocation de Jupiter Pœnin. L'époque pré-
cise de l'érection de ce temple, dont les ruines sont encore visibles,
est inconnue. Au premier abord l'orthographe du mot Pœnin, que
Tite-Live écrit incorrectement Pcnnin, pourrait faire croire qu'elle
remonte au passage d'Annibal, et que ce général, parvenu heu-
reusement au sommet des Alpes , y aurait posé la première pierre
votive d'un temple à Jupiter carthaginois. Cependant les cx-volo
qui ont été retrouvés en creusant ces ruines indiquent que les
pèlerins qui venaient y accomplir des vœux étaient des Romains.
Maintenant des Romains seraient-ils venus prier aux pieds de la
statue du dieu de leurs ennemis, cela est impossible. Le temple au
contraire n'aurait-il pas été élevé par les Romains eux-mêmes,
lorsque les revers d' Asdrubal , en Sardaigne , forcèrent son frère,
amolli par Capoue, et battu par Marcellus, d'abandonner l'Italie
aux trois quarts conquise pour se réfugier près d'Antiochus? Dans
le premier cas, son érection remonterait donc à l'an 555 ; cl dans le
second, à l'an 555 de la fondation de Rome. Quant à l'époque où
IMPRESSIONS DE VOYAGES. 507
son culte fut abandonné, on pourrait la fixer avec probabilité au
règne de Théodose-le-Grand , aucune médaille postérieure au
règne des enfans de cet empereur n'ayant été retrouvée dans les
débris de ce temple.
Quant à la fondation de l'hospice , elle remonte certainement au
commencement du ixe siècle, puisque l'hospice du Mont-Joux est
nommé dans la cession des terres que Lod-Her, roi de Lorraine,
fit à Ludwig, son frère, en 859; il existait donc avant que l'archi-
diacre d'Aoste vînt y établir, en 970, des chanoines réguliers de
Saint-Augustin pour le desservir, et ne changeât son nom païen
de Mont-Joux en nom chrétien de Saint-Bernard. Depuis cette
époque jusqu'à nous, quarante-trois prévôts se sont succédé.
Neuf siècles sont révolus , et le temps ni les hommes n'ont rien
changé aux règles du monastère , ni aux devoirs hospitaliers des
chanoines.
La chaîne des Alpes sur laquelle est situé le Saint-Bernard fut
témoin des quatre passages d'Annibal, de Karl-le-Grand, de Fran-
çois Ier et de Napoléon : Annibal et Karl-îe-Grand la franchirent
au mont Cenis, François Ier et Napoléon, à l'endroit même où est
bâti l'hospice; Karl-le-Grand et Napoléon, la traversèrent pour
vaincre, Annibal et François Ier pour être vaincus.
Outre les dames dont j'ai déjà parlé, nous avions encore au
déjeuner une Anglaise et sa mère. Depuis trois ans, ces deux der-
nières parcouraient l'Italie et les Alpes à pied , portant leur bagage
dans un caban, et faisant leurs huit ou dix lieues par jour; nous
voulûmes savoir le nom de ces intrépides voyageuses, et nous le
cherchâmes sur le registre des étrangers : la plus jeune avait signé
Loaisa , ou la fille des montagnes.
Nous étions entrés pour chercher ce registre dans la salle atte-
nant au réfectoire : elle est , comme la première, ornée de mille petits
meubles , envoyés en cadeaux aux bons pères. Elle renferme de
plus deux cadres contenant divers objets antiques retrouvés dans
les fouilles du temple de Jupiter; les mieux conservés sont deux
petites statues , l'une de Jupiter, et l'autre d'Hercule, une main
malade, entourée du serpent d'Esculape, cl portant sur les doigts,
comme signes de maladie, une grenouille et un crapaud; enfin pln-
20.
508 ni. vue di:s dkux mondes.
sieurs plaques de bronze sur lesquelles sont les noms de ceux qui
venaient implorer le secours de Dieu.
Je copiai plusieurs de ces ex-voto, et je les reproduis ici sans
rien changer à l'arrangement des lignes.
J. 0. M. Pœnino : T Macrinius demostratus. V. S. L.
ovi oplimo maximo votum solvit tibénter
)
Pœnino numinibus-aug
Pro itu et redilu Jovi Pœnino sabineius
C. Julius Primus censor ambianus
V. S. L. V. S. L.
Je lus interrompu dans cette occupation par le bruit que faisaient
nos convives. Pendant que je copiais mes inscriptions, le frère qui
nous avait fait, sans rien prendre lui-même, les honneurs du dé-
jeuner, était allé dire sa messe. Notre docteur avait été placé en
sentinelle à la porte du réfectoire, de Sussy s'était mis au piano,
et nos dames, y compris la fille des montagnes, dansaient le galop
autour de la table.
Au moment où il était le plus rapide , le docteur entrouvrit lu
porte, passa la tète.
— Mesdames, dit-il aux danseuses, e'est un des frères servans
qui vient vous demander si vous voulez voir la Grande-Morgue.
Cette proposition arrêta le galop tout court. Ces dames se con-
sultèrent un moment entre elles. Le dégoût combattait la curiosité.
La curiosité l'emporta : nous partîmes.
Arrivées à la porte extérieure, elles déclarèrent qu'elles n'iraient
pas plus loin : il y avait un pied et demi de neige, et la morgue est
située à quarante pas environ du seuil de l'hospice. Nous établîmes
deux fauteuils sur des brancards, et nous offrîmes à nos belles cu-
rieuses de les porter pendant le trajet; elles acceptèrent.
Ce ne fut point sans un bon nombre de cris et de rires, arrachés
par les vacillations de leur siège et les faux pas de leurs porteurs,
qu'elles arrivèrent à la fenêtre éternellement ouverte par laquelle
l'œil plonge sous la vaste voûte de la morgue du Saint-Bernard. Il
est impossible de voir quelque chose de plus curieux et de plus
horrible à la fois que le spectacle qui s'offrit alors à nous.
IMPRESSIONS DE VOYAGES. 3(M)
Qu'on se figure une grande salle basse et cintrée de trente-cinq
pieds carrés, à peu près éclairée par une seule fenêtre, et dont le
plancher est couvert d'une couche de poussière d'un pied et demi. —
Poussière humaine !
Cette poussière, qui semble, comme les flots épais de la mer
Morte, rejeter à sa surface les objets les plus lourds, est couverte
d'une multitude d'ossemens. —
Ossemens humains!
Et sur ces ossemens , debout , adossés aux murs , groupés avec la
bizarre intelligence du hasard , conservant chacun l'expression et
l'attitude dans laquelle la mort les a surpris, les uns à genoux, les
autres les bras étendus; ceux-ci les poings fermés et la tète baissée,
ceux-là le front et les mains au ciel ; cent cinquante cadavres, noircis
par la gelée, aux yeux vides, aux dents blanches, et au milieu
d'eux une femme, une pauvre femme qui a cru sauver son enfant
en lui donnant son sein, et qui semble, au milieu de cette réunion
infernale, une statue de l'amour maternel.
Tout cela renfermé dans cette chambre : poussière, ossemens ou
cadavres, selon l'époque dont ils datent; et à la fenêtre de cette
chambre, éclairée par un soleil joyeux, des têtes de femmes, jeunes
et belles, la vie animée depuis vingt ans à peine contemplant la
vie éteinte depuis des siècles. — Ah ! c'était un spectacle bien
éi range, allez!...
Quant à moi, je verrai ce spectacle toute ma vie; toute ma vie,
je verrai cette pauvre mère qui donne le sein à son enfant.
Que dire après cela du Saint-Bernard ? Il y a bien encore une
église, où est le tombeau de Desaix, une chapelle dédiée à sainte
Faustine, une table de marbre noir où est gravée une inscription
en l'honneur de Napoléon.... il y a bien mille autres choses encore.
Mais, croyez-moi , faites-vous montrer ces choses avant d'aller voir
cette pauvre mère qui donne le sein à son enfant !...
Alex. Dumas.
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.
3o avril i833.
De tristes nouvelles sont arrivées récemment d'Italie. Le grand-duc
de Toscane veut que ses sujets n'aient rien à envier à ceux de son voisin
le duc de Modène , et d'un seul coup il vient de se placer à la hauteur de
son modèle. Suppression de journaux, d'académies, d'écoles; destitutions
de professeurs , abolition de la défense dans les procès criminels, défense
d'accompagner les morts au lieu de repos, etc. , etc. , tout est tombé à la
fois sur la Toscane. L'Anthologie, le meilleur recueil peut-être de l'Italie,
a péri dans la bagarre. Puis, quand, un jour ou l'autre, tremblera le sol,
les auteurs de ces beaux faits d'armes seront tout surpris de se trouver
face à face avec un peuple irrité. C'est une belle chose que l'histoire et
très féconde en enseignemens !
— Deux expéditions viennent de s'organiser en Angleterre pour aller
à la recherche du capitaine Ross, parti depuis trois ans pour découvrir un
passage dans le grand Océan boréal , et dont on n'a pas de nouvelles de-
puis une année. L'une, qui doit avoir lieu par terre, est déjà partie de Li-
verpool le 17 février dernier. Le capitaine Back, qui la commande , doit
être arrivé à Mont-Réal dans le Canada. De là il doit gagner le grand lac
des Esclaves à 2,300 milles de Mont-Réal ; puis longeant la rivière des
Poissons qui se jette dans la mer boréale entre les 08e et 69e degrés de
REVUE. — CHRONIQUE. 51 1
latitude, arriver sur les bords de eelte dernière où il hivernera. Au prin-
temps de l'année 1834, il se dirigera vers la carcasse du /•'»/ 7 , l'un des
bâtimens du capitaine Parry, qui a péri dans ces parages. Ses mouveinens
ultérieurs seront nécessairement réglés par les circonstances.
L'autre expédition, commandée par le frère du capitaine Ross, est eu-
core en Angleterre ; elle aura lieu par la mer, et arrivera près de la car-
casse du Fury à peu près à la même époque que le capitaine Back. Ainsi
il est probable que d'une part ou d'autre on aura des renseignemens sur
le sort du capitaine Ross.
Des lettres particulières de l'Inde annoncent la mort de M. Jacquemont,
qui parcourait ces contrées depuis plusieurs années pour le Jardin des
Plantes, et que l'on savait malade à Bombay. Ce malheureux événement
ne peut tarder à se confirmer.
— Lesjournaux ont annoncé dernièrement un fait assez singulier. L'An-
gleterre, dit-on, vient de prendre possession des îles Malouines que les
provinces de la Plata ont toujours considérées comme leur appartenant en
qualité d'héritières de tout ce que possédait l'Espagne dans cette partie de
l'Amérique. Or l'Espagne était devenue propriétaire unique de ces îles
depuis l'achat fait en 1767 de la petite colonie que nous avions fondée au
Port-Louis, et la destruction en 1770 de l'établissement anglais du Port-
Egmont. Buenos-Ayres, de son côté, a fait actes de souveraineté sur ces
îles en donnant à divers individus la permission d'aller chasser le bétail
sauvage qui y existe; et sous l'administration de M. Rivadavia, un plan
avait été formé pour les coloniser. Si les circonstances n'ont pas encore
permis de réaliser ce projet, et si les îles Malouines sont toujours désertes,
ce n'est pas une raison pour que l'Angleterre s'en empare en pleine paix.
Du reste, elle s'est fort peu gênée de tout temps avec Buenos-Ayres ; jus-
qu'en 1827, elle envoyait ses navires tuer les loups marins à l'embouchure
de la Plata , aux portes de Montevideo. Un de ces bâtimens , pris en fla-
grant délit un peu au nord du cap Sainte-Marie , ayant été saisi par un
navire de guerre buenos-ayrien , l'ambassadeur anglais, lord Ponsomby,
et le consul-général , M. Woodbine Parish , se récrièrent et exigèrent du
gouvernement que le capitaine capteur fût jugé par un conseil de guerre.
Le prétendu coupable fut absous; mais ce n'était pas moins un abus de
la force , pareil à celui dont je parle en ce moment.
— Béllegarde , 011 l'Enfoui canadien adopté, est un roman traduit de
l'anglais, qui, nous dit-on, a eu du succès dans sa patrie. C'est sans doute
ce qui a engagé M. Philarète Chasles à l'ajoutera la masse de nos romans
indigènes. IN'eu déplaisent cependant ù nos voisins et à la trop courte pré
312 REVUE DES DEUX MONDES.
face du spirituel traducteur, je vois là tout simplement un beau sujet man-
qué. Il s'agissait de nous peindre le Canada, n'est-il pas vrai? Or, qu'est-
ce que le Canada ? Nous autres Français, race insouciante des choses
lointaines, à peine nous souvenons-nous que le fatal traité de 1763 nous
en a dépouillés en faveur de l'Angleterre. Nous ignorons presque complè-
tement que là il existe une population entière française d'origine, de reli-
gion, de langage, de mœurs , une population qui veut rester française en
dépit de ses vainqueurs, et qui, depuis soixante-dix ans, leur oppose une
force d'inertie d'autant plus admirable qu'elle lui conte toute participa-
tion aux affaires, et qu'elle est sans espérance. C'est l'instinct de la patrie
dans toute sa pureté. Vient ensuite le peuple conquérant , qui s'accroît
chaque jour par le cours naturel des choses et par l'émigration du dehors ;
puis enfin les débris des anciens maîtres du sol , ces Indiens qui s'en vont
sans bruit, un à un, rejoindre leurs pères. Il y a là certainement de l'é-
toffe pour le romancier, quelque chose d'analogue à celte lutte des Saxons
et des Normands qui domine tout le récit d'Ivanhoe. Voyons maintenant
la nature morte : un pays à demi sauvage, des cultures éparses, des forêts
vierges, un fleuve qui ne le cède à aucun autre sur !a terre, des lacs comme
des mers , enfin cette même création que vous avez vue dans le Dernier
des Mohicans, les Pionniers, etc. Soit conscience de son impuissance, soit
volonté ainsi arrêtée , l'auteur inconnu de Bellegarde s'est bien donné de
garde de s'inspirer aux mêmes sources que Cooper ou Washington Irving.
II s'est borné mesquinement à nous offrir les amours très vulgaires de la
iille du baron d'Argenteuil et d'un officier anglais, en entremêlant çà et
là quelques ébauches des mœurs américaines, bien pâles et bien décolo-
rées, je vous assure. Quant à Bellegarde, l'Indien à demi civilisé, l'enfant
mal dompté des forêts, il n'est là que pour fournir à l'ouvrage son titre ;
on ne l'apperçoit que de loin en loin, sans qu'il fasse ou dise rien qui
puisse attirer quelque intérêt sur sa personne. Après cela, je rendrai , si
vous voulez, justice au style naturel de l'auteur, à sa raison, à toutes ses
autres bonnes qualités : c'est tout ce que je puis faire pour lui.
Pendant qu'il est question du Canada, j'appellerai votre attention sur le
Tableau statistique et politique que vient de publier M. Isodore Lebrun
sur cette contrée , si mal connue en France. L'auteur n'a pas été sur les
lieux ; on s'en aperçoit aisément à l'absence de ce je ne sais quoi qui s'at-
tache à la pensée de l'homme qui décrit ex visu; H ne possède peut-être
pas non plus à un éminent degré l'art de disposer ses matériaux de la ma-
nière la plus lucide et la plus commode pour le lecteur; mais ces défauts
sont compensés par des renseignemens nombreux et des chiffres exacts.
Il y aune instruction incontestable à retirer de la lecture de cet ouvrage.
RliVUK. — CHRONIQUE. 513
— Deux traductions viennent de paraître presque eu même temps de
le Mie Prigioni de Sylvio Pellico. Celle de M. Latour (pie j'ai sous les
yeux me paraît excellente , et ne laissera rien à désirer à ceux qui ne
peuvent jouir de l'exquise délicatesse de l'original. Bien des désappointe-
niens ont eu lieu sans doute à l'apparition de ce livre. Les âmes ardentes
qui se sont vouées tout entières à la grande lutte de notre époque, en ap-
prenant qu'une des plus nobles victimes de l'Autriche allait élever la voix
pour raconter ses dix aimées de souffrances, devaient s'attendre à quelque
éloquente et amère philippique contre la tyrannie; mais il n'en est rien :
ne cherchez pas dans ce volume des renseignemens sur les révolutions
italiennes , sur le carbonarisme et les procès politiques de ce temps-là.
Prenez et lisez-le comme vous feriez de l'œuvre d'un chrétien des pre-
miers siècles , écrite au sortir des catacombes. On a ri quelque part de
cette résignation chrétienne; le sourire du dédain est venu sur certaines
lèvres à l'aspect de cette mansuétude évangélique, de celte debonnairelé
inouïe du martyr du Spielberg. Ceux qui l'ont fait croient-ils que le poète
italien eût été à court, s'il eût voulu maudire et appeler la vengeance? Son
livre n'eût pas manqué alors d'échos empressés ; mais après tout c'eût été
un livre vulgaire : tel qu'il l'a fait, il est sublime et servira mieux sa pa-
trie que vingt conspirations de carbonari. Il faut bien qu'il y ait une vertu
cachée dans la victime qui pardonne à ses bourreaux , puisque ceux de
Pellico ne veulent même pas qu'on sache qu'il a pardonné. A l'heure qu'il
est, le Mie Prigioni sont à l'index dans tout le royaume lombarde- véni-
tien.
On se rappelle les craintes et les redoublemens de rigueurs de la cour
de Vienne dans ses possessions d'Italie , lorsqu'éclata, en 1820 , la révolu-
tion de Naples. Tout ce qu'il y avait d'hommes généreux dans la Lombar-
die fut alors sous le coup des lois portées contre le carboranisme , lois qui
se prêtaient admirablement à toutes les exigences du pouvoir le plus ab-
solu. L'auteur de Frmuesca di Rimini, l'ami de Monti, Foscolo , Porro,
Confalonieri , etc., fut arrêté le 15 octobre 1820 et jeté dans la prison de
Sainte-Marguerite à Milan, où il resta jusqu'au 19 février Î82I. Ce jour-
là , on le fit partir pour Venise , où siégeait la commission spéciale instituée
pour juger les accusés de complot contre l'Etat. Cette commission employa
à instruire le procès une année entière que le prisonnier passa sous les
plombs, dans la partie supérieure du palais du doge, enfermé pendant
l'été dans une chambre brûlante exposée au midi, et pendant l'hiver dans
une chambre glaciale exposée au nord, précieuse tradition vénitienne que
I Autriche a religieusement conservée. Vint enfin le moment de la seu
tence. Pellico fut conduit , avec son ami Maroncelli, sur un échafaud élevé
314 REVUE DES DEUX MONDES.
en face du palais du doge, et là tous deux entendirent leur condamnation
à la peine de mort, commuée gracieusement , parla clémence de l'empe-
reur, en celle du carcere duro, à savoir Maroncelli pour vingt ans, et Pel-
lico pour quinze ans. Le carcere duro est quelque chose d'intermédiaire
entre l'enfer du Dante et les galères.
Le 40 avril 4822, les deux condamnés arrivèrent au Spielberg, forte-
resse aux portes de Brunn, capitale de la Moravie , où sont enfermés ha-
bituellement trois cents malfaiteurs de toute espèce. C'est dans celte hor-
rible demeure que le poète a passé huit longues années, de ces années
viriles qui n'ont point d'équivalent dans une vie d'homme. C'est là que
gémissent encore de nombreuses victimes, entre autres, l'illustre Confa-
lonieri, le premier jurisconsulte de l'Italie. Que ceux qui nous vantent,
comme M. de Monlbel , la douceur et la bénignité du régime impérial ,
veuillent bien nous dire si le sauvage qui brûle son ennemi à petit feu ,
n'est pas plus humain que les hommes qui ont invenlé le régime auquel est
soumise la prison du Spielberg. Je n'hésiterais pas à prononcer en faveur
du premier. On dit que quelques adoucissemens y ont été apportés depuis
peu : que cela soit pour l'honneur de l'Autriche! La grâce de Pellico et
de son ami Maroncelli arriva le Ier août 1850, et par une singulière coïn-
cidence elle avait été signée le jour même qu'éclata à Paris la révolution
de juillet.
Pellico vit aujourd'hui retiré dans le sein de sa famille à Turin. Outre les
mémoires de sa captivité, il a publié récemment un volume de poèmes et
un autre de tragédies, composés tous deux au milieu de circonstances qui
eussent abattu tout autre ame que la sienne. Une de ces tragédies , Gis-
monda, a été représentée sur le théâtre de Turin au milieu d'unanimes
applaudissemens. Après la troisième représentation, le ministre autrichien
s'adressa au gouvernement sarde pour qu'elle fût défendue, et le roi de
Sardaigne, fidèle à son système d'obéissance aux ordres de la cour de
Vienne, donna aussitôt des ordres en conséquence. Le sujet de cette pièce
était tiré des guerres du XIIe siècle entre les impériaux et les Milanais,
guerres pendant lesquelles Milan fut entièrement détruite par les premiers.
L'auteur a voulu montrer aux Italiens la folie de leurs dissensions civiles,
et la nécessité de s'unir contre les étrangers. On conçoit facilement qu'un
pareil sujet a dû déplaire au gouvernement autrichien.
REVUE. — CHRONIQUE. 515
NOUVEAUX VOYAGES EN A31ÉRIQUE.
Lorsque parut l'ouvrage de mistress Trollope, sur les mœurs domes-
tiques des Américains, la Revue le fit connaître à ses lecteurs par de nom-
breux extraits, sans prétendre en rien se rendre complice des opinions
avancées par l'auteur. Depuis lors, d'innombrables réclamations se sont
élevées contre le livre en question, non-seulement de l'autre côté de l'At-
lantique, mais encore parmi les compatriotes de mistress Trollope. La
langue anglaise s'est même enrichie, à cette occasion, d'un terme nou-
veau, du mot trollopism, pour désigner toute relation de voyage où la
stricte vérité a été moins consultée que le désir de plaire au lecteur en
l'amusant à tout prix. On a accusé la spirituelle voyageuse d'avoir indi-
gnement caricaturé la nation qu'elle prétendait peindre; ses vues générales
ont été ridiculisées; la plupart des faits qu'elle rapporte mis en doute ; en-
fin on s'est moqué sans pitié de cette susceptibilité aristocratique qui a eu
tant à souffrir de la démocratie des États-Unis. Voici un nouveau voya-
geur, M. James Stuart, qui a visité cette contrée depuis mistress Trollope ,
et qui a vu les choses sous un point de vue bien différent. Le livre est in-
titulé : Three Years in north America ( trois années dans l'Amérique du
Nord), et vient de paraître à Edimbourg et à Londres.
M. James Stuart a résidé aux États-Unis de 1828 à 1851 . Il a visité en
détail l'état de New-York, et descendu le fleuve Saint-Laurent, depuis la
cataracte de Niagara jusqu'à Montréal : de là, il est revenu sur le littoral,
qu'il a longé jusqu'à la Nouvelle-Orléans; puis , remontant le Mississipi et
l'Ohio, il a regagné par cette voie le point d'où il était parti. Dans le ré-
cit de cet immense voyage, M. James Stuart montre partout une ame
élevée et sensible , une bienveillance envers les hommes et les choses qui
n'altère en rien son impartialité. Il doit être ce qu'en Angleterre on ap-
pelle a perfect gentleman. L'opinion d'un tel homme est de quelque poids,
et comme en maintes occasions, il émet un jugement tout-à-fait opposé à
celui de mistress Trollope , quelquesextraits de l'ouvrage ne me paraissent
pas hors de propos.
L'égalité entre tous les citoyens et le respect de soi-même qu'elle en-
gendre dans toutes les classes de la société, forment un des traits caracté-
ristiques du peuple des Étals-Unis. M. James Stuart insiste là-dessus en
beaucoup d'endroils, et surtout en parlant de la conduite des domestiques
dans les auberges.
« Les gens de cette maison paraissaient très attentifs a toutes les de-
316 REVUE DES DEUX MONDES.
mandes des voyageurs; mais vous n'avez aucune réparation à attendre,
s'ils oublient ou refusent de se conformer à vos désirs, lorsqu'ils sortent
de la règle ordinaire. S'ils sont Américains et non hommes de couleur, ils
reçoivent rarement l'argent que peuvent leur offrir les voyageurs ; une
offre de ce genre est si généralement regardée comme une insulte , que le
plus prudent est de s'en abstenir. Toutes les fois que les garçons sont des
mulâtres ou des Irlandais, ou généralement parlant des Européens , ils re-
çoivent assez volontiers une gratification. Mais si le voyageur a l'intention
d'en donner une , il est mieux qu'il le fasse en particulier, en prévenant
d'avance la personne de son projet.
« A Saraloga , ma femme ayant demandé une blanchisseuse pour faire
laver du linge , notre hôtesse répondit qu'on le laverait dans la maison, et
qu'elle prendrait une dame pour l'aider. Cette dame, quand elle parut ,
se trouva être une dame de couleur. Il ne sert à rien dans ce pays de par-
ler ainsi aux classes inférieures : « Envoyez chercher cet homme; faites
venir cette femme; » un pareil langage ne serait toléré par aucun membre
de la communauté. Le sentiment de la dignité personnelle existe presque
universellement ici.
« Il y avait dans cet hôtel (à Boston) un domestique américain, qui
paraissait exact à remplir tous ses devoirs , et sans jamais se relâcher. Mais
ses manières étaient aussi différentes que possible de celles d'un domes-
tique anglais : il ne montrait jamais aucun empressement servile, et n'au-
rait pas, je pense, pour un empire, ôté son chapeau en passant devant
l'un des habilans de l'hôtel. Ce n'était pas cependant manque de civilité,
mais persuasion qu'il ne devait agir que comme on agissait envers lui.
Les nègres mêmes et les gens de couleur libres ne se parlent les uns aux
autres qu'en employant les termes accoutumés de monsieur ou madame,
et s'il est question d'un absent, tout le monde en général ne le désigne
«pie sons le nom de citoyen , etc.
« Nous dînâmes à un beau village appelé Dedbam, et dans un excellent
hôtel. Nous étions servis à table par une très jolie fille qui attira l'atten-
tion d'un Irlandais, notre compagnon de voyage, plus qu'il n'est permis
par les usages de ce pays. Il la regarda d'abord long-temps , puis se pen-
chant vers son voisin , lui dit assez haut pour être entendu de tout le monde :
Quelle charmante créature ! La jeune fille rougit et quitta aussitôt la salle.
Nous nous attendions à ce que le maître de l'hôtel allait paraître , pour
reprocher à celte personne ce qu'il devait considérer comme une grossie
reté et une familiarité indécente de sa part : heureusement il n'en lit rien.
Mais un autre des assislans, habitant de Boston . prit la parole et expliqua
a l'Irlandais combien étaient différons les usages de son paysel de celui-ci
REVUE. — CHRONIQUE. 317
relativement à la conduite à tenir dans les maisons destinées à recevoir
les voyageurs : il lui dit que la profession d'aubergiste était regardée
comme très respectable ici; que les filles d'un homme de cette classe,
quoique aussi bien élevées que n'importe quelles demoiselles de la société,
ne croyaient pas s'abaisser en consacrant la matinée au service de la
maison ; qu'en conséquence il n'était pas impossible que la jeune personne
sur laquelle il venait de faire une observation aussi cavalière, fût l'une des
filles du maître de l'hôtel, qui, le dîner achevé, s'habillerait aussi élé-
gamment que les premières demoiselles de la ville , et serait reçue sur un
pied d'égalité parfait avec elles dans les familles les plus respectables. Il
recommanda à notre compagnon de voyage de prendre garde de renou-
veler son action, de peur qu'il ne lui arrivât de rencontrer un aubergiste
qui , pour le punir de son offense , le mettrait à la porte sans beaucoup
de cérémonie. Il ajouta que les exemples de ce genre n'étaient pas rares. »
Ce qui arriva à M. James Stuarl dans une de ses excursions eût pro-
bablement fourni à mistress Trollope une raisonnable quantité de ces
agréables plaisanteries dont elle a rempli son livre contre la promiscuité
des rangs aux Etats-Unis Au retour de cette promenade, M. Stuart, sa-
tisfait de la personne qui avait conduit la voiture dont il s'était servi, vou-
lut lui témoigner sa reconnaissance en l'invitant à dîner. « M. Spencer
refusa : sa famille, dit-il, l'attendait, et il ne pouvait s'absenter plus
long-temps. Peut-être, monsieur, ajoula-t-il, ne vous êtes-vous pas douté
que vous avez eu aujourd'hui pour conducteur le grand shériff de ce
comté. Nous nous rendons volontiers service les uns aux autres dans cet
endroit. Les chevaux que vous avait promis mon voisin n'étant pas arri-
vés , il a eu recours à moi; j'en ai de bons, et j'aurais été fâché de faire
attendre un étranger. Ayant achevé son cigarre, M. Spencer prit congé,
après m'avoir serré la main. Nous apprîmes qu'il était un des principaux
marchands du village. Ses concitoyens l'avaient choisi pour leur juge de
paix , non en raison de son éducation , qui n'était en rien supérieure à la
leur, mais à cause de sa capacité et de sa bonne réputation. Ayant été sa-
tisfaits de la manière dont il s'était acquitté de ses fonctions, ils l'avaient
élevé au rang de grand shériff. Ceci me rappelle une farce jouée à Londres ,
à la fin de la gaerre de la révolution, dans laquelle les personnes occu-
pant les emplois les plus éminens en Amérique , et les généraux qui avaient
figuré dans la lutte, étaient représentés comme étant des tailleurs, des sa-
vetiers, etc. John Bull ne se sentait pas d'aise. Il oubliait ses dépenses de
deux cents millions, la perte de ses colonies et de leurs trois millions d'ha-
hitans, lorsqu'un rusé Yankee se mita crier de la galerie : La Grande-
Bretagne rossée par des tailleurs, des savetiers et ûea chaudronniers,
318 REVUE DES DEUX MONDES.
hourrah ! — L'honnèle John Bulls'aperçut , après un moraenl do réflexion,
qu'il se divertissait à ses propres dépens. »
Maintenant, pour ce qui concerne l'hospitalité des Américains: « La
hienveillance et l'hospitalité, dit M. James Stuart, sont ici entièrement
dépouillées d'ostentation ; je parle cependant de la grande masse du peuple,
et non de ce très petit nombre d'individus qui se considèrent comme étant
la classe la plus élevée du pays. Une invitation à dîner est généralement
conçue dans les termes suivans : « Je serai flatté de vous voir à deux
heures. » Ordinairement on ne change rien an dîner ordinaire lorscpie
vous acceptez ; votre ami sait que sa table offre tout ce qu'il faut pour
faire bonne chère. Vous êtes l'objet des mêmes attentions qu'un étranger
rencontre partout. On a soin de vous offrir ce qu'on suppose devoir vous
plaire le mieux , mais sans y joindre aucune instance pour vous faire man-
ger plus (pie vous n'en avez envie. Si l'on sert du vin , on vous laisse en
pleine liberté d'en faire usage ou non. A peine parle-t-on du dîner ou de
la qualité des vins sans jamais vous provoquer à boire , en vous appre-
nant leur âge on la i-écolte à laquelle ils appartiennent. Je suis loin de
mettre en doute la sincérité de l'hospitalité des Américains , ainsi que l'ont
fait quelques voyageurs , bien que les choses en pareil cas ne se passent
pas lout-à-fait comme parmi nous; je suis au coniraire persuadé qu'ils
font rarement une invitation, lorsqu'ils n'éprouvent pas un désir réel
qu'elle soit acceptée. »
Ailleurs, M. James Stuart justifie les Américaines des accusations dont
elles ont été récemment l'objet. « A une petite distance de Louisville, sur
la route de Shipping-Port, on voit deux on trois maisons évidemment oc-
cupées par des femmes de vie suspecte , qui ont coutume de se faire voir
sur leurs portes. Cela est un scandale qu'il faut certainement faire dispa-
raître , aussi bien que l'abomination encore plus flagrante du même genre
qui existe aux Natchez; mais il serait révoltant de ne pas ajouter qu'à part
ces deux exceptions, je n'ai vu aucun exemple d'impudeur féminine dans
les rues de n'importe quelle ville ou village des Etats-Unis. Il est probable
que la jeune femme mariée qu'un écrivain récent (mistress Trollope) nous
représente comme vivant près d'une maison équivoque et épiant les indi-
vidus qui y entraient pour leur faire honte de leur conduite, demeurait
près de ces maisons des environs de Louisville; car, ainsi que je l'ai ob-
servé les lieux de cette nature ne se trouvent jamais que horsde l'enceinte
des villes. Celte histoire est rapportée par l'écrivain en question pour
amener une insinuation qui équivaut à peu près à ceci : que les Améri-
caines ne possèdent pas les sentimens de délicatesse auxquels elles ont des
prétentions. Une pareille anecdote était certainement moins propre à être
REVUE. — CIIP.ONIQUE. 319
mise sous les yeux du publie que sous ceux, de la personne à laquelle elle
a été communiquée. L'absence de délicatesse est donc plus imputable à
celle qui l'a publiée qu'à l'ami qui ,1'a racontée dans les épancheinens de
l'intimité. Mais que prouve d'ailleurs un fait isolé de ce genre comparé à
ce que le même écrivain répète en cent endroits, à savoir que les Amé-
ricaines consacrent trop de temps aux soins de leurs familles et aux de-
voirs domestiques , comparé surtout à ces exemples de pruderie outrée
qu'elle raconte ? »
Je pourrais multiplier beaucoup ces extraits sur d'autres questions
tout aussi importantes. Un dernier passage, qui renferme l'opinion de
M. James Stuart sur les reprocbes faits aux mœurs des Etats-Unis en gé-
néral , suffira pour mettre le lecteur à même de juger entre lui et mistress
Trollope. On rencontre quelquefois dans ce pays des Européens qui pen-
sent comme cette dame. L'un d'eux adonné occasion à M. James Stuart
de faire les réflexions suivantes :
« Mon opinion est que tout individu ayant les habitudes et la position
sociale de M. Philips préférera le genre de vie auquel il est accoutumé à
celui de ce pays; mais cela ne fait rien à la question. Les Américains sont
si complètement absorbés par leurs affaires, qu'ils trouvent rarement le
temps de s'asseoir et de se livrera la conversation pendant deux ou trois
heures de suite ; une longue habitude leur fait préférer de fumer et de boire
leur grog, non d'une manière suivie , mais de temps à autre , lorsqu'ils s'y
sentent disposés.
« M. Philips veut plaisanter et se trompe complètement lorsqu'il accuse
les Américains de n'être pas gentlemen, parce que leur manière de vivre
n'est pas la sienne. Son erreur provient de ce qu'il croit que ce terme ne
doit s'appliquer qu'à ceux qui vivent comme il aimerait vivre , où comme
il vivait dans son pays. Le même préjugé se rencontre fréquemment parmi
des personnes de toutes les classes et les suit aussi bien dans les autres
contrées qu'elles visitent qu'en Amérique. Le mot de gentlemen est connu
également des voleurs de grand-chemin ou des filous et du plus fier aris-
tocrate que nous possédions en Angleterre. Ces deux classes de personnes
ne diffèrent que sur le sens de cette expression. Mais si on lui donne la signi-
fication généralement admise , c'est-à-dire celle qui la rend applicable à tout
individu ayant reçu une bonne éducation et doué de bonnes manières , j'ose
affirmer, sans crainte d'être contredit de ceux qui connaissent la masse
de la population des Etats-Unis , au nord et au sud , à l'est et à l'ouest , que
celte immense contrée renferme un beaucoup plus grand nombrede gentle-
men (pie tout autre pays qui existe ou a existé à la surface du globe. Je suis
heureux de voir , dans cette occasion, mon opinion partagée par l'un des
,7i0 REVUE DES DEUX MONDES.
derniers voyageurs anglais en Amérique, M.Ferrall, qui dit: « qu'aux
États-Unis on ne voit que des (jentlemen. »
« Les États-Unis sont le pays le plus séduisant pour l'homme pauvre,
mais industrieux et capable de travailler; il a la certitude d'y obtenir des
droits politiques , une position et de l'aisance. Il n'est donc pas étonnant
que tous les individus de cette grande nation, vieux lorys ou simples par-
venus , soient également disposés à maintenir les choses telles qu'elles
étaient ou sont actuellement , assurés qu'ils sont qu'ils reçoivent beaucoup
en échange du peu qu'ils cèdent à la masse de leurs concitoyens. M. Fer-
rail a parfaitement compris ce que je cherche à expliquer , lorsqu'il dit que
« les classes les plus élevées perdent un peu du poli qu'elles devraient avoir
« par leur contact continuel avec ceux de leurs compatriotes qui sont moins
« avancés en civilisation; mais que les classes inférieures gagnent d'une
« manière évidente ce que les autres perdent, d'où il résulte que les per-
ce sonnes qui les composent ont , par leur bonne conduite , une supériorité
« remarquable sur les classes analogues de l'Angleterre. »
En voilà assez sur ce sujet. Les Américains n'ont pas plus besoin d'être
justifiés des accusations de leurs détracteurs que ne l'aurait la France ou
l'Angleterre en pareil cas. Qu'ils aillent leur chemin , et que Dieu les pré-
serve long-temps de « high life » et des dandys si chers à mistress Trollope !
J'ai encore à vous parler d'un voyageur , du plus original des voyageurs
peut-être : M. Charles Waterton est un naturaliste, qui , entraîné par sa
passion pour l'histoire naturelle et un goût décidé pour les aventures, a
fait , de 1812 à 1824 , quatre voyages en Amérique , dans lesquels il a visité
les États-Unis, les Antilles, la Guiane et le Brésil. La Guiane est son pays
de prédilection; à quatre reprises différentes, il s'est enfoncé dans ses
déserts immenses , et une fois il est parvenu jusque sur les bords du Rio-
Branco , le principal affluent du Rio-Negro. Ce n'est pas tout : le passage
suivant nous apprend que M. Waterton a fait bien autre chose, et jusqu'où
va son goût pour l'extraordinaire :
« Si tu veux bien encore, cher lecteur , accorder quelque indulgence aux
divagations innocentes de ma plume , je te dirai que , comme tant d'autres ,
j'ai eu dans ma vie du haut et du bas; car j'ai grimpé jusqu'à la pointe du
para tonnerre qui est sur la croix, au sommet du dôme de Saint-Pierre à Rome,
et j'y laissai mon gant. Je me suis tenu sur un pied, sur la tête de l'ange
gardien au château de Saint-Ange , et je viens de te dire (pie l'on m'a vu
descendre sous la chute du Niagara. »
Ces exploits néanmoins ne sont rien auprès de la mémorable aventure
arrivée à M. Waterton avec un caïman dans la rivière d'Essequebo.
M. Waterton désirait beaucoup se procurer un de ces animaux pour l'eni-
REVUE. — CHRONIQUE. 0^1
pailler, et il parvint enfin à satisfaire ses désirs , grâce à un appareil assez
ingénieux que lui fabriqua un Indien. Le caïman ayant mordu au piège ,
il s'agissait de l'amener à terre sans danger pour les assistans. Voici l'affaire
et les suites (elles que nous les raconte M. Waterton :
« Nous étions là silencieux comme le calme qui précède un orage. Hoc
ressumma loco. Scinditur in contraria vulrjus. Ils voulaient le tuer et je
voulais le prendre vivant.
« Je me promenais en long et en large sur le sable , roulant une dou-
zaine de projets dans ma tête. Le canot était très éloigné. J'ordonnai qu'on
l'amenât près de l'endroit où nous étions. Le mât avait huit pieds de long
et n'était pas plus gros que mon bras. Je le tirai du canot, et je roulai la
voile autour du bout. Il me semblait alors certain que si je mettais le genou
en terre , et que je tinsse le mât dans la même direction qu'un soldat tient
sa baïonnette lorsqu'il fait une charge , je pourrais l'enfoncer dans la gorge
du caïman, s'il venait à moi la gueule ouverte. Lorsqu'on communiqua ce
projet aux Indiens , ils rayonnèrent de joie et dirent qu'ils m'aideraient à
le tirer du fleuve. «Vous êtes braves à présent, me dis-jeà moi-même, au-
dax omnia perpeti , maintenant que vous me voyez entre vous et le dan-
ger. » Je rassemblai alors tout le momie pour la dernière fois avant le
combat; nous étions quatre sauvages de l'Amérique méridionale, deux
nègres d' A frique , un créole de la Trinité , et moi-même , homme blanc du
comté d'York; absolument un petit groupe de la tour de Babel, les uns
velus , les autres tout nus , tous différais d'adresse et de langage.
« Je pris alors le mât du canot dans ma main , et je mis un genou en terre
à quatre pas environ du bord de l'eau , décidé à enfoncer le mât dans la
gorge du caïman, s'il m'en donnait l'occasion. Je me trouvais certaine-
ment dans une position un peu désagréable , et je pensais à Cerbère de
l'autre côté du Styx. On tira le caïman jusqu'à la surface; il plongea avec
violence aussitôt qu'il arriva dans ces régions élevées, et s'enfonça dans
le fleuve lorsqu'on lâcha la corde. J'en vis assez pour n'être pas séduit du
premier coup-d'œil. Je dis aussitôt qu'il fallait tout risquer et l'amener à
terre; on tira de nouveau, et il parut, monstrum horrendum , informe.
C'était un moment intéressant; je gardai ma position avec fermeté, les
yeux fixement attachés sur lui.
« Lorsque le caïman fut à deux pas de moi , je vis qu'il était dans un état
de crainte et de trouble ; je lâchai tout à coup le mât pour m'élancer sur
son dos en faisant au même instant un demi-tour , en sorte que je me trou-
vai assis le visage tourné convenablement. Je saisis aussitôt ses jambes de
TOME 11. ^1
Ô!22 REVUE DES DEUX MONDES.
devant, et en y mettant toutes mes forces , je les tordis sur son clos; elles
me servaient de bride.
« Il parut alors revenu de sa surprise , et se trouvant probablement dans
une société dangereuse , il commença à plonger avec violence et battait le
sable avec sa longue et forte queue; j'étais hors de ses atteintes, étant
placé près de la tête ; il continua à plonger et à frapper , ce qui rendait
ma position très peu commode. Ce spectable devait être curieux pour un
spectateur désintéressé. Mes gens poussaient des cris de triomphe et
étaient si bruyans , qu'il se passa quelque temps avant que je pusse leur
faire entendre de me tirer avec ma monture plus avant sur le rivage. Je
craignais que la corde ne se rompît, et alors il y avait toutes sortes de
probabilités que je serais descendu dans les régions aquatiques avec le
caïman. Ceci aurait été plus dangereux que la promenade matinale d'A-
rion sur la mer :
Delphini insidens vada crerula sulcat Arion.
« On nous lira plus de quarante pas sur le sable. Ce fut la première et la
dernière fois de ma vie que je montai sur le dos d'un caïman. Si l'on me
demandait comment je fis pour garder ma position , je répondrais : J'ai
chassé le renard quelques années avec lescbiens de lord Darlinglon. »
Cette excellente bouffonnerie me dispense de prendre au sérieux l'ou-
vrage de M. Waterton, et de relever quelques erreurs assez graves qui lui
sont échappées en histoire naturelle, telles que, par exemple, de consi-
dérer , comme venimeux , les crochels que les boas portent près de l'ouver-
ture anale. Je vous recommande ce livre, non comme instructif, mais
comme très propre à dissiper le spleen. La traduction française dont je me
snisservi a pour titre Excursions dans l'Amérique méridionale.
Nous avons reçu à l'occasion de la lettre de M. de Montalembert, sur
le vandalisme en France (I), une réclamation de M. Charlemagne Du-
puy, à Saumur, qui s'indigne de ce que notre jeune collaborateur l'a ac-
cusé d'avoir dévasté l'église de Cuneault, bâtie par Dagobert, et d'avoir
maintenu la moitié de cet édifice dans l'état de dégradation et d'abandon
où il se trouve aujourd'hui, tandis qu'au contraire il l'a trouvée ainsi en
1820, époque où il en est devenu possesseur, et qu'il a fait tous ses efforts
i) Voyez la livraison du i'r mais i833.
REVUE. — CHRONIQUE. 523
pour arrêter une ruine plus complète. M. Duptiy déclare qn'il est prêt à
céder à M. de Montaleinbert la propriété de la moitié de l'église , à condi-
tion que celui-ci fera exécuter à ses frais les réparations nécessaires pour
y rétablir l'exercice du culte : il annonce en terminant que si d'ici à six
mois, M. de Montaleinbert n'a pas accepté ces conditions , il le dénoncera
lui-même an public, qui verra alors de quel côté il y a vandalisme.
Nous sommes charmés de voir que M. Dupuy ait pris à cœur des re-
proches auxquels on n'est en général que trop insensible, et dont il a com-
pris toute la gravité. Mais en vérité, nous pensons que M. Dupuy a voulu
prêter à rire à nos lecteurs. La bizarre proposition qu'il fait à M. de
Montaleinbert serait une vengeance ingénieuse, il est vrai , mais peu équi-
table, à ce qu'il nous semble. La condition d'un pauvre ami des arts serait
aussi par trop dure , s'il ne pouvait gémir tout haut sur les attentats dont
ils sont victimes, sans être pris au collet et condamné à les réparer incon-
tinent et à ses frais. M. de Montaleinbert ne s'est nullement engagé, même
du consentement des propriétaires, à guérir toutes les plaies qui ont été
infligées aux églises, aux châteaux et aux autres monumens qu'il a eu la
douleur de visiter; en conséquence, il se permettra de décliner l'offre
généreuse qu'on veut bien lui faire, au risque même d'être traité à son
tour de vandale parle public de M. Charlemagne Dupuy.
Le même article a suscité une réclamation curieuse de la part du Mémo-
rial Artésien. Ce journal repousse avec chaleur l'accusation portée par
M. de Montaiembert contre un membre du conseil municipal de Saint-
Omer, qui aurait sollicité et obtenu la destruction des ruines de l'abbaye
de Saint-Berlin, parce que leur ombre nuisait aux tulipes de son jardin.
Il paraîtrait, d'après le Mémorial, que ce ne sont pas ses propres tulipes,
mais bien celles d'un de ses amis, que l'honorable municipal a voulu dé-
barrasser de l'ombre monacale, et que, par conséquent , l'acte de vanda-
lisme qu'on lui impute ne doit et ne peut être regardé que comme un trait
de pure et intelligente amitié. Nous accueillons avec empressement celle
précieuse rectification, et nous la livrons à la sagacité de nos lecteurs.
Le travail de M. de Montaiembert a du reste éveillé une vive sympathie
en Belgique, où il a été réimprimé avec des notes intéressantes sur l'état
de plusieurs monumens de ce pays , et sur divers actes de vandalisme , qui
y ont été commis, notamment sous l'administration française. Elles ren-
ferment des détails très curieux sur ces travaux de restauration, qui ont
été entrepris ou achevés à la cathédrale de Bruxelles et à l'hôtel-tle-ville
de Louvain , et qui sont dus au talent et aux lumières de M. de Vanders-
Iraelen. Cet artiste parait avoir parfaitement compris la nature et l'im-
portance de ce genre de développement, le seul qui reste a l'architecture
21.
0:24 REVUE DES DEUX MONDES.
détrônée et dépopularisée de notre temps. — Nous y voyons aussi qu'en
Prusse, il existe un édit royal qui défend la destruction de tout édifice
qui a un caractère monumental et historique , et qui veut que clans toutes
les restaurations d'édifices de ce genre on conserve, autant que possible,
le caractère et le style de l'architecture primitive; à ceux qui verraient
dans ces mesures une restriction à la libre disposition des propriétés , nous
opposerons les ordonnances de police, qui, dans une foule de cas, en
France , ne permettent pas de remuer une pierre à une façade de maison
ou de la peindre de telle ou telle couleur sans autorisation préalable; ce
à quoi nous devons l'ineffable satisfaction de contempler des créations
dans le genre de l'enfilade de la rue de Rivoli. Arbitraire pour arbitraire,
ce n'est peut-être pas le seul cas où celai de la Prusse vaudrait mieux que
celui de l'empire, couvé par le juste-milieu.
Divers autres traits de dévastation municipale nous ont été communi-
qués depuis la publication de notre livraison du 1er mars. L'ouvrage de
M. Vitel sur Dieppe nous a appris qu'on a détruit dans cette ville, il y a
quelques années, la belle porte de la Barre, par où l'on arrivait de Paris,
et dont la voûte sombre et les deux tours produisaient un effet si pitto-
resque ; on a prétexté qu'elle était trop basse pour les chareltes de rou-
lage. Vers le même temps, l'administration municipale d'Angers, pré-
sidée par un député de l'extrême droite , faisait transformer en théâtre
l'ancienne et gothique église de Saint-Pierre. Enfin, dans le Périgord, la
vieille église du Vergt, que le conseil de fabrique avait résolu d'entrete-
nir et de réparer, vient d'être jetée bas par un maire, avide d'économies,
qui a lancé contre elle un malin cinquante ouvriers, au mépris de l'arrêté
du conseil. A la vérité , il y a procès , mais en attendant , il y a ruine.
Aux exemples de vandalisme chez les propriétaires d'anciens monu-
mens, que M. de Montalembert a cités , nous devons aussi en joindre deux
autres trop notables pour être passés sous silence. Le premier est celui
de M. le marquis de Maillé la Tour-Landry, qui a fait détruire et vendre
les décombres de l'abbaye du Loroux en Anjou , fondée au xne siècle , et
qui avait encore conservé un aspect si imposant, que les Prussiens en 1814
la prirent pour une forteresse, et n'osèrent l'attaquer. Le second, plus
coupable encore, est celui delà destruction complète du Paraclet, par
M. le lieutenant-général comte Pajol. Il n'a pas respecié une seule pierre
du seul monument qui nous restât de cette histoire d' A bailard et d'Héloïse,
peut-être la plus populaire et la plus touchante de nos vieilles chroniques :
ie cloître est remplacé par un espalier sur des murs reconstruits de fond en
comble. L'oratoire où la supérieure du Paraclet priait jour et nuit pour
le repos de l'ame de son ancien précepteur, est devenu un moulin tout
REVUE. — CHRONIQUE. r»t2,'i
neuf: enfin, sur l'emplacement des deux tombeaux s'élève un pavillon
chinois !
On est heureux de pouvoir opposer à ces déplorables exemples celui
de M. Parquin , bâtonnier de l'ordre des avocats à la cour royale de Paris.
Devenu propriétaire du célèbre château du Vivier, en Brie , entre Chaume
et Fontenay , résidence habituelle de Charles V et de Charles VI , il a
fait les plus nobles efforts pour dégager et conserver dans leur état primi-
tifs les débris de cette maison royale. Grâces à lui , nous pouvons encore
admirer ce monument, l'un des plus remarquables de l'art féodal, tant
par l'antiquité et l'étendue de son ensemble, que par les détails de con
struction de la grande tour d'alarme et de la chapelle.
HISTOIRE
DES AMIENS
PEUPLES ITALIENS.
( STORIA DEGLI ANTICHI POPOL] ITALIANI ,
DI GIUSEPPE MICALI. '
Les études historiques commencèrent, il y a deux siècles, à
prendre en Europe une remarquable activité. A partir de cette
époque, on voit se développer une longue série de travaux, qui ne
furent jamais depuis interrompus un seul moment, bien que la
direction n'en ait pas été toujours confiée au même peuple, et que
tous n'aient pas contribué, dans une proportion égale, à la con-
struction du grand édifice qui sera le fruit de leur labeur commun.
Ce n'est pas qu'on puisse espérer de parvenir, malgré tant d'efforts,
(i) Trois vol. m-8°, a\ec uu atlas composé de 130 plauches.
HISTOIRE DES ANCIENS PEUPLES ITALIENS. ~27
à le terminer complètement, à rétablir en leur entier les annales
du genre humain, à en combler les nombreuses lacunes, à faire
pénétrer au sein des ténèbres, qui en couvrent certaines parties
une lumière assez vive pour n'en pas laisser désirer une plus vive
encore; mais au moins peut-on raisonnablement se flatter d'arriver
à une connaissance des faits principaux des divers âges suffisante
pour en déduire, à l'aide d'une saine philosophie, les lois géné-
rales de l'humanité; et de tous les fruits qu'il est possible de retirer
de l'histoire, c'est là certes le plus précieux : car le progrès rapide
et sur de la vraie civilisation en dépend à beaucoup d'égards. On
ne saurait donc trop souhaiter l'avancement d'un genre d'étude si
étroitement lié aux plus graves intérêts de l'homme.
La France devança les autres nations dans celte vaste carrière.
Elle y porta une ardeur soutenue, une solidité de jugement, un
esprit d'ordre et de critique, qu'on n'a point encore surpassé. Le
génie de Joseph Scaliger, homme prodigieux par l'immense éten-
due de son savoir, et le seul, dit Frédéric Schlegel, que nous
puissions opposer à Leibnitz, créa la science chronologique que
tua plus tard la lourde et vide érudition du père Petau. Rien au-
jourd'hui ne peut, parmi nous, donner une idée des gigantesques
travaux des Ducange, des Baluze, des Lecointre, des Duchesne,
des Tillemont, de l'Académie des Inscriptions, dont les mémoires
forment un recueil jusqu'à présent unique de recherches aussi va-
riées que profondes, et surtout des bénédictins de la congrégation
de Saint-Maur. Ces pieux enfans de la solitude, après avoir déposé
la bêche et le hoyau qui fertilisèrent une partie de notre sol, éle-
vèrent, dans le silence du cloître, ces merveilleux monumens qu'on
pourrait appeler les pyramides de la science, et qui, en ce siècle
où l'on ne sait plus tout ce que peut opérer la force d'association
constamment dirigée vers un même but, nous apparaissent comme
des vestiges laissés par une race d'hommes plus puissante, de son
passage sur la terre.
L'Espagne, en s'occupant de sa propre histoire si brillante, si
poétique, a contribué à éclaircir une partie de celle des Arabes,
ses derniers conquérans. Elle est loin cependant d'avoir épuisé la
tâche particulière que sa position lui assigne dans cet ordre de re-
cherches. De nombreux documens restent encore ensevelis dans
•">28 REVUE DES DEUX MONDES.
ses bibliothèques et ses archives, et probablement continueront
d'y dormir inconnus, jusqu'à ce que cette belle et glorieuse nation,
sortant de l'atmosphère ténébreuse qu'on a épaissie autour d'elle,
se réchauffe au soleil de la civilisation, qui, de nos jours, ranime
et féconde des contrées plus heureuses. Les trésors littéraires du
Vatican, ouverts à tous, fourniraient de précieux matériaux pour
l'histoire du moyen âge et des temps postérieurs. D'autres biblio-
thèques, à Florence, à Venise, à Milan, demanderaient encore à
être soigneusement fouillées par des hommes paliens et habiles.
Les immenses travaux de Muratori auraient dû , ce semble, en pro-
voquer de semblables ; mais ce nom illustre représente presque seul
la gloire de l'Italie dans cette branche importante des connaissances
humaines. L'édition si considérablement augmentée du Monasticon,
de Dugdale, qu'on vient d'achever en Angleterre, est son plus
beau monument de ce genre, moins remarquable toutefois par la
critique et la science véritable, que par la somptueuse magnifi-
cence qui a présidé à son exécution matérielle. Une riche aristo-
cratie a voulu un ouvrage de luxe, un livre démesurément cher;
elle l'a eu.
La collection vraiment nationale, commencée en Allemagne d'a-
près les vues patriotiques et sous la direction du comte de Stein,
aura, si jamais elle se termine, un autre caractère, nous le croyons.
Mais, puisque nous avons nommé l'Allemagne, c'est ici le lieu de
lui rendre la justice qui lui est due, et de reconnaître hautement
l'incontestable supériorité qu'elle a acquise, depuis un demi-siècle,
dans la culture des sciences historiques. Au moment où la France,
absorbée tout entière par sa révolution politique, détournait ses
regards du passé pour les arrêter uniquement sur l'avenir qu'elle
préparait au monde; lorsque, ouvrant la carrière où l'Europe la
suit, elle s'abandonna, comme Colomb, aux vents et aux tempêtes
pour découvrir de nouveaux rivages et un ciel nouveau; lorsqu'elle
dit aux peuples étonnés, aux peuples assoupis dans leur vieille mi-
sère : C'est assez de ce qui fut; je vous créerai d'autres destins : alors
la laborieuse et pensive Allemagne, occupant la place que la France
< (luttait, laissa celle-ci remuer le présent, et tourna son activité
vers un but exclusivement intellectuel. Elle entreprit en quelque
sorte de reconstruire, à l'aide des faits et de la théorie philoso-
HIST01KE 1>ES ANCIENS PEUPLES ITALIENS.
529
phique, l'organisme vivant de l'humanité dans les siècles anté-
rieurs. Agrandissant ainsi le domaine de l'histoire, elle y ramena
la philologie, l'archéologie, et en général toutes les sciences qu'elle
fit converger à ce foyer commun. Recueillant tout, rapprochant
tout, religion, lois, mœurs, coutumes, traditions, langues, litté-
rature développée ou informe, et spécialement ces chants sponta-
nés qui furent partout les premières annales des peuples, et l'ex-
pression la moins équivoque de leur caractère individuel, de leur
vie morale et intime , elle s'efforça de débrouiller leurs origines si
obscures et leur filiation si incertaine. Une pareille méthode, on
le sent bien, provoquait des hardiesses de tout genre, laissait aux
conjectures les plus hasardées un vaste champ, et en exigeant qu'on
s'isolât des impressions que l'homme reçoit de tout ce qui l'envi-
ronne, pour se pénétrer de l'esprit, des sentimens, des passions
d'une autre société et d'une autre époque, mettait en jeu une sorte
de faculté de divination. A défaut de documens plus directs et plus
étendus, l'historien, cherchant à saisir, dans les traditions héroï-
ques et mythiques d'un peuple, son génie propre, et, pour ainsi
dire, sa forme particulière, se flattait de le recomposer sans autre
secours, à peu près comme Cuvier recomposait des animaux en-
tiers de genre inconnu à l'aide d'un seul fragment de leur struc-
ture osseuse, avec cette différence toutefois que le célèbre anato-
miste prenait pour point de départ un débris d'organisation , et
l'historien la force organisatrice elle-même. On ne peut nier que
plusieurs écrivains, dont l'Allemagne s'honore ajuste titre, n'aient
fait preuve dans ce travail singulier, je dirais presque dans cette
espèce de féerie scientifique, d une étonnante sagacité. Il suffit de
nommer Niebuhr, pour rappeler tout ce qu'a d'ingénieux, de
brillant, mais aussi de conjectural, la méthode qu'il a illustrée en
l'appliquant, souvent avec un rare bonheur, à l'histoire des pre-
miers temps de Rome. Espérons que sa mort prématurée ne pri-
vera pas l'Europe de la suite d'un ouvrage qui a jeté un si grand
éclat, en ramenant les faits matériels de l'humanité sous la puis-
sance de l'esprit qui les engendre, les anime et les vivifie..
Ce n'est pas qu'on ne puisse aisément abuser de ces procédés à
priori, surtout lorsqu'on les sépare d'une profonde connaissance
des monumens, et que leur emploi n'offre fréquemment quelque
550 KKVUE DES DEUX MONDES.
chose d'arbitraire, ou tout au moins d'indémontrable , qui semble
peu compatible avec le caractère propre de l'histoire, tel qu'aupa-
ravant on se le représentait. Gel inconvénient très réel, et dont les
imitateurs de Niebuhr ne sauraient se garder avec trop de soin , ne
détruit cependant pas les nombreux avantages qu'offre le mode
d'investigation philosophique dont il est une conséquence inévita-
ble. On conçoit néanmoins que plusieurs , moins frappés de ceux-
ci qu'effrayés de celui-là, aient cru plus sage de s'abstenir d'entrer
dans cette route nouvelle. De là deux écoles historiques , l'une
qu'on peut appeler instinctive, et l'autre positive, ou nes'appuyant
que sur des témoignages écrits. L'auteur de l'ouvrage que nous
annonçons appartient à cette dernière. Aspirant à des résultats
rigoureusement incontestables, il écarte inexorablement ce qui ne
serait que deviné , sans être susceptible de preuve directe : non
qu'il réprouve, tout au contraire , un usage franc de la pensée,
un examen sévère et indépendant des opinions les plus accréditées,
mais restreint toutefois dans les bornes de la critique purement
historique, suivant l'ancienne acception du mot. Ce cercle ne laisse
pas d'être encore assez vaste. On se rappelle en effet qu'il y a vingt-
deux ans, M. Micali , dans son livre intitulé : L Italie avant les
Romains, appela le premier l'attention des savans sur l'histoire
de celte époque antique, et, par la hardiesse de ses vues autant
que par la profondeur de ses recherches , donna l'impulsion aux
travaux postérieurs et à ceux de Niebuhr lui-même. Il est bon de
constater les faits de ce genre, afin que, dans le progrès de la
science , chacun jouisse de la part de gloire et de reconnaissance
qui lui est due.
Comme tous les hommes supérieurs, M. Micali fut loin d'être
pleinement satisfait des essais de sa jeunesse. Au lieu de se reposer
dans le succès flatteur qu'il avait obtenu, il recommença ses études,
devenues plus faciles à quelques égards , et plus intéressantes par
la découverte d'un grand nombre de monumens propres à répan-
dre une vive lumière sur le sujet qui l'occupait. Il relut tout ce qui s'y
rapporte dans les écrits des anciens et des modernes, compara tout,
discuta tout, et non content des connaissances qui se puisent dans
les livres, il parcourut l'Italie entière, pour recueillir sur les lieux
mêmes, par l'inspection immédiate du sol, ces notions précises que
HISTOIRE 1>ES ANCIENS PEUPLES ITALIENS. 531
rien ne supplée, lorsqu'on veut arrivera des conclusions solides,
el ne pas apprécier certains faits comme au hasard. Le résultat de
tant de travaux est consigné dans Y Histoire des anciens peuples d'I-
talie, qu'il vient de publier à Florence. Nous tacherons d'en don-
ner une idée sommaire, en nous permettant, d'après son invitation
même, de soumettre à l'illustre auteur quelques doutes sur diffé-
rens points susceptibles , ce nous semble , d'être contestés , el sur
plusieurs applications de son hypothèse fondamentale, développée
avec autant d'art que de clarté, mais conçue en un sens trop exclu-
sif peut-être.
M. Micali se place d'abord au centre de cette magnifique chaîne
de montagnes qui parcourt l'Italie dans toute sa longueur. 11 sup-
pose qu'à une époque où déjà le pays était habité, la Sicile , aupa-
ravant jointe à la Calabre , en fut séparée par quelque violente
commotion du sol (1) ; et que, dans le même temps , la mer, recou-
vrant les plaines aujourd'hui si fertiles qui s'étendent des deux côtés
des Apennins, s'élevait jusqu'au pied de ceux-ci et en baignait les
croupes (2). Ces deux suppositions paraissent difficiles à admettre.
On est généralement d'accord que la Sicile, comme l'Angleterre et
quelques autres îles, autrefois unies aux continens voisins, n'en ont
point été séparées postérieurement au grand cataclysme qui opéra,
il y a environ cinq mille ans, des bouleversemens si profonds sur la
surface de notre globe. Et quant à la submersion primitive des plai-
nes de la péninsule italique, elle impliquerait un changement de ni-
veau dans les mers adjacentes, qui successivement se seraient abais-
sées et considérablement abaissées; fait contraire aux observations
et aux documens historiques, d'où il résulte que le niveau de la Médi-
terranée n'a pas varié sensiblement depuis près de trente siècles. Il
est très vrai cependant que ces plaines, inondées par les déborde-
mens des fleuves qui les traversent, étaient pour la plupart origi-
nairement inhabitables, ainsi que le dit M. Micali ; qu'elles n'ont pu
devenir propres à l'habitation de l'homme qu'à l'aide d'immenses tra-
vaux de dessèchement, de digues construites pour contenir et diri-
ger les coursd'eau, et qu'encore aujourd'hui une négligence de moins
(i) Tome I, page 4.
■ Ibid. p. 17.
ôôi REVUE DES DEUX MONDES.
d'un demi siècle dans l'entretien de ces digues, suffirait pour trans-
former de nouveau la Lombardie presque entière en un vaste et
stérile marais. Il est donc certain que la population dut être d'a-
bord confinée dans les montagnes, et qu'elle ne put même étendre
ces conquêtes sur un sol tel que celui que nous venons de décrire ,
avant d'avoir atteint , avec la connaissance et la pratique des arts,
un degré de civilisation assez avancé.
Mais quelle était celte population? D'où tirait-elle son origine?
A quelle race plus ancienne appartenait-elle? Loin de prétendre
résoudre ces questions, M. Micali les juge insolubles, au moins
dans l'état actuel de la science , et conséquemment déclare qu'il ne
s'en occupera point. Le premier fait pour lui est l'existence de peu-
plades indigènes en ce sens que leur séjour en Italie est de beau-
coup antérieur aux monumens de l'histoire, qu'on ignore entière-
ment d'où elles y étaient venues, par quelle roule, et de quelles
nations elles s'étaient détachées. Ces aborigènes , comme les appe-
laient les Romains, possédaient le pays qui s'étend du pied des
Alpes jusqu'à l'extrémité de la péninsule. Issus d'une souche com-
mune, ils parlaient tous, suivant M. Micali, une langue radicale-
ment la même, avaient la même religion, les mêmes mœurs, les
mêmes lois, les mêmes institutions fondamentales, bien que portant
des noms divers , et séparés en un grand nombre de sociétés parti-
culières. Dans la suite des temps , il s'établit , sans parler des îles
adjacentes successivement envahies par divers peuples navigateurs,
il s'établit , disons-nous , sur les côtes de l'Italie inférieure , des co-
lonies Cretoises, chalcidiennes , achéennes et doriques, dont l'en-
semble formait ce qu'on nomma depuis la grande Grèce. Mais, quelle
qu'ait pu être d'ailleurs leur action civilisatrice sur les populations
voisines indigènes, les deux races demeurèrent profondément dis-
tinctes et ne se mêlèrent jamais.
D'autres invasions troublèrent, à différentes époques, le repos
des habitans de l'Italie supérieure. Les Liburniens, de race illy-
rique , les Liguriens , les Enètes ou Vénètes et d'autres nations par-
ties des bords opposés de l'Adriatique, refoulèrent, à plusieurs
reprises, les populations primitives vers l'Italie centrale , comme
des ondes qui se poussent mutuellement. Les Pelages ou Pélagucs
y pénétrèrent avec les tribus fugitives : mais leur séjour n'y fut pas
HISTOIRE DES ANCIENS PEUPLES ITALIENS. 333
très long, et il influa peu sur les peuples au milieu desquels ils
vécurent momentanément, à cause de la civilisation supérieure de
ceux-ci. Repoussés de proche en proche jusqu'aux dernières limites
méridionales de l'Italie , ils la quittèrent enfin , sans y laisser aucune
trace durable de leur passage; car, suivant l'opinion au moins très
probable de M. Micali, les monumens qu'on appelle cyclopéens
leur ont été faussement attribués. Ce genre de construction, in-
diqué par la nature même dans les pays montagneux où la pierre
abonde , fut de tout temps pratiqué par les indigènes, et M. Micali
prouve fort bien que l'usage s'en continua jusque sous les premiers
empereurs. Toutefois , avant de porter un jugement définitif sur
l'influence pélagique en Italie, il faudrait, ce nous semble, mieux
connaître ce peuple mystérieux, qu'on dirait poursuivi, dans ses
continuelles migrations, par une fatalité inexorable , et qu'on voit,
tel qu'une ombre vague et silencieuse, se glisser à travers les ori-
gines de toutes les nations les plus célèbres de l'occident.
Les Osques, ou Opiques, ou Aurunces, formaient le tronc prin-
cipal de la race primitive italienne , comme les Ra-Sènes , appelés
par les Grecs Tirséniens ou Tirréniens, par les Romains Tusques
ou Etrusques, en formaient la branche la plus illustre et la plus
civilisée. Nous avouerons que , sur ce point, il nous reste quelques
doutes : cette identité d'origine ne nous paraît pas suffisamment
constatée; elle manque de preuves directes, et lorsqu'on vient à
considérer combien par leurs institutions religieuses et politiques,
parleurs sciences, leurs arts, leurs mœurs, et, autant qu'on en peut
juger, par leur langue même , les Étrusques différaient des peuples
cireon voisins, on se persuade difficilement qu'ils aient pu sortir
d'une souche commune , quoique l'on reconnaisse clairement
une certaine influence réciproque, qui dut être l'effet de leur rap-
prochement sur le même sol, et des communications fréquentes qui
en étaient une suite nécessaire. Nous ne pensons pas que , pour
rendre raison de ces différences radicales , il suffise d'établir que
les Etrusques, peuple commerçant et navigateur , eurent de nom-
breuses relations avec l'Afrique et l'Asie , ni même de conjecturer
qu'à l'époque de l'invasion des pasteurs en Egypte , quelques fa-
milles sacerdotales se réfugièrent chez les Ra-Sènes, et les initiant
au culte égyptien,, à la philosophie;, aux sciences, aux arts de cette
Ô34 REVUE DES DEUX MONDES.
antique contrée, fondèrent parmi eux un ordre social tout nouveau ;
car il n'existe aucun autre exemple d'une nation ainsi changée
fondamentalement par des étrangers fugitifs, nécessairement sus-
pects du moment où ils auraient laissé seulement apercevoir la
pensée d'opérer une révolution, laquelle bouleversait, avec le droit
reçu, les relations antérieures entre les divers membres delà com-
munauté. Et d'ailleurs, s'il existe des rapports qu'on ne peut mé-
connaître entre les idées religieuses des Étrusques et les croyances
égyptiennes, il n'en existe presque aucun entre leur organisation
sociale et celle de l'Egypte , fondée sur le système des castes. De
plus , la mythologie étrusque , d'après ce que les monumens nous en
apprennent, avait des relations non moins marquées avec des
croyances assyriennes et phéniciennes; et leur religion , leurs insti-
tutions , leurs lois, leur ordre social entier formaient un tout telle-
ment compacte , si étroitement lié dans toutes ses parties, que l'es-
prit se refuse à le concevoir sous une autre notion que celle d'une
production vivante et spontanée du génie et des traditions natio-
nales, modifiées ensuite superficiellement par des causes acciden-
telles, qui jamais n'en altérèrent le fond principal.
Que s'il nous reste des doutes sur l'identité originaire des Ra-
Sènes et des Osques , nous ne pensons pas qu'on puisse en con-
server sur l'origine commune des peuplades qui successivement
occupèrent la Péninsule, depuis les rives du Tibre jusqu'à l'ex-
trémité de la Calabre. On peut en voir le dénombrement dans
M. Micali, qui suit et expose leur filiation avec une science, une
sagacité et une clarté admirable.
Pour comprendre les mouvemens de toutes ces populations, il
faut les rapporter à trois causes générales.
Premièrement, l'invasion étrangère. Ainsi, dès les plus anciens
temps, les nations connues sous le nom d'Illyriens, de Thessaliens,
de Pelages, traversant l'Adriatique, s'emparèrent des côtes voisines
des bouches du Pô, et s'avançant ensuite dans l'intérieur du pays,
en chassèrent les Ombriens, qui, rencontrant dans leur fuite les
Sicules, établis entre l'Arno et le Tibre, les forcèrent de leur cé-
der ce territoire, et de chercher eux-mêmes une autre patrie qu'ils
ne trouvèrent que dans la Sicile, à laquelle ils donnèrent leur
nom, après l'avoir en partie conquise sur les Sieaniens, ses premiers
HISTOIRE DES ANCIENS PEUPLES ITALIENS. 335
liabitans. Mais bientôt après les Ombriens furent à leur lour dé-
possédés par les Ra-Sènes, qui jetèrent au centre de l'Italie les
bases d'une domination durable.
Secondement , les guerres intérieures. Tant de petites peuplades
voisines , resserrées chacune dans un étroit espace, ne pouvaient
guère vivre long-temps en paix , et la force qui , presque toujours,
intervenait pour terminer entre elles les contestations sur les li-
mites, devait les changer souvent. Les Etrusques étendirent pro-
gressivement les leurs de l'embouchure de la Magra à celle du Tibre,
et portant leurs conquêtes dans la haute Italie 'jusqu'aux rives du
Tésin, et dans l'Italie inférieure, au-delà même de celles du Vul-
turne, ils y fondèrent deux nouveaux états, deux Étruries nou-
velles , composées chacune, comme l'ancienne, de douze villes con-
fédérées; car le nombre douze était chez les Ra-Sènes symbolique
et sacré. Et encore ici nous voyons les Etrusques constamment sé-
parés de tous les autres peuples italiques par une forme de société
qui, dans son ensemble et dans ses détails , leur était exclusivement
propre.
Troisièmement, les colonies appelées Printemps sacrés. Lorsque
l'agriculture , à peine naissante, n'ajoutait que peu de ressources à
celles de la vie purement pastorale , la subsistance des tribus er-
rantes dans les vallées des Apennins était généralement très pré-
caire. S'il arrivait que leurs faibles moissons manquassent, ou
qu'une épidémie ravageât leurs troupeaux , ou qu'elles eussent
éprouvé les calamités de la guerre , alors, pour détourner par une
solennelle expiation la colère céleste, elles consacraient au dieu à
qui appartient le souverain empire, tout ce qui naissait dans le
cours d'un printemps , enfans et animaux , et c'était là le printemps
sacré, ver sacrum. Il est possible qu'originairement ce qu'on dé-
vouait ainsi fût réellement offert en sacrifice à la divinité qu'on
voulait fléchir, comme le pense M. Micali. Cependant j'inclinerais
à ne voir dans cette institution singulière qu'un moyen tout-à-fait
conforme au génie religieux de l'antiquité, de remédier au trop
grand accroissement de la population par l'établissement de colo-
nies qui trouvaient dans le caractère sacré qu'on leur avait im-
primé une sauvegarde plus sûre que la force. Et, en effet, sitôt que
la génération dévouée avait atteint l'âge de l'adolescence, elle s'en
556 REVUE DES DEUX MONDES.
allait, conduite par l'un des principaux membres de l'ordre sacer-
dotal, chercher ailleurs d'autres foyers. La religion les protégeait
mieux que les armes. « Partout , dit M. Micali , où l'on bâtissait un
temple avec de nouveaux autels et des rites divins, les peuples se
rassemblaient autour; là s'élevaient des habitations rustiques,
s'ouvrait un nouveau marché; là sur une terre nouvelle croissait
un peuple nouveau. Ainsi , selon le génie de ces temps où domi-
nait universellement le sacerdoce , tous tenaient pour sacré le com-
mencement de ces colonies , qui propageaient de côté et d'autre
les formes, les ordonnances et la tutelle d'une même institution
théocratique; tous mieux contenus ou plus justement régis par elle,
s'estimaient heureux d'être associés au sort d'un peuple favorisé
par les augures et cher aux dieux. Ce qui fait clairement
comprendre comment un petit nombre d'hommes choisis ,
revêtus des armes invincibles de leur dieu, purent s'incorporer
avec d'autres peuples indépendans, leur communiquer leurs lois,
leurs règles , et fonder avec le temps des sociétés puissantes. Ini-
tiés aux mystères religieux et civils, les conducteurs de ces colo-
nies sacrées ne pouvaient certainement donner au nouveau peuple
d'autres institutions que celles dont ils étaient les gardiens, les ré-
gulateurs et les maîtres. Nous apprenons de Pline que les Picé-
niens descendaient des Sabins par le vœu d'un printemps sacré;
les Samnites en provenaient de la même manière, comme les Lu-
caniens des Samnites; toutes nations nombreuses et fortes , consti-
tuées sous une seule loi , ayant la même religion , et gouvernées
également dès l'origine par des commandemens et des décrets sa-
cerdotaux (1). »
Les diverses peuplades de race certainement osque, séparées par
la nature même du sol coupé en vallées profondes et difficilement
accessibles , avaient habituellement peu de relations entre elles , ce
qui contribua sans doute à conserver et à fortifier l'esprit d'indé-
pendance qui formait, comme le remarque Salluste (2), le trait le
plus marqué de leur caractère commun. Jamais elles ne parvinrent
(i) Tome I, page 24.
(2) Genus hominum agreste sine legibus, sine imperio , liberum atqne solu-
tum. Catil.
HISTOIRE DES ANCIENS PEUPLES ITALIENS. 357
à se constituer en un même corps politique , ni même à former une
confédération qui eût quelque force d'unité. Ce fut toujours le sort
de ce beau pays d'être divisé intérieurement, avec cette différence
qu'autrefois ses habitans étaient séparés par la liberté , et qu'ils le
sont aujourd'hui par la servitude. La religion seule put opérer un
commencement d'union, suffisante peut-être pour garantir l'exis-
tence de l'ordre social établi , mais trop faible pour résister aux
envahissemens de la puissance plus concentrée de Rome. Laissons
parler M. Micali.
« Dès le moment où des Alpes à la mer de Sicile , les tribus in-
digènes eurent formé de nombreuses sociétés civiles distinctes , le
principe religieux, base de la cité, prévalut partout dans la juris-
prudence publique des nations italiennes, quelle qu'en fût la force,
la police et le nom. De sorte que, de fait, le principal ou même
l'unique lien de leur concorde nécessaire, mais faible, se trouvait
dans le culte religieux, inséparable appui du droit des gens. Les
fériés solennelles instituées dès l'origine chez chaque peuple con-
fédéré, et auxquelles par le devoir de leur office, assistaient les
magistrats des villes ou territoires alliés , avaient certainement pour
but, sous le voile de la religion, d'affermir l'amitié et l'union des
confédérés, en les invitant à se regarder mutuellement comme
frères, et à sacrifier ensemble aux dieux de la patrie, ainsi qu'en
usaient les Sabins et les Latins aux fêtes de la déesse Feronia , les
anciens Latins entre eux , les Etrusques et les Ombriens , comme
aussi les Lucaniens. Ce lien sacré et fraternel tendait encore mani-
festement à fortifier le pacte de la loi par la stabilité de l'engage-
ment religieux. Selon le même principe de gouvernement, tous les
autres peuples qui formaient des étals fédératifs, convoquaient
solennellement et avec des rits religieux leurs assemblées publiques,
soit dans les cas urgens , soit aux époques fixées. C'est ainsi que
les Etrusques avaient coutume de s'assembler dans le temple de
Voltumna, les Latins dans le bois sacré d'Aricia , ou dans celui de
Ferentino, et les Sabins à Cure, comme aussi l'histoire fait de fré-
quentes mentions d'assemblées semblables chez les Ecques, les
llerniques, les Volsques, les Samnites, les Lucaniens et les Ligu-
riens. L'objet principal de ces réunions nationales, légalement
composées des chefs du gouvernement /était la grande affaire de
TOME II. ±2
538 REVUE DES DEUX MONDES.
la guerre ou de la paix , la réception des ambassadeurs, les traités
d'alliance, et tout ce qui concernait la sûreté de l'union. Mais si
les droits de la souveraineté, dans leurs rapports avec la défense
commune, appartenaient naturellement au conseil commun de la
confédération , ce n'était pas une faible cause de troubles, que ces
mêmes droits fussent ensuite exercés sans aucune limite, séparé-
ment par chaque peuple, en tout ce qui concernait ses affaires pri-
vées. C'est ainsi que quelques peuples sabins, les Ceninesiens, les
Crustumeniens et les Antennales , se mirent , dit-on , en devoir de
repousser, sans attendre le secours de leurs alliés , les premières
injures des Romains. Plusieurs villes d'Étrurie soutinrent, durant
des siècles, des guerres particulières, comme ceux d'Anagni parmi
les Herniques, malgré le vœu de la ligue. Tusculum se sépara de
la même manière de l'union latine, et Sulri de celle des Toscans,
sans qu'on pût l'empêcher par une autre voie que celle des armes.
Et voilà comment , dès l'origine , chaque confédération des tribus
italiques portait en soi un germe de faiblesse , parce que le lien qui
en unissait les divers membres étant impuissant à les constituer en
un seul et même corps, chaque cité, lente à se mouvoir, et facile-
ment soustraite à l'autorité commune, tombait sous l'influence des
ambitions individuelles, qui produisaient souvent des ruptures et
des discordes (1). »
Ce mode de gouvernement ressemblait fort au fond à celui des
États-Unis américains; seulement, dans celui-ci, le pouvoir cen-
tral possède plus de force , bien qu'on puisse douter qu'il en ait
assez pour maintenir long-temps l'union dont il est le lien. Avec de
nombreux avantages, les états fédératifs manquent d'unité de pen-
sée et d'unité de vie, et c'est pourquoi ils se dissolvent aisément et
font rarement de grandes choses. Toutefois , ce genre de gouver-
nement est quelquefois inévitable, lorsque entre des populations
qui ne peuvent subsister qu'unies , il existe trop de dissimilitudes
pour qu'elles puissent être soumises sans oppression à des lois de
tout point uniformes.
L'Étrurie, organisée selon des idées mystiques, et assujétie à
une puissante aristocratie sacerdotale, était divisée en douze cités
(i) Tome II, p. 67 et seq.
HISTOIRE DES ANCIENS PEUPLES ITALIENS, 539
ou corporations civiles. Le suprême magistrat de chacun de ces
douze peuples dont se composait la nation entière, portait le nom
de Lucumon, et il était élu chaque année. Investi d'une pleine puis-
sance, il rendait néanmoins, tous les neuf jours, compte de ses
actes à ceux qui l'avaient élevé à celte haute dignité , que les Ro-
mains appelaient royale. L'un d'eux était élu généralissime et chef
de l'union par les douze peuples confédérés , dont chacun fournis-
sait un licteur à son cortège, pour montrer qu'ils avaient tous une
part égale dans la souveraineté commune (1).
Cette organisation sociale, qui excluait le peuple de toute parti-
cipation aux affaires publiques, devait nécessairement périr sitôt
que le prestige religieux qui environnait l'aristocratie gouvernante
et faisait sa force , aurait commencé à se dissiper : aussi prit-on
pour le conserver des précautions sans nombre. Tous les actes de
la vie humaine, unis à des rites mystérieux dont la seule classe sa-
cerdotale possédait le secret et qu'elle pouvait seule accomplir,
étaient par-là sous sa dépendance. Elle avait enveloppé et serré dans
les mêmes chaînes l'homme intellectuel et l'homme civil. Maîtresse
absolue des croyances , de la science et des lois , elle n'avait pas
laissé une seule issue à la liberté humaine. Tl suit de là que, sous
celte police pesante et compacte , l'Étrurie devait former une société
forte, mais sans élan; un corps, si l'on peut ainsi parler, d'une
densité extraordinaire, mais sans principe d'expansion. Le défaut
d'unité politique la rendit plus facile à entamer par les Romains,
qui l'attaquaient avec toutes leurs forces , tandis que presque tou-
jours elle ne se défendait qu'avec une partie des siennes. Inévitable-
ment elle devait succomber dans cette lutte inégale , et elle succomba
en effet vers la fin du ve siècle après la fondation de Rome. Ses
derniers efforts, glorieux mais stériles , ne servirent qu'à jeter quel-
que éclat sur sa mort. Et ce qu'il y eut de remarquable à cette fa-
tale époque et dans les temps qui la suivirent , c'est la promptitude
avec laquelle l'aristocratie, qui perdait tout, s'oublia elle-même,
poussée par sa corruption interne à s'identifier au peuple conqué-
rant, tandis que le plébéien, qu'elle avait tenu perpétuellement
( r) Tome II, p 7 [ ot 72.
22
540 REVUE DES DEUX MONDES.
courbé sous sa domination , puisant dans ses croyances religieuses
une plus grande énergie de résistance, conserva seul , avec le sou-
venir et le regret de la patrie , l'esprit national , qui ne s'étei-
gnit complètement qu'après l'introduction du christianisme, dans
le vie siècle de notre ère. La dissolution progressive de cette anti-
que nation est admirablement peinte par M. Mieali.
«Juridiquement assujétis sous le nom d'alliés (socii iialici) à
l'empire romain , privés du droit de faire la guerre, les noms ne
pouvaient donner une garantie qui n'existait plus dans les choses.
Cependant le régime municipal , à l'ombre duquel les cités, après
la rupture du lien fédéral, continuèrent de s'administrer, était une,
compensation au poids de leur sujétion et à la nécessité de mainte-
nir de leur sang la grandeur d'un peuple oppresseur. L'aristo-
i ratio, jadis dominante, se rapprocha désormais toujours plus de
ses nouveaux, maîtres : elle se sépara, de sentiment et d'intérêt,
des masses populaires, et elle en fut, en temps et lieu, récompen-
sée par des faveurs et une protection spéciale.... Les aruspices
même, interprètes du pouvoir souverain, firent leur paix et devin-
rent aussi des instrumens de la domination romaine : parce que la
révérence pour le sacerdoce étant affaiblie , mais non éteinte, leur
ordre surtout continuait de mettre à profit le monopole secret de
l'art formidable de la divination. Par son action lente et progres-
sive sur les âmes abattues, l'obéissance générale, quoique forcée,
tendait naturellement à étouffer le désir, autrefois si vif, de se si-
gnaler par des œuvres utiles à la cité. De cette sorte, l'Etrurie eut
désormais du calme et non du repos, des pompes sans gloire, la
servitude sous des noms honorables. L'amour de l'art et des études,
auxquels on attachait le plus de prix , ne laissa pourtant pas de
se conserver. Les nobles, les riches et en général tous ceux que
favorisait la fortune, employaient leur opulence , dans l'oisiveté de
la paix, à embellir la vie par le charme des arts agréables. Quelle
était l'affection qu'inspiraient ces arts, ainsi que la somptueuse
ostentation des grands , c'est ce que montre clairement l'innom-
brable multitude de monumens qu'aujourd'hui surtout on décou-
vre dans toute l'Etrurie, et avec une abondance plus merveilleuse
encore dans la vaste nécropole des Volsques, d'où l'on tire à la
fois des milliers de vases , de bronzes et d'objets de toute sorte ,
HISTOIRE DES ANCIENS PEUPLES ITALIENS., 5<£ï
<|ui, pour honorer les tombeaux, y furent déposés dans le cours
des siècles : toutes choses plus ou moins précieuses, ou par la
matière, ou par le travail, et qui prouvent combien étaient multi-
pliées les commodités de la vie , et combien étaient grandes les
richesses privées, même après la perte de la liberté; car il est
manifeste, pour quiconque veut en faire la comparaison, qu'un
nombre considérable de ces monumens, comme beaucoup de
sculptures de Volterre, furent exécutés, par des artistes étrus-
ques, dans le style et selon la manière usitée aux siècles de la do-
mination romaine. Il subsistait aussi alors , dans les cités maritimes,
quelque commerce d'outre-mer, qui peu à peu alla diminuant ,
tandis que les travaux de l'agriculteur tenaient partout ouvertes
d'inépuisables sources de richesses. Mais le sort du citoyen changea
bientôt et pour toujours, lorsque la propriété territoriale ayant passé
en d'autres mains, l'habitant des campagnes fut contraint de cultiver
comme fermier la terre qui jadis était sienne , et que les hommes
libres , expulsés ou soumis à une dure oppression, la culture de
nos champs fut confiée par les nouveaux maîtres à des esclaves, et
des esclaves étrangers. Cette misère extrême de la Toscane fut, au
rapport de Caïus Gracchus, le motif le plus fort qui porta son frère
Tiberius à proposer la loi agraire. Ni le courage cependant, ni le
désir de la liberté n'étaient tout-à-fait éteints dans le peuple. Plu-
sieurs villes d'Étrurie se soulevèrent dans la guerre d'Annibal ;
l'esprit public se ranima dans la guerre sociale ; et dans celle de
Sylla , l'Etrurie opposa de nouveau une résistance opiniâtre à la
vindicative tyrannie du dictateur de Rome. A celte époque san-
glante, un grand nombre de villes principales furent ou ruinées
ou données en garde à des colonies de soldats rapaces, qui dissi-
paient scandaleusement les richesses acquises par d'iniques voies.
Les familles illustres s'éteignirent ou se réfugièrent en d'autres pays.
De si grands fléaux détruisaient non-seulement les restes de l'an-
cienne vie civile , mais encore peu à peu les monumens publics, les
écrits, la littérature, les beaux-arts, en un mot l'héritage entier
de la vertu des ancêtres. La science des aruspices conserva seule
sa formidable autorité jusqu'au vie siècle de l'ère vulgaire , tant le
crédule Etrusque, enveloppé dans le lacet de ces vieilles fourberies,
s'en allait, cherchant opiniâtrement quelque espérance et quelque
342 REVUE DES DEUX MONDES.
consolation à ses misères dans les vains leurres de la divination
paternelle (1). »
Nous n'avons pu donner qu'une idée fort incomplète de l'his-
toire primitive des peuples de l'Italie , telle qu'avec une rare saga-
cité et une science profonde , M. Micali a su la reconstruire à l'aide
des fragmens épars qu'en ont conservés les anciens auteurs. Dans
son deuxième volume , il traite des institutions politiques, du gou-
vernement, des lois civiles , des croyances et du culte de ces mêmes
peuples; de la philosophie, des mœurs et de la vie domestique des
Etrusques, des développemens que prirent chez eux les arts du
dessin, de leurs principaux monumens, de l'agriculture, de l'art
de la guerre, de la navigation , du commerce et de la monnaie , et
enfin de la langue étrusque et osque , et de ses dialectes. Son hy-
pothèse sur l'identité originaire de ces deux nations a dû le con-
duire à ne voir dans l'étrusque et l'osque que deux dialectes d'une
même langue primordiale. Ceci , selon nous , est la partie systé-
matique de son livre. On ne saurait douter que l'osque et l'étrus-
que n'aient dû se faire des emprunts mutuels et se modifier réci-
proquement : mais que ces deux langues fussent radicalement
les mêmes, c'est ce qui ne nous paraît rien moins qu'établi; et
l'impossibilité jusqu'ici insurmontable d'arriver à l'intelligence de
l'étrusque, dans lequel il n'existe encore qu'un seul mot dont le
sens soit fixé avec quelque probabilité , favorise peu la supposition
de son identité primitive avec l'osque , moins rebelle à l'interpré-
tation , à cause de son affinité plus grande avec l'ancien latin. En
définitive , nous croyons que tout ce qui tient aux commencemens
de l'Étrurie , est encore pour nous couvert de ténèbres impénétra-
bles. Il existe des rapports frappans entre quelques-unes de leurs
idées théologiques et le système religieux de l'Egypte , et comme
lecomie de Gaylus et d'autres l'avaient déjà remarqué dans le siè-
cle dernier, entre l'art , tel qu'il apparaît dans leurs monumens les
plus antiques, et l'art égyptien. Mais à ces rapports incontestables
se joignent des différences si tranchées , si profondes , qu'on n'en
peut , à vrai dire , rien conclure de certain sur l'origine de la race
(f) Tour- II, p. i65 ej »<\-
HISTOIRE DES ANCIENS PEUPLES ITALIENS. 545
étrusque, qui continue de rester l'un des plus obscurs mystères de
la science.
Dans un troisième volume, M. Micali donne l'explication des plan-
ches extrêmement curieuses et d'une grande beauté d'exécution,
qu'il a jointes à son ouvrage. Elles contiennent un grand nombre de
monumens inédits, également utiles à l'histoire des croyances reli-
gieuses des Etrusques, et à celle de l'art parmi eux. Ce magnifique
recueil , qui a exigé d'immenses travaux et des dépenses énormes,
ferait honneur à un souverain. Aucun sacrifice n'a coûté à M. Mi-
cali , pour ajouter une palme de plus à la gloire de son pays. Il a
élevé un monument véritablement national. Comme savant et comme
écrivain, il s'est placé, dans Y Histoire des anciens peuples d'Italie,
au niveau des premières renommées modernes. En plusieurs en-
droits de son livre, on croirait entendre Tacite parlant la langue
de Machiavel. Comme citoyen, et ce but justifie ce qu'il y a peut-
être de hasardé dans quelques-unes de ses hypothèses, il montre
à ses compatriotes, dès les plus anciens âges, la cause de leurs mal-
heurs dans leurs perpétuelles divisions, en môme temps qu'il leur
présente un touchant motif d'union dans une origine commune.
Chacune de ses pages manifeste l'homme de bien dans le savant
illustre; et, après ce dernier travail qui couronne si dignement sa
belle carrière , il peut dire avec confiance : Sat patriœ Priamoque
datum. Cette patrie elle-même, que seslalens honorent, confirmera
unanimement ce témoignage de sa conscience.
Il nous a été doux de rendre ce faible hommage à l'un des en-
fans de cette terre que nous chérissons, de cette terre féconde en
tout genre de grandeurs , où rien ne saurait étouffer ni la science ,
ni les arts, ni le génie. Parce qu'on l'a enveloppée comme de ban-
delettes funèbres, on entend dire : l'Italie ne vit plus, elle est
morte. Non, une nation qui a produit simultanément Micali.
Manzoni, Pellico, n'est pas une nation morte. La puissante vie
qu'on refoule en son sein, y fermente en secret, cl quand vien-
dra l'heure marquée par la Providence, quand le géant qui som-
meille dans le tombeau qu'on lui a fait se réveillera , le monde
poussera un cri d'étonnement à la vue des merveilles qui frap-
peront ses regards. A présent, il est vrai, en voyant ce peuple
languissant au milieu d'une nature si énergique et si brillante, on
544 REVUE DES DEUX MONDES.
est ému d'une profonde pitié; on se demande comment il se fait
qu'un si beau soleil éclaire tant d'infortunes : mais quand on a pé-
nétré au fond de certaines âmes, qui semblent receler, comme un
sanctuaire , les sacrés destins de la patrie , alors on respire plus à
l'aise, alors on sent renaître en soi une inébranlable espérance, et
je ne sais quel souffle de l'avenir se mêlant aux brises odorantes
qui caressent cette terre enchantée, on rêve pour elle un nouveau
printemps.
F. DE LA MENNAIS.
LES
CAPRICES DE MARIANNE
COMEDIE.
PERSONNAGES.
CLAUDIO, Juge.
MARIANNE, sa Femme.
CGELIO.
OCTAVE.
TIBIA, Valet de Claudio.
CIUTA , vieille Femme.
HERMIA, Mère de Coelio.
MALVOLIO, Intendant (I'Hermia.
Domestiques.
{ Naples.
ACTE PREMIER
SCÈNE PREMIÈRE.
Une rue devant la maison de Claudio.
MARIANNE , sortant de chez elle, un livre de messe à la main. —
CIUTA l'aborde.
C1UTA.
Ma belle dame , puis-je vous dire un mot?
MARIANNE.
Que me voulez- vous?
CIUTA.
Un jeune homme de cette ville est éperdument amoureux de
vous; depuis un mois entier, il cherche vainement l'occasion de
vous l'apprendre. Son nom est Cœlio; il est d'une noble famille cl
d'une figure distinguée.
MARIANNE.
En voilà assez. Dites à celui qui vous envoie qu'il perd son temps
et sa peine , et que s'il a l'audace de me faire entendre une second*
fois un pareil langage , j'en instruirai mon mari. ( Elle son.)
^>18 REVUE DES DEUX MONDES.
COELIO, entrant.
Eh bien! Giuta, qu'a-l-elle dit?
CIUTA.
Plus dévote et plus orgueilleuse que jamais. Elle instruira son
mari , dit-elle , si on la poursuit plus long-temps.
COELIO.
Ah ! malheureux que je suis ! je n'ai plus qu'à mourir. Ah ! la plus
cruelle de toutes les femmes ! Et que me conseilles-tu , Ciuta? quelle
ressource puis-je encore trouver?
CIUTA.
Je vous conseille d'abord de sortir d'ici , car voici son mari qui
la Suit. ( Us sortent. )
( Entrent Claudio et Tibia. )
CLAUDIO.
Es-tu mon fidèle serviteur? mon valet de chambre dévoué? Ap-
prends que j'ai à me venger d'un outrage.
TIBIA.
Vous, monsieur?
CLAUDIO.
Moi-même, puisque ces impudentes guitares ne cessent de mur-
murer sous les fenêtres de ma femme. Mais , patience ! tout n'est
pas fini. — Ecoute un peu de ce côté-ci : voilà du monde qui pour-
rait nous entendre. Tu m'iras chercher ce soir le spadassin que je
t'ai dit.
TIBIA.
Pourquoi faire?
CLAUDIO.
Je crois que Marianne a des amans.
TIBIA.
Vous croyez, monsieur?
CLAUDIO.
Oui; il y a autour de la maison une odeur d'amans; personne
ne passe naturellement devant ma porte ; il y pleut des guitares et
des entremetteuses.
TIBIA.
Est-ce que vous pouvez empêcher qu'on donne des sérénades à
votre femme?
LES CAPRICES DE MARIANNE. 349
CLAUDIO.
Non ; mais je puis poster un homme derrière la poterne , et me
débarrasser du premier qui entrera.
TIBIA.
Fi ! votre femme n'a pas d'amans. — C'est comme si vous disiez
que j'ai des maîtresses.
CLAUDIO.
Pourquoi n'en aurais-tu pas, Tibia? Tu es fort laid, mais tu as
beaucoup d'esprit.
TIBIA.
J'en conviens, j'en conviens.
CLAUDIO.
Regarde, Tibia, tu en conviens toi-même; il n'en faut plus dou-
ter, et mon déshonneur est public.
TIBIA.
Pourquoi public?
CLAUDIO.
Je te dis qu'il est public.
TIBIA.
Mais, monsieur, votre femme passe pour un dragon de vertu
dans toute la ville; elle ne voit personne; elle ne sort de chez elle
que pour aller à la messe.
CLAUDIO.
Laisse-moi faire. — Je ne me sens pas de colère, après tous les
cadeaux qu'elle a reçus de moi! — Oui, Tibia, je machine en ce
moment une épouvantable trame, et me sens prêt à mourir de
douleur.
tibia.
Oh! que non.
CLAUDIO.
Quand je te dis quelque chose, tu me ferais plaisir de le croire.
(Ils sortent. )
COELIO, rentrant.
Malheur à celui qui, au milieu de la jeunesse, s'abandonne à un
amour sans espoir! Malheur à celui qui se livre à une douce rêve-
rie, avant de savoir où sa chimère le mène, et s'il peut être payé
de retour! Mollement couché dans une barque, il s'éloigne peu à
550 REVUE DES DEUX MONDES.
peu de la rive; il aperçoit au loin des plaines enchantées, de vertes
prairies et le mirage léger de son Eldorado. Les vents l'entraînent
en silence, et quand la réalité le réveille, il est aussi loin du but où
il aspire que du rivage qu'il a quitté ; il ne peut plus ni poursuivre
sa route, ni revenir sur ses pas.
( On entend un bruit d'instrumens. )
Quelle est cette mascarade? N'est-ce pas Octave que j'aperçois?
( Entre. Octave. )
OCTAVE.
Comment se porte, mon bon monsieur, cette gracieuse mélan-
colie?
COELIO.
Octave! ô fou que tu es! tu as un pied de rouge sur les joues !
D'où te vient cet accoutrement? N'as-tu pas de honte en plein jour?
OCTAVE.
O Cœlio ! fou que tu es ! tu as un pied de blanc sur les joues ! —
D'où te vient ce large habit noir? N'as-tu pas de honte en plein
carnaval ?
COELIO.
Quelle vie que la tienne! ou tu es gris, ou je le suis moi-même.
OCTAVE.
Ou tu es amoureux , ou je le suis moi-même.
COELIO.
Plus que jamais de la belle Marianne.
OCTAVE.
Plus que jamais de vin de Chypre.
COELIO.
J'allais chez toi quand je t'ai rencontré.
OCTAVE.
Et moi aussi j'allais chez moi. Comment se porte ma maison? il
y a huit jours que je ne l'ai vue.
COELIO.
J'ai un service à te demander.
OCTAVE.
Parle, Cœlio, mon cher enfant. Veux-tu de l'argent? je n'en ai
LES CAPRICES DE MARIANNE. 351
plus. Veux-tu des conseils? je suis ivre. Veux-tu mon épée? voilà
une batte d'arlequin. Parle, parle, dispose de moi.
COELIO.
Combien de temps cela durera-t-il? huit jours hors de chez toi!
tu te tueras , Octave.
octave .
Jamais de ma propre main , mon ami , jamais; j'aimerais mieux
mourir que d'attenter à mes jours.
COELIO.
Et n'est-ce pas un suicide comme un autre, que la vie que tu
mènes?
OCTAVE.
Figure-toi un danseur de corde, en brodequins d'argent, le ba-
lancier au poing, suspendu entre le ciel et la terre; à droite et à
gauche , de vieilles petites figures racornies , de maigres et pâles
fantômes , des créanciers agiles , des parens et des courtisanes , toute
une légion de monstres, se suspendent à son manteau , et le tirail-
lent de tous côtés pour lui faire perdre l'équilibre; des phrases re-
dondantes, de grands mots enchâssés cavalcadent autour de lui;
une nuée de prédictions sinistres l'aveugle de ses ailes noires. Il
continue sa course légère de l'orient à l'occident. S'il regarde en
bas, la tète lui tourne; s'il regarde en haut, le pied lui manque.
Il va plus vite que le vent , et toutes les mains tendues autour de
lui ne lui feront pas renverser une goutte de la coupe joyeuse qu'il
porte à la sienne. Voilà ma vie, mon cher ami; c'est ma fidèle
image que tu vois.
COELIO.
Que tu es heureux, d'être fou !
OCTAVE.
Que tu es fou de ne pas être heureux î dis-moi un peu , toi ,
qu'est-ce qui te manque?
COELIO.
Il me manque le repos, la douce insouciance qui fait de la vie
un miroir où tous les objets se peignent un instant, et sur lequel
tout glisse. Une dette pour moi est un remords. L'amour, dont ,
vous autres, vous faites un passe-temps, trouble ma vie entière,
5.>2 REVUE DES DEUX MONDES,
O mon ami, tu ignoreras toujours ce que c'est qu'aimer comme
moi. 3Ion cabinet d'étude est désert; depuis un mois, j'erre autour
de cette maison la nuit et le jour. Quel charme j'éprouve , au lever
de la lune, à conduire sous ces petits arbres, au fond de cette place,
mon chœur modeste de musiciens , à marquer moi-même la mesure,
à les entendre chanter la beauté de Marianne ! Jamais elle n'a paru
à sa fenêtre; jamais elle n'est venue appuyer son front charmant
sur sa jalousie.
OCTAVE.
Qui est cette Marianne? est-ce que c'est ma cousine?
COELIO.
C'est elle-même , la femme du vieux Claudio.
OCTAVE.
Je ne l'ai jamais vue. Mais à coup sûr, elle est ma cousine. Clau-
dio est fait exprès. Confie-moi tes intérêts, Cœlio.
COELIO.
Tous les moyens que j'ai tentés pour lui faire connaître mon
amour ont été inutiles. Elle sort du couvent; elle aime son mari,
et respecte ses devoirs. Sa porte est fermée à tous les jeunes gens
de la ville , et personne ne peut l'approcher.
OCTAVE.
Ouais! est-elle jolie? — Sot que je suis! tu l'aimes, cela n'im-
porte guère. Que pourrions-nous imaginer?
COELIO.
Faut-il te parler franchement? ne te riras-tu pas de moi?
OCTAVE.
Laisse-moi rire de toi , et parle franchement.
COELIO.
En ta qualité de parent, tu dois être reçu dans la maison.
OCTAVE.
Suis-je reçu? je n'en sais rien. Admettons que je suis reçu. A te
dire vrai , il y a une grande différence entre mon auguste famille
et une botte d'asperges. Nous ne formons pas un faisceau bien
serré, et nous ne tenons guère les uns aux autres que par écrit.
Cependant Marianne connaît mon nom. Faut-il lui parler en la
faveur?
LES CAPRICES DE UARIANISK. 555
CQELIO.
Vingt fois j'ai tenté do l'aborder; vingt fois j'ai senti mes genoux
fléchir en approchant d'elle. J'ai été forcé de lui envoyer la vieille
Ciuta. Quand je la vois, ma gorge se serre, et j'étouffe, comme si
mon cœur se soulevait jusqu'à mes lèvres.
OCTAVE.
J'ai éprouvé cela. C'est ainsi qu'au fond des forets, lorsqu'une
biche avance à petits pas sur les feuilles sèches, et que le chasseur
entend les bruyères glisser sur ses flancs inquiets, comme le frô-
lement d'une robe légère, les battemens de cœur le prennent
malgré lui; il soulève son arme en silence, sans faire un pas et
sans respirer.
COELTO.
Pourquoi donc suis-je ainsi? n'est-ce pas une vieille maxime
parmi les libertins, que toutes les femmes se ressemblent? pourquoi
donc y a-t-il si peu d'amours qui se ressemblent? En vérité, je ne
saurais aimer cette femme comme toi, Octave, tu l'aimerais, ou
comme j'en aimerais une autre. Qu'est-ce donc pourtant que tout
cela? deux yeux bleus, deux lèvres vermeilles, une robe blanche,
et deux blanches mains. Pourquoi ce qui te rendrait joyeux et em-
pressé, ce qui t'attirerait, toi, comme l'aiguille aimantée attire le
fer, me rend-il triste et immobile? Qui pourrait dire : ceci est gai
ou triste? La réalité n'est qu'une ombre. Appelle imagination ou
folie ce qui la divinise. — Alors la folie est la beauté elle-même.
Chaque homme marche enveloppé d'un réseau transparent qui le
couvre de la tête aux pieds; il croit voir des bois et des fleuves, des
visages divins, et l'universelle nature se teint sous ses regards des
nuances infinies du tissu magique. Octave! Octave! viens à mon
secours.
OCTAVE.
J'aime ton amour, Cœlio, il divague dans ta cervelle comme un
flacon syracusain. Donne-moi la main ; je viens à ton secours, at-
tends un peu. — L'air me frappe au visage, et les idées me revien-
nent. Je connais cette Marianne, elle me déteste fort, sans m'avoir
jamais vu. C'est une mince poupée, qui marmotte des ctresans fin.
COELIO.
Fais ce que lu voudras, mais ne me trompe pas, je l'en conjure;
tome u. 25
-")o4 REVUE DES DEUX MONDES.
il est aisé de me tromper ; je ne sais pas me défier d'une action que
je ne voudrais pas faire moi-même.
OCTAVE.
Si tu escaladais les murs?
COELIO.
Entre elle et moi est une muraille imaginaire que je n'ai pu esca-
lader.
OCTAVE.
Si tu lui écrivais?
COELIO.
Elle déchire mes lettres, ou me les renvoie.
OCTAVE.
Si tu en aimais une autre? Viens avec moi chez Rosalinde.
COELIO.
Le souffle de ma vie est à Marianne; elle peut d'un mot de ses
lèvres l'anéantir ou l'embraser. Vivre pour une autre me serait
plus difficile que de mourir pour elle ; ou je réussirai , ou je me
tuerai. Silence ! la voici qui rentre ; elle détourne la rue.
OCTAVE.
Retire-toi , je vais l'aborder.
COELIO.
Y penses-tu? dans l'équipage où te voilà! essuie-toi le visage;
tu as l'air d'un fou.
OCTAVE.
Voilà qui est fait. L'ivresse et moi, mon cher Cœlio, nous nous
sommes trop chers l'un à l'autre pour nous jamais disputer; elle
fait mes volontés comme je fais les siennes. N'aie aucune crainte là-
dessus; c'est le fait d'un étudiant en vacance qui se grise un jour
de grand dîner, de perdre la tête et de lutter avec le vin; moi, mon
caractère est d'être ivre, ma façon de penser est de me laisser faire,
et je parlerais au roi en ce moment, comme je vais parler à ta belle.
COELIO.
Je ne sais ce que j'éprouve. — Non ! ne lui parle pas.
OCTAVE.
Pourquoi?
LES CAPRICES 1>I". MARIANNE. 355
COELIO.
Je ne puis dire pourquoi; il nie semble que lu vas me tromper.
OCTAVE.
Touche là. Je te jure sur mon honneur que Marianne sera à loi,
ou à personne au monde, tant que j'y pourrai quelque chose.
( Cœlio sort. )
{Entre Marianne, Octave l'aborde.)
OCTAVE.
Ne vous détournez pas, princesse de beauté ! laissez tomber vos
regards sur le plus indigne de vos serviteurs.
MARIANNE.
Qui êtes- vous?
OCTAVE.
Mon nom est Octave; je suis cousin de votre mari.
MARIANNE.
Venez-vous pour le voir? entrez au logis; il va revenir.
OCTAVE.
Je ne viens pas pour le voir et n'entrerai point au logis , de peur
que vous ne m'en chassiez tout-à-1'heure, quand je vous aurai dit
ce qui m'amène.
MARIANNE.
Dispensez-vous donc de le dire, et de m'arrèter plus long-temps.
OCTAVE.
Je ne saurais m'en dispenser, et vous supplie de vous arrêter
pour l'entendre. Cruelle Marianne! vos yeux ont causé bien du mal,
et vos paroles ne sont pas faites pour le guérir. Que vous avait
fait Cœlio?
MARIANNE.
De qui parlez-vous? et quel mal ai-je causé?
•OCTAVE.
Un mal le plus cruel de tous, car c'est un mal sans espérance;
le plus terrible, car c'est un mal qui se chérit lui même, et repousse
la coupe salutaire jusque dans la main de l'amitié; un mal qui (ait
pâlir les lèvres sous des poisons plus doux que l'ambroisie, et qui
fond en une pluie de larmes le cœur le plus dur, comme la perle
25.
356 REVUE DES DEUX MONDES.
deCléopàtre; un mal que tous les aromates, toute la science hu-
maine ne sauraient soulager, et qui se nourrit du vent qui passe,
du parfum d'une rose fanée, du refrain d'une chanson; et qui suce
l'éternel aliment de ses souffrances dans tout ce qui l'entoure ,
comme une abeille son miel dans tous les buissons d'un jardin.
MARIANNE.
Me direz- vous le nom de ce mal?
OCTAVE.
Que celui qui est digne de le prononcer vous le dise; que les
rêves de vos nuits , que ces orangers verts , cette fraîche cascade,
vous l'apprennent; que vous puissiez le chercher un beau soir,
vous le trouverez sur vos lèvres; son nom n'existe pas sans lui.
MARIANNE.
Est-il si dangereux à dire, si terrible dans sa contagion, qu'il
effraie une langue qui plaide en sa faveur?
OCTAVE.
Est-il si doux à entendre, cousine, que vous le demandiez? Vous
l'avez appris à Cœlio.
MARIANNE.
C'est donc sans le vouloir; je ne connais ni l'un ni l'autre.
OCTAVE.
Que vous les connaissiez ensemble, et que vous ne les sépariez
jamais, voilà le souhait de mon cœur.
MARIANNE.
En vérité?
OCTAVE.
Cœlio est le meilleur de mes amis ; si je voulais vous faire envie,
je vous dirais qu'il est beau comme le jour, jeune, noble, et je ne
mentirais pas; mais je ne veux que vous faire pitié, et je vous dirai
qu'il est triste comme la mort, depuis le jour où il vous a vue.
MARIANNE.
Est-ce ma faute s'il est triste?
OCTAVE.
Est-ce sa faute si vous êtes belle? Il ne pense qu'à vous ; à loute
heure, il rôde autour de celte maison; n'avez-vous jamais entendu
LES CAPRICES DE MAKI ANNE. .")'>7
chanter sous vos fenêtres? N'avez-vous jamais soulevé, à minuit,
cette jalousie et ce rideau?
MARIANNE.
Tout le monde peut chanter le soir , et celte place appartient à
tout le monde.
OCTAVE.
Tout le monde aussi peut vous aimer; mais personne ne peut
vous le dire. Quel âge avez-vous , Marianne?
MARIANNE.
Voilà une jolie question , et si je n'avais dix-neuf ans , que vou-
driez-vous que j'en pense?
OCTAVE.
Vous avez donc encore cinq ou six ans pour être aimée , huit ou
dix pour aimer vous-même, et le reste pour prier Dieu.
MARIANNE.
Vraiment? Eh bien! pour mettre le temps à profit, j'aime Clau-
dio, votre cousin et mon mari.
OCTAVE.
Mon cousin et votre mari ne feront jamais à eux deux qu'un
pédant de village; vous n'aimez point Claudio.
MARIANNE.
Ni Cœlio; vous pouvez le lui dire.
OCTAVE.
Pourquoi?
MARIANNE.
Pourquoi n'aimerais-je pas Claudio? c'est mon mari.
OCTAVE.
Pourquoi n'aimeriez-vous pas Cœlio? c'est votre amant.
MARIANNE.
Me direz-vous aussi pourquoi je vous écoute ? Adieu , seigneur
Octave; voilà une plaisanterie qui a duré assez long-temps.
(Elle sort.)
OCTAVE.
Ma foi, ma foi! elle a de beaux yeux, (il son.)
538 REVUE DES DEUX MONDES.
SCÈNE II.
La maison de Cœlio.
HERMIA, plusieurs domesliques , MALVOLIO.
HERMIA.
Disposez ces fleurs comme je vous l'ai ordonné ; a-t-on dit aux
musiciens de venir?
UN DOMESTIQUE.
Oui, madame; ils seront ici à l'heure du souper.
HERMIA.
Ces jalousies fermées sont trop sombres; qu'on laisse entrer le
jour sans laisser entrer le soleil. — Plus de fleurs autour de ce lit ;
le souper est-il bon? Aurons-nous notre belle voisine, la comtesse
Pergoli? A quelle heure est sorti mon fils?
MALVOLIO.
Pour être sorti , il faudrait d'abord qu'il fût rentré. 11 a passé la
nuit dehors.
HERMIA.
Vous ne savez ce que vous dites. — Il a soupe hier avec moi , et
m'a ramenée ici. A-t-on fait porter dans le cabinet d'études le ta-
bleau que j'ai acheté ce matin?
MALVOLIO.
Du vivant de son père , il n'en aurait pas été ainsi. Ne dirait-on
pas que notre maîtresse a dix-huit ans , et qu'elle attend son Si-
gisbé ?
HERMIA.
Mais du vivant de sa mère, il en est ainsi , Malvolio. Qui vous a
chargé de veiller sur sa conduite? Songez-y : que Cœlio ne
rencontre pas sur son passage un visage de mauvais augure; qu'il
ne vous entende pas grommeler entre vos dents, comme un chien
de basse-cour à qui l'on dispute l'os qu'il veut ronger, ou, par le
ciel , pas un de vous ne passera la nuit sous ce toit.
MALVOLIO.
Je ne grommelle rien ; ma figure n'est pas un mauvais présage ;
vous me demandez à quelle heure est sorti mon maître, et je vous
LES CAPRICES DE MARIANNE. 559
réponds qu'il n'est pas rentré. Depuis qu'il a l'amour en tête, on
ne le voit pas quatre fois la semaine.
HERMIA.
Pourquoi ces livres sont-ils couverts de poussière? Pourquoi ces
meubles sont-ils en désordre? Pourquoi faut-il que je mette ici la
main à tout, si je veux obtenir quelque chose? il vous appartient
bien de lever les yeux sur ce qui ne vous regarde pas , lorsque
votre ouvrage est à moitié fait, et que les soins dont on vous charge
retombent sur les autres. Allez , et retenez votre langue.
(Entre Cœlio. )
Eh bien! mon cher enfant, quels seront vos plaisirs aujourd'hui?
(Les domestiques se retirent.)
COELIO.
Les vôtres , ma mère, (il s'asseoit. )
HERMIA.
Eh quoi! les plaisirs communs, et non les peines communes?
C'est un partage injuste, Cœlio. Ayez des secrets pour moi , mon
enfant , mais non pas de ceux qui vous rongent le cœur , et vous
rendent insensible à tout ce qui vous entoure.
COELIO.
Je n'ai point de secret, et plût à Dieu, si j'en avais, qu'ils fussent
de nature à faire de moi une statue !
HERMIA.
Quand vous aviez dix ou douze ans , toutes vos peines, tous vos
petits chagrins se rattachaient à moi; d'un regard sévère ou indul-
gent de ces yeux que voilà, dépendait la tristesse ou la joie des
vôtres, et votre petite tête blonde tenait par un fil bien délié au
cœur de votre mère. Maintenant , mon enfant, je ne suis plus que
votre vieille sœur, incapable peut-être de soulager vos ennuis,
mais non pas de les partager.
COELIO.
Et vous aussi, vous avez été belle! Sous ces cheveux argentés
qui ombragent votre noble front, sous ce long manteau qui vous
couvre, l'œil reconnaît encore le port majestueux d'une reine, et
les formes gracieuses d'une Diane chasseresse. 0 ma mère! vous
<">60 REVUE DES DEUX MONDES.
avez inspiré l'amour! Sous vos fenêtres entrouvertes a murmuré
le son de la guitare ; sur ces places bruyantes , dans le tourbillon
de ces fêtes, vous avez promené une insouciante et superbe jeu-
nesse; vous n'avez point aimé; un parent de mon père est mort
d'amour pour vous.
HERMIA.
Quel souvenir me rappelles-tu?
COELIO.
Ah ! si votre cœur peut en supporter la tristesse , si ce n'est pas
vous demander des larmes , racontez-moi cette aventure , ma mère ;
faites-m'en connaître les détails.
HERMIA.
Votre père ne m'avait jamais vu alors. Il se chargea, comme
allié de ma famille, de faire agréer la demande du jeune Orsini ,
qui voulait m'épouscr. Il fut reçu comme le méritait son rang, par
votre grand'père , et admis dans notre intimité. Orsini était un
excellent parti , et cependant je le refusai. Votre père, en plaidant
pour lui, avait tué dans mon cœur le peu d'amour qu'il m'avait
inspiré pendant deux mois d'assiduités constantes. Je n'avais pas
soupçonné la force de sa passion pour moi. Lorsqu'on lui apporta
ma réponse , il tomba , privé de connaissance , dans les bras de votre
père. Cependant une longue absence, un voyage qu'il entreprit
alors, et dans lequel il augmenta sa fortune, devaient avoir dissipé
ses chagrins. Votre père changea de rôle, et demanda pour lui ce
qu'il n'avait pu obtenir pour Orsini. Je l'aimais d'un amour sincère,
et l'estime qu'il avait inspirée à mes parais ne me permit pas d'hé-
siter. Le mariage fut décidé le jour même, et l'église s'ouvrit pour
nous quelques semaines après. Orsini revint à cette époque. Il fui
trouver votre père, l'accabla de reproches, l'accusa d'avoir trahi
sa confiance , et d'avoir causé le refus qu'il avait essuyé. Du reste ,
ajouta-t-il , si vous avez désiré ma perte, vous serez satisfait. Epou-
vanté de ces paroles, votre père vint trouver le mien, et lui de-
mander son témoignage pour désabuser Orsini. — Hélas! il n'était
plus temps ; on trouva dans sa chambre le pauvre jeune homme
traversé de pari en part de plusieurs coups d'épée.
LES CAPRICES DE MARIANNE. 361
SCÈNE III.
Le jardin de Claudio.
Entrent CLAUDIO et TIBIA.
CLAUDIO.
Tu as raison , et ma femme est un trésor de pureté. Que te di-
rai-je de plus? c'est une vertu solide.
TIBIA.
Vous croyez , monsieur?
CLAUDIO.
Peut-elle empêcher qu'on ne chante sous ses croisées? Les signes
d'impatience qu'elle peut donner dans son intérieur sont les suites
de son caractère. As-tu remarqué que sa mère, lorsque j'ai louché
cette corde, a été tout d'un coup du même avis que moi?
TIBIA.
Relativement à quoi?
CLAUDIO.
Relativement à ce qu'on chante sous ses croisées.
TIBIA.
Chanter n'est pas un mal, je fredonne moi-même à tout mo-
ment.
CLAUDIO.
Mais bien chanter est difficile.
TIBIA.
Difficile pour vous et pour moi, qui, n'ayant pas reçu de voix
de la nature, ne l'avons jamais cultivée. Mais voyez comme ces
acteurs de théâtre s'en tirent habilement.
CLAUDIO.
Ces gens-là passent leur vie sur les planches.
TIBIA.
Combien croyez-vous qu'on puisse donner par an?
CLAUDIO.
A qui? à un juge de paix?
TIRIA.
Non, à un chanteur.
Ô62 KKVUE DES DEUX. MONDES.
CLAUDIO.
Je n'en sais rien.— On donne à un juge de paix le tiers de ce
que vaut ma charge. Les conseillers de justice ont moitié.
TIBIA.
Si j'étais juge en cour royale , et que ma femme eût des amans,
je les condamnerais moi-même.
CLAUDIO.
A combien d'années de galère?
TIBIA.
A la peine de mort. Un arrêt de mort est une chose superbe à
lire à haute voix.
CLAUDIO.
Ce n'est pas le juge qui le lit, c'est le greffier.
TIBIA.
Le greffier de votre tribunal a une jolie femme.
CLAUDIO.
Non , — c'est le président qui a une jolie femme ; j'ai soupe hier
avec eux.
TIBIA.
Le greffier aussi! Le spadassin qui va venir ce soir est l'amant
de la femme du greffier.
CLAUDIO.
Quel spadassin?
TIBIA.
Celui que vous avez demandé.
CLAUDIO.
Il est inutile qu'il vienne après ce que je t'ai dit tout-à-1' heure.
TIBIA.
A quel sujet?
CLAUDIO.
Au sujet de ma femme.
TIBIA.
La voici qui vient elle-même.
( Entre Marianne. )
MARIANNE.
Savez-vous ce qui m'arrive pendant que vous courez les champs?
J'ai reçu la visite de votre cousin.
LES CAPRICES DE MARIANNE. 565
CLAUDIO.
Qui cela peut-il être? Nommez-le par son nom.
MARIANNE.
Octave, qui m'a fait une déclaration d'amour, de la part de son
ami Gœlio. Qui est ce Gœlio? Connaissez-vous cet homme? Trou-
vez bon que ni lui ni Octave ne mettent les pieds dans cette maison.
CLAUDIO.
Je le connais; c'est le fils d'Hermia, notre voisine. Qu'avez-vous
répondu à cela?
MARIANNE.
Il ne s'agit pas de ce que j'ai répondu. Comprenez-vous ce que
je dis? Donnez ordre à vos gens qu'ils ne laissent entrer ni cet
homme ni son ami. Je m'attends à quelque importunilé de leur
part, et je suis bien aise de l'éviter. (Elle soif. )
CLAUDIO.
Que penses-tu de cette aventure, Tibia? Il y a quelque ruse là-
dessous.
TIBIA.
Vous croyez, monsieur?
CLAUDIO.
Pourquoi n'a-t-elle pas voulu dire ce qu'elle a répondu ? La dé-
claration est impertinente, il est vrai ; mais la réponse mérite d'être
connue. J'ai le soupçon que ce Cœlio est l'ordonnateur de toutes
ces guitares.
TIBIA.
Défendre votre porte à ces deux hommes est un moyen excellent
de les éloigner.
CLAUDIO.
Rapporte-t-en à moi : — il faut que je fasse part de cette décou-
verte à ma belle-mère. J'imagine que ma femme me trompe, et que
toute celte fable est une pure invention pour me faire prendre le
change et troubler entièrement mes idées. ( ils sortent. )
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE SECOND.
SCENE PREMIERE.
Une rue.
Entrent OCTAVE et CIUTA.
OCTAVE.
II y renonce, dites-vous?
CIUTA.
Hélas ! pauvre jeune homme ! il aime plus que jamais, et sa mé-
lancolie se trompe elle-même sur les désirs qui la nourrissent. Je
croirais presque qu'il se défie de vous, de moi , de tout ce qui l'en-
toure.
OCTAVE.
Non, par le ciel! je n'y renoncerai pas; je me sens moi-même
une autre Marianne, et il y a du plaisir à être entêté. Ou Cœlio
réussira, ou j'y perdrai ma langue.
CIUTA.
Affirez-voiis contre sa volonté?
LES CAPRICES DE MARIANNE. 505
OCTAVE.
Oui, pour agir d'après la mienne, qui est sa sœur aînée, et pour
envoyer aux enfers messer Claudio le juge, que je déteste, méprise
et abhorre depuis les pieds jusqu'à la tète.
CIUTA.
Je lui porterai donc votre réponse, et, quant à moi, je cesse de
m'en mêler.
OCTAVE.
Je suis comme un homme qui tient la banque d'un pharaon
pour le compte d'un autre, et qui a la veine contre lui; il noierait
plutôt son meilleur ami que de céder, et la colère de perdre avec
l'argent d'autrui l'enflamme cent fois plus que ne le ferait sa propre
ruine.
( Entre Cœlio. )
Comment, Cœlio, tu abandonnes la partie?
COELIO.
Que veux-tu que je fasse ?
OCTAVE.
Te défies-tu de moi? Qu'as-tu? Te voilà pâle comme la neige.
— Que se passe-t-il en toi ?
COELIO.
Pardonne-moi , pardonne-moi ! Fais ce que tu voudras ; va trou-
ver Marianne. — Dis-lui que me tromper, c'est me donner la mort ,
et que ma vie est dans ses yeux. (H sort. )
OCTAVE.
Par le ciel , voilà qui est étrange !
CIUTA.
Silence! vêpres sonnent; la grille du jardin vient de s'ouvrir,
Marianne sort. — Elle approche lentement. ( Ciuta se retire. )
( Entre Marianne. )
OCTAVE.
Belle Marianne, vous dormirez tranquille. — Le cœur de Cœlio
est à une autre, et ce n'est plus sous vos fenêtres qu'il donnera ses
sérénades.
MAMANNE.
Quel dommage ! et quel grand malheur de n'avoir pu partager
506 REVUE DES DEUX MONDES.
un amour comme celui-là! Voyez! comme le hasard me contrarie!
Moi qui allais l'aimer.
OCTAVE.
En vérité?
MARIANNE.
Oui, sur mon ame, ce soir ou demain matin, dimanche au plus
tard, je lui appartenais. Qui pourrait ne pas réussir avec un am-
bassadeur tel que vous? Il faut croire que sa passion pour moi était
quelque chose comme du chinois ou de l'arabe, puisqu'il lui fal-
lait un interprète, et qu'elle ne pouvait s'expliquer toute seule.
OCTAVE.
Raillez, raillez! nous ne vous craignons plus.
MARIANNE.
Ou peut-être que cet amour n'était encore qu'un pauvre enfant
à la mamelle, et vous, comme une sage nourrice, en le menant à
la lisière, vous l'aurez laissé tomber la tète la première en le pro-
menant par la ville.
OCTAVE.
La sage nourrice s'est contentée de lui faire boire d'un certain
lait que la vôtre vous a versé sans doute, et généreusement; vous
en avez encore sur les lèvres une goutte qui se mêle à toutes vos
paroles.
MARIANNE.
Comment s'appelle ce lait merveilleux?
OCTAVE.
L'indifférence. Vous ne pouvez ni aimer ni haïr, et vous êtes
comme les roses du Bengale, Marianne, sans épine et sans parfum.
MARIANNE.
Bien dit. Aviez-vous préparé d'avance cette comparaison? Si
vous ne brûlez pas le brouillon de vos harangues, donnez-le-moi
de grâce, que je les apprenne à ma perruche.
OCTAVE.
Qu'y trouvez-vous qui puisse vous blesser? Une fleur sans par-
fum n'en est pas moins belle; bien au contraire, ce sont les plus
belles que Dieu a faites ainsi; et le jour où, comme une Galatée
d'une nouvelle espèce, vous deviendrez de marbre au fond de
LES CAPRICES DE MARIANNE. 367
quelque église, ce sera une charmante statue que vous ferez, et
qui ne laissera pas que de trouver quelque niche respectable dans
un confessionnal.
MARIANNE.
Mon cher cousin , est-ce que vous ne plaignez pas le sort des
femmes? Voyez un peu ce qui m'arrive. 11 est décrété par le sort
que Cœlio m'aime , ou qu'il croit m'aimer, lequel Cœlio le dit à ses
amis , lesquels amis décrètent à leur tour que , sous peine de mort,
je serai sa maîtresse. La jeunesse napolitaine daigne m'envoyer en
votre personne un digne représentant, chargé de me faire savoir
que j'aie à aimer ledit seigneur Cœlio d'ici à une huitaine de jours.
Pesez cela, je vous en prie. Si je me rends, que dira-t-on de moi?
N'est-ce pas une femme bien abjecte que celle qui obéit à point
nommé, à l'heure convenue, à une pareille proposition? Ne va-
t-on pas la déchirer à belles dents , la montrer au doigt , et faire
de son nom le refrain d'une chanson à boire? Si elle refuse au con-
traire , est-il un monstre qui lui soit comparable? Est-il une statue
plus froide qu'elle? et l'homme qui lui parle, qui ose l'arrêter en
place publique son livre de messe à la main, n'a-t-il pas le droit
de lui dire : Vous êtes une rose du Bengale, sans épine et sans
parfum?
OCTAVE.
Cousine, cousine , ne vous fâchez pas.
MARIANNE.
N'est-ce pas une chose bien ridicule que l'honnêteté et la foi
jurée; que l'éducation d'une fille, la fierté d'un cœur qui s'est
figuré qu'il vaut quelque chose, et qu'avant de jeter au vent la pous-
sière de sa fleur chérie , il faut que le calice en soit baigné de larmes ,
épanoui par quelques rayons du soleil, entr'ouvert par une main
délicate? Tout cela n'est-il pas un rêve, une bulle de savon que
le premier soupir d'un cavalier à la mode doit évaporer dans les
airs?
OCTAVE.
Vous vous méprenez sur mon compte et sur celui de Cœlio.
MARIANNE.
Qu'est-ce après tout qu'une femme? L'occupation d'un moment,
une coupe fragile qui renferme une goutte de rosée, qu'on porte à
5G8 REVUE DES DEUX MONDES.
ses lèvres et qu'on jette par-dessus son épaule. Une femme! c'est
une partie de plaisir! Ne pourrait-on pas dire, quand on en ren-
contre une : Voilà une belle nuit qui passe? Et ne serait-ce pas un
grand écolier en de telles matières, que celui qui baisserait les yeux
devant elle, qui se dirait tout bas : « Voilà peut-être le bonheur
d'une vie entière, » et qui la laisserait passer? (Elle sort. )
OCTAVE, seul.
Tra, Ira, poum! poum! tra deri la la. Quelle drôle de petite
femme! Hai! holà ! ( il frappe aune auberge. ) Apportez-moi ici, sous
cette tonnelle, une bouteille de quelque chose.
LE GARÇON.
Ce qui vous plaira, Excellence. Voulez-vous du lacryma-christi?
OCTAVE.
Soit, soit. Allez-vous-en un peu chercher dans les rues d'alentour
le seigneur Gœlio, qui porte un manteau noir et des culottes plus
noires encore. Vous lui direz qu'un de ses amis est là , qui boit tout
seul du lacryma-christi. Après quoi , vous irez à la grande place, et
vous m'apporterez une certaine Rosalinde qui est rousse et qui est
toujours à sa fenêtre.
( Le garçon sort. )
Je ne sais ce que j'ai dans la gorge; je suis triste comme une
procession. ( Buvant. ) Je ferai aussi bien de dîner ici; voilà le jour
qui baisse. Drig! drig! quel ennui que ces vêpres! est-ce que j'ai
envie de dormir? Je me sens tout pétrifié.
( Entrent Claudio et Tibia. )
Cousin Claudio, vous êtes un beau juge; où allez-vous si cou-
ramment?
CLAUDIO.
Qu'entendez-vous par-là, seigneur Octave?
OCTAVE.
J'entends que vous êtes un magistrat qui a de belles formes.
CLAUDIO.
De langage, ou de complexion?
OCTAVE.
De langage, de langage. Votre perruque est pleine d'éloquence,
et vos jambes sont deux charmantes parenthèses.
LES CAPRICES DE MARIANNE. 7HV.)
CLAUDIO.
Soit dit en passant , seigneur Octave , le marteau de ma porte
m'a tout l'air de vous avoir brûlé les doigts.
OCTAVE.
En quelle façon, juge plein de science?
CLAUDIO.
En y voulant frapper, cousin plein de finesse.
OCTAVE.
Ajoute hardiment plein de respect, juge, pour le marteau de
ta porte : mais tu peux le faire peindre à neuf, sans que je craigne
de m'y salir les doigts.
CLAUDIO.
En quelle façon , cousin plein de facéties ?
OCTAVE.
En n'y frappant jamais, juge plein de causticité.
CLAUDIO.
Cela vous est pourtant arrivé, puisque ma femme a enjoint à ses
gens de vous fermer la porte au nez à la première occasion,
OCTAVE.
Tes lunettes sont myopes, juge plein de grâce; tu te trompes
d'adresse dans ton compliment.
CLAUDIO.
Mes lunettes sont excellentes, cousin plein de riposte; n'as-tu
pas fait à ma femme une déclaration amoureuse?
OCTAVE.
A quelle occasion, subtil magistrat?
CLAUDIO.
A l'occasion de ton ami Cœlio , cousin ; malheureusement j'ai
tout entendu.
OCTAVE.
Par quelle oreille, sénateur incorruptible?
CLAUDIO.
Par celle de ma femme, qui m'a tout raeonlé, godelureau chéri.
tome n. 34
.770 REVUE DES DEUX MONDES.
OCTAVE.
Tout absolument, juge idolâtré? Rien n'est resté dans cette char-
mante oreille?
CLAUDIO.
Il y est resté sa réponse, charmant pilier de cabaret, que je suis
chargé de te faire.
OCTAVE.
Je ne suis pas chargé de l'entendre, cher procès -verbal.
CLAUDIO.
Ce sera donc ma porte en personne qui te la fera , aimable crou-
pier de roulette , si lu t'avises de la consulter.
OCTAVE.
C'est ce dont je ne me soucie guère, chère sentence de mort, je
vivrai heureux sans cela.
CLAUDIO.
Puisses-tu le faire en repos, cher cornet de passe-dix! je te
souhaite mille prospérités.
OCTAVE.
Rassure-toi sur ce sujet, cher verrou de prison! je dors tran-
quille comme une audience.
( Sortent Claudio et Tibia. )
OCTAVE seul.
Il me semble que voilà Cœlio qui s'avance de ce côté. Cœlio !
Cœlio! A qui diable en a-t-il?
( Entre Cœlio. )
Sais-tu , mon cher ami, le beau tour que nous joue ta princesse?
Elle a tout dit à son mari !
COELIO.
Comment le sais-tu?
OCTAVE.
Par la meilleure de toutes les voies possibles. Je quitte à l'instant
Claudio. Marianne nous fera fermer la porte au nez, si nous nous
avisons de l'importuner davantage.
COELIO.
Tu l'as vue lout-à-1'heure ; que t'avait-elle dil?
LES CAPRICES DE MARIANNE. ."71
OCTAVE.
Bien qui pût me faire pressentir cette douce nouvelle; rien d'a-
gréable cependant. Tiens, Cœlio, renonce à celte femme. Holà! un
second verre !
COELIO.
Pour qui?
OCTAVE.
Pour toi. Marianne est une bégueule; je ne sais trop ce qu'elle
m'a dit ce matin, je suis resté comme une brute sans pouvoir lui
répondre. Allons! n'y pense plus; voilà qui est convenu; et que le
ciel m'écrase si je lui adresse jamais la parole. Du courage, Cœlio,
n'y pense plus.
COELIO.
Adieu , mon cher ami.
octave .
Où vas-tu ?
COELIO.
J'ai affaire en ville ce soir.
OCTAVE.
Tu as l'air d'aller te noyer. Voyons, Cœlio, à quoi penses-tu?
Il y a d'autres Mariannes sous le ciel. Soupons ensemble, et mo-
quons-nous de cette Marianne-là.
COELIO.
Adieu , adieu , je ne puis m'arrêter plus long-temps. Je te verrai
demain, mon ami. (il sort.)
OCTAVE.
Cœlio! écoute donc! nous te trouverons une Marianne bien
gentille, douce comme un agneau, et n'allant point à vêpres sur-
tout! Ah! les maudites cloches! quand nuront-elles fini de me me-
ner en terre?
LE GARÇON, rentrant.
Monsieur, la demoiselle rousse n'est point à sa fenêtre; elle ne
peut se rendre à votre invitation.
OCTAVE.
La peste soit de tout l'univers! Est-il donc décidé que je souperai
seul aujourd'hui? La nuit arrive on poste; que diable vais-je dc-
24."
*>72 REVUE DES DEUX MONDES.
venir? Bon! bon! ceci me convient. ( il boit. ) Je suis capable
d'ensevelir ma tristesse dans ce vin, ou du moins ce vin dans ma
tristesse. Ah! Ah! les vêpres sont finies; voici Marianne qui re-
vient.
( Entre Marianne.)
MARIANNE.
Encore ici, seigneur Octave? et déjà à table? C'est un peu triste
de s'enivrer tout seul.
OCTAVE.
Le monde entier m'a abandonné; je tâche d'y voir double, afin
de me servir à moi-même de compagnie.
MARIANNE.
Comment! pas un de vos amis, pas une de vos maîtresses, qui
vous soulage de ce fardeau terrible , la solitude?
OCTAVE.
Faut-il vous dire ma pensée? J'avais envoyé chercher une cer-
taine Rosalinde, qui me sert de maîtresse; elle soupe en ville
comme une personne de qualité.
MARIANNE.
C'est une fâcheuse affaire sans doute, et votre cœur en doit res-
sentir un vide effroyable.
OCTAVE.
Un vide que je ne saurais exprimer, et que je communique en
vain à cette large coupe. Le carillon des vêpres m'a fendu le crâne
pour toute l'après-dinée.
MARIANNE.
Dites-moi , cousin , est-ce du vin à quinze sous la bouteille que
vous buvez?
OCTAVE.
N'en riez pas; ce sont les larmes de Christ en personne.
MARIANNE.
Cela m'étonne que vous ne buviez pas du vin à quinze sous,
buvez-en, je vous en supplie.
OCTAVE.
Pourquoi en boirais-je, s'il vous plaît?
LES CAPRICES DE MARIANNE. 5/3
MARIANNE.
Goûtez-en ; je suis sûre qu'il n'y a aucune différence avec ce-
lui-là.
OCTAVE.
Il y en a une aussi grande qu'entre le soleil et une lanterne.
MARIANNE.
Non , vous dis-je , c'est la même chose.
OCTAVE .
Dieu m'en préserve! vous moquez-vous de moi?
MARIANNE.
Vous trouvez qu'il y a une grande différence?
OCTAVE.
Assurément.
MARIANNE.
Je croyais qu'il en était du vin comme des femmes. Une femme
n'est-elle pas aussi un vase précieux , scellé comme ce flacon de
cristal? Ne renferme-t-elle pas une ivresse grossière ou divine,
selon sa force et sa valeur? Et n'y a-t-il pas parmi elles le vin du
peuple et les larmes du Christ? Quel misérable cœur est-ce donc
que le vôtre, pour que vos lèvres lui fassent la leçon? Vous ne
boiriez pas le vin que boit le peuple; vous aimez les femmes qu'il
aime; l'esprit généreux et poétique de ce flacon doré, ces sucs
merveilleux que la lave du Vésuve a cuvés sous son ardent soleil ,
vous conduiront chancelant et sans force dans les bras d'une fille
de joie; vous rougiriez de boire un vin grossier; votre gorge se
soulèverait. Ah ! vos lèvres sont délicates , mais votre cœur s'enivre
à bon marché. Bonsoir, cousin; puisse Rosalinde rentrer ce soir
chez elle !
OCTAVE.
Deux mots, de grâce, belle Marianne, et ma réponse sera courte.
Combien de temps pensez-vous qu'il faille faire la cour à la bou-
teille que vous voyez, pour obtenir ses faveurs? Elle est, comme
vous dites, toute pleine d'un esprit céleste, et le vin du peuple lui
ressemble aussi peu qu'un paysan à son seigneur. Cependant
regardez comme elle se laisse faire! — Elle n'a reçu , j'imagine, au-
cune éducation, elle n'a aucun principe; voyez comme elle est
374 revue des deux mondes.
bonne fille! Un mot a suffi pour la faire sortir du couvent; toute
poudreuse encore , elle s'en est échappée pour me donner un quart
d'heure d'oubli, et mourir. Sa couronne virginale , empourprée de
cire odorante , est aussitôt tombée en poussière , et , je ne puis vous
le cacher , elle a failli passer tout entière sur mes lèvres dans la
chaleur de son premier baiser.
MARIANNE.
Ètes-vous sur qu'elle en vaut davantage? et si vous êtes un de
ses vrais amans, n'iriez-vous pas, si la recette en était perdue, en
chercher la dernière goutte jusque dans la bouche du volcan ?
octave .
Elle n'en vaut ni plus ni moins. Elle sait qu'elle est bonne à boire
et qu'elle est faite pour être bue. Dieu n'en a pas caché la source
au sommet d'un pic inabordable, au fond d'une caverne profonde :
il l'a suspendue en grappes dorées au bord de nos chemins; elle y
fait le métier des courtisanes, elle y effleure la main du passant;
elle y étale aux rayons du soleil sa gorge rebondie, et tout une cour
d'abeilles et de frelons murmure autour d'elle matin et soir. Le
voyageur dévoré de soif pour se coucher sous ses rameaux verts :
jamais elle ne l'a laissé languir , jamais elle ne lui a refusé les douces
larmes dont son cœur est plein. Ah ! Marianne, c'est un don fatal
que la beauté ! — La sagesse dont elle se vante est sœur de l'avarice,
et il y a plus de miséricorde dans le ciel pour ses faiblesses que pour
sa cruauté. Bonsoir, cousine ; puisse Cœlio vous oublier !
( Il rentre dans l'auberge, et Marianne dans sa maison.)
SCENE IL
Une autre rue.
CŒLIO, CIUTA.
C1UTA.
Seigneur Cœlio , défiez-vous d'Octave. Ne vous a-l-il pas dit que
la belle Marianne lui avait fermé sa porte?
LES CAPRICES DE MARIANNE. .)/,)
COELIO.
Assurément. — Pourquoi m'en déherais-je?
CIUTA.
ïout-à-1'heure, en passant dans sa rue, je l'ai vu en conversa-
tion avec elle sous une tonnelle couverte.
COELIO.
Qu'y a-t-il d'étonnant à cela? Il aura épié ses démarches et saisi
un moment favorable pour lui parler de moi.
CIUTA.
J'entends qu'ils se parlaient amicalement et comme gens qui
sont de bon accord ensemble.
COELIO.
En es-tu sûre , Ciuta? Alors je suis le plus heureux des hommes ;
il aura plaidé ma cause avec chaleur.
CIUTA.
Puisse le ciel vous favoriser ! ( Elle soit. )
COELIO.
Ah ! que je fusse né dans le temps des tournois et des batailles !
Qu'il m'eût été permis de porter les couleurs de Marianne et de les
teindre de mon sang! Qu'on m'eût donné un rival à combattre, une
armée entière à défier! Que le sacrifice de ma vie eût pu lui être
utile! Je sais agir, mais je ne puis parler. Ma langue ne sert point
mon cœur, et je mourrai sans m'être fait comprendre, comme un
muet dans une prison. ( il sort. )
SCÈNE III.
Chez Claudio.
CLAUDIO, MARIANNE.
CLAUDIO.
iViisc/.-vous que je suis un mannequin, et que je me promène
sur la terre pour servir d'épouvanlailaux oiseaux?
570 KEVUE DES DEUX MONDES.
MARIANNE.
D'où vous vient cette gracieuse idée?
CLAUDIO.
Pensez-vous qu'un juge criminel ignore la valeur des mots, et
(ju'on puisse se jouer de sa crédulité, comme de celle d'un danseur
ambulant?
MARIANNE.
A qui en avez-vous ce soir?
CLAUDIO.
Pensez-vous que je n'ai pas entendu vos propres paroles : Si cet
homme ou sou ami se présente à ma porte, qu'on la lui fasse fermer?
et croyez-vous que je trouve convenable de vous voir converser
librement avec lui sous une tonnelle, lorsque le soleil est couché?
MARIANNE.
Vous m'avez vue sous une tonnelle?
CLAUDIO.
Oui, oui, de ces yeux que voilà, sous la tonnelle d'un cabaret!
La tonnelle d'un cabaret n'est point un lieu de conversation pour
la femme d'un magistrat, et il est inutile de faire fermer sa porte,
quand on se renvoie le dé en plein air avec si peu de retenue.
MARIANNE.
Depuis quand m'est-il défendu de causer avec un de vos païens?
CLAUDIO.
Quand un de mes parens est un de vos amans, il est fort bien
fait de s'en abstenir.
MARIANNE.
Octave! un de mes amans? Perdez-vous la tête? Il n'a de sa vie
fait la cour à personne.
CLAUDIO.
Son caractère est vicieux. —C'est un coureur de tabagies.
MARIANNE.
Raison de plus pour qu'il no soit pas, comme vous dites fort
agréablement, un de mes amans. — Il me plaît de parler à Octave
sous la tonnelle d'un cabaret.
LES CAPRICES DE MARIANNE. •>/ /
CLAUDIO.
Ne me poussez pas à quelque fâcheuse extrémité par vos extra-
vagances, et réfléchissez à ce que vous faites.
MARIANNE.
A quelle extrémité voulez-vous que je vous pousse? Je suis cu-
rieuse de savoir ce que vous feriez ?
CLAUDIO.
Je vous défendrais de le voir, et d'échanger avec lui aucune pa-
role , soit dans ma maison , soit dans une maison tierce , soit en
plein air.
MARIANNE.
Ah ! ah ! vraiment! Voilà qui est nouveau; Octave est mon parent
tout autant que le vôtre ; je prétends lui parler quand bon me sem-
blera, en plein air ou ailleurs, et dans cette maison, s'il lui plaît
d'y venir.
CLAUDIO.
Souvenez-vous de cette dernière phrase que vous venez de pro-
noncer. Je vous ménage un châtiment exemplaire, si vous allez
contre ma volonté.
MARIANNE.
Trouvez bon que j'aille d'après la mienne, et ménagez-moi ce
qui vous plaît. Je m'en soucie comme de cela.
CLAUDIO.
Marianne, brisons cet entretien. Ou vous sentirez l'inconvenance
de s'arrêter sous une tonnelle , ou vous me réduirez à une violence
qui répugne à mon habit. ( il sort.)
MARIANNE seule.
Holà! quelqu'un!
(Un domestique entre.)
Voyez-vous là-bas dans celte rue ce jeune homme assis devant
une table, sous cette tonnelle? Allez lui dire que j'ai à lui parler,
et qu'il prenne la peine d'entrer dans ce jardin. (Le domestique sort.)
Voilà qui est nouveau! Pour qui me prend-on? Quel mal y a-t-il
donc? Comment suis-je donc faite aujourd'hui? Voilà une robe
affreuse. Qu'est-ce que cela signifie? — Vous me réduirez à la vio-
lence ! Quelle violence? Je voudrais que ma mère fût là. Ah , bah !
Ô78 REVUE DES DEUX MONDES.
elle est de son avis, dès qu'il dit un mot. J'ai une envie de battre
quelqu'un! (Elle renverse les chaises.) Je suis bien sotte en vérité.
Voilà Octave qui vient. — Je voudrais qu'il le rencontrât. — Ah !
c'est donc là le commencement? On me l'avait prédit. — Je le sa-
vais.— Je m'y attendais! Patience, patience. Il me ménage un
châtiment ! et lequel , par hasard? Je voudrais bien savoir ce qu'il
veut dire.
(Entre Octave.)
Asseyez-vous , Octave , j'ai à vous parler.
OCTAVE.
Où voulez-vous que je m'asseoie? Toutes les chaises sont les
quatre fers en l'air. — Que vient-il donc de se passer ici?
MARIANNE.
Rien du tout.
OCTAVE.
En vérité , cousine , vos yeux disent le contraire.
MARIANNE.
J'ai réfléchi à ce que vous m'avez dit sur le compte de votre ami
Cœlio. Dites-moi , pourquoi ne s'explique-t-il pas lui-même?
OCTAVE.
Par une raison assez simple. — Il vous a écrit, et vous avez
déchiré ses lettres. Il vous a envoyé quelqu'un , et vous lui avez
fermé la bouche. Il vous a donné des concerts, vous l'avez laissé
dans la rue. Ma foi , il s'est donné au diable , et on s'y donnerait à
moins.
MARIANNE.
Gela veut dire qu'il a songé à vous?
OCTAVE.
Oui.
MARIANNE.
Eh bien ! parlez-moi de lui.
octave .
Sérieusement?
MARIANNE.
Oui, oui, sérieusement. Me voilà. J'écoule.
octave.
Vous voulez rire?
LES CAPRICES DE MARIANNE. ~>7\)
MARIANNE.
Quel pitoyable avocat êtes-vous donc? Parlez, que je veuille
rire ou non.
OCTAVE.
Que regardez-vous à droite et à gauche? En vérité, vous êtes en
colère.
MARIANNE.
Je veux prendre un amant, Octave.... sinon un amant, du moins
un cavalier. Qui me conseillez-vous? Je m'en rapporte à votre choix.
— Cœlio ou tout autre, peu m'importe ; — dès demain, — dès ce soir,
— celui qui aura la fantaisie de chanter sous mes fenêtres , trouvera
ma porte entr'ouverte. Eh bien! vous ne parlez pas? Je vous dis
que je prends un amant. Tenez, voilà mon écharpe en gage: —
qui vous voudrez , la rapportera.
OCTAVE.
Marianne! quelle que soit la raison qui a pu vous inspirer une
minute de complaisance, puisque vous m'avez appelé , puisque vous
consentez à m'enlendre, au nom du ciel, restez la même une mi-
nute encore , permettez-moi de vous parler ! ( H se jette à genoux.)
MARIANNE.
Que voulez-vous me dire?
OCTAVE.
Si jamais homme au monde a été digne de vous comprendre,
digne de vivre et de mourir pour vous, cet homme est Cœlio. Je
n'ai jamais valu grand' chose, et je me rends cette justice, que la
passion dont je fais l'éloge trouve un misérable interprète. Ah! si
vous saviez sur quel autel sacré vous êtes adorée comme un dieu!
Vous, si belle, si jeune, si pure encore , livrée à un vieillard qui n'a
plus de sens, et qui n'a jamais eu de cœur! si vous saviez quel tré-
sor de bonheur, quelle mine féconde repose en vous ! en lui ! dans
celle fraîche aurore de jeunesse, dans celte rosée céleste de la vie,
dans ce premier accord de deux âmes jumelles! Je ne vous parle
pas de sa souffrance, de cette douce et triste mélancolie qui ne s'est
jamais lassée de vos rigueurs, et qui en mourrait sans se plaindre.
Oui, Marianne, il en mourra. Que puis-jc vous dire? qu'invenlc-
raîs-je pour donner à mes paroles la force qui leur manque? Je ne
380 REVUE DES DEUX MONDES.
sais pas le langage de l'amour. Regardez dans votre ame; c'est elle
qui peut vous parler de la sienne. Y a-t-il un pouvoir capable de
vous toucher? Vous qui savez supplier Dieu , existe-t-il une prière
qui puisse rendre ce dont mon cœur est plein?
MARIANNE.
Relevez-vous, Octave. En vérité, si quelqu'un entrait ici, ne
croirait-on pas, à vous entendre, que c'est pour vous que vous
plaidez?
OCTAVE.
Marianne! Marianne! au nom du ciel, ne souriez pas! ne fermez
pas votre cœur au premier éclair qui l'ait peut-être traversé! Ce ca-
price de bonté, ce moment précieux va s'évanouir. — Vous avez
prononcé le nom deCœlio; vous avez pensé à lui , dites-vous. Ah! si
c'est une fantaisie, ne me la gâtez pas. —Le bonheur d'un homme
en dépend.
MARIANNE.
Ètes-vous sûr qu'il ne me soit pas permis de sourire?
OCTAVE.
Oui, vous avez raison; je sais tout le tort que mon amitié peut
faire. Je sais qui je suis, je le sens; un pareil langage dans ma bou-
che a l'air d'une raillerie. Vous doutez de la sincérité de mes paro-
les; jamais peut-être je n'ai senti avec plus d'amertume qu'en ce
moment le peu de confiance que je puis inspirer.
MARIANNE.
Pourquoi cela? vous voyez que j'écoute. Gœlio me déplaît; je ne
veux pas de lui. Parlez-moi de quelque autre , de qui vous voudrez.
Choisissez-moi dans vos amis un cavalier digne de moi ; envoyez-le-
moi , Octave. Vous voyez que je m'en rapporte à vous.
OCTAVE.
O femme trois fois femme ! Cœlio vous déplaît , — mais le premier
venu vous plaira. L'homme qui vous aime depuis un mois, qui s'at-
tache à vos pas, qui mourrait de bon cœur sur un mot de votre
bouche , celui-là vous déplaît ! Il est jeune , beau , riche et digne en
tout point de vous; mais il vous déplaît! et le premier venu vous
plaira !
MARIANNE.
Faites ce que je nous dis, ou ne me revoyez pas. ( Ellesort. )
LES CAPRICES DE MARIANNE. "kSI
OCTAVE seul.
Ton écharpe est bien jolie, Marianne, et ton petit caprice de co-
lère est un charmant traité de paix. — Il ne me faudrait pas beau-
coup d'orgueil pour le comprendre : un peu de perfidie suffirait.
Ce sera pourtant Cœlio qui en profilera. ( il sort. )
SCÈNE IV.
Chez Cœlio.
CŒLIO, un domestique.
CŒLIO.
Il est en bas, dites-vous? Qu'il monte. Pourquoi ne le faites-vous
pas monter sur-le-champ?
(Entre Octave.)
Eh bien ! mon ami, quelle nouvelle?
OCTAVE.
Attache ce chiffon à ton bras droit , Cœlio ; prends ta guitare et
ton épée. — Tu es l'amant de Marianne.
COELIO.
Au nom du ciel, ne te ris pas de moi.
OCTAVE.
La nuit est belle; — la lune va paraître à l'horizon. Marianne
est seule, et sa porte est entr'ouverte. Tu es un heureux garçon,
Cœlio.
COELIO.
Est-ce vrai? — est-ce vrai? Ou tu es ma vie, Octave, ou tu es
sans pitié.
OCTAVE.
Tu n'es pas encore parti? Je te dis que tout est convenu. Une
chanson sous la fenêtre; cache-toi un peu le nez dans ton manteau,
afin que les espions du mari ne te reconnaissent pas. Sois sans
crainte, afin qu'on te craigne; et si elle résiste, prouve-lui qu'il est
un peu tard.
."82 REVUE DES DEUX MONDES.
COELIO.
Ah ! mon Dieu, le cœur me manque.
OCTAVE.
Et à moi aussi, car je n'ai dîné qu'à moitié. — Pour récompense
de mes peines, dis en sortant qu'on me monte à souper, (il s'asseoit.)
As-tu du tabac turc? Tu me retrouveras probablement ici demain
matin. Allons, mon ami, en route! tu m'embrasseras en revenant.
En route ! en route ! la nuit s'avance. (Cœlio sort.)
OCTAVE seul.
Ecris sur les tablettes, Dieu juste, que cette nuit doit m'èlre
comptée dans ton paradis. Est-ce bien vrai que tu as un paradis?
En vérité celte femme étail belle, et sa petite colère lui allait bien.
D'où venait-elle? c'est ce que j'ignore. Qu'importe comment la bille
d'ivoire tombe sur le numéro que nous avons appelé? Souffler une
maîtresse à son ami, c'est une rouerie trop commune pour moi.
Marianne ou toute autre, qu'est-ce que cela me fait? La véritable
affaire est de souper; il est clair que Cœlio est à jeun. Comme tu
m'aurais détesté, Marianne, si je t'avais aimée, comme tu m'aurais
fermé la porte! comme ton bélitre de mari t'aurait paru un Adonis,
un Sylvain , en comparaison de moi ! Où est donc la raison de tout
cela? pourquoi la fumée de cette pipe va-t-elle à droite plutôt qu'à
gauche? Voilà la raison de tout. — Fou! trois fois fou à lier, celui
qui calcule ses chances, qui met la raison de son côté! La justice
céleste tient une balance dans ses mains. La balance est parfaite-
ment juste , mais tous les poids sont creux. Dans l'un il y a une pis-
tole, dans l'autre un soupir amoureux, dans celui-là une migraine,
dans celui-ci il y a le temps qu'il fait , et toutes les actions humaines
s'en vont de haut en bas selon ces poids capricieux.
( Un domestique entrant. )
UN DOMESTIQUE.
Monsieur, voilà une lettre à votre adresse; elle est si pressée que
vos gens l'ont apportée ici; on a recommandé de vous la remettre,
en quelque lieu que vous fussiez, ce soir.
OCTAVE.
Voyons un peu cela. ( il lit. )
LES CAPRICES DE MARIANNE. ."S")
i Ne venez pas ce soir. Mon mari a entouré la maison d'assas-
sins, et vous êtes perdu s'ils vous trouvent.
« Marianne. »
Malheureux que je suis ! qu'ai-je fait? Mon manteau! mon cha-
peau ! Dieu veuille qu'il soit encore temps ! suivez-moi , vous et tous
les domestiques qui sont debout à celte heure. Il s'agit de la vie de
Votre maître. ( Il sort en courant, j
SCÈNE V.
Le jardin de Claudio. Il est nuit.
CLAUDIO, deux spadassins, TIBIA.
CLAUDIO.
Laissez-le entrer, et jetez-vous sur lui dès qu'il sera parvenu à
ce bosquet.
TIBIA.
Et s'il entre de l'autre côté?
CLAUDIO.
Alors, attendez-le au coin du mur.
UN SPADASSIN.
Oui, monsieur.
TIBIA.
Le voilà qui arrive. Tenez, monsieur. Voyez comme son ombre
est grande! c'est un homme d'une belle stature.
CLAUDIO.
Retirons-nous à l'écart , et frappons quand il en sera temps.
( Entre Cœlio. )
COELIO , frappant à la jalousie.
Marianne, Marianne, êtes-vous là?
MARIANNE , paraissant à la fenêtre.
Fuyez, Octave; vous n'avez donc pas reçu ma lettre?
COELIO.
Seigneur mon Dieu! quel nomai-jc entendu?
584 REVUE DES DEUX MONDES.
MARIANNE.
La maison est entourée d'assassins; mon mari vous a vu entrer
ce soir ; il a écouté notre conversation , et votre mort est certaine ,
si vous restez une minute encore.
COELIO.
Est-ce un rêve; suis-je Cœlio?
MARIANNE.
Octave, Octave, au nom du ciel, ne vous arrêtez pas. Puisse-t-il
être encore temps de vous échapper! Demain, trouvez-vous, à
midi, dans un confessional de l'église, j'y serai.
( La jalousie se referme. )
COELIO.
O mort! puisque tu es là, viens donc à mon secours. Octave,
traître Octave, puisse mon sang retomber sur toi! Puisque tu sa-
vais quel sort m'attendait ici, et que tu m'y as envoyé à ta place,
tu seras satisfait dans ton désir. O mort ! je t'ouvre les bras; voici
le terme de mes maux.
( Il sort. On entend des cris étouffés et un bruit éloigné dans le jardin. )
OCTAVE , en dehors.
Ouvrez, ou j'enfonce les portes.
CLAUDIO, ouvrant, son épée sous le bras.
Que voulez-vous?
OCTAVE.
Où est Cœlio?
CLAUDIO.
Je ne pense pas que son habitude soit de coucher dans cette
maison.
OCTAVE.
Si tu l'as assassiné, Claudio, prends garde à toi; je te tordrai
le cou de ces mains que voilà.
CLAUDIO.
Êtes-vous fou , ou somnambule?
OCTAVE.
Ne l'es-tu pas, toi-même, pour te promener à cette heure, ton
épée sous le bras !
LES CAPRICES DE MARIANNE. 383
CLAUDIO.
Cherchez dans ce jardin , si bon vous semble; je n'y ai vu entrer
personne; et si quelqu'un l'a voulu faire, il me semble que j'avais
le droit de ne pas lui ouvrir.
OCTAVE à ses gens.
Venez, et cherchez partout.
CLAUDIO, bas à Tibia.
Tout est-il Hni, comme je l'ai ordonné?
TIBIA.
Oui, monsieur; soyez en repos, ils peuvent chercher tant qu'ils
voudront.
( Tous sortent. )
SCÈNE VI.
TJn cimetière.
OCTAVE et MARIANNE, auprès d'un tombeau.
OCTAVE.
Moi seul au monde je l'ai connu. Cette urne d'albâtre, couverte
de ce long voile de deuil, est sa parfaite image. C'est ainsi qu'une
douce mélancolie voilait les perfections de cette ame tendre et dé-
licate. Pour moi seul, cette vie silencieuse n'a point été un mys-
tère. Les longues soirées que nous avons passées ensemble sont
comme de fraîches oasis dans un désert aride; elles ont versé sur
mon cœur les seules gouttes de rosée qui y soient jamais tombées.
Cœlio était la bonne partie de moi-même; elle est remontée au ciel
avec lui. C'était un homme d'un autre temps; il connaissait les plai-
sirs , et leur préférait la solitude ; il savait combien les illusions sont
trompeuses, et il préférait ses illusions à la réalité. Elle eût été
heureuse, la femme qui l'eût aimé.
MARIANNE.
Ne serait-elle point heureuse, Octave, la femme qui t'aimerait?
OCTAVE.
Je ne sais point aimer; Cœlio seul le savait. La cendre que ren-
TOME II. 2o
586 REVUE DES DEUX MONDES.
ferme cette tombe est tout ce que j'ai aimé sur la terre, tout ce que
j'aimerai. Lui seul savait verser dans une autre ame toutes les
sources de bonheur qui reposaient dans la sienne. Lui seul était
capable d'un dévouement sans bornes; lui seul eût consacré sa vie
entière à la femme qu'il aimait, aussi facilement qu'il aurait bravé
la mort pour elle. Je ne suis qu'un débauché sans cœur; je n'es-
time point les femmes; l'amour que j'inspire est comme celui que
je ressens, l'ivresse passagère d'un songe. Je ne sais pas les secrets
qu'il savait. Ma gaîté est comme le masque d'un histrion; mon cœur
est plus vieux qu'elle, mes sens blasés n'en veulent plus. Je ne suis
qu'un lâche; sa mort n'est point vengée.
MARIANNE.
Comment aurait-elle pu l'être, à moins de risquer votre vie?
Claudio est trop vieux pour accepter un duel, et trop puissant
dans cette ville pour rien craindre de vous.
OCTAVE.
Cœlio m'aurait vengé si j'étais mort pour lui, comme il est mort
pour moi. Ce tombeau m'appartient : c'est moi qu'ils ont étendu
sous cette froide pierre; c'est pour moi qu'ils avaient aiguisé leurs
épées; c'est moi qu'ils ont tué. Adieu lagaitéde ma jeunesse, l'in-
souciante folie, la vie libre et joyeuse au pied du Vésuve! adieu
lesbruyans repas, les causeries du soir, les sérénades sous les bal-
cons dorés ! adieu Naples et ses femmes, les mascarades à la lueur
des torches , les longs soupers à l'ombre des forêts , adieu l'amour
et l'amitié! ma place est vide sur la terre!
MARIANNE.
Mais non pas dans mon cœur, Octave. Pourquoi dis-tu : Adieu
l'amour?
OCTAVE.
Je ne vous aime pas, Marianne; c'était Cœlio qui vous aimait.
Alfred de Musset.
ESSÀT SUR L'HISTOIRE
DU
THÉÂTRE ESPAGNOL
Il est impossible d'assigner une époque précise à la naissance du
théâtre espagnol. Pour en découvrir la première origine, on doit,
comme en France, remonter jusqu'aux temps des troubadours et
des jongleurs (trobadores yjuglares), lesquels parurent simultané-
ment dans les provinces du nord-est de l'Espagne et dans celles du
midi de la France, où se parlait la môme langue; leurs essais
firent naître à la fois la poésie et le drame moderne. Ce fut au dou-
zième siècle qu'ils se répandirent dans la Provence et dans les états
chrétiens de la Péninsule. La Coronica gênerai de Espana rapporte
même que quelques-uns d'entre eux assistèrent aux noces des filles
du Gid, vers l'année 1090. Ces poètes voyageurs, qui portaient
dans les cours et dans les châteaux les seuls divertissemens connus
à cette époque, après avoir fait entendre d'abord la simple chanson
du barde et du rapsode, se réunirent bientôt en compagnies pour
25.
388 REVUE DES DEUX MONDES.
offrira leurs nobles hôtes des espèees de représentations où se trou-
vaient mêlées la poésie, la musique et la danse. Une supplique en
vers du troubadour provençal Giraud Riquier, présentée à son
protecteur Alphonse X, roi de Castille, en juin 1275, pour récla-
mer les privilèges de son ordre, fait connaître qu'il y avait alors
en Espagne plusieurs classes de ces acteurs ambulans. Les uns,
qui dansaient et chantaient dans les rues, pour l'amusement de la
populace et moyennant quelque aumône, s'appelaient bouffons ou
truans (bvfones o truhanes); ceux qui exerçaient le même métier,
mais dans les maisons des riches , avec plus de décence et de talent,
se nommaient jongleurs (juglares); enfin ceux qui composaient
les danses, les vers et le chant des couplets, et les représentations
ou jeux mêlés ( juegos partidos) , méritaient l'honorable nom de
troubadours (trobadores). Ces distinctions se retrouvent textuelle-
ment dans diverses lois du fameux code des Parlidas. Les bouffons
des rues y sont déclarés infâmes ( ley iv, til. vi, part. 7), et dé-
pouillés de tous droits civils; les jongleuses (juglaresas) y sont
privées de l'honneur d'être admises pour concubines (barra-
ganas) (1) des hommes de haut lignage (ley m, tit. xiv, part. 4).
Aucune fête ne se passait alors sans le concours de ces diverses es-
pèces de ménestrels, ou plutôt ils faisaient seuls les frais de toutes
les fêtes, et la gaie science (gaija ciencia) allait divertir le plus petit
châtelain au fond de son manoir, comme le monarque au milieu
de sa cour. L'archiprêlre de Hita, poète satirique des premières
années du xive siècle, dans un poème burlesque, intitulé: La
Guerre de don Carnaval et de dame Carême ( Guerra de don Cornai
g dona Cuaresma) , voulant peindre les jouissances de son héros,
le représente assis à une table magnifiquement servie, agant devant
lui ses jongleurs comme un homme de qualité:
Eslaba don Carnal ricamente asenlado
A mesa mucho farta en un rico estrado ,
Delante sus juglares como omen honrado.
(i) Barragana, espèce de concubine autorisée. Les prêtres partagèrent habi-
tuellement ce privilège des nobles. On trouve, dans les archives du se/iorio de
Biscaye, une vieille ordonnance qui concède aux prêtres, pour le repos des mé-
nages, le droit d'avoir chacun un? harragana.
DU THÉÂTRE ESPAGNOL. .">8!>
Au couronnement d'Alphonse IV d'Aragon (1328), il y eut à
Sarragosse des représentations dirigées par l'infant don Pedro,
frère du roi , dans lesquelles une nombreuse troupe de jongleurs,
divisée en coryphées et en choristes, récitait les vers composés par
ce prince.
Toutefois ces essais des troubadours n'étaient que la réunion des
trois arts qui composaient leur science, la danse, la musique et la
poésie , mais sans suite , sans but , sans ordonnance scénique. En
Espagne, comme en France, en Italie, en Angleterre, le drame
naquit dans l'église. Les cérémonies du paganisme avaient enfanté
le théâtre grec ; les cérémonies chrétiennes enfantèrent le théâtre
moderne. D'abord on prit l'usage, pour solenniser chaque fête,
de mettre en action , aux yeux des fidèles , l'événement dont on
célébrait le souvenir. Les prêtres furent les premiers acteurs de
ces représentations édifiantes; mais ils ne tardèrent pas à y glisser
des paroles ou des scènes étrangères à la cérémonie; puis on vint
peu à peu jusqu'à l'oublier entièrement, pour substituer aux
saintes imitations quelque farce profane à la manière des jongleurs,
et les tréteaux dressés dans les églises en firent des écoles de mé-
disance et de scandale. C'est ce que prouve une loi d'Alphonse X ,
insérée dans ses Partidas ( ley xxxiv, tit. vi, part. 1. ) : « Les prê-
tres, y est-il dit , ne doivent point représenter des jeux de moque-
rie (juegos de escarnio), pour que les gens viennent les voir comme
cela se fait. Et si d'autres hommes en représentent , les prêtres ne
doivent point y assister, parce qu'on y fait beaucoup de grossièretés
et d'indécences. Et ces choses ne doivent pas non plus se faire
dans les églises, et nous disons aucontraire qu'il faut les en chasser
ignominieusement.... Mais il y a des représentations permises aux
prêtres, telles que la naissance de N. S. Jésus-Christ, et la visite
de l'ange aux pasteurs; la venue du Sauveur au monde, com-
ment les mages vinrent l'adorer, sa résurrection, comment il fut
crucifié et ressuscita le troisième jour. Des choses comme celles-
là, qui excitent l'homme à bien faire et à avoir dévotion en la
foi, ils peuvent les faire, et en outre pour que les hommes aient
souvenance que, selon celles-là, les autres furent faites en réalité.
Mais ils doivent faire cela avec ordre et beaucoup de dévotion, et
dans les grandes villes oii il y a des archevêques ou évêques, et
590 REVUE DES DEUX MONDES.
par ordre de ceux-ci, mais non dans les villages ou dans les lieux
vils , et pour gagner de l'argent. »
Le texte de cette loi fait connaître qu'il y avait alors, dans les
églises, deux sortes de représentations : les unes, réellement reli-
gieuses, n'étaient autre chose que nos anciens mystères; les autres,
semblables à notre fête de l'âne ou des fous, étaient des bouffonne-
ries licencieuses et satiriques. Malgré cette loi des Partidas, mal-
gré les innombrables défenses dont elle fut suivie, l'autorité ne put
obtenir qu'on cessât des représentations où la multitude trouvait
son plaisir, et les prêtres leur intérêt. Vainement le pouvoir ecclé-
siastique lui-même crut-il devoir intervenir pour réformer les plus
scandaleux abus. Le concile de Tolède, de l'année 4565 (acto n°,
cap. ii. ), « considérant qu'on représentait dans les temples ce
qu'on oserait à peine permettre dans les lieux les plus vils et les
plus dissolus, » supprima les représentations de la fête des lnno-
cens que souillait une affreuse licence de langage; il ordonna, en
outre, qu'à l'avenir les spectacles fussent examinés d'avance par
l'ordinaire, et qu'on ne put les execuler dans l'église pendant la
célébration de l'office divin. Mariana, qui rapporte le canon du
concile de Tolède, dans son traité de Speciaculis, convient qu'il
n'eut pas plus d'effet que les prohibitions de l'autorité laïque, et
qu'on ne put détruire un abus enraciné par une longue et géné-
rale habitude. Au temps même où il écrivait, c'est-à-dire au dix-
septième siècle, le désordre n'avait pas cessé. « On introduit, di-
sait-il avec indignation, dans les plus augustes temples, des fem-
mes de mauvaise vie, et l'on y représente de telles choses que les
oreilles ont horreur de les écouter, et qu'on éprouve de la peine
et de la honte à les redire. » L'Espagne, plus qu'aucun autre
pays de l'Europe, a conservé, par une tradition non interrompue,
quelques-uns de ses plus anciens usages. Actuellement encore on
y célèbre les solennités du carême, et principalement de la se-
maine-sainte, par de semblables représentations, non moins offen-
santes pour la religion que pour les bonnes mœurs et le bon goût.
J'en ai moi-même été plusieurs fois témoin. On élève dans le chœur
de l'église une espèce de théâtre appelé le monument, où se jouent
les actes de la Passion, et les nombreux figurans qui s'y succèdent
portent encore les costumes du moyen âge , tels qu'ils devaient être
DU THEATRE ESPAGNOL. .">!)!
à l'origine de ces cérémonies. Ce sont les san-benito, les masques
noirs, les hauts bonnets pointus, les jupons traînans, les ceintures
ou plutôt les cuirasses de cordé, tout l'attirail enfin d'une proces-
sion (Xauto-da-fe.
Il est hors de doute qu'on doit attribuer à cette ancienne cou-
tume, toujours existante, l'origine des drames religieux appelés
autos sacramentelles ou comedias divinas, genre auquel se sont
adonnés, sans exception, les plus beaux génies du théâtre espa-
gnol. Les sujets de ces pièces étaient empruntés à l'Ecriture sainte
et aux légendes des saints. On les jouait avec une grande pompe
sur les théâtres de la capitale. C'était aussi le principal répertoire
des troupes de comédiens ambulans qui parcouraient l'Espagne , et
desquelles on peut prendre une idée bien exacte et bien complète
en lisant ds Cervantes (don Quixote, part, n, cap. h) les dé-
mêlés de son héros avec la compagnie d'acteurs qui s'en allaient en
costume, d'un village à l'autre, jouer Y auto des Cortes de la mort.
Voici comment Augustin de Rojas, dans son Viage entrelenido
( Voyage amusant), dépeint une de ces troupes appelée Cambaleo :
« C'est, dit-il, une femme qui chante et cinq hommes qui pleurent;
ils emportent une comédie, deux autos , trois ou quatre intermèdes
( entremeses ), et un paquet de hardes que porterait une arai-
gnée, etc. » Les comedias divinas étaient si généralement estimées,
et réputées si supérieures aux comédies profanes qu'on appelait de
capa y espada ( de manteau et d'épée ), que, pendant le règne de
Philippe IV, c'est-à-dire à l'époque la plus brillante du théâtre es-
pagnol, le Conseil de Castille proposa, comme une condition de
l'ouverture des théâtres qui étaient restés quelque temps fermés
pour des deuils de cour ( de 1644 à 1649 ), « que les comédies se
renfermassent dans des sujets de bon exemple pris dans des vies
et des morts édifiantes , et que tout cela fût sans mélange d'amour. »
Heureusement que le goût du monarque , d'accord avec celui du
public, l'empêcha d'accueillir la proposition de ses austères con-
seillers. La représentation de ces autos sac rament aies , qui mena-
çaient alors d'envahir le théâtre et d'en expulser toutes les autres
espèces de drames , ne fut défendue qu'en 1765, sous le règne de
Charles III.
Ce fut aussi dans l'église, à côté des drames sacramentels , que
592 REVUE DES DEUX MONDES.
prirent naissance ces petites pièces divertissantes appelées aujour-
d'hui sainetes ( assaisonnemens). Les anciens juegos de escarnio , si
goûtés de la multitude et si difficilement chassés du sanctuaire, se
réfugièrent sur les théâtres, dès qu'on en éleva. Les farces satiriques
ou licencieuses furent nommées d'abord entremeses ( intermèdes ),
parce qu'on les jouait dans les entr'actes d'une comédie; et la plu-
part des grands auteurs n'ont pas dédaigné d'y employer leur plume .
Cervantes, entre autres, a fait de charmans intermèdes. Les sainetes
actuels, qui ont conservé toute la liberté, ou plutôt toute la licence
des premières bouffonneries cléricales, ressemblent pour la forme
à nos proverbes dramatiques : c'est un canevas léger sur lequel
sont brodées quelques scènes plaisantes et semées de quelques mots
malins. Us excitent moins un rire délicat qu'une grosse et franche
gaîté; mais il est difficile de ne pas s'y livrer follement, pour peu
que l'acteur soit passable. Ceux de Ramon de la Cruz sont avec
raison les plus estimés.
La plus ancienne représentation théâtrale dont il soit fait men-
tion dans les annales espagnoles, est celle qui fut donnée pour les
fêtes du couronnement de Ferdinand-l'IIonnéle , roi d'Aragon , en
1414. Elle avait été composée par le marquis de Villena, homme
d'un savoir prodigieux pour cette époque, et qui marchait auda-
cieusement en avant de son siècle et de sa nation. Depuis, l'inqui-
sition fit brûler tous ses ouvrages, et sa pièce périt avec eux. Le
titre en est même inconnu. On sait seulement que c'était une comé-
die allégorique où figuraient la Justice, la Paix , la Vérité et la Clé-
mence. Ces allégories, semblables à nos anciennes moralités, furent
quelque temps à la mode dans l'enfance du théâtre espagnol, et Cer-
vantes les rajeunit plus tard. Peu après l'essai de Villena, le mar-
quis de Santillana, son ami, non moins savant, non moins libre
dans sa pensée et dans ses écrits, mit en drame, sous le nom de
Comediela de Ponia, les évènemensd'un combat naval qui eut lieu,
en 1455, près de l'île de Ponza, entre les Génois et les Aragonais,
et dans lequel ceux-ci furent défaits. Cette pièce ne fut jamais
jouée, ni mémo imprimée dans les œuvres de l'auteur; on en con-
naissait seulement le litre, qui est cité dans ses lettres. M. Mar-
lincz de la Rosa l'a retrouvée dans les manuscrits de notre biblio-
thèque royale, et c'est pour la littérature de son pays une décou-
DU THÉATUE ESPAGNOL. 593
verte vraiment précieuse, car cette pièce n'est pas seulement une
curiosité par sa date; elle se recommande aussi par une adresse re-
marquable à tirer parti d'un événement historique, et par de sin-
gulières beautés dans le plan , dans le dialogue et dans la versifica-
tion.
En Gastille, pour trouver le premier établissement d'une espèce
de théâtre, il faut remonter jusqu'à la fin du xve siècle. Ce fut
Juan de la Encina, lequel excella dans la poésie légère, et dont
les nombreux ouvrages forment un cancionero tout entier, qui
donna le premier essai de drame. Après avoir agrandi le domaine
des représentations religieuses, en composant pour les fêtes du
culte plusieurs autos, où l'on trouve, non de simples paraphrases
des Ecritures, mais des conceptions propres au poète, ainsi qu'une
certaine majesté d'action et de langage, il imagina de porter le
théâtre hors de l'église. Dans ce but, il composa de petites pièces
pastorales auxquelles il donna le nom d'églogues. Ces pièces, dont
il remplissait lui-même les principaux rôles, furent jouées d'abord
dans les salons de l'amiral de Gastille et de la duchesse de l'Infan-
tado. C'était simplement, comme le nom l'indique, un dialogue
entre quelques bergers. L'auteur, imitant Virgile, se servit d'abord
de ce moyen pour célébrer par des allusions certains évènemens,
une paix conclue, le retour d'un prince; puis il inventa des sujets
simples et courts, et mit en scène les propres passions de ses inter-
locuteurs. Ces petites pièces, coupées par des danses, se terminaient
par des chansons (villancicos) , et contenaient aussi d'ordinaire
quelque scène bouffonne. C'est à la fois l'enfance de la comédie, du
ballet et du vaudeville. On découvre avec surprise, dans ces essais
précoces, non-seulement de la naïveté, du naturel, mais beaucoup
de grâce et d'esprit. Par exemple, dans une de ces églogues, dont
le sujet est le pouvoir de l'Amour, ce dieu paraît à la première
scène, et célèbre lui-même sa force et sa puissance. Son mono-
logue, en dix strophes d'une coupe élégante, est un des morceaux
les plus délicats et les plus ingénieux qu'on ait jamais écrits sur ce
sujet. Une circonstance digne de remarque, c'est que la première
de ces petites comédies pastorales, d'où l'on peut, en quelque sorte,
faire dater le théâtre castillan, fut jouée en 1492, dans celte année
si célèbre qui donna à l'Espagne Grenade et le Nouveau-Monde.
394 REVUE DES DEUX MONDES.
Dans le môme temps parut la fameuse Celestina, commencée par
Rodrigo Cota, et achevée par Fernando Rojas de Montalvan.
Quoique portant le titre de tragi-comédie , cet ouvrage n'est qu'une
nouvelle dialoguée. Elle ne fut jamais représentée, et ne pouvait
pas l'être. Mais le singulier mérite de cette composition vraiment
primitive, qui eut successivement plusieurs éditions, et qui fut tra-
duite dans toutes les langues, servit beaucoup aux progrès du théâ-
tre, en fournissant un véritable modèle de diction dramatique.
Ce fut au commencement du xvie siècle qu'à ces divers essais
succédèrent enfin les premières pièces du théâtre espagnol; mais,
par un singulier concours de circonstances, elles parurent hors de
l'Espagne. Un certain Bartolomé de Torrès-Naharro, long-temps
prisonnier des Mores, et résidant à Home après son rachat, y com-
posa des comédies dans la langue de son pays, et, chose étrange ! les
fit représenter à la cour de Léon X, dans le même temps qu'on y
jouait la Mandragore de Machiavel et les pièces de l'Arétin. Torrès-
Naharro avertit lui-même qu'il a dû glisser dans ses comédies des
mots italiens, « eu égard au lieu et aux personnes devant lesquelles
elles se récitaient. » Elles sont peu connues, et Signorelli, dans
son Histoire critique des théâtres , en parle avec une sorte de mépris.
Ce jugement est plus que sévère; il est injuste. On trouve dans la
plupart des compositions de Naharro, notamment dans la Solda-
clesca, la Tinelaria, la Tropliea, la Yemenea, une heureuse inven-
tion de sujet, des caractères bien tracés, des scènes piquantes, un
dialogue plein de sel et de vivacité. On y trouve aussi le ton li-
cencieux des comédies italiennes de cette époque, et des traits
d'une malignité hardie propre à l'auteur, qui, prêtre et vivant à
la cour pontificale, a composé contre l'église des satires qu'on
croirait dictées par Luther. Ce Naharro, en faisant imprimer ses
comédies à Naples, en 1517, pour donner à la fois la leçon et
l'exemple, y joignit des préceptes sur l'art dramatique, les premiers
aussi qui parurent en langue castillane. Ces préceptes sont, en
général, fort judicieux. Naharro établit très bien la distinction de
la tragédie et de la comédie , et du caractère propre à chacune de
ces compositions. Il divise également les dernières en comédies
historiques (comedias a noticia), et comédies d'invention (come-
dias a fantasia). Ce fut enfin lui qui donna aux actes le nom de
DU THÉÂTRE ESPAGNOL. 395
jornadas , journées. M. de Sismondi suppose que les Espagnols
ont pris ce mot des anciens mystères français , dont on représen-
tait chaque jour une partie; c'est une erreur manifeste. Jornada
ne veut pas dire une journée dans le sens de l'espace d'un jour,
c'est une journée de marche , une étape. Un drame divisé en trois
jornadas n'est autre chose qu'un drame dont l'action marche et
s'arrête trois fois.
Les pièces de Torrès-Naharro parvenaient à peine à l'Espagne
( vers 1520), que l'inquisition , si jalouse alors d'extirper les moin-
dres traces de protestantisme , les proscrivit. La même sentence
frappa celles qui furent écrites en Allemagne, peu de temps après,
par Cristoval de Castillejo , secrétaire de l'empereur Ferdinand ,
frère de Charles-Quint. Celles-ci qu'on n'osa même imprimer dans
les œuvres de l'auteur , lorsque l'interdit fut levé en 1573 , sont
lout-à-fait perdues. Aussi le théâtre espagnol offre-t-il ce singulier
phénomène : qu'il eut réellement deux enfances. Les différons es-
sais dont je viens de parler , frappés par cette prohibition , restè-
rent quelque temps sans imitateurs , et semblèrent même complè-
tement oubliés, à tel point que ce fut une comédie de l'Arioste
qu'on représenta aux noces d'une infante, en 1548. Quelque sa-
vans essayaient bien de chercher des modèles dans l'antiquité , en
traduisant Plante, Térence, Aristophane; mais leurs ouvrages
étaient moins faits encore pour pénétrer dans la nation. Ainsi,
tandis que , des œuvres dramatiques que possédait déjà l'Espagne ,
les unes restaient cachées dans la bibliothèque d'un petit nombre
d'érudits, et les autres enfouies dans les greffes de l'inquisition,
le peuple s'abandonnait encore aux farces grossières des jongleurs
et des bouffons. Voilà pourquoi tous les critiques étrangers ,
Schlegel , Bouterwek , Sismondi , sans faire aucune mention des
premiers auteurs, dont ils semblent ignorer même les noms, ne
placent qu'au milieu du xvie siècle la naissance du drame en Es-
pagne.
Ce fut Lope de Rueda qui y créa le théâtre populaire. Il était
de Séville , où il exerçait l'état de batteur d'or. Poussé par un pen-
chant irrésistible , il quitta le marteau pour s'enrôler dans une
troupe de bateleurs qui courait les campagnes, et dont il devint
bientôt le chef ou l'auteur. Ce nom à'autor, dérivé, non du latin
5!M> REVUE DES DEUX MONDES.
auctor, mais d'aulo, acte, représentation , se donnait alors à celui
qui composait et récitait des pièces , et il s'est conservé jusqu'à nos
jours pour désigner le directeur d'une compagnie comique. On
l'appelait aussi maître en fait de comédies [maestro de hacer come-
dias). Lope de Rueda réunissait les deux talens nécessaires d'un
auteur de cette époque, il obtint un prodigieux succès, et fut à
l'envi proclamé grand poète et grand comédien. On lui fit même
honneur de l'invention des actes ou jornadas , et du prologue ap-
pelé d'abord introïto, puis loa, quoiqu'on en eût fait usage bien
avant lui ; mais on avait perdu jusqu'au souvenir des essais qui l'a-
vaient précédé. Lope passa plusieurs années à courir de ville en
ville; enfin sa grande réputation le fit appeler à la cour , et les sei-
gneurs de ce temps allaient en foule oublier devant ses tréteaux la
sombre gravité du palais de Philippe II. Il mourut à Madrid, en
1567. Quelques-uns de ses ouvrages sont arrivés jusqu'à nous, à
savoir, quatre comédies, deux dialogues pastoraux, et sept pas
pour des intermèdes. Tous sont en prose, quoiqu'il écrivît facile-
ment en vers ; on y remarque surtout de la naïveté et de la finesse.
Quant à l'état dans lequel se trouvait le théâtre, on ne saurait
mieux le faire connaître qu'en laissant parler Cervantes , qui, dans
sa jeunesse , connut et vit jouer Lope de Rueda : «,On traita aussi ,
dit-il, dans le Prologo de sus comedias, de qui le premier en Es-
pagne , tira la comédie de ses langes , la mit en étalage, et la vêtit
d'habits de fête. Moi, comme le plus vieux, je dis que je me souve-
nais d'avoir vu jouer le grand Lope de Rueda , homme insigne
pour l'esprit et la représentation.... Dans le temps de ce célèbre
acteur espagnol , tout l'attirail d'un auteur de comédies s'enfermait
dans un sac. C'étaient trois ou quatre vestes de peaux blanches
garnies de cuir doré, autant de barbes , de perruques et de hauts-
de-chausses. Les comédies étaient des colloques, comme des élo-
gues , entre deux ou trois bergers et quelque bergère. On les al-
longeait avec deux ou trois intermèdes , tantôt de négresse , tantôt
de rufian, tantôt de niais, tantôt de Biscayen , car ces quatre fi-
gures et beaucoup d'autres , Lope les faisait avec le plus de vérité
et de perfection qui se puisse imaginer.... Il n'y avait pas alors de
machines et de décorations, ni de combats de Mores et chrétiens,
à pied ou à cheval. Il n'y avait point de figures qui semblassent
DU THÉÂTRE ESPAGNOL. 597
sortir du centre de la terre , par le plancher du théâtre , et moins
encore de nuages qui descendissent du ciel avec des anges ou des
aines. Le théâtre se composait de quatre planches portées par quatre
bancs en carré, qui les élevaient à quatre palmes de terre. Tout le
décor était une vieille couverture tirée par deux cordes d'un bout
à l'autre, pour faire ce qu'on appelle le vestiaire, et derrière la-
quelle se tenaient les musiciens, qui chantaient, sans guitare,
quelque ancien romance. »
A la même époque (1561), la cour d'Espagne, qui avait jusque-là
voyagé d'une capitale de province à l'autre, se fixa tout-à-fait à
Madrid. Cette circonstance fut favorable à l'art dramatique, en
fixant aussi le théâtre. Les documens authentiques attestent qu'un
an après la mort de Lope de Rueda , il y avait à Madrid des salles
de spectacle (corrales de comedias). On comptait alors, tant dans la
capitale que dans les provinces , plusieurs troupes d'acteurs qui se
distinguaient entre elles par des noms bizarres et ridicules. Peu
de temps après, Juan de Malara, célèbre professeur d'humanités,
plus connu sous le nom du commentateur grec (comenlador griego),
fil jouer à Salamanque un drame en vers intitulé Locasta, qu'il
avait d'abord écrit en latin. Puis vint un acteur de Tolède,
nommé Navarro, lequel fut appelé l'inventeur des théâtres, pour
avoir apporté quelque pompe à la représentation. « Il changea,
dit Cervantes , le sac des habits en coffres et malles; il mit en avant
la musique, jusque-là cachée derrière la couverture ; il ôta les bar-
bes postiches aux acteurs dont les rôles ne les requéraient pas; il
inventa les machines, les nuages, les tonnerres et les éclairs, les
défis et les batailles. » Un certain Cosme d'Oviedo imagina, dans
le môme temps, les affiches, et, pendant ces progrès matériels, l'art
théâtral prenait aussi des développemens moraux. Ce n'étaient
déjà plus les églogues pastorales de Lope de Rueda, mais des pièces
animées de quelque intrigue , où les passions commençaient à ser-
vir de ressort et à produire l'intérêt. Voici les titres de quelques-
unes de ces pièces qui forment le passage entre l'enfance de l'art et
sa virilité; ils peuvent donner une idée des sujets : Didon et Enée
ou le pieux Troyen, le Grand-Prieur de Castille, la Loyauté contre
son roi, le Soleil à minuit et les étoiles à midi , la Prise de Séville par
saint Ferdinand, les Cortês de la mort, etc. A voir les noms pom-
Ô98 REVUE DES DEUX MONDES.
peux dont ces ébauches étaient décorées, ne les prendrait-on pas
plutôt pour ces drames hardis des belles époques du théâtre espa-
gnol?
Vers 1580, on éleva à Madrid les deux théâtres encore subsis-
tans de la Cruz et dcl Principe. Alors quelques esprits supérieurs
ne dédaignèrent pas de travailler pour la scène, abandonnée jusque-
là à ces chefs de troupes ambulantes qui composaient eux-mêmes
les farces de leur répertoire. Cervantes entra l'un des premiers dans
cette carrière. A son retour d'Alger, et l'imagination vivement
frappée des maux qu'il avait soufferts en esclavage, il composa, sur
ses propres aventures, la comédie de Los Tralos de Argel. Celte
pièce fut suivie de vingt à trente autres, parmi lesquelles il cite
lui-même avec complaisance, avec éloge, la Numancia, la Gran-
Turtjucsca , la Batalla naval, la Confusa, etc. Toutes ces pièces,
comme une partie de ses autres ouvrages, ne furent long-temps
connues que de nom, et l'on en déplorait vivement la perte. On
pensait qu'avec une imagination si riche, un esprit si vif et si gai,
une raison si élevée, un goût si pur; qu'avec sa grande connais-
sance des règles du théâtre, donl il a fait, en plusieurs endroits du
don Quixote , une judicieuse poétique; qu'après les louanges qu'il
se donne avec tant d'ingénuité, comme auteur comique, et le sin-
gulier talent qu'il a réellement déployé dans ses intermèdes; on
pensait, dis-je, que ses grandes compositions étaient autant de chefs-
d'œuvre. Malheureusement pour sa renommée dramatique, deux
d'entre elles furent retrouvées, la Numanciact Los Tralos de Argel.
Ces pièces sont loin de répondre aux regrets qu'elles avaient exci-
tés, et la réputation de l'auteur aurait assurément gagné à ce
qu'on ne les connût que par le jugement qu'il en porte. C'est un
nouvel exemple des singulières aberrations de l'esprit humain , et
une nouvelle preuve de l'impuissance où l'on est de se juger soi-
même, que cette opinion de Cervantes, qui parle de ses composi-
tions théâtrales avec autant d'orgueil que de son immortel roman.
Cervantes écrivait à Madrid. Dans le même temps, Juan de la
Cueva fit représenter quelques drames à Séville. Il réduisit à qua-
tre le nombre des jornadas, jusque-là de cinq ou six. Le spec-
tacle se composait alors, outre la pièce principale, de trois inter-
mèdes joués dans les entr'actes, et d'un petit ballet. Valence, qui
DU THÉÂTRE ESPAGNOL. 399
eiil toujours une école rivale de Sévillc pour les arts et pour les
lettres, faisait aussi quelques pas dans la carrière dramatique. Le
capitaine Cristobal de Viruès, poète valencien, passe pour avoir,
le premier, réduit le nombre des actes à trois, ce qui fut depuis
adopté comme règle par tous les auteurs espagnols. « Viruès, dit
Lope de Vega, mit en trois actes la comédie qui avait été jusque-là
sur quatre pieds, comme un enfant, car elle était encore dans l'en-
fance. »
Le théâtre, sous le rapport de la pompe scénique, avait déjà pris
un grand essor. Le même Rojas , qui disait qu'au temps de Lope
de Rueda , un auteur et sa troupe auraient pu mettre leur paquet
de hardes sur le dos d'une araignée, raconte qu'à l'époque de
Gueva et de Viruès, des femmes jouaient leurs rôles avec des habits
de soie et de velours, avec des chaînes d'or et de perles, que l'on
chantait dans les intermèdes à trois et quatre voix , et qu'enfin des
chevaux même servaient, dans les drames militaires, à compléter
l'illusion.
Une chose bien digne de remarque, et qui est, si je ne me
trompe, toute particulière au théâtre espagnol, c'est qu'on voit, à
sa naissance même, commencer la querelle entre les auteurs qui
veulent s'affranchir des règles, et les critiques qui veulent les y
soumettre. En Espagne, au xvie siècle, le romantisme se trouve
déjà aux prises avec les rigides observateurs des préceptes d'Aris-
tote. Tandis que le rhéteur Pinciano recommandait avec instance
aux écrivains dramatiques le respect des unités, dont ceux-ci ne
se souciaient guère , l'un d'eux, Juan de la Cueva, prenait ouver-
tement , dans son Exemplar poelico , la défense des libertés théâ-
trales. Il les invoquait comme nées delà succession des temps qui
avait aboli d'antiques lois, et comme plus propres à donner à l'ima-
gination toute sa hardiesse, tout son essor. Cependant il joignait à
cette sage opinion des avis non moins sages sur l'abus des innova-
tions, et posait en maximes, sinon les règles trop gênantes de la
vieille poétique, au moins celles que le bon sens et le bon goût
doivent dicter pour tous les temps , pour tous les pays, et que ses
compatriotes, dans leur fougueuse impatience de toute entrave,
n'ont pas su respecter assez. Le livre de Cueva semblerait de nos
jours un véritable à-propos.
400 REVUE DES DEUX MONDES.
Enfin, parut Lope de Vega. Devant lui, comme devant ces
puissans génies qui naissent au milieu des dissensions publiques et
Jes apaisent par leur ascendant, la guerre cessa. Il monta , suivant
l'expression de Cervantes, sur le trône de la comédie, et régna sans
partage, sans rivaux, sans contradicteurs. Il faut, au milieu de ce
tableau rapide, s'arrêter un moment à cet homme extraordinaire,
qui eut une si prodigieuse influence sur le théâtre moderne.
Lope de Vega, né en 1562, montra, dès la première enfance,
un goût très vif pour les lettres et surtout pour la scène. A l'âge
de onze ans, il composait déjà de petites pièces. Les évènemens
dont sa jeunesse aventureuse fut agitée , ses malheurs , ses voyages,
le détournèrent d'abord de ce premier penchant; mais de retour
dans son pays natal, il s'y abandonna sans réserve, et fit succéder
sans interruption, jusqu'à sa mort, cette foule incroyable d'ou-
vrages de tous genres qu'à lui seul , entre tous les hommes, il a été
donné de produire. Dans la préface d'un livre imprimé en 1604,
lorsqu'il avait quarante-deux ans, il porte à plus de vingt-trois
mille feuilles le nombre de vers qu'il avait déjà écrits pour le théâ-
tre. En 1618, il assure que le nombre de comédies qu'il a compo-
sées s'élève à huit cents; en 1620, à neuf cents. « J'ai eu assez de
vie, dit-il en 1629, lorsqu'il publiait la vingtième partie de ses
œuvres dramatiques, pour en écrire dix-sept cents. « Enfin, en
165o, année de sa mort, il avait achevé les dix-huit cents comédies
que lui attribuent son ami Perez de Montalban et le savant Nicolas
Antonio. Toutes furent représentées, la moitié au moins imprimées.
Dans ce nombre, il en est plus de cent dont chacune nelui coûta qu'un
jour de travail, et, comme il le dit lui-même, «en vingt-quatre heures
passa des Muses au théâtre. » Pour compléter la liste immense des
œuvres de Lope de Vega , il faut ajouter à ces dix-huit cents comé-
dies environ quatre cents autos sacramentelles , un grand nombre
d'intermèdes, des poèmesépiques, didactiques etburîesques [la Jéru-
salem conquistada, la Gatomaquia, etc.), des épîtres, des satires, des
dissertations, des pièces fugitives et une foule innombrable de son-
nets. On a fait sur les œuvres de Lope cet effrayant calcul, que,
pendant les soixante-treize ans qu'il a vécu , c'est-à-dire depuis
l'heure de sa naissance jusqu'à celle de sa mort, et bien que sa
jeunesse eût été perdue pour les lettres, il a dû écrire chaque jour
DU THÉÂTRE ESPAGNOL. 40i
huit pages entières, presque toutes de poésie. Le nombre total de
ses écrits est évalué à cent trente-trois milie pages et à vingt-un
millions de vers (1). L'histoire littéraire n'offre certes rien qui ap-
proche de cette fécondité vraiment fabuleuse; et quand même au-
cun autre mérite ne s'attacherait au nom de Lope de Vega, il de-
vrait vivre toutefois dans la mémoire des hommes comme un de ces
prodiges que la nature ne produit pas une seconde fois.
Maître absolu, arbitre souverain du théâtre et de la littérature
de son pays, Lope, comme tant d'autres dictateurs, manqua à sa
haute vocation. Cet homme prodigieux, que Cervantes appelait
mohstruo de naluraleza, pouvait réformer et diriger le goût du pu-
blic, il trouva plus commode d'y sacrifier; et les applaudisse-
mens de la multitude le précipitèrent dans des défauts qu'il con-
naissait, mais qu'il ne voulut pas éviter, et auxquels il donna sciem-
ment l'autorité de son exemple et de sa renommée. « Il faut, disait-il
dans une de ses préfaces, que les étrangers remarquent bien qu'en
Espagne les comédies ne suivent pas les règles de l'art. Je les ai faites
telles que je les ai trouvées; autrement on ne les aurait point en-
tendues. » «Ce n'est pas, dit-il encore dans son Ane nuevo de hacer
comedias, que j'ignore les préceptes de l'art, Dieu merci. Biais
quelqu'un qui les suivrait en écrivant serait sûr de mourir sans
gloire et sans profit Aussi, quand je dois écrire une comédie,
j'enferme les règles sous six clés, et je mets dehors Plaute et Té-
rence pour que leur voix ne s'élève pas contre moi.... Je fais des
pièces pour le publie; et puisqu'il les paie, il est juste de les faire
à son goût. » Lope termine ce traité poétique en convenant qu'il
est plus barbare que ceux auxquels il donne des leçons, et que
toutes ses comédies, hors six qu'il ne nomme point, pèchent
gravement contre les véritables règles de l'art. Lope de Vega , ras-
sasié d'honneurs et de richesses, objet de gloire pour sa patrie et
d'envie pour les étrangers, dont la renommée enfin fut telle que
son nom servait à personnifier l'excellence en toutes choses, Lope
de Vega doit sembler bien sévère envers lui-même, lorsqu'au milieu
de cette multitude il n'excepte que six comédies de sa propre répro-
(i) On a également calculé qu'à 5oo réaux pièce (i 3o fr.) , ses comédies lui ont
rapporté 80,000 ducats, et ses autos, 6,000; fortune immense pour ce temps-là.
TOME H. 2(»
402 REVUE DES DEUX MONDES.
bation ; et cependant la postérité, plus sévère encore, n'a pas même
ratifié cet arrêt. Aucun de ses innombrables ouvrages n'a mérité
d'être donné pour modèle. On les a plutôt cités comme une preuve
de l'abus des facultés naturelles, et comme un guide contre les
fautes où il entraîne. Cette intarissable imagination, celte prodi-
gieuse facilité d'écrire, ce talent de peindre les caractères et de faire
agir les passions, tant d'habileté à manier le dialogue, tant d'esprit,
tant de finesse, toutes ces qualités qu'il répandit à pleines mains
dans ses œuvres , et qu'il réunissait au plus haut degré , sont comme
étouffées par leur propre excès. On dirait d'un arbre vigoureux
que n'émonde point la main du jardinier, et qui use sa sève en jets
désordonnés et stériles. Partout on sent l'absence du travail con-
sciencieux, du goût épuré; partout, l'oubli de cette crainte salu-
taire du public, et de cette rigueur pour soi-même sans laquelle il
n'est point de perfection.
Toutefois , pour juger avec équité Lope de Vega , il faut se re-
porter à son époque. Si la certitude et l'enivrement du succès lui
firent préférer des triomphes faciles à une gloire plus noble et plus
durable, quel modèle, quel rival avait-il pour guider ou pour ex-
citer son talent? En Espagne, personne n'entra dans la carrière
qu'il parcourait avec tant d'éclat, sinon à sa suite, et pour l'imiter
servilement jusqu'en ses extravagances. Rien, dans le reste de
l'Europe, ne pouvait lui donner plus de lumière ou plus d'émula-
tion. En France, la scène était encore abandonnée aux Jodelle, aux
Hardy, et l'Italie s'était arrêtée à la Mandragore. Avec Lope de
Vega parut un seul autre grand génie, créateur aussi du théâtre de
sa nation, unissant des qualités et des défauts à peu près semblables,
et qu'il serait aussi facile qu'intéressant de mettre en parallèle.
Mais la barrière qui séparait alors les langues du nord et celles
du midi sépara les deux illustres rivaux. Shakspeare et Lope de
Vega vécurent en même temps sans se connaître, et ne purent
s'emprunter ni cette noble jalousie de gloire, ni ces leçons récipro-
ques que donnent les luttes du génie. Chacun d'eux régna seul ,
unique, dans un empire incontesté. Comme Shakspeare et avec
lui, Lope conservera toujours l'honneur d'avoir fondé le théâtre
moderne ; mais par des raisons de politique et de langage , plus que
Shakspeare, il porta son influence chez les nations étrangères, et
DU THÉÂTRE ESPAGNOL. 403
nous, Français , auxquels il a le plus prèle, nous devons répéter ce
juste éloge de son illustre éditeur, lord Ilolland : « Si Lope de Vega
n'eût point écrit, les chefs-d'œuvre de Corneille et de Mol ère
n'auraient peut-être jamais existé; et si nous ne connaissions pas
leurs ouvrages, Lope passerait encore pour un des grands auteurs
dramatiques de l'Europe. »
Douze ans avant la mort de Lope de Vega (1621) , arriva celle de
Philippe III, et à ce monarque triste et dévot succéda un jeune
prince ami des plaisirs et passionné pour le théâtre. Philippe IV
aimait le commerce des gens de lettres, les recevait à la cour, et
s'amusait à jouer avec eux ces comédies improvisées , alors fort à la
mode en Italie. On lui attribue même plusieurs ouvrages drama-
tiques qui furent représentés sous le nom d'un esprit de cette cour
( por un ingénia de esta corte ) , entre autres la passable comédie in-
titulée Donner la vie pour sa dame. Cette circonstance accrut encore
le mouvement imprimé par Lope de Vega, et amena la plus
brillante époque du théâtre espagnol. Une foule d'auteurs s'étaient,
de son vivant, jetés sur les traces du maître, tels que les docteurs
Ramon et Mira de Mescua , le licencié Miguel Sanehez, le chanoine
Tarraga , don Guillen de Castro , Agailar, Luis Vêlez de Guevara,
et cent autres; mais tous l'imitaient et restaient loin de lui. Ce ne
fut qu'à la fin de son règne que parut le rival qui devait le détrô-
ner : Calderon de la Barca.
Avec une imagination moins vaste, mais plus flexible et mieux
réglée , une fécondité presque aussi prodigieuse , un talent égal ,
sinon de poète, au moins de versificateur, Calderon , guidé par les
succès et par les défauts de Lope de Vega , put le vaincre et presque
le faire oublier. Dans les autos sacr amentales , ou drames religieux ,
dans ces pièces représentées aux fêtes solennelles, sous la protec-
tion de l'autorité, en présence de tout le peuple, et qui, par ces
raisons , donnaient à l'auteur plus de gloire et de profit qu'aucune
autre , Calderon passa tous ses devanciers et ne fut égalé par aucun
de ses successeurs. Sa réputation et son mérite en ce genre furent
si grands, et sa supériorité si incontestable, qu'il obtint, par lettres
patentes, le privilège de fournir, seul, les autos à la capitale de la
monarchie, et qu'il exploita ce monopole pendant trente-sept ans.
Calderon ne fut pas moins célèbre dans les drames héroïques, autres
26.
404 HEVUE DES DEUX MONDES.
compositions réprouvées aujourd'hui comme les divines comédies,
mais alors en aussi grand honneur. Elles étaient pour l'art drama-
tique exactement ce qu'étaient les romans de chevalerie pour l'art
littéraire. Chassés des livres par le don Quixote, ceux-ci semblaient
s'être réfugiés sur le théâtre, auquel il appartenait pourtant plus
spécialement d'en faire justice. Citer les titres de quelques-uns de
ces drames , tels que la vie de Sémiramis, fille de l'air, les Aspics
de Cléopalre , la jalousie de Rodomont , les exploits de Boland et
du géant Gala fre •■ au pont d'Amantible , c'est donner une idée de
leur contenu. II faut se borner à considérer Calderon comme auteur
de comédies de capa ij espada. Ce n'est ni par la variété, ni par la
peinture des caractères qu'il brille. Dans ses cent et quelques pièces,
on trouve toujours des galans braves et favorisés, des dames amou-
reuses et dévergondées, des rivaux jaloux et pleureurs, des pères
imbéciles, des frères spadassins, des valets familiers, insolens et
entremetteurs. C'est toujours le même cannevas, toujours le même
genre d'intrigues et d'aventures. Mais , avec un fonds et des élémens
semblables, quelle infinie variété de combinaisons, d'incidens, de
résultats! quel mouvement, quelle vivacité, quelle plénitude! D'or-
dinaire le spectateur marche plus vite que le poète; il le devine, le
presse , le devance. Avec Calderon , le contraire arrive; jamais il
ne se laisse passer de vitesse, et le spectateur a peine à le suivre,
emporté par le tourbillon de sa prodigieuse activité. Certes, si l'art
dramatique était uniquement l'art de combiner une action, de la
compliquer d'autres actions parallèles, d'entasser les incidens, les
surprises, et de serrer étroitement le nœud pour couper ensuite
brusquement tous ces fils emmêlés , Calderon serait le premier au-
teur comique du monde.
Pendant sa longue carrière , commencée à treize ans par la co-
médie el Carro del cielo , et terminée à quatre-vingt-un par celle de
Hado y divisa, parut et brilla près de lui Moreto, moins connu de
nos jours, mais alors son rival de gloire en Espagne et chez les na-
tions étrangères. Moreto est inférieur à Calderon dans l'invention
du sujet, dans la disposition du plan; mais son exposition est plus
claire , et son action , moins embarrassée , marche et se développe
avec plus de liberté. Il ne sait point accumuler tant d'incidens,
mais il fatigue moins l'attention, et n'ayant point autant serré son
DU THÉÂTRE ESPAGNOL. 10")
nœud, il le dénoue plus aisément. Morcto n'est sans doute pas
exempt de mauvais goût, et l'on trouve dans ses compositions tous
les défauts de l'école. Cependant il est plus sobre que Calderon de
ces pensées subtiles et alambiquées, de ces tirades pompeuses et
vides , de ces hors-d'œuvre prétentieux et insipides qui déparent
tout le théâtre espagnol. Son style est plus simple, son dialogue
plus vif, ses plaisanteries plus naturelles. Il me semble que, si on
ouvrait un concours entre tous les théâtres de l'Europe, et qu'il
fallût représenter celui de l'Espagne par une seule pièce, on ne
pourrait mieux choisir, au milieu des innombrables richesses qu'il
possède, que la comédie de Moreto intitulée El desden con cl desden
( l'indifférence contre l'indifférence ) , dont Molière a donné , dans
la Princesse d'Elide, une copie décolorée.
Moreto n'a pas seulement l'honneur de s'être placé, dans la
comédie d'intrigue, au niveau de Lope et de Calderon. 11 a, le
premier peut-être, ouvert une route nouvelle, en esquissant des
comédies de caractère qu'on appelait alors comedias de figuron, et
dont l'action, jusque-là dispersée entre tous les personnages d'une
double ou triple intrigue, se resserrait autour d'un seul homme,
dans lequel était personnifié quelque vice ou quelque ridicule.
Telles sont, par exemple, ses comédies El lindo don Diego , qu'on
pourrait appeler le Fat, et cl marquez- de Cïcjarral, autre espèce de
don Quichotte, devenu fou à force de relire ses parchemins et de
compter ses quartiers de noblesse. Cette heureuse innovation, qui
amena les chefs-d'œuvre de la scène, et dont Moreto peut être re-
gardé comme le principal auteur, suffit pour lui assigner un rang
distingué parmi les maîtres du théâtre.
A la même époque vivait un autre poète dramatique qui ne jouit
pas durant sa vie de toute la célébrité qu'il obtint ensuite, et qui,
par un hasard inexplicable, est resté tellement inconnu aux nations
étrangères , que les plus célèbres critiques , Signorelli , Schlegel ,
Sismondi, n'ont pas même prononcé son nom. Bouterwek est le
seul qui le mentionne; encore est-ce d'une manière inexacte et
insignifiante. C'était un moine delà Merci , nomme Fray-Gabriel
Tellez, qui, du fond de son couvent, et sous le nom supposé de
Tirso de Molina , jeta sur le théâtre un assez grand nombre de
pièces qui furent ensuite recueillies et publiées p;u' son neveu.
401 i REVUE DES DEUX MOJNDKS.
Peut-être est- il moins ingénieux que Galderun, et moins délicat
que Moreto; mais il est supérieur à tous les poètes de son pays par
la malice et la gaîté. Dans ses argumens, il fait assez peu de cas de
toute règle, et sacrifie même aisément la vraisemblance. Ce qu'il
cherche , c'est l'occasion de placer les saillies d'un esprit rieur et
caustique, de donner carrière à une liberté de langage poussée jus-
qu'à la licence , à une hardiesse de pensée qui ne respecte ni les
puissances de la terre , ni même celles du ciel. Il n'épargne rien ,
il s'attaque à tout ce qui le choque ou le divertit, et fait en quel-
que sorte de ses comédies de longues épigrammes. Si l'on voulait
foire connaître par analogie le genre de talent de Tirso de Molina,
je ne connais qu'un seul écrivain auquel on put le comparer, Beau-
marchais ; et réellement il existe entre ces deux hommes la plus
singulière ressemblance. Aussi , suis-je bien convaincu que de toutes
les pièces du théâtre espagnol celles de Tirso de Molina sont celles
qui nous plairaient le plus à nous autre Français. Ce sont pourtant
les moins connues. En Espagne , où Lope et Calderon ne figurent
plus que dans les bibliothèques, Tirso de Molina se montre encore
aujourd'hui sur le théâtre, et le goût très prononcé du prince ac-
tuel pour les moqueries graveleuses du moine de la Merci a fait
taire les susceptibilités de police que devaient éveiller ses hardies
critiques des grands. Ferdinand VII affectionne surtout la comé-
die intitulée Don Gil des chausses vertes ( Don Gil el de las cabas
verdes); c'est un plat de régal que la municipalité de Madrid lui fait
servir habituellement dans les jours de solennité.
La brillante époque du théâtre espagnol est renfermée dans la
première moitié du xvue siècle. Le goût du monarque, de la
cour et de la nation, avait jeté tous les gens de lettres dans cette
carrière, la plus glorieuse alors et la plus lucrative. Outre les
trois grands maîtres que je viens de citer, et qui méritaient une men-
tion spéciale, il existait alors une foule d'auteurs du second ordre,
dont on ne saurait sans injustice se dispenser de rappeler au moins
les noms. A leur tète, il faut placer Francisco de Rojas, qui mar-
cherait l'égal de Moreto, car il a toutes ses qualités, s'il ne l'eût
surpassé dans ses défauts. Puis viennent Guillen de Castro, Ruiz
de Alarcon, La Hoz, Diamante, Mendoza, Belmonle, les frères
Figueroas, qui écrivaient en commun, comme font aujourd'hui nos
DU THEATRE ESPAGNOL. 407
vaudevillistes; Cancer, Eneiso, Salazar, Bancès-Candamo, qui
tous, sans avoir fait une école, un théâtre, se sont au moins distin-
gués par quelque composition importante.
Le mouvement littéraire suivit, en Espagne, le mouvement po-
litique; les lettres et les arts eurent, comme la nation même, leur
grandeur et leur décadence. Les malheurs dont la monarchie es-
pagnole l'ut accablée dans les dernières années du règne de Phi-
lippe IV, et plusieurs deuils de cour qui firent successivement
fermer les théâtres, portèrent les premiers coups à l'art drama-
tique. La mort de ce prince (1665), qui en avait été le plus zélé
protecteur, fut le signal d'une chute rapide et complète. Son suc-
cesseur, l'imbécile Charles II, était encore dans la première en-
fance, et la reine régente signala les débuts de son administration
par un décret que lui dicta sans doute son directeur, le jésuite
Evrard Nitard , et qui est assurément unique dans l'histoire litté-
raire des nations. Elle ordonna « que toutes les comédies cessassent
jusqu'à ce que son fils fût en âge de s'en amuser. » Bien que cet
ordre étrange n'ait pu être rigoureusement exécuté, on conçoit
l'effet qu'il dut produire dans un temps où les lettres ne pouvaient
fleurir que sous le patronage des grands, et où le théâtre ne résis-
tait aux attaques multipliées du conseil de Castille que par la pro-
tection spéciale du prince. Un seul fait en fera juger. Nous voyons
dans un mémoire adressé à Philippe IV par le comédien Cristoval
Santyago Orriz, en 1652, que l'on comptait alors en Espagne plus
de quarante troupes de comédiens, quoique le conseil n'en voulût
autoriser que six, qu'elles se composaient d'environ mille person-
nes, et qu'on avait tellement élevé de salles de spectacles, qu'il y
avait bien peu de villes, et même de bourgs, qui n'en eussent au
moins une mise en fermage. Cependant , au mariage de Charles II
avec une nièce de Louis XIV (1679), mariage où l'on déploya
toute la magnificence possible , on ne put rassembler plus de trois
compagnies pour les spectacles de la cour.
A cette époque de décadence et d'abandon , un seul homme es-
saya de soutenir le théâtre chancelant : ce fut Solis. Le célèbre
historien de la conquête du Mexique consacra également à la scène
son imagination brillante , son esprit aimable et son style si forte-
ment coloré. II a laissé plusieurs comédies dignes de l'époque à la-
408 REVUE DES DELX MONDES.
quelle il survivait, entre autres celle intitulée El amo7- al uso (l'A-
mour à la mode), l'une des meilleures dont puisse se glorifier sa na-
tion. On peut dire qu'avec Solis s'éteignit le théâtre espagnol, dont
l'histoire est circonscrite entre Lope de Vega et lui. L'élévation de
Philippe V au trône d'Espagne ayant fait prévaloir le goût fran-
çais, et introduit, au moins à la cour, les habitudes de la cour de
Louis XIV, les Espagnols , après avoir été nos précurseurs et nos
maîtres, comme on le verra plus tard, se contentèrent d'être hum-
blement nos traducteurs et nos copistes. Il est vrai que, dans le
cours du xvme siècle, quelques essais pour recréer un théâtre na-
tional furent tentés successivement par Zamora, Canizarès, Luzan
et Jovellanos, mais sans aucun succès; et, pour trouver une œuvre
originale, après toutefois les sainetes de Ramon de la Cruz, il faut
arriver jusqu'au commencement de notre siècle, à Moratin et à
M. Martinez de la Rosa.
Mon intention, en jetant un coup d'œil sur l'histoire du théâtre
espagnol, n'a point été d'entreprendre une dissertation critique :
ce serait la matière d'un livre entier. Cependant j'ajouterai à ce
précis rapide deux réflexions générales.
L'époque où fleurit le théâtre en Espagne fut, si l'on peut dire
ainsi, mal choisie. C'était déjà, au dedans, une époque de déca-
dence littéraire. Après le prodigieux mouvement, les fortes études
et les grands ouvrages du xvie siècle, le mauvais goût avait pé-
nétré dans toutes les branches de la littérature, et devait néces-
sairement infester la scène. Quand les opuscules prétentieux de
Gongora et des Cultos remplaçaient les vastes compositions d'Er-
cilla et de Cervantes , on ne pouvait guère attendre des auteurs
comiques contemporains un goût bien sévère et bien consciencieux.
D'une autre part, les nations étrangères n'offraient encore aucun
exemple bon ou mauvais, aucun modèle à imiter ou à fuir; ce qui
pourrait faire dire que le théâtre, en Espagne, s'ouvrit trop tard
ou trop tôt. Ces deux circonstances ont laissé les écrivains drama-
tiques de ce pays sans frein et sans guide. Aussi trouve-ton , dans
leurs ouvrages, plus d'invention que d'observation, plus d'imagi-
nation que de bon sens , plus de verve que de goût , plus de quali-
tés naturelles que de qualités acquises. De là vient qu'ils onl tous
cherché de préférence à tisser des canevas d'intrigues, non à peindre
DU THÉÂTRE ESPAGNOL. 100
des caractères; à mettre en relief des aventures, non des passions
ou des vices, et que le théâtre espagnol ressemble moins à une
galerie de portraits fidèlement tracés qu'à une espèce de lanterne
magique où passent rapidement mille figures bizarres et confuses.
C'est dans leur roman qu'ils ont mis la comédie, et dans leur comé-
die le roman.
1! est un autre défaut, plus capital encore, qu'on peut en grande
partie attribuer aux mêmes causes. J.-J. Rousseau prétendait que,
loin de servira la réforme des mœurs, loin de donner de bons
exemples et d'utiles leçons, le théâtre n'étaitle plus souventqu'une
école de scandale et d'immoralité. Les esprits rigides qui s'appuient
de son opinion doivent bien regretter qu'il n'ait pas connu le théâ-
tre espagnol; c'est alors qu'il eût soutenu victorieusement cette
thèse taxée de paradoxes. Au lieu d'adopter pour maxime l'ancien
adage devenu la devise du théâtre, les auteurs espagnols, laissant
à part toute idée d'utilité, pour ne chercher et n'offrir qu'un pur
divertissement, ont pris pour la fin même ce qui ne devait être
que le moyen. Il est vraiment curieux de voir comment, sans
mauvaise intention, sans scrupule, avec bonne foi et simplicité, ils
sont licencieux et immoraux. C'est au point qu'un critique mo-
derne a pu dire avec raison, en jugeant leurs ouvrages: « On y
voit peints, sous les couleurs les plus charmantes, les sentimens les
plus dépravés : fraudes, artifices, perfidies, fuites de jeunes filles,
escalades de maisons , résistances à la justice, défis et combats
fondés sur un faux point d'honneur, enlèvemens autorisés, vio-
lences projetées et accomplies, bouffons insolens, valets qui font
honneur et métier de leurs infâmes entremises, etc. »
Ce vice radical , qu'on peut expliquer aussi par les anathèmesde
l'église , et qui, à son tour, explique et justifie en quelque sorte la
sévérité tant de fois déployée contre le théâtre, n'est pas acciden-
tel et propre à quelques auteurs seulement. Tous, sans excep-
tion, y sont plus ou moins tombés. Si, dans quelques pièces ou
dans quelque scène, vous rencontrez par hasard une leçon utile,
n'en ayez nulle obligation au poète; c'est que le plan ou la situa-
tion l'amenait, mais il ne la cherchait pas. Leur but à tous, leur
but unique , a été d'amuser le public et de s'en faire applaudir. \h\
reste, aucune trace de philosophie, aucun désir de perfectionne-
410
REVUE DES DEUX MONDES.
ment, aucune pensée de civilisation. On dirait que les auteurs et
le public étant tombés d'accord que rien de bon ne pouvait sortir
d'un amusement réprouvé par l'église et traité de péchéhonteux dans
le confessionnal , il fallait en prendre son parti et se résigner à con-
sidérer le théâtre comme un mauvais lieu. Cette opinion, mise en
pratique ingénument, doit sembler d'autant plus singulière que la
plupart des auteurs qui ont suivi la carrière du théâtre apparte-
naient à l'état ecclésiastique. Ainsi les cinq grands maîtres de la
scène espagnole, Lope de Vega , Galderon , Moreto , ïirso de Mo-
lina et Solis, étaient prêtres. Cela pourrait donner matière à bien
des réflexions; mais elles n'appartiennent plus à mon sujet (1).
En traçant celte esquisse du théâtre espagnol depuis les essais
demi dévots, demi profanes, du moyen-âge jusqu'à nos jours, et
en faisant connaître, au moins par leurs noms et la nature spéciale
de leur talent, les auteurs qui ont brillé sur la scène espagnole
aux diverses époques , je me suis borné à l'histoire de la comédie
proprement dite; il faut revenir à celle d'une autre branche de ce
théâtre, de la tragédie, que j'ai dû négliger, parce qu'elle ne pou-
vait entrer, sans quelque confusion , dans le récit principal.
On a vu le théâtre et la comédie naître en Espagne plus tôt qu'en
aucun autre paysde l'Europe, sansimitation, par la force des mœurs,
et comme un fruit indigène. Il n'en est pas ainsi de la tragédie pro-
prement dite, qui, au contraire, y fut en quelque sorte importée
comme une plante exotique. On croit que le premier essai en est
dû au poète Boscan, lequel a mérité, dans son pays, le nom de
(i) Je crois devoir indiquer, pour ceux qui voudraient faire une élude
approfondie du théâtre espagnol , les meilleures pièces des principaux auteurs :
Lope de Vega : La Moza de cantaro. — La Dama melindrosa. — Los Mila-
gros del desprecio. — La Esclava de su galan. — La Bella mal maridada. — Por
el puente, Juana. — Àmar sin saber â quien. — El perro del hortelano. — El
acero de Madrid. — El Anzuelo de Fenisa. — La hermosa fea. — Lo cierto por
lo dudoso, etc. —
Calderon : La Dama duende. — Casa con dos puertas mala es de guardar. —
El secreto â voces. — No hay burlas con el amor. — Peor esta que estaba ,
etc. —
Moreto : El desden con el desdeu. — Trampa adelante. — No puede ser
DU THÉÂTRE ESPAGNOL. 411
père de la poésie pour avoir substitué au pesant monorime des
Arabes, les rhylhmes élégans, variés, de Boccace'et de Pétrarque. Cet
essai fut la traduction d'une tragédie d'Euripide, traduction qui
n'est point arrivée jusqu'à nous. Presque immédiatement, et vers
l'année 1520, le savant humaniste Fernan-Perez de Oliva, qui reve-
nait aussi de voir jouer à la cour de Léon X la Sopkonisba du
Trissin, écrivit deux autres imitations du théâtre grec, la Ven-
ganza de Aijamemnon , tirée de l'ElecIre de Sophocle , et l'FIecuba,
traduite d'Euripide. Ces tragédies, écrites en prose, mais avec élé-
gance et correction, restèrent inconnues hors des universités, et
tout porte à croire qu'elles ne furent point données au théâtre.
Pour trouver une véritable représentation tragique, il faut arriver
jusque vers 1570; à cette époque, trois villes avaient leur théâtre
et leur école littéraire; à Séville, Juan de Malara faisait jouer
plusieurs tragédies dont les sujets étaient tirés de l'écriture sainte,
Absalon, Saïd , etc. A Madrid, qui venait d'être tout récemment
choisie pour capitale du royaume , un moine nommé Fray Gero-
nimo Bcrmudez, donnait, sous le nom d'Antonio de Silva, deux
tragédies qui méritent une mention spéciale. La première, inti-
tulée Nise lastimosa, est le fameux argument d'Inès de Castro,
qu'il imita sans doute d'Antonio Ferreira, bien que la pièce espa-
gnole ait été imprimée long-temps avant celle du poète portugais.
La seconde, propre à Bermudez, mais fort inférieure à l'autre,
est intitulée Nise Laureada. Elle a pour sujet la vengeance que l'in-
fant, devenu roi, tira des assassins de sa femme: et le couronne-
ment d'Inès après sa mort. Ces deux drames, divisés en cinq actes,
guardar una muger. — La Confusion de un jardin. — De fuera vendra quien de
casa nos echara. — El lindo don Diego. — El marquez de Cigarral , etc. —
Francisco de Rojas : Donde hay agravios no hay zelos. — Lo que son muge-
res. — Entre bobos anda el juego. — Abrir el ojo , o aviso a los solteros. — Del
rey abajo ninguno, etc. —
Tirso de Molina : El vergonzoso en palacio. — El preteudiente con palabras
y plumas. — Maria la piadosa. — Por el sotano y por el torno. — Amar por
seùas. — No hay peor sordo. — Don Gil , el de las calzas verdes, elc. —
Solis : El amor al usa. — Un bobo hace ciento. — La Gitanilla de Madrid,
etc. —
H 2 REVUE DES DEUX MONDES.
el coupés par des chœurs à la manière antique, peuvent être re-
gardés comme les premières tragédies écrites en vers castillans.
A Valence, où le premier théâtre était une propriété de l'hô-
pital, se jouaient, presque dans le même temps, divers drames de
Viruès, plus remarquables encore. Viruès était l'un des chefs de
cette école qui, en Espagne, se fit gloire, dès l'origine, de mépriser
les règles d'Aristote, et de secouer toute espèce d'entraves. Son
début fut une tragédie intitulée la gran Semiramis. Au lieu des
cinq actes grecs, il la divisa, comme les comédies, en trois jornadas,
ou plutôt en trois tragédies distinctes qui contiennent toute la vie
de Semiramis. La première se passe à Baclre, et se termine par la
mort de Memnon ; la seconde, à Ninive, et se termine par la mort
de Ninus; la troisième, à Babylone, et finit par la mort de Semi-
ramis. Celte trilogie singulière fut suivie de plusieurs autres com-
positions tragiques, telles que Cassandra, Attila, etc., que Viruès
donna successivement sur le théâtre de son pays. L'une d'elles ,
qu'il annonça comme écrite selon le genre ancien , et la seule où
les règles soient à peu près respectées, porte le nom d'Elisa Dido.
Ce n'est pas cependant le célèbre épisode de Virgile , mis sur la
scène tragique un peu avant par Lodovico Dolce, un peu après
par notre vieux Jodelle ; l'amante d'Enée, dans le drame espagnol,
reste fidèle à son premier époux Sichée, et se tue pour ne point
épouser Yarbas. Le compagnon de Viruès dans cette vieille guerre
contre les règles classiques, Juan de laCueva, après avoir imité
l'Ajax Télamon de Sophocle, donnait aussi à Séville deux tragé-
dies originales : l'une, Los siete infantes de Lara, prise dans une
tradition populaire; l'autre, bien plus importante, empruntée aux
annales de Rome, et contenant réunis deux sujets tragiques, la
mort de Virginie et celle d'Appuis Claudius. Ce fut Cueva qui mit
le premier sur la scène cet argument depuis tant de fois répété.
A cette époque, le théâtre de Madrid s'enrichissait de nouveaux
ouvrages. Aux tragédies du moine Bermudez succédaient celles de
Lupercio de Argensola , tragédies auxquelles Cervantes adressa ,
dans son Don Quixote, des louanges si flatteuses et si délicates, mais
qui, l'on doit l'avouer , sont loin d'en être dignes. Un exemple en
sera la preuve. Dans VAlexandra , dont le sujet se rattache à l'his-
toire des Ptolémées , tous les personnages sans exception meurent
DU THÉÂTRE ESPAGNOL. 113
à la fin. Il n'en reste pas un seul pour dire, comme dans la sai-
neie si connu de Manolo : « Et nous , qu'est-ce que nous faisons?
mourons-nous aussi? »
Les éloges accordés par Cervantes à de telles compositions doi-
vent d'autant plus surprendre sous la plume d'un écrivain si peu
flatteur , qu'il avait donné lui-même une tragédie bien supérieure
à celle d'Argensola, quoique fort éloignée de la perfection. La
Numancia (la chute deNumance) est assurément le meilleur ou-
vrage dramatique de l'auteur du Don Quixote. Dans les sentimens
héroïques d'un peuple qui se dévoue à la mort pour conserver sa
liberté, dans les touchans épisodes que fait naître, au milieu de
cette immense catastrophe, l'enthousiasme de l'amour, de l'amitié,
de la tendresse maternelle , se déploie tout le génie de cette ame si
fière et si tendre. Mais l'ensemble est éminemment défectueux , le
plan vague et décousu, les détails sont incohérens, et l'intérêt trop di-
visé, se fatigue et s'éteint. La Numancia peut être lue, mais non re-
présentée. Cependant Cervantes, qui pressentait combien la pompe
théâtrale devait prêter au drame de grandeur et d'éclat , s'était ef-
forcé d'ajouter à son ouvrage toutes les ressources dont la scène
disposait de son temps, et les recommandations imprimées avec le
texte de la pièce prouvent en quelle enfance était encore l'art de
la scène. < Pour imiter le tonnerre, dit-il quelque part, on roulera
« des pierres dans un tonneau. » Ailleurs, en parlant des soldats
de Scipion : « Ils doivent, dit-il, être armés à l'antique, et sans
« arquebuses , » craignant sans doute qu'on ne montrât les légions
romaines avec l'uniforme des tercios du duc d'Albe.
Malgré les imperfections du théâtre tragique espagnol, on peut
dire qu'il était, à la fin du xvie siècle, égal à celui d'Italie, et
bien supérieur, tant à celui d'Angleterre, lorsque Shakspeare
parut vers la même époque , que même à celui de France, avant la
venue de Corneille un demi-siècle plus tard. Il fallait qu'au mi-
lieu de ces essais déjà recommandables s'élevât quelque génie qui
fit école, et créât le théâtre national. Ce qui manqua à l'Italie , ce
qu'eurent l'Angleterre et la France , l'Espagne devait l'avoir aussi :
un de ces esprits puissans, vastes, créateurs , lui fut donné. Mais ,
abusant de sa force , et manquant à sa noble mission , il étouffa ces
germes qu'il devait féconder ; il renversa ces fondemens sur les-
414 REVUE DES DEUX MONDES.
quels il devait construire. J'ai déjà montré Lope de Vega avilissant
sa prodigieuse nature jusqu'à sacrifier sciemment les vrais intérêts
de l'art à de faciles succès , et la dignité du génie aux étroits cal-
culs d'une ambitieuse vanité. La tragédie périt aux mains de Lope
de Vega. Incapable de régler son imagination vagabonde, ou de
contenir les saillies de son esprit rieur et malin , il ne put se plier
à la réserve et à la gravité tragiques. Il aima mieux se jeter dans
la carrrière sans bornes des comédies héroïques , où son imagina-
tion bondissait à l'aise, et gâtant dans l'exécution les sujets tragi-
gues qui lui venaient à l'esprit, par le mélange des caractères, des
évènemens, des dialogues propres à la comédie , il franchit tous les
intervalles , et confondit tous les genres.
Lope , qui donnait non-seulement l'exemple , mais le précepte
formel de faire ainsi, savait bien qu'il détruisait une moitié delà
littérature dramatique; car, de ses dix-huit cents pièces profanes,
six seulement reçurent de lui le nom de tragédies; encore ce titre ,
qu'elles ne justifient pas, semble-t-il plutôt donné par le caprice
que par le discernement. Ensuite, il ressuscita le nom barbare de
tr a (ji- comédie qu'avait inventé Plaute pour son Ampliijtrion, à
cause du mélange des dieux , des rois et des valets qui s'y trou-
vent rassemblés. Ce nom fit fortune; la plupart des auteurs espa-
gnols l'adoptèrent pour le genre métis qu!il devait exprimer,
et, même en France, on le donna dans le commencement au Cid
de Corneille.
C'est une remarque digne d'être faite que les deux grands génies
contemporains qui donnèrent la vie et la forme au théâtre mo-
derne ont encouru l'un et l'autre le même reproche de la confusion
des genres. Mais combien on se tromperait en leur adressant ce
reproche également et sans distinction ! Ceux mêmes qui accusent
Shakspeare d'avoir joint le bouffon au pathétique et le gro-
tesque au sublime, conviennent, d'une part, qu'il était sans mo-
dèle, sans précurseur, pour éviter ce défaut , excuse qui manque à
Lope de Vega; d'une autre part, qu'il agissait en cela, non par ca-
price, par commodité, par mépris de toute règle, mais en artiste,
avec intelligence et volonté. D'ailleurs Shakespeare, qui mêle quel-
quefois les genres, ne les confond jamais; chacune de ses œuvres,
prise dans son ensemble, conserve un caractère propre; on dit :
DU THÉÂTRE ESPAGNOL. 415
C'est une comédie, c'est une tragédie, et Jules César n'est point
écrit comme le Juif de Venise, ni Othello, comme la Tempête. Voilà
pourquoi, bien que leur manière semble la même au premier coup
d'œil, on peut en même temps admirer Shakspeare et blâmer Lope
de Vega.
Régnant en maître absolu sur la scène espagnole, Lope en fut
long-temps le seul modèle, le type immuable. Tous les auteurs se
jetèrent après lui dans les larges voies qu'il s'était frayées, et le
sentier tragique fut abandonné. Il est certain que, pendant les
règnes de Philippe Iïï et de Philippe IV, dans la seconde moitié
du siècle d'or de la littérature espagnole, lorsque la scène était
comme inondée par la verve inépuisable des nombreux auteurs
que j'ai cités, aucune des quarante compagnies d'acteurs que l'on
comptait alors n'offrit au public une seule tragédie. Le Cid, qui a
servi de modèle au nôtre, n'était lui-même qu'une comédie hé-
roïque. Cette disette fut si générale, si complète, que la plupart
des critiques étrangers, qui ont jugé le théâtre espagnol, ont af-
firmé que le mot de tragédie était un nom vide de sens dans la
langue castillane. Les autres, moins tranchans dans leurs décisions,
ont dit avec plus de justesse qu'en Espagne tous les genres étaient
confondus. Mais cette assertion, vraie dans le fait, deviendrait
elle-même injuste, si on retendait jusqu'à la théorie du drame. L'Es-
pagne, en effet, n'a point manqué de critiques éclairés qui rappe-
lassent aux écrivains la différence des genres, et leur traçassent des
règles sûres pour en éviter la confusion. Cueva, Pinciano, Casca-
lès et cent autres s'évertuèrent à tonner contre l'erreur de leurs
compatriotes; mais leurs voix se brisèrent contre la force de l'ha-
bitude, et Lope de Vega resta plus fort avec l'exemple de ses
égaremens que tous les rhéteurs avec leurs classiques remon-
trances.
Ce manque absolu de tragédies sur un théâtre aussi riche par le
nombre des pièces que tous les théâtres réunis du reste du inonde,
a paru si difficile à expliquer, qu'on en a cherché la cause dans une
foule de suppositions diverses. Celle qui a prévalu, c'est que la tra-
gédie n'était ni dans le goût ni dans les mœurs de la nation espa-
gnole. Mais pourquoi plairait-elle moins que les autres formes du
drame à un peuple grave, austère, et qui se presse avec fureur aux
416 REVUE DES DEUX MONDES.
spectacles sanglans des courses de taureaux? D'ailleurs les traduc-
tions des belles tragédies étrangères ont toujours été reçues avec
enthousiasme. Mais il y a plus, c'est que l'élément tragique domine
dans un grand nombre des plus célèbres pièces de la scène espa-
gnole, et que les sujets les plus populaires semblent en général,
pour parler la vieille langue, mieux appropriés au cothurne de
Melpomène qu'au brodequin de Thalie. Ce n'est donc point le
goût, mais la forme même de la tragédie qui a manqué à l'Es-
pagne.
Après l'avènement de Philippe V, lorsque le théâtre du siècle de
Louis XIV y pénétra, quelques essais furent tentés par les poètes
espagnols pour imiter nos tragiques autrement que par de serviles
traductions. De ce nombre furent la Virginia et YAtaulfo, de Mon-
tiano. Plus tard, sous le ministère éclairé du marquis d'Aranda,
ces tentatives furent continuées par Fernandez de Moratin, Ca-
dalso et Garcia de la Huerta. Mais leurs ouvrages, quoique esti-
mables, n'étaient point assez saillans pour naturaliser un nouveau
genre de drame. Ce ne fut qu'au commencement du présent siècle
que Cienfuegos éleva, dans sa patrie, une véritable scène tragique.
Il eut pour principal appui le talent du célèbre Isidoro Mayquez,
acteur tellement accompli qu'on peut avec justice le comparer à
Talma, dont il fut en quelque sorte l'élève; encore avait-il sur
notre grand tragédien l'avantage de réussir également dans tous
les genres, même dans la comédie bouffonne. Après Cienfuegos,
parurent deux poètes tragiques, encore vivans. L'un est Quintana,
auteur d'une tragédie de Pelayo (Pelage), vraiment belle et pathé-
tique, dont les Espagnols, forcés, comme leurs ancêtres, de repous-
ser un dominateur étranger, récitaient les plus énergiques tirades
en marchant au combat. L'autre est Martinez de la Rosa, qui dé-
buta aussi par une pièce patriotique, la Veuve de Padilla. Com-
posée pendant le siège de Cadix, cette tragédie de circonstance fut
jouée sur un théâtre élevé pour elle. M. Martinez l'a fait suivre
d'une Morayma , pièce dans le genre de Mérope, et d'un Œdipe,
joué tout récemment à Madrid , dans lequel il a trouvé le secret
d'être original après Sophocle, Sénèque, Corneille, Voltaire, La-
mothe, et Dryden.
Il me reste à rattacher maintenant l'histoire du théâtre espa-
DU THÉÂTRE ESPAGNOL. 417
gnol à celle de notre propre théâtre. Je crois inutile, non de prou-
ver, mais seulement d'énoncer que le premier exerça sur l'autre la
plus grande et la plus heureuse influence; ce n'est pas matière à
controverse. Mais il est intéressant de rechercher jusqu'où s'étendit
cette influence, et comment elle s'exerça.
« Aucun auteur espagnol, a dit Voltaire, n'a traduit ni imité
aucun auteur français jusqu'au règne de Philippe V; nous , au con-
traire, depuis le temps de Louis XIII et de Louis XIV, nous
avons pris aux Espagnols plus de quarante compositions drama-
tiques. » Avant Corneille, la scène française avait pour toutes
richesses les essais tragiques de Jodelle, de Hardy, de Mairet, et
quelques farces italiennes jouées sur les tréteaux à la foire, tandis
qu'en Espagne , la scène venait d'atteindre son plus haut point de
splendeur. On peut dire qu'en donnant au jeune poète rouennais
le conseil d'étudier le théâtre espagnol , le vieux commandeur de
Chalon donna à la France la tragédie et la comédie. Personne
n'ignore que le Cid est imité des deux auteurs espagnols Guillen
de Castro et Diamante, qui avaient traité ce sujet national sous le
titre de las Mocedades del Cid (1); mais ce qu'on semble avoir ou-
blié, c'est que la première comédie régulière qui parut sur notre
scène, celle qui ouvrit, pour ainsi dire, la seconde route drama-
tique, le Menteur enfin, est encore un emprunt au théâtre espa-
gnol. Corneille n'en fait pas mystère. « Ce n'est, dit-il, qu'une
copie d'un excellent original Ce sujet, ajoute-t-il, m'a paru si
ingénieux et si bien traité, que j'ai répété souvent que je donne-
rais deux de mes meilleurs ouvrages pour que celui-là fût de mou
invention. » Il l'appelle aussi, dans son enthousiasme, la merveille
du théâtre, et ne craint pas d'assurer que, « dans ce genre, il n'a
rien trouvé qui lui fut comparable, ni chez les anciens, ni chez les
modernes. »
(i) Laharpe suppose à tort que Diamante douna le Cid au théâtre avant Guil-
len de Castro. L'antériorité appartient incontestablement à celui-ci. Mais com-
ment s'étonnerait-on que Laharpe fit à ce sujet une erreur de quelques années ,
lui qui commet un anachronisme de quatre siècles , en parlant d'un des plus cé-
lèbres personnages historiques des temps modernes? N'a-t-il pas dit que l'action
du Cid, lequel mourut en 1099, se passait au quinzième siècle?
TOME II. 27
418 REVUE DES DEUX MONDES.
Cet excellent original , cette merveille du théâtre est la comédie
intitulée La Verdad sospechosa ( la vérité douteuse ) , de don Juan
Ruis de Alarcon. Longtemps elle fut attribuée, par les uns, à
Lope de Vega , par les autres , à Francisco de Piojas , et Corneille
en ignorait l'auteur véritable. Lorsqu'il donna la suite du Menteur,
il avoua, avec la même ingénuité, « qu'il avait eu raison de dire
que ce ne serait pas le dernier larcin qu'il ferait aux Espagnols, et
que celte suite était tirée de la même source. » C'est en effet le su-
jet traité par Lope de Vega sous le litre de Amar sin saber à quien
( aimer sans savoir qui ).
S'il était besoin d'ajouter d'autres preuves à de tels aveux , el s'il
fallait faire comprendre jusqu'à quel point notre théâtre, au
xviie siècle, était sous l'influence immédiate du théâtre espagnol ,
il suffirait de citer Fontenelle, si jaloux cependant de la gloire de
son oncle. « Cette pièce, dit-il en parlant d'un autre ouvrage du
grand Corneille, est presque entièrement tirée de l'espagnol, selon
la coutume de ce temps car alors on prenait presque tous les
sujets des Espagnols, à cause de leur grande supériorité dans ces
matières. » Cervantes disait aussi, vers la fin de sa vie, qu'en
France, ni homme, ni femme, ne manque d'apprendre la langue
castillanne ( Persiles y Sigismunda ); » et Voltaire accorde aux
Espagnols la même influence sur la littérature que sur les affaires
publiques. Mais à quoi bon multiplier les citations et les preuves?
N'est-il pas reconnu que l'auteur du Cid et du Meilleur, plein d'ad-
miration pour ses maîtres, et nourri de leurs ouvrages, porta,
même dans les compositions qui lui sont propres, ces mœurs che-
valeresques, ces hauts sentimens, ces pensées fastueuses, dont il
avait eu tant de modèles? N'esl-il pas reconnu que ses Romains
eux-mêmes appartiennent au moyen âge autant qu'à la république,
et sont peut-être plus Espagnols que Romains?
Confesser avec Voltaire que « nous devons à l'Espagne la première
tragédie touchante et la première comédie de caractère qui aient
illustré la France, » c'est faire un aveu bien honorable à nos devan-
ciers; mais, pour être complètement justes à leur égard, il faut
reconnaître que , dans le sens où nous leur devons Corneille , nous
leur devons aussi Molière. Cetle opinion demande quelques déve-
loppemens. Dans ses premiers ouvrages, écrits en quelque sorte
DU THÉÂTRE ESPAGNOL. 419
pour une troupe de bateleurs , Molière imita d'abord les Italiens ,
maîtres en l'art de la farce ; néanmoins il parait que dès ces débuts,
la littérature espagnole ne lui était point étrangère. En effet, l'épi-
sode d'André, dans l'Étourdi, semble imité de la nouvelle de Cer-
vantes la Gitanilla de Madrid, mise en comédie par Soîis, et le Dépit
amoureux contient une scène évidemment prise au Chien du jardi-
nier ( El perro del horlelano ), de Lope de Vega. Mais c'est surtout
à son entrée dans la haute comédie que se reconnaît cette influence
à laquelle Corneille dut le Cid et le Menteur. « Celte comédie de
Corneille, dit Voltaire, n'est qu'une traduction; c'est probable-
ment à celte traduction que nous devons Molière. Il est impossible
en effet que l'inimitable Molière ait vu cette pièce sans voir tout
d'un coup la prodigieuse supériorité que ce genre a sur tous les
autres, et sans s'y livrer entièrement. » L'illustre commentateur
donne, en parlant ainsi , le plus éclatant témoignage de son exquise
sagacité: car ce qui n'est dans sa pensée qu'une conjecture, une
vraisemblance, se trouve être un fait positif. La preuve en est
fournie par Molière lui-même. Voici comment il s'exprime dans
une lettre à Boileau , citée par Martinez de la Rosa , et que Vol-
taire ne connaissait point : « Je dois beaucoup au Menteur ; quand
on le représenta, j'avais déjà le désir d'écrire, mais j'étais en doute
sur ce que j'écrirais. Mes idées étaient encore confuses, et cet ou-
vrage les fixa... Enfin, sans le Menteur, j'aurais composé sans
doute des comédies d'intrigue, l'Etourdi, le Dépit amoureux; mais
peut-être n'aurais-je pas fait le Misanthrope. »
Ce ne fut pas seulement par l'intermédiaire du grand Corneille
que Molière reçut l'influence du théâtre espagnol; il lui fil, surtout
dans ses ouvrages de second ordre , plusieurs emprunts directs.
Don Garde de Navarre est l'imitation d'une comédie héroïque por-
tant le même titre ( don Garcia de Navarra ), La princesse d'Elide
est prise de la célèbre comédie de Moreto, El desden con cl desdeu ,
restée bien supérieure à la copie que Molière en fit à la hâte pour
une fête de Versailles. Le festin de Pierre, que Thomas Corneille
mil dans la suite en vers , et dont le titre absurde ne peut venir que
d'une traduction fautive, est le Convive de Pierre (cl Convidado
de piedra ) du moine Gabriel Telle/. , connu sous le nom de Tirso
27.
4^0 REVUE DES DEUX MONDES.
deMolina. L' Ecole des Maris offre dons plusieurs scènes un sou-
venir manifeste de la Discreta enamorada, de Lope, et de la comé-
die de Morcto, intitulée No puede serguardar una nuujcr (on ne
peut garder une femme). L'idée première des Femmes savantes
semble prise à la comédie de Calderon , No liai/ burlas cou el amor
(on ne badine pas avec l'amour) et cet ouvrage présente aussi
plusieurs points de ressemblance avec la Presumïda g la hermosa
(la présomptueuse et la belle), de Fernando de Zaratc. Enfin, le
Médecin malgré lui ( traduit en espagnol avec un meilleur titre, El
medico apalos ), qui ne semble avoir été inspiré à Molière que par
son malin vouloir contre la faculté, pourrait bien s'être offert à sa
pensée à la lecture de la comédie très connue de Lope de Vega ,
nommée El acero del Madrid (l'acier de Madrid) (1) : c'est aussi
une jeune fille qui , dans l'intérêt de ses amours , feint d'être ma-
lade ; c'est un valet bouffon qu'on affuble du bonnet de docteur,
et qui vient réciter des apophthegmes latins.
Si, avec son incomparable génie, Molière a contracté tant de det-
tes envers le théâtre espagnol, on peut croire que la foule des au-
teurs secondaires ne se sont fait ni faute ni scrupule de puiser lar-
gement aux mêmes sources. Aussi , même dans le grand siècle ,
quelle tourbe d'imitateurs envahissent notre scène! Scarron, Qui-
nault, Thomas Corneille, comme Rotrou précédemment, n'offrent
guère au théâtre que des sujets pris à l'Espagne. On écrirait un livre
pour mentionner et juger toutes les copies, plusou moins heureuses,
qui furent transportées sur la scène française pendant le règne de
Louis XIV. M. Sismondi a déjà fait cette remarque, juste dans
la double acception du mot, et l'opinion de Schlegel à cet égard
mérite d'être rapportée : « Les richesses du théâtre espagnol , dit-
il , ont fini par passer en proverbe , et j'ai déjà eu l'occasion de
remarquer que l'usage d'emprunter en secret à ce trésor inépui-
sable se trouvait introduit , depuis bien long-temps , chez les au-
teurs des autres nations. Mais mon intention n'est point de signaler
(i) Il était alors de mode de prendre, pour les maladies de vapeur, une eau
dans laquelle on trempait l'acier; mais il fallait, pour que le remède opérât, se
promener long-temps chaque matin. Cette mode, merveilleusement propice aux
intrigues amoureuses , forme le titre et le sujet de la comédie de Lope.
DU THÉÂTRE ESPAGNOL. 421
tous les larcins de celte espèce; la liste en serait longue et difficile
à compléter. »
Assurément, lorsqu'on rappelle les emprunts de Corneille et de
Molière, qu'ils étaient au reste les premiers à reconnaître, per-
sonne ne s'avisera de les accuser de serviles plagiats. A qui pour-
rait-on supposer une pareille pensée? qui ne sait que leurs mains
habiles ont converti en or tout ce qu'elles ont touché, que leur
génie créateur brille jusque dans l'imitation, que presque toujours
enfin les copies qu'ils ont tracées surpassent et font oublier l'origi-
nal? Ils ont fait dans le drame ce que Lesage a fait dans le roman ;
Lesagc , de qui l'on ne citerait pas une seule œuvre , sans excepter
même Gil-Blas, dont l'idée-mère, le cadre et la plupart des déve-
loppemens ne fussent pris aux Espagnols, mais qui sut corriger et
grandir ses modèles au point de se les approprier par l'immense su-
périorité de l'ensemble et des détails. Toutefois il faut convenir
qu'on a trop vite oublié les services littéraires de nos voisins du
midi; que notre orgueil national , justement glorieux de tant de
chefs-d'œuvre enviés de toutes les nations, s'est trop complètement
délivré du poids de la reconnaissance envers ceux qui nous ont
frayé la route, et qu'il y a quelque ingratitude à verser sur eux le
ridicule, le blâme amer, je dirai presque le mépris. Doit-on cesser
de respecter ses maîtres, même quand on les surpasse? Voyez
Boileau, persiflant déjà le théâtre espagnol en masse, tandis que
Corneille et Molière vivaient encore. Du haut du Parnasse clas-
sique dont il se fait législateur, il lance l'anathème sur tous ces
dissidens du culte des unités, sur tous ces rzmmrs qui peuvent
sans péril montrer le héros d'un spectacle grossier , enfant au pre-
mier atle et barbon au dernier. Mais ce trait, dont il perce fière-
ment les rimeurs de-là les Pyrénées, Boileau se garde bien de
dire qu'eux-mêmes le lui ont fourni. Je citerais celte expres-
sion dix fois répétée avant lui. en vers et en prose, par les cri-
tiques espagnols (1). Ce n'est donc pas sans péril qu'un auteur pou-
vait se permettre de telles licences sur la scène espagnole, et Boi-
(i) ... Poemas à do nace un nino, y crcce1 y tienc larbas (Lopez Pinciano),..
Des pièces où jiail un enfant qui grandit et prend de la barbe.
... Salir un nino en mantdlas en la primera escenay en la segunda salir ya
'Ètl REVUE DES DEUX MONDES.
leau, l'imitateur Boileau , lançant contre le péché de quelques-uns
une excommunication générale, n'est encore que le copiste de ceux
qu'il condamne. Pour Laharpe, il ne savait que par ouï-dire qu'il
y eût un théâtre espagnol; l'histoire ne lui en était pas plus connue
que la langue. Et cependant , pour remplir son office de rhéteur
universel, il tranche hardiment du critique, et tombe avec un im-
perturbable aplomb dans les plus lourdes erreurs. Ne loue-t-il pas
Beaumarchais « d'avoir substitué un dialogue plein d'esprit et de
verve aux fadeurs et aux pasquinades qui font tout l'assaisonne-
ment des anciens canevas espagnols? » Certes , voilà ce qui s'ap-
pelle apprécier dignement Lope de Vega , Galderon , Moreto; voilà
mesurer avec conscience la taille de ces géans , et rendre pleine
justice à des renommées devant qui le grand Corneille inclinait
son vénérable front ! Le dédain de Laharpe serait un faible mal ;
mais de tels jugemens se propagent, et les impressions de collège
deviennent une sorte de préjugé dont les esprits même les plus éle-
vés ne peuvent , à moins d'études approfondies, se délivrer entière-
ment. Dans son Essai historique sur Shakspcare , M. Yillemain
juge ainsi l'époque où brilla ce grand homme : « Chez toutes les
nations de l'Europe, excepté l'Italie, le goût se montrait à la fois
grossier et corrompu. » L'exception n'est pas complète, car le
xvie siècle est précisément celui où fleurirent tous les grands écri-
vains de l'Espagne, et qu'elle appelle avec un juste orgueil son
siècle d'or; ce ne fut que dans le siècle suivant que le goût se cor-
rompit, non par grossièreté, mais au contraire à force de re-
cherche. Avec ce siècle finit l'influence du théâtre espagnol , et
cette influence de la littérature cesse en môme temps que celle de
la politique. Du jour où le petit-fils de Louis XIV s'assied sur le
trône de Charles II, l'Espagne est aussi déchue de toute nationa-
lité littéraire; tandis que nos écrivains puisent à l'envi dans son
immense répertoire , elle cesse de produire pour se faire à son tour
copiste de ses imitateurs et copiste servile; sa scène n'offre plus
liccho liombre barbado ^Cervantes). On voit paraître un enfant au maillot dans
la première scène, et dans la seconde, il revient déjà fait homme barbu.
... Ni que parié la dama esta jordana y en otra tiene el nino y sus barbas. (/</.
... La dame accouche dans cet acte, et dans l'autre, Y enfant a déjà sa barbe.
DU THÉÂTRE ESPAGNOL. 425
que des traductions. On peut dire que le très petit nombre d'ceu-
vres originales qui parurent dans la suite sont tellement dans le
goût français, qu'elles appartiennent à l'histoire de notre propre
théâtre, et cela, par le même droit qui fait appartenir les pre-
mières compositions de nos grands auteurs dramatiques à l'histoire
du théâtre espagnol.
L. VlARDOT.
LÉLIA.
Nous sommes heureux de pouvoir offrir aux lecteurs de la Revue un
fragment complet de Lèlia. Ce nouvel ouvrage de l'auteur d'Indiana et de
Yalenline placera, nous l'espérons, G. Sand dans les rangs les plus élevés
de la poésie et du roman. Lèlia, autant que nous en pouvons juger sur
une première et rapide lecture , participe du roman pour la grâce pi-
quante des détails, pour la réalité simple et naïve, et en même temps du
poème pour l'élévation des idées, la grandeur des images, et la beauté
idéale des senlimens.
Ce n'est plus, comme dans ludiana , le récit presque biographique d'une
passion malheureuse et désappointée, ni comme dans Valmtine, l'effu-
sion et la candeur d'une ame de femme aux prises avec l'égoïsme dessé-
ché d'un homme du monde. La conception générale de Lèlia relève d'une
vue plus haute et plus générale. La vie extérieure y tient peu de place.
L'exposition, le nœud, la péripétie et le dénoûment de ce drame mysté-
rieux se dessinent et s'achèvent dans les plis de la conscience.
Lèlia , nous en avons l'assurance, commencera une révolution éclatante
dans la littéral ure contemporaine, et donnera le coup de grâce à la poésie
purement visible.
Pour l'intelligence des pages qui vont suivre, il suffit de savoir que
Sténio figure l'amour crédule, et Lélia le doute né de l'amour trompé.
( N. du D. )
LÉLIA. 425
Le printemps était revenu avec ses chants d'oiseaux et ses par-
fums de fleurs nouvelles. Le jour finissait, les rougeurs du cou-
chant s'effaçaient sous les teintes violettes de la nuit : Lélia rêvait
sur la terrasse de la villa Viola. C'était une riche maison qu'un
Italien avait fait bâtir pour sa maîtresse à l'entrée de ces montagnes.
Elle y était morte de chagrin; et l'Italien, ne voulant plus habiter
un lieu qui lui rappelait de douloureux souvenirs, avait loué à des
étrangers les jardins qui renfermaient la tombe et la villa qui portait
le nom de sa bien-aimée. Il y a des douleurs qui se nourrissent
d'elles-mêmes. Il y en a qui s'effraient et qui se fuient comme des
remords.
Molle et paresseuse comme la brise , comme l'onde , comme tout
ce jour de mai si doux et si somnolent, Lélia, penchée sur la ba-
lustrade, plongeait du regard dans la plus belle vallée que le pied
de l'homme civilisé ait foulée. Le soleil était descendu derrière
l'horizon , et pourtant le lac conservait encore un ton rouge ardent,
comme si l'antique dieu , qu'on supposait rentrer chaque soir dans
les flots, se fût en effet plongé dans sa masse transparente.
Lélia rêvait. Elle écoutait le murmure confus de la vallée, les
cris des jeunes agneaux roux qui venaient s'agenouiller devant
leurs mères brunes, le bruit de l'eau dont on commençait à ouvrir
les écluses, la voix des grands patres bronzés, qui ont un profil
grec, de pittoresques haillons, et qui chantent d'un ton guttural
en descendant la montagne, l'escopette sur l'épaule. Elle écoutait
aussi la clochette au timbre grêle qui sonne au cou des longues
vaches tigrées, et l'aboiement sonore de ces grands chiens de race
primitive qui font bondir les échos sur le flanc des ravins.
Lélia était calme et radieuse comme le ciel. Sténio fit apporter
la harpe, et lui chanta ses hymnes les plus beaux. Pendant qu'il
chantait, la nuit descendait, toujours lente et solennelle, comme
les graves accords de la harpe, comme les belles notes de la voix
42t) REVUE DES DEUX MONDES.
suave el mâle du poète. Quand il eut fini, le ciel était perdu sous
ce premier manteau gris dont la nuit se revêt, alors que les étoiles
tremblantes osent à peine se montrer lointaines et pâles comme un
faible espoir au sein du doute; à peine une ligne blanche perdue
dans la brume se dessinait au pourtour de l'horizon. C'était la der-
nière lueur du crépuscule, le dernier adieu du jour.
Alors ses bras tombèrent, le son de la harpe expira, et le jeune
homme, se prosternant devant Lélia , lui demanda un mot d'amour
ou de pitié, un signe de vie ou de tendresse. Lélia prit la main de
l'enfant, et la porta à ses yeux : elle pleurait.
— Oh ! s'écria-t-il avec transport , tu pleures! Tu vis donc enfin?
Lélia passa ses doigts dans les cheveux parfumés de Sténio, et,
attirant sa tète sur son sein , elle la couvrit de baisers. Rarement il
!ui était arrivé d'effleurer ce beau front de ses lèvres. Une caresse
de Lélia était un don du ciel aussi rare qu'une fleur oubliée par
l'hiver, et qu'on trouve épanouie sur la neige. Aussi celte brusque
et brûlante effusion faillit coûter la vie à l'enfant qui avait reçu des
lèvres froides de Lélia son premier baiser de femme. Il devint
pâle, son cœur cessa de battre; près de mourir, il la repoussa de
toute sa force, car il n'avait jamais tant craint la mort qu'en cet
instant où la vie se révélait à lui.
Il avait besoin de parler pour échapper à ces terribles caresses,
à cet excès de bonheur qui était douloureux comme la fièvre.
— Oh! dis-moi , s'écria-t-il en s'échappant de ses bras, dis-moi
que tu m'aimes enfin !
— Ne te l'ai-je pas dit déjà? lui répondit-elle avec un regard et
un sourire que Murillo eût donnés à la Vierge emportée aux deux
par les anges.
— Non, tu ne me l'as pas dit, répondit-il, lu m'as dit, un jour
où tu allais mourir, que tu voulais aimer. Cela voulait dire qu'au
moment de perdre la vie , lu regrettais de n'en avoir pas joui.
— Vous croyez donc cela, Sténio? dit-elle avec un ton de co-
quetterie moqueuse.
— Je ne crois rien, mais je cherche à vous deviner. 0 Lélia ! vous
m'avez promis d'essayer d'aimer, c'est là loin ce que vous m'avez
promis.
LÉLIA. 427
— Sans doute, dit Lélia froidement, je n'ai pas promis de réussir.
—Mais espères-tu que tu pourras m'aimer enfin? lui dit-il d'une
voix triste et douce qui remua toute l'ame de Lélia.
Elle l'entoura de ses bras et le pressa contre elle avec une force
surhumaine. Slénio, qui voulait encore lui résister, se sentit do-
miné par celte puissance qui le glaçait d'effroi. Son sang bouillon-
nait comme la lave, et se figeait comme elle. Il avait tour à tour
chaud et froid , il était mal et il était bien. Était-ce la joie , était-ce
l'angoisse? Il ne le savait pas. C'était l'une et l'autre, c'était plus
que cela encore : c'était le ciel et l'enfer, c'était l'amour et la honte,
le désir et l'effroi , l'extase et l'agonie.
Enfin le courage lui revint. Il se rappela de combien de vœux
délirans il avait appelé cette heure de trouble et de transports; il
se méprisa pour la pusillanime timidité qui l'arrêtait , et s'aban-
donnant à un élan qui avait quelque chose de vorace et de fauve, il
maîtrisa la femme à son tour, il l'étreignit dans ses bras, il colla
sa bouche à cette bouche douce et molle dont le contact l'étonnait
encore... Mais Lélia , le repoussant tout à coup, lui dit d'une voix
sèche et dure :
— Laissez-moi , je ne vous aime plus ! Sténio tomba anéanti sur
les dalles de la terrasse. C'est alors que réellement il se crut près
de mourir en sentant le froid du désespoir et de la honte étrangler
tout à coup cette rage d'amour et cette fièvre d'attente.
Lélia se mit à rire; la colère le ranima, il se releva, et délibéra
un instant s'il ne la tuerait pas.
Mais cette femme était si indifférente à la vie , qu'il n'y avait pas
plus moyen de se venger d'elle que de l'effrayer. Sténio essaya
d'être philosophique et froid; mais au bout de trois mots il se mil
à pleurer.
Alors Lélia l'embrassa de nouveau , et comme il n'osait plus lui
rendre ses caresses , elle l'en accabla jusqu'à l'enivrer ; puis elle lui
mit sa main sur la bouche , et le repoussa lorsqu'elle le sentit se
ranimer et frissonner de plaisir.
— Vipère! s'écria-t-il en essayant de se lever pour la fuir.
Elle le retint.
— Keviens, lui dit-elle, reviens sur mon cœur. Je l'aimais tant
428 REVUE DES DEUX MONDES.
tout-à-I'heurc, alors que, peureux et naïf, tu recevais mes baisers
presque malgré toi ! Tiens , lorsque tu m'as dit ce mol : Espères-tu
que tu pourras m aimer? j'ai senti que je t'adorais. Tu étais si hum-
ble alors! Reste ainsi, c'est ainsi que je t'aime. Quand je te vois
trembler et reculer devant l'amour qui te cherche, il me semble
que je suis plus jeune et plus ardente que toi. Gela m'enorgueillit
et me charme, la vie ne me décourage plus, car je m'imagine alors
que je puis te la donner; mais quand tu t'enhardis, quand tu me
demandes plus qu'il n'est en moi de sentir, je perds l'espoir, je
m'effraie d'aimer et de vivre. Je souffre et je regrette de m' être
abusée une fois de plus.
— Pauvre femme ! dit Sténio, vaincu par la pitié.
— Oh! ne peux-tu rester ainsi craintif et palpitant sous mes
caresses! lui dit-elle, en attirant encore sa tète sur ses genoux.
Tiens, laisse-moi passer ma main autour de ton cou blanc et poli
comme un marbre antique; laisse-moi sentir tes cheveux si doux
et si souples se rouler et s'attacher à mes doigts. Comme la poi-
trine est blanche , jeune homme ! Gomme ton cœur y bat rude et
violent! C'est bien , mon enfant; mais ce cœur renfcrme-l-il le
germe de quelque mâle vertu? Traversera-t-il la vie sans se cor-
rompre ou sans se sécher? Voici la lune qui monte au-dessus de
toi et réfléchit son rayon dans tes yeux. Respire dans cette brise
l'herbe et la prairie en fleurs. Je reconnais l'émanation de chaque
plante, je les sens passer l'une après l'autre dans l'air qui les em-
porte. Maintenant , c'est le thym sauvage de la colline ; tout-à-
l'heure, c'étaient les narcisses du lac, et à présent ce sont les géra-
niums du jardin. Comme les esprits de l'air doivent se réjouir à
poursuivre ces parfums subtils et à s'y baigner! Tu souris, mon
gracieux poète , endors-loi ainsi.
— M'endormir! dit Sténio d'un ton de surprise et de reproche.
— Pourquoi non ? N'es-tu pas calme, n'es-tu pas heureux main-
tenant?
— Heureux ! oui ; mais calme?
— Eh bien ! vous êies un sot ! reprit-elle en le repoussant.
— Lélia, vous me rendez malheureux, laissez-moi vous quitter.
— Lâche! comme vous craignez la souffrance ! Allez, partez !
— Je ne peux pas, répondit-il en revenani tomber à ses genoux.
LÉLIA. 421)
— Mon Dieu! lui dit-elle en l'embrassant, pourquoi souffrir?
Vous ne savez pas combien je vous aime : je me plais à vous cares-
ser, à vous regarder, comme si vous étiez mon enfant. Tenez, je
n'ai jamais été mère, mais il me semble que j'ai pour vous un sen-
timent que j'aurais eu pour mon fils. Je me complais dans votre
beauté avec une candeur, avec une puérilité maternelle... Et puis,
après tout, quel sentiment puis-je avoir pour vous?
— Vous ne pourrez donc pas avoir d'amour, lui dit Sténio d'une
voix tremblante et le cœur déchiré.
Lélia ne répondit point , elle passa convulsivement ses mains
dans les flots de cheveux noirs qui bouclaient au front du jeune
homme; elle se pencha vers lui et le contempla comme si elle eût
voulu résumer dans un regard la puissance de plusieurs âmes,
dans un instant l'ivresse de cent existences; puis l'ambitieuse et
impuissante créature, trouvant son cœur moins ardent que son cer-
veau et ses facultés au-dessous de ses rêves, se découragea encore
une fois de la vie : sa main retomba morte à son côté, elle regarda
la lune avec tristesse, elle respira la brise avec un gonflement de
narines qui avait quelque chose de sauvage; puis portant sa main
à son cœur et respirant du fond de la poitrine :
— Hélas ! dit-elle d'une voix irritée et le regard sombre, heureux
ceux qui peuvent aimer!
II.
Il y avait, au bas des terrasses du jardin , une petite rivière qui
coulait sous l'épais ombrage des ifs et des cèdres , et s'enfonçait sous
leurs rameaux pendans. Sous une de ces voûtes mystérieuses, un
tombeau de marbre blanc se mirait dans l'eau, pâle air milieu des
sombres reflets de la verdure. A peine un souffle furtif de la brise
ébranlait les angles purs et tremblans du marbre réfléchi dans
l'onde; un grand liseron avait envahi ses flancs, et suspendait ses
guirlandes de cloches bleues autour des sculptures déjà noircies
parla pluie et l'abandon. La mousse croissait sur le sein et sur les
430 KEVUE DES DEUX MONDES.
bras des statues agenouillées ; les cyprès éplorés , laissant tomber
languissamment leurs branches sur ces fronts livides, enveloppaient
déjà le monument confié à la protection de l'oubli.
— C'est là, dit Lélia , en écartant les longues herbes qui cachaient
l'inscription, le tombeau d'une femme morte d'amour et de dou-
leur!...
— C'est un monument plein de religion et de poésie, dit Sténio.
Voyez comme la nature semble s'enorgueillir de le posséder!
Comme ces festons de fleurs l'enlacent mollement, comme ces arbres
l'embrassent, comme l'eau en baise le pied avec tendresse ! Pauvre
femme morte d'amour! Pauvre ange exilé sur la terre et fourvoyé
dans les voies humaines, tu dors enfin dans la paix de ton cercueil,
tu ne souffres plus, Viola! tu dors comme ce ruisseau , tu étends
dans ton lit de marbre les bras fatigués, comme ce cyprès penché
sur toi. Lélia , prends cette fleur de la tombe , mets-la sur ton sein,
respire-la bien souvent, mais respire-la vite avant que, séparée de
sa tige, elle perde ce virginal parfum qui est peut-être l'ame de
Viola, l'ame d'une femme qui a aimé jusqu'à en mourir. Viola! s'il
y a quelque émanation de vous dans ces fleurs, si quelque souffle
d'amour et de vie a passé de votre sein dans ce mystérieux calice,
ne pouvez-vous pénétrer jusqu'au cœur de Lélia? Ne pouvez-vous
embrasser l'air qu'elle respire, et faire qu'elle ne soit plus là, pâle,
froide et morte, comme ces statues qui se regardent d'un air mé-
lancolique dans le ruisseau?
— Enfant! dit Lélia, en jetant la fleur au cours paresseux de
l'eau et en la suivant d'un regard distrait , croyez-vous donc que je
n'aie pas aussi ma souffrance, âpre et profonde comme celle qui a
tué cette femme? Eh ! que savez-vous? Ce fut là peut-être une vie
bien riche, bien complète, bien féconde. Vivre d'amour et en mourir !
C'est beau pour une femme! Sous quel ciel de feu étiez-vous donc
née, Viola? Où aviez-vous pris un cœur si énergique, qu'il s'est brisé
au lieu de ployer sous le poids de la vie? Quel dieu avait mis en vous
cette indomptable puissance que la mort seule a pu détrôner de
votre ame? Ogrande ! grande entre toutes les créatures ! vous n'avez
pas courbé la tète sous le joug , vous n'avez pas voulu accepter la
destinée, et pourtant vous n'avez pas hâté votre mort comme ces
êtres faibles qui se tuent pour s'empêcher de guérir. Vous étiez si
LÉLIA. 451
sûre de ne pas vous consoler, que vous vous êtes flétrie lentement
sans reculer d'un pas vers la vie, sans avancer d'un pas vers la tombe ;
la mort est venue, et elle vous a prise, faible, brisée , morte déjà ,
mais enracinée encore à votre amour, disant à la nature : — Adieu ,
je te méprise et ne veux pas de salut. Garde tes bienfaits, ta poésie
décevante, tes consolantes vanités, et l'oubli narcotique, et le scep-
ticisme au front d'airain; garde tout cela pour les autres, moi je
veux aimer ou mourir! — Viola ! vous avez même repoussé Dieu ,
vous avez franchement haï ce pouvoir inique qui vous avait donné
pour lot la douleur et la solitude. Vous n'êtes pas venue, au bord
de cette onde , chanter des hymnes mélancoliques, comme fait Sté-
nio les jours où je l'afflige ; vous n'avez pas été vous prosterner dans
les temples, comme fait Magnus, quand le démon du désespoir est
en lui; vous n'avez pas, comme Trenmor, écrasé votre sensibilité
sous la méditation; vous n'avez pas, comme lui, tué vos passions
de sang- froid pour vivre fier et tranquille sur leurs débris. Et vous
n'avez pas non plus , comme Lélia...
Elle oublia d'articuler sa pensée , et le coude appuyé sur le mau-
solée , l'œil immobile sur les flots, elle n'entendit pas Sténio qui la
suppliait de se révéler à lui.
— Oui! dit-elle après un long silence, elle est morte! et si une
amc humaine a mérité d'aller aux cieux, c'est la sienne ; elle a fait
plus qu'il ne lui était imposé : elle a bu la coupe d'amertume jus-
qu'à la lie ; puis repoussant le bienfait qui allait descendre d'en
haut après l'épreuve , refusant la faculté d'oublier et de mépriser
son mal , elle a brisé la coupe et gardé le poison dans son sein comme
un amer trésor. Elle est morte! morte de chagrin! Et nous tous,
nous vivons! Vous-même, jeune homme, qui avez encore des fa-
cultés toutes neuves pour la douleur, vous vivez ou bien vous parlez
de suicide, et cela est plus lâche que de subir celte vie souillée que
le mépris de Dieu nous laisse !
Sténio, la voyant plus triste, se mit à chanter pour la distraire.
Tandis qu'il chantait, des larmes coulaient de ses paupières fati-
guées; mais il domptait sa douleur, et cherchait dans son ame abat-
tue des inspirations pour consoler Lélia.
432 REVUE DES DEUX MONDES.
III.
— Tu m'as dit souvent, Lélia , que j'étais jeune et pur comme un
ange des cieux; tu m'as dit quelquefois que lu m'aimais. Ce matin
encore, tu m'as souri en disant : — Je n'ai plus de bonheur qu'en
toi. — Mais ce soir tu as oublié tout, et tu renverses sans pitié les
fondemens de mon bonheur.
Soit ! brise-moi , jette-moi à terre comme cette fleur que tu viens
de respirer, et que maintenant tu abandonnes sur le gravier du
ruisseau. Si, à me voir emporté comme elle et ballotté, flétri , au
caprice de l'onde, tu trouves quelque amusement, quelque satis-
faction ironique et cruelle , déchire-moi, foule-moi sous ton pied :
mais n'oublie pas qu'au jour, à l'heure où tu voudras me ramasser
et me respirer encore, tu me retrouveras fleuri et prêt à renaître
sous tes caresses.
Eh bien ! pauvre femme, tu m'aimeras comme tu pourras. Je sa-
vais bien que lu ne pouvais plus aimer comme j'aime ; d'ailleurs, il
est juste que tu sois la plus adorée et la plus souveraine de nous
deux. Je ne mérite pas l'amour que tu mérites; je n'ai pas souffert,
je n'ai pas combattu comme toi ; je ne suis qu'un enfant sans gloire
et sans blessures en face de la vie qui commence et de la lutte qui
s'ouvre. Toi sillonnée de la foudre, toi cent fois renversée et tou-
jours debout, toi qui ne comprends pas Dieu et qui crois pourtant,
toi qui l'insultes et qui l'aimes, toi flétrie comme un vieillard et
jeune comme un enfant, Lélia, ma pauvre ame! aime-moi comme
tu pourras : je serai toujours à genoux pour te remercier, et je te
donnerai tout mon cœur, toute ma vie, en échange du peu qui te
reste à me donner.
Laisse-toi seulement aimer; accepte sans dédain les souffrances
que j'apporte en holocauste à tes pieds ; laisse-moi consumer ma vie
et brûler mon cœur sur l'autel que je t'ai dressé. Ne me plains pas ;
je suis encore plus heureux que toi, c'est pour toi que je souffre !
Oh! que ne puis-je mourir pour toi, comme Viola mourut de son
lélia. 435
amour ! Qu'il y a de volupté dans ces tortures que tu mets dans
mon sein ! qu'il y a de bonheur à être seulement ton jouet et ta
victime ! à expier, jeune , pur et résigné , les vieilles iniquités , les
murmures, les impiétés amassés sur ta tcte ! Ah! si l'on pouvait
laver les taches d'une autre ame avec les douleurs de son aine et le
sang de ses veines ; si l'on pouvait la racheter, comme un nouveau
Christ, et renoncer à sa part d'éternité pour lui épargner le néant!
C'est ainsi que je vous aime , Lélia. Vous ne le savez pas , car
vous n'avez pas envie de le savoir. Je ne vous demande pas de m'ap-
précier , encore moins de me plaindre : venez à moi seulement
quand vous souffrirez, et faites-moi tout le mal que vous voudrez,
afin de vous distraire de celui qui vous ronge....
— Eh bien ! dit Lélia , je souffre mortellement à l'heure qu'il
est : la colère fermente dans mon sein. Voulez- vous blasphémer
pour moi? Cela me soulagera peut-être. Voulez-vous jeter des
pierres vers le ciel, outrager Dieu, maudire l'éternité, invoquer le
néant, adorer le mal, appeler la destruction sur les ouvrages de la
Providence et le mépris sur son culte? Voyons, êles-vous capable
de tuer Abel pour me venger de Dieu mon tyran? Voulez-vous crier
comme un chien effaré qui voit la lune semer des fantômes sur les
murs? Voulez-vous mordre la terre et manger du sable comme Na-
buchodonosor? Voulez-vous, comme Job, cracher votre colère et la
mienne dans de véhémentes imprécations? Voulez-vous, jeune
homme pur el pieux, vous plonger dans l'athéisme jusqu'au cou
et ramper dans la fange où j'expire? Je souffre, et je n'ai pas de
force pour crier. Allons, rugissez pour moi! Eh bien ! vous pleu-
rez !.... Vous pouvez pleurer, vous? Heureux ceux qui pleurent !
Mes yeux sont plus secs que les déserts de sable où la rosée ne
tombe jamais, et mon cœur est plus sec que mes yeux. Vous pleu-
rez? Eh bien! écoutez pour vous distraire un chant que j'ai traduit
d'un poète étranger.
TOME II. £S
454 REVUE DES DEUX MONDES.
IV.
« Qu'ai-je donc fait pour être frappée de cette malédiction ? Pour-
quoi vous êtes-vous retiré de moi ? Vous ne refusez pas le soleil
aux plantes inertes , la rosée aux imperceptibles graminées des
champs; vous donnez aux étamines d'une fleur la puissance d'ai-
mer, et au madrépore stupide les sensations du bonheur. Et moi ,
qui suis aussi une créature de vos mains; moi, que vous aviez douée
d'une apparente richesse d'organisation, vous m'avez tout retiré;
vous m'avez traitée plus mal que vos anges foudroyés, car ils ont
encore la puissance de haïr et de blasphémer, et moi je ne l'ai même
pas ! Vous m'avez traitée plus mal que la fange du ruisseau et que
le gravier du chemin, car on les foule aux pieds , et ils ne le sen-
tent pas. Moi , je sens ce que je suis , et je ne puis pas mordre le
pied qui m'opprime , ni soulever la damnation qui pèse sur moi
comme une montagne.
Pourquoi m'avez-vous ainsi traitée, pouvoir inconnu dont je
sens la main de fer s'étendre sur moi? Pourquoi m'avez-vous fait
naître femme, si vous vouliez un peu plus tard me changer en
pierre et me laisser inutile en dehors de la vie commune? Est-ce
pour m'élever au-dessus de tous, ou pour me rabaisser au-dessous,
que vous m'avez ainsi faite , ô mon Dieu? Si c'est une destinée de
prédilection , faites donc qu'elle me soit douce et que je la porte
sans souffrance ; si c'est une vie de châtiment , pourquoi donc me
l'avez-vous infligée? Hélas! étais-je coupable avant de naître?
Qu'est-ce donc que cette ame que vous m'avez donnée ? Est-ce
là ce qu'on appelle une ame de poète? Plus mobile que la lumière
et plus vagabonde que le vent , toujours avide , toujours inquiète ,
toujours haletante, toujours cherchant en dehors d'elle les élémens
de sa durée et les épuisant tous avant de les avoir seulement goûtés !
O vie, à tourment! Tout aspirer et ne rien saisir! tout comprendre
et ne rien posséder! arriver au scepticisme du cœur, comme Faust au
scepticisme de l'esprit ! Destinée plus malheureuse que la destinée
LÉLÎA. 435
de Faust, car il garde dans son sein le trésor des passions jeunes
et ardentes, qui ont couvé en silence sous la poussière des livres,
et dormi tandis que l'intelligence veillait; et quand Faust, fatigue
de chercher la perfection et de ne la pas trouver, s'arrête, près de
maudire et de renier Dieu, Dieu, pour le punir, lui envoie l'ange
des sombres et funestes passions. Cet ange s'attache à lui ; il le ré-
chauffe, il le rajeunit, il le brûle, il l'égaré, il le dévore; elle vieux
Faust entre dans la vie, jeune et vivace, coupable maudit, mais
tout-puissant ! 11 en était venu à ne plus aimer Dieu, mais le voilà
qui aime Marguerite. Mon Dieu, donnez-moi la malédiction de
Faust!
Car vous ne me suffisez pas, Dieu ! vous le savez bien. Vous ne
voulez pas être tout pour moi ! vous ne vous révélez pas assez pour
que je m'empare de vous et pour que je m'y attache exclusivement.
Vous m'attirez , vous me flattez avec un souffle embaumé de vos
brises célestes , vous me souriez entre deux nuages d'or, vous m'ap-
paraissez dans mes songes, vous m'appelez, vous m'excitez sans
cesse à prendre mon essor vers vous; mais vous avez oublié de me
donner des ailes. A quoi bon m'avoir donné une ame pour vous dé-
sirer? Vous m'échappez sans cesse; vous enveloppez ce beau ciel et
cette belle nature de lourdes et sombres vapeurs; vous faites passer
sur les fleurs un vent du midi qui les dévore, ou vous faites souf-
fler sur moi une bise qui me glace et me contriste jusqu'à la moelle
des os. Vous nous donnez des jours de brume et des nuits sans
étoiles; vous bouleversez notre pauvre univers avec des tempêtes
qui nous irritent, qui nous enivrent, qui nous rendent audacieux et
sceptiques malgré nous! Et si, dans ces tristes heures, nous succom-
bons sous le doute , vous éveillez en nous les aiguillons du remords
et vous placez un reproche dans toutes les voix de la terre et du ciel !
Pourquoi , pourquoi nous avez-vous faits ainsi? Quel profil tirez-
vous de nos souffrances? Quelle gloire notre abjection et notre néant
ajoutent-ils à votre gloire? — Ces tourmens sont-ils nécessaires à
l'homme pour lui faire désirer le ciel? L'espérance est-elle une faible
et pâle fleur qui ne croît (pie parmi les rochers, sous le souffle des
orages? Fleur précieuse, suave parfum, viens habiter ce cœur aride
cl dévasté!... Ah! c'est en vain, depuis long-temps, que tu essaies
de le rajeunir : les racines ne peuvent plus s'attacher à ses parois
28.
436 REVUE DES DEUX MONDES.
d'airain; son atmosphère glacée te dessèche; ses tempêtes t'arra-
chent et te jettent à terre, brisée, flétrie!... O espoir! ne peux-tu
donc plus refleurir pour moi?... »
— Ces chants sont douloureux, cette poésie est cruelle, dit
Sténio en lui arrachant la harpe des mains; vous vous plaisez dans
ces sombres rêveries; vous me déchirez sans pitié. Non, ce n'est
point là la traduction d'un poète étranger : le texte de ce poème
est au fond de votre ame , Lélia , je le sais bien ! O cruelle et incu-
rable ! écoutez cet oiseau : il chante mieux que vous; il chante le
soleil, le printemps et l'amour. Ce petit être est donc mieux orga-
nisé que vous , qui ne savez chanter que la douleur et le doute.
George Sand.
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE
14 mai i833.
Quelques événemens se sont passés cette quinzaine dont je pourrais vous
entretenir longuement; mais, malheureux retardataire que je suis,
n'ayant la parole que deux fois par mois, que pourrais-je vous offrir qui
n'ait pas été flétri en passant par les dix mille mains de la presse quoti-
dienne ? Le salon est fermé depuis quinze jours; parle-t-on encore du sa-
lon , si ce n'est quelques parties intéressées qui n'ont pas eu leur part de
la maigre pluie de faveurs tombée du ciel ministériel ? Blaye a vu la con-
clusion du drame tragi-comique que recelaient ses murs; en parlera-
t-on encore demain? j'en doute fort. Réveillerai-je votre attention en
vous disant que voilà Méliémet-Aly devenu propriétaire légitime d'une
notable portion du manteau impérial du sultan, son maître, et qu'ainsi
la race arabe va se trouver sur un pied égal avec sa rivale la race turque?
Vous le savez aussi bien que moi , et sans doute vous ne vous en souciez
guère.
Je vois cependant en Angleterre deux faits récens qui me paraissent
mériter de nous arrêter un instant. L'un est le soufllet que viennent d'ap-
pliquer les électeurs de Westminster sur la joue de leur ancien représen-
tant sir John Ilobliouse , en élisant à sa place son antagoniste, le radical
eolonel Evans, indice prophétique de l'orage qui commence à gronder
458 REVUE DES DEUX MONDES.
autour du ministère de lord Grey. L'autre, tout aussi important, est le
bill qui s'élabore en ce moment pour l'émancipation des esclaves dans les
colonies anglaises des Indes occidentales. S'il passe tel qu'il est conçu , la
plaie la plus honteuse de l'humanité actuelle aura disparu dans vingt ans
de cette partie du monde. Les lois sur la traite ne faisaient que prohiber
l'importation de nouveaux nègres : celle-ci attaque l'esclavage dans sa
source même.
On parlait dernièrement du rajeunissement projeté du Théâtre Fran-
çais, et je croyais , dans ma simplicité, avoir à annoncer aujourd'hui qu'on
avait déjà mis la main à la besogne. Mais pas plus en fait d'art que de poli-
tique , les choses n'ont cette allure dégagée par le temps qui court. Le spi-
rituel écrivain choisi pour opérer le miracle avait accepté : c'était chose à
peu près conclue , et le grand œuvre allait commencer, lorsque soudain une
double clameur s'est élevée dans les camps ennemis des classiques et des
romantiques, mots dont je me sers à défaut d'autres à moi connus pour
rendre ma pensée. On se rappelle la grotesque pétition faite par les pre-
miers à Charles X , pour le prier d'interdire l'entrée du Théâtre Français
à leurs adversaires. Depuis celte époque , il paraît que l'encombrement s'est
prodigieusement accru dans leurs portefeuilles ; qui d'entre eux a six tra-
gédies, qui huit comédies, qui quatre ou cinq drames à écouler, sans
compter M. Viennet, dont le bagage dramatique à lui tout seul s'élève,
dit-on , à environ quarante mille vers. Dans cet état de pléthore effrayante ,
on sent que la veine poétique de ces messieurs a besoin d'une prompte et
abondante saignée pour éviter une apoplexie prochaine , et en conséquence
ils ont piteusement exposé leur situation au ministre , se plaignant que le
directeur désigné, étant connu pour hanter les romantiques, et être in-
fecté de leurs doctrines, fermerait inévitablement le chemin des honneurs
à VArbogaste de M. Viennet et autres héros de même force , destinés à
relever la scène française. D'autre part, les romantiques, j'entends les
exagérés de la secte , ont porté des doléances en sens opposé à M. Thiers,
qui de tout ceci aurait dû conclure naturellement que le futur directeur
occupait à tout le moins un juste-milieu littéraire, et se réjouir d'une si
belle découverte. Mais il n'en a pas été ainsi. Quel parti pensez-vous donc
qu'aient embrassé dans tout ceci les hommes actuellement au pouvoir, ces
mêmes hommes qui hier traduisaient Shakspeare , Schiller, exaltaient l'é-
tude du moyen-âge, prêchaient presque une croisade contre Racine et
Voltaire , faisant à peine grâce à Corneille et Molière en qualité de roman-
tiques et d'imitateurs du théâtre espagnol, qui enfin avaient conçu un
théâtre sans règles, une peinture sans dogmes, une sculpture sans auto-
rites -y l'ait, en un mot , livré à la fantaisie individuelle dans la plus large
REVUE. — CHRONIQUE. 459
acception du lerme? Eh bien! ces hommes qui parlaient ainsi hier ont
bravement pris le parti de M. Viennet et consorts. Les habiles du parti
vous diront naïvement : « Il s'agit ici de cpielque chose de plus important
<pie la littérature. Le romantisme, en accoutumant la jeunesse à ne pas
reconnaître dérègles, la conduit naturellement aux idées révolutionnaires.
Au fond, voyez-vous, nous gardons nos doctrines romantiques, mais
pour en user in petto et en jouir entre nous. En notre qualité d'hommes
du pouvoir, nous prêchons le classicisme, qui plie l'homme dès le jeune
âge à l'obéissance , etc. »
Bref, la nomination n'a pas eu lieu , et la place de sauveur de la Comé-
die Française est toujours vacante.
En attendant que le salut lui vienne des bureaux de M. Thiers, le
Théâtre Français fait de lui-même un dernier effort pour maintenir sa
barque à flot. Il vient d'annoncer l'apparition prochaine d'une pièce nou-
velle de M. Casimir Delavigne, les En fans d'Edouard, dont les répéti-
tions avaient lieu depuis quelque temps avec un certain mystère. Je ne
doute pas que le drame de M. Delavigne n'obtienne un honnête succès;
mais dût-il exciter le même enthousiasme que firent naître jadis les Vêpres
Siciliennes à TOdéon, il ne lui sera donné, pas plus qu'à tout autre drame
isolé, de tirer le Théâtre Français de sa léthargie mortelle. Ce sera tout
au plus un palliatif passager. Ce qu'il faudrait au vieillard décrépit, ce se-
rait une copieuse injection de sang neuf dans ses vieilles veines, le rajeu-
nissement d'Elmire, et l'abandon de ces traditions surannées. Peut-être
alors pourrait-il encore voir le public prendre le chemin du Palais-Royal.
Je pourrais dire de belles choses sur ce sujet, lecteur, mais vous ne
connaissez pas tous les périls de la critique, tous les dangers du feuille-
ton. Depuis quelque temps, une certaine coutume commence à s'intro-
duire, qui, si elle prenait racine et devenait à la mode, obligerait tout
homme qui donne son avis sur les œuvres de son prochain à prendre ,
avant de parler, ses licences dans un tir, et à ne marcher qu'armé d'une
cotte de maille et d'une dague au côté. On dirait que le siècle veut rétro-
grader jusqu'aux jugemens de Dieu. Dernièrement un des collaborateurs
de la Revue donne son avis d'une manière décente et rationnelle sur un
ouvrage exposé au salon ; ne voilà-t-il pas que l'auteur s'avise de le me-
nacer d'un cartel ? Je n'ai pas besoin de dire que la proposition a été re-
çue comme elle devait l'être. Plus récemment encore , un de nos plus mor-
dans critiques, coupable avec récidive du crime de lèse-vaudeville sur la
personne du grand manufacturier de cette espèce nauséabonde de pro-
duits, vient de recevoir une lettre anonyme par laquelle on l'engage à
être désormais moins irrévérencieux envers ledit manufacturier; que sinon
440 REVUE DES DEUX MONDES.
il se verra traduire sur la scène et accusé publiquement de je ne sais
quelle infamie. Cela n'est-il pas joli ? J'en connais un troisième, coupable
du même délit que le précédent , qui reçoit en lettres anonymes de quoi
allumer son feu tous les matins et en revendre encore à l'épicier du coin.
Et notez que ces turpitudes se passent parmi des gens qui se disent hommes
d'art. Mais l'art, voyez-vous, lecteur, l'art, ce mot dont on assourdit vos
oreilles, voulez-vous connaître au fond son véritable sens pour ces hommes-
là? traduisez-le simplement par celui-ci : pot-au-feu ou marmite, à votre
choix. Cela est dur à dire, mais cela est.
Au risque d'attirer sur ma tête quelque colère anonyme ou avouée d'au-
teur, il faut que je vous dise mon avis sur quelques livres que je viens de
lire à votre intention, et non pour ma satisfaction personnelle.
L'auteur de Résignée poursuit, avec un zèle qui ne se dément pas, le
développement de ses idées sur la régénération future de la société. Il y a
quelque courage à marcher dans cette voie aujourd'hui que la foule se
venge par le mépris de l'attention qu'elle a prêtée un instant aux grandes
questions qui se sont agitées ces deux dernières années, et n'a plus pour
elles que le ricanement de l'incrédulité. Les Ombrages (\ ) sont une espèce
de trilogie par laquelle M. Gustave Drouineau a voulu démontrer les trois
propositions suivantes : la réalité et la puissance del'ame; comment Tame
perd sa liberté et sa volonté ; et enfin comment la perte de la liberté et île
la volonté peut conduire à la démence. Chacune de ces propositions forme
le sujet d'un récit dramatique bien conduit et plein d'un intérêt soutenu.
Nelly est une histoire charmante d'une jeune fille muette , et à qui l'amour
rend la parole; mais je lui préfère les Transactions comme donnant une
solution plus complète de la question morale que l'auteur a voulu résoudre.
Le chevalier d' A... me paraît le plus faible morceau du volume. Quant à
la question en elle-même, c'est-à-dire le néo-chrislianisme , si j'ai bien
compris ce que M. Gustave Drouineau a publié jusqu'à ce jour sur ce su-
jet , il me paraît appartenir de près à l'une ou à l'autre de ces nombreuses
petites sectes qu'a enfantées le saint-simonisme, à celle principalement
qui s'intitulait la science nouvelle, et qui n'a rien de commun avec les
hommes à la longue barbe, au gilet symbolique , dont le chef expie en ce
moment à Sainte-Pélagie le crime d'avoir été trop bon logicien. Comme
M. Gustave Drouineau, la science nouvelle avait cherché à formuler les
trois époques morale, religieuse et critique, à travers lesquelles est censé
avoir passé le christianisme , et elle admettait (pie l'extension et Yappli-
(i) Un vol in-8°, chez Gosselin,
REVUE. — CHRONIQUE. 441
cation des doctrines chrétiennes pouvaient seules régénérer le monde.
D'autres ont été plus loin, et, de conséquences en conséquences , sont
arrivés au catholicisme, ou du moins la différence entre ses croyances et
les leurs est si mince , qu'ils ne peuvent l'exprimer que par le mot sacra-
mentel de progrès , aussi vague et aussi indéfini que celui d'extension que
nous venons de voir plus haut. Il est inutile de rechercher avec quelles
autres opinions de même nature le système de M. Gustave Drouineau peut
avoir une parenté plus ou moins éloignée. J'avoue qu'il m'est impossible
de comprendre où toutes ces doctrines en veulent venir, en admettant
d'un côté la vérité du christianisme dont la prétention première est l'uni-
versalité de temps et de lieux, et en prétendant de l'autre lui donner un
développement plus large. Il faudrait, ce me semble, avant tout, com-
mencer par rendre le mot d'extension ou de progrès clair et palpable à
tous, en d'autres termes, émettre un symbole précis et rigoureux qui
contînt toute la pensée sur laquelle repose le néo-christianisme.
Jusqu'à présent je ne vois que des résultats généraux indiqués pour un
avenir incertain, les masses sollicitées à entrer dans une certaine voie;
mais nul moyen d'exécution arrêté, rien qui s'empare de l'individu pour
lui prescrire ses devoirsde tous les instans ; enunmot,jen'aperçoisqu'une
loi ténébreuse dépouillée de toute sanction , un simple système philoso-
phique bon à prendre ou à laisser au gré de chacun. Si , dans votre opi-
nion , le christianisme est seul propre à régénérer la société , qu'avez-vous
de mieux à faire que d'employer tous vos efforts à ranimer cette croyance
aux trois quarts éteinte chez les masses? ou si elle a besoin de modifica-
tions , indiquez clairement celles que vous voulez lui faire subir, alors
nous pourrons nous entendre. Jusque-là c'est un combat dans les nuages,
une pure logomachie.
Les Contes Hollandais , de M. Arnold da Costa, m'avaient séduit par
leur litre au premier abord ■ rien qu'à ce mot de contes hollandais, y ai
rêvé ingénument des soirées passées devant un bon feu de tourbe ou de
charbon de terre, de fumée de tabac, de bière écumante, ou bien de
prairies humides et verdoyantes , de canaux , de kermesses, enfin de tout
ce qu'un autre eût probablement rêvé à ma place. Est-ce ma faute ou celle
de l'auteur si mon attente a été complètement trompée? Ces contes se
prêtent merveilleusement à tous les pays et à toutes les époques ; changez
seulement les noms de lieux et de personnes ; remplacez Rotterdam, Ams-
terdam, Haarlem, le Keyersrachl , le Nés, par Madrid, Paris, Naples,
la rueSaint-Honoré ou la Puerta de! Sol; au lieu de llosa Rosier, Maria
Kuyper, Margarila Muys, niellez Léonie, Dolorida, Béalrix, ou le pre-
mier nom français, espagnol, italien, qui vous passera par la tête, ei je
442 REVUE DES DEUX MONDES.
doute fort que la couleur locale du livre en soit notablement altérée.
M. Arnold da Costa ne paraît pas avoir compris qu'il lui fallait mettre en
action quelques bonnes scènes de l'école flamande , au lieu de nous conter
de petits récits d'amour, tous à dénouemens ensanglantés , comme les
grandes passions du midi. Je n'approuve pas non plus son Amsterdam à
vue d'oiseau, comme inintelligible pour le lecteur sans une carte explica-
tive, et comme réminiscence trop servile de l'admirable tableau de Noire-
Dame de Paris.
Je ne quitterai pas les Contes Hollandais sans dire un mot à l'auteur de
son style. Pourquoi gâter à plaisir ce qu'il a reçu en partage d'imagination
et d'originalité, par des pbrases telles que celles-ci? Il s'agit d'une noce de
village : « Ces joyeux maîtres baccbanalisaient de leur mieux, dévoraient
très allègrement crêpes au lard, poissons secs, saumons fumés, et s'em-
pourpraient bellement le nez par les innumérables lampées dont ils s'arro-
saient le gosier pour empêcber la soif de venir. » Et plus loin, pour
peindre le désespoir d'une jeune fille qui vient de perdre son amant :
« Elle se tordait devant moi comme ces vers qui se débattent dans du vi-
naigre , lascive, effarée, élastique, crispée, poussant de longs gémissemens ,
mordant avec démence les barreaux de ma cbaise, rayant le parquet de
ses ongles à en saigner. » Est-ce là, s'il vous plaît, du français ou du bol-
landais? Moi, je parierais presque pour le dernier. A coup sûr cela est
exécrable.
Le Salmigondis vient de jeter sur la place son tribut accoutumé de ronies
de toutes les couleurs. La huitième livraison offre la même quantité que
les précédentes de noms inconnus, parmi lesquels brillent çà et là quel-
ques astres qui depuis long-temps se sont levés sur l'horizon littéraire. Ne
me demandez pas de vous signaler un à un tous les contes qui gisent côte
à côte dans ce volume comme les momies des nécropoles d'Egypte. Je ne
veux pas troubler le repos des auteurs pour conserver le mien. Trois seuls
ont laissé une trace dans mon cerveau : La Veuve du poète, par Mrae R.
de Thellusson, tableau animé et touchant de la fascination que peut
exercer un homme de génie sur la femme qu'il s'est choisie pour com-
pagne; le Mariage d'un vilain, où M. Paul de Musset a su rajeunir ce
vieil oripeau d'opéra-comique, le droit du seigneur; et l'Horloge d'or, par
M. N. de Salvandy , fragment d'idée revêtu d'une apparence philosophique
comme les contes de ma Mère Voie. Je me suis demandé en lisant ce der-
nier, si c'était bien là l'ouvrage d'un homme d'esprit, tel que l'auteur
û'Alonzo l'est incontestablement, et voilà pourquoi ce conte m'est resté
dans la mémoire.
Un éclair de doute a traversé mon esprit en voyant apparaître le second
REVUE. — CHRONIQUE. 445
volume des Heures du soir, livre des femmes. La petite mystification que
contenait le premier m'avait mis sur mes gardes. Une spirituelle préface ,
équivalant presque à une déclaration de guerre, annonçait qu'il était in-
terdit à tout auteur portant barbe au menton de coopérer à la rédaction
de cet ouvrage. Ce devait être une œuvre de femmes dans toute la force
du terme. Puis, comme effrayées de cette levée de boucliers, ces dames
ne s'étaient-elles pas amusées d'admettre dans leurs rangs deux jeunes
gens qui s'étaient contentés , pour tout déguisement, de féminiser leurs
noms de baptêmes? Ce qu'il y a de plus piquant dans tout ceci, c'est que
la critique n'a pas vu passer le moindre petit bout d'oreille qui vînt éveil-
ler ses soupçons et l'avertir de la supercherie. Un habile homme de ma
connaissance a donné dans le piège en plein , et a répandu toutes les fleurs
de sa galanterie aux pieds de ces messieurs, qui ont dû bien rire du succès
de leur déguisement. Cette fois, des noms bien connus ne permettent
pas le plus léger doute sur l'identité des sexes. C'est bien à la plume élé-
gante et gracieuse de Mme Amable Tastu que nous devons Trop tard, ré •
cit où brillent une observation fine des mœurs de notre époque et une
satire mordante de certains hommes habiles à faire leur chemin , et de
celle de Mme Elisa Voyartque sont sortis les Fiançailles et Vhabit de noce,
peinture naïve des mœurs de la Lorraine dans le dernier siècle. Laura
Murillo , par Mme Mennessier-Nodier, est un petit épisode de la peste de
Barcelone qui n'a d'autre défaut que d'être trop court.
— M. de Gagern vient de publier à Berlin la correspondance de M. de
Stein, qui a joué un rôle si actif dans les événemens des années 1815 et
1844. Ce ministre fut le fondateur des nombreuses sociétés secrètes qui
contribuèrent si puissamment au renversement de la puissance de Napo-
léon en Allemagne. Cet ouvrage produit une grande sensation dans tout
le pays.
444 REVUE DES DEUX MONDES.
essais d'économie politique, par m. de coux(1).
Voici sons le titre d'Essais une nouvelle doctrine d'économie politique.
L'auteur consciencieux de cet ouvrage appartient à l'école catholique dont
les travaux d'ensemble ont été si malheureusement interrompus , en même
temps que la publication de l'Avenir. Mais les écrivains qui ont eu la
gloire de cette entreprise ne persévèrent pas moins à répandre isolé-
ment, chacun à leur manière , la pensée primitive de leur association.
L'économie politique de M. de Coux se lie aux principes de M. de La
Mennais; elle part des mêmes sentimens qui ont inspiré à M. de Monta -
lembert un brillant réquisitoire au nom des souvenirs profanés de la patrie
et de l'art blessé dans sa foi.
C'est assurément un livre nouveau qu'un traité orthodoxe d'économie
politique, où l'on voit à côté d'un chapitre sur la sainte Vierge , considé-
rée comme type de la femme chrétienne, une dissertation sur le crédit pu-
blic ou les salaires. Jusqu'à présent, les penseurs qui se sont occupés de
cette science ont jugé le catholicisme hostile ou au moins étranger, soit
au développement, soit à la meilleure distribution des richesses. Les
saint-simoniens, avec la prétention d'absorber toutes les traditions hu-
maines au profit d'une théocratie improvisée, avaient bien amalgamé des
systèmes d'économie politique , de théologie , de métaphysique et d'his-
toire; cependant, à leurs yeux le catholicisme, n'ayant accompli sa mis-
sion que dans l'ordre spirituel, laissait au nouveau sacerdoce panthéiste
le soin de réhabiliter la chair, les biens temporels, l'industrie.
M. de Coux lui-même a cru , pendant un long séjour en Angleterre et
aux Etats-Unis, que la religion dont il proclame aujourd'hui la mission
industrielle, était contraire à la science, ainsi qu'à l'accumulation des ri-
chesses. « Mais depuis 1810 , avec la prospérité des iles britanniques , qui
l'avait d'abord ébloui, ses premières illusions se sont dissipées. Il s'est
demandé pourquoi cette surabondance de population qui fait le désespoir
des peuples protestans ou incrédules avait été inconnue de nos aïeux.
Pendant huit siècles de foi, la naissance d'un fils n'avait encore été une
calamité pour personne. Ce fait, dit M. de Coux, suffirait pour justifier
le catholicisme ; car il a régné en maître dans cette longue période , et par
conséquent c'est à lui qu'il faut attribuer l'honneur d'une pareille diffé-
rence. Dès ce moment, j'entrai dans un nouvel ordre d'idées , et je re-
(i) Chez Gautnc frères, rue du Pot-dc-ler. ï,
REVUE. — CllUOMyiiE. 44»
connus que le catholicisme renferme dans ses conséquences pratiques le
plus admirable système d'économie sociale qui ait jamais été donné à la
terre. Un seul des caractères du vrai m'avait paru lui manquer, l'utile, et
maintenant pour moi, l'utile, même dans ce qu'il a de plus matériel, c'est
la religion. »
Nous observerons en passant qu'antérieurement à l'Eglise romaine,
beaucoup de peuples, de relisions diverses, ont également vécu sans souf-
frir de la surabondance de leur population, et qu'aujourd'hui cet avan-
tage existe encore dans d'immenses contrées chrétiennes ou non chré-
tiennes , ce qui prouverait que M. de Coux se trompe en l'attribuant à sa
croyance. Il est plus simple d'en voir la raison dans les phénomènes
naturels, les circonstances industrielles et politiques de chaque terri-
toire.
En général, M. de Coux fait découler des dogmes romains des consé-
quences que nous n'admettons pas. Nous aimons à reconnaître l'élévation
de ses motifs; sa discussion est grave, spirituelle, pleine d'observations
judicieuses; elle offre aux esprits bienveillans ce mouvement des doctes
entretiens, qui fait penser an-delà de ce qu'on dit , et provoque des con-
tradictions sans amertume. C'est de cette manière que nous voudrions
réfuter M. de Coux, alors même que ses jugemens nous paraissent quel-
quefois empreints d'une sorte d'austérité, mêlée de crainte et de tristesse.
Ainsi, l'auteur résume de cette sorte les principes de son ouvrage : «Point
de richesses matérielles sans société, point de société sans vertu , point de
vertu sans foi, et aujourd'hui point de foi sans catholicisme. »
Nous en appelons de cette sentence aux lois essentielles du genre bu-
main, dont le christianisme n'est encore que la minorité révolutionnaire,
de même que les catholiques ne sont qu'une partie des chrétiens; nous en
appelons à la conscience de tous les hommes faits pour s'aimer et s'entr'ai-
der, à la civilisation qui marche malgré tant de querelles sur des ma-
tières inconnues, aux souvenirs mêmes de l'écrivain qui s'exprime ainsi,
car il n'a point défendu , dans l'Avenir, la liberté de la conscience et de
la pensée pour les diverses croyances ou opinions, sans croire qu'une so-
ciété était possible avec ceux qui ne partagent pas sa manière de voir.
Four notre compte , c'est surtout en applaudissant de toute notre ame aux
résolutions de l'Avenir que nous sentons combien sont faciles , en dehors
de l'intimité d'une communion, les garanties d'une société et l'attrait des
relations les plus aimables.
M. de Coux dislingue dans l'histoire de l'humanité deux élémens né-
cessaires à son existence, l'action civilisatrice des religions qui établissent
une morale commune, et l'action politique qui se saisit des matériaux
446 REVUE DES DEUX MONDES.
créés par les religions pour en faire la base de l'édifice social. Selon lui,
« dans les différentes religions antérieures ou étrangères au catholicisme,
ces deux élémens sont inséparables. De là l'insuffisance de leur mission
étroitement nationale, leur esprit de conquête et de servitude. Le catho-
licisme au contraire, par la nature de ses préceptes , l'unité de son sacer-
doce cosmopolite , la souplesse de sa discipline , est la seule tradition qui
ne dépouille pas l'action politique de la liberté nécessaire aux perfection-
nemens et à la paix des peuples.
«Au lieu de l'unité romaine, gardienne des droits de tous, d'une société
organisée sur un plan assez vaste pour embrasser l'espèce humaine sans
distinction de langage ni de race , le monde du paganisme présentait un
confus mélange de petites sociétés ne connaissant d'autres rapports que
ceux des vainqueurs aux vaincus. Le droit des gens, celte base fondamen-
tale de l'économie politique , puisquMl est nécessaire aux échanges des
peuples , aux progrès de leur industrie , date de l'ère chrétienne. Il a été
fondé par le prosélytisme pacifique de l'Eglise universelle, substitué pour
la première fois aux procédés des conquérans. Avant cette révolution ,
convertir un peuple, c'était le subjuguer; les guerres n'avaient qu'un but
matériel, circonscrit, et toujours étranger aux intérêts de l'humanité. »
Ici encore, nous croyons que M. de Coux est beaucoup trop exclusif
dans son appréciation des bienfaits du catholicisme. La guerre de Troie,
les luttes des Pélasges et Ioniens contre la race dorienne , les combats de
la Grèce contre l'Asie , les studieuses conquêtes d'Alexandre, et tant d'ef-
forts prodigieux de l'antiquité pour faire triompher la jeune civilisation
sur les traditions orientales , ne nous paraissent point des guerres pure-
ment matérielles. Non-seulement elles inléressaient l'humanité, mais leur
succès était peut-être nécessaire à l'établissement même de la société chré-
tienne. Il est inexact d'affirmer qu'en dehors du catholicisme, il n'y avait
de progrès possibles que par l'épée. L'esprit colonial des nations antiques
nous montre qu'elles possédaient d'autres moyens. Rome abusait cruelle-
ment de ses victoires quand elle éprouva la brillante influence du génie
grec. Que d'autres exemples ne voyons-nous pas de l'empire des peuples
vaincus sur leurs vainqueurs ! De même que les barbares s'inclinent de-
vant la croix, les ïurcomans reconnaissent les lumières supérieures des
califes, dont ils envahissent les provinces, et l'énergie conquérante des
Tartares va s'éteindre dans l'immobile civilisation chinoise. Ces_ sortes
d'accidens sont propres à tous les cultes.
Tout en félicitant le genre humain de l'immense révolution qui lui ap^
porta des croyances pures de tout préjugé de castes ou de servitudes, nous
REVUE. — CHRONIQUE. 447
pensons qu'une telle supériorité sur les croyances antérieures a des causes
d'autant plus satisfaisantes, que le sens commun peut les apercevoir.
M. de Coux établit avec sagacité que , [dus une religion se soumet à
l'intérêt d'un peuple particulier, plus son empire est restreint et tyran-
nique. Il fait voir comment les successeurs de Constantin , en s'isolant du
saint-siège, ont multiplié, par leurs prétentions dogmatiques, les sectes
chrétiennes qui, en échange d'une misérable tolérance, aimèrent mieux
abandonner l'Egypte et la Syrie à l'islamisme , que de s'asservir à l'ortho-
doxie impériale.
Tous les schismes et la philosophie elle-même lui paraissent également
entachés d'une sorte de despotisme anarchique , caractère des pouvoirs
exclusivement nationaux. Comme lui, nous n'admettons ni religions, ni
philosophies endémiques. Cependant, il nous parait s'être jeté dans quel-
que embarras , quand il expose comment le saint-siège , n'ayant pu assurer
son indépendance au moyen-âge qu'à la faveur d'un établissement tem-
porel , en rapport avec les souverainetés grossières qu'il devait toujours
diriger par ses bons exemples, contracta plus tard les vices des pouvoirs
énervés par leur opulence ou par les routines d'une autorité devenue trop
facile. « Le prêtre était stationnaire , il ne marchait plus à la tête des na-
tions, et l'élément politique avait profité de cette inertie pour ravir à l'é-
lément civilisateur sa suprématie naturelle. »
Mais si telle devait être la destinée de l'Eglise, peut-on la concevoir in-
dépendante de ses intérêts temporels ? N'avait-elle pas aussi son principe
destructeur de nationalité , et Luther enfin n'est-il pas justifié?
« La réforme, dit encore M. de Coux, et après elle la philosophie, se
sont enorgueillies des progrès de l'industrie et de la civilisation moderne ,
de cette industrie qui s'éteint, de cette civilisation qui s'en va. Le moyen-
âge leur avait transmis une société resplendissante de force et de jeunesse.
Qu'en ont-elles fait? Que sont devenus, entre leurs mains, ces rapports
si doux du riche avec le pauvre, du maître avec l'ouvrier, que le catholi-
cisme avait substitues à l'ancien esclavage ? >■>
Nous répondrons d'abord à cette interpellation de l'auteur par ses pro-
pres paroles : « Le prêtre était devenu stationnaire, il ne marchait plus à
la tête des nations.... »
Quant à la resplendissante jeunesse du moyen-âge, aux rapports si
doux du riche avec le pauvre, en quel pays , à quelle époque pourrait-on
nous montrer le tableau de ce paradis perdu? Hélas! le pauvre n'aurait
point, pendant des siècles, lutté et marchandé avec son oppresseur; les
communes n'auraient pas échangé tant d'or et de sang contre un peu d'in-
dépendance, si la féodalité, tempérée par le catholicisme, leur avait assuré
448 REVUE DES DEUX MONDES.
une si douce existence. Les ligues et les grandes insurrections des com-
munes n'onl-elles pas précédé la réforme ? Il ne faut donc pas lui deman-
der ce qu'elle a fait d'une société qui, depuis si long-temps, témoignait
ses souffrances par ses agitations.
M. de Coux indique fort bien que l'engouement de nos pères pour les
métaux précieux provenait d'un sentiment d'insécurité qui leur faisait
préférer les richesses plus susceptibles d'être cachées ou transportées.
C'est à ce préjugé, fondé sur la crainte et lui survivant après qu'elle n'é-
tait plus motivée, que M. de Coux rattache le système mercantile de Col-
bert. Il ajoute que « nous devons à la même illusion le réseau de douanes
et de prohibitions qui enveloppe les états modernes, réseau destructeur
de la liberté du commerce , de celte liberté dont le catholicisme nous au-
rait dotés depuis long-temps , si son action n'avait été arrêtée par la ré-
forme. »
Cette dernière conjecture est malheureusement peu fondée sur l'his-
toire. Les douanes existaient en Europe bien avant la réforme et la phi-
losophie. Colbert n'a fait que régulariser ces entraves commerciales dont
deux pays protestans, l'Angleterre et les Etals-Unis, ont les premiers
reconnu et réduit les inconvéniens.
Les républiques italiennes , ces filles chéries de la papauté qu'elles pro-
tégeaient contre l'Europe féodale, n'avaient aucune idée de la liberté du
commerce. On ne voit entre elles que de sanglans combats , pour s'arra-
cher mutuellement les profits de quelques marchés en Afrique oudans l'O-
rient. Dès le commencement du xne siècle, une guerre éclate entre Ve-
nise et Padoue, qui avait détourné le cours de la Brenta pour en interdire
l'entrée aux bateaux vénitiens.
Pendant l'expédition de saint Louis en Afrique, le sénat de Venise
établit un droit de péage sur les navires et les marchandises de toutes les
parties de la nier Adriatique. Nouvelle guerre. Les Bolonais demandent
la paix et une diminution du nouveau péage qu'on leur accorde, à condi-
tion qu'ils raseront un fort destiné à gêner la navigation du Pô. Ancône, à
qui ce droit n'est pas moins odieux, s'adresse au pape Grégoire X, pour
s'en plaindre. Grégoire X et Nicolas III, qui lui succède, interviennent
bien pour préserver Ancône des maux de la guerre, mais le tarif dont elle
souffre est maintenu sans aucune protestation de leur part. Au xive siècle,
Clément VI n'accorde aux Vénitiens la permission de faire un riche com-
merce avec le Soudan d'Egypte et la Syrie, que pour cinq ans, puis pour
dix ans, tant il s'effraie de semblables relations avec des infidèles. Maho-
met II, peu de temps après la prise de Constanlinople, a moins de scru-
pules, car il conclut avec la même république un traité confirmé plus tard
REVUE. — CHRONIQUE. 449
par Bajazet II, dont la première stipulation est ainsi connue : « Tons les
sujets nés ou réputés Vénitiens pourront aborder librement dans tous les
ports de la domination du Grand-Seigneur, et notamment à Constanti-
nople, en payant à la douane impériale deux pour cent pour toutes les
marchandises d'entrée et de sortie. »
En 1484, le sénat vénitien établit sur le commerce étranger des droits
si élevés qu'ils équivalent à une prohibition. La ville de Raguse déclare à
la république, que si on ne modère pas ce tarif, elle sera obligée de subir
le joug des Turcs , dont elle est déjà tributaire. Le sénat est inflexible.
Alors les Ragusains implorent la protection du Grand-Seigneur, qui
mande le baile de Venise et lui reproche fièrement l'injustice de sa na-
tion. Il est vrai que le Grand-Seigneur échoue dans son entremise.
Quand Alexandre VI régla la ligne de démarcation qui devait séparer
les récentes découvertes de l'Espagne et du Portugal, le saint-siège eut
encore une belle occasion de fonder dans l'Ancien et le Nouveau-Monde
la liberté commerciale dont il s'était si peu inquiété autour de lui. Ce
dessein était d'autant plus facile que les deux royaumes concurrens étaient
plus disposés à l'obéissance. Mais la fameuse bulle d'Alexandre VI est au
contraire une sorte de consécration des prétentions ( 'rohibitives, desdouanes
et monopoles coloniaux, qui ont allumé de si fréquentes guerres entre les
puissances maritimes.
« Nous défendons sous peine d'excommunication, y est-il dit, à toutes
personnes de quelque dignité qu'elles soient, fût-ce impériale ou royale,
d'aller ou envoyer, sans avoir permission de nous et de nos successeurs ,
à aucune de ces îles et terres fermes qui sont déjà découvertes et sont en-
core à découvrir vers l'occident et le midi , suivant la ligne que nous en-
tendons passer du pôle arctique au pôle antarctique, cent lieues loin des
îles Açores et du cap Vert. Qu'aucun ne soit si téméraire que d'enfreindre
ce qui est porté par notre mandement, exhortation, requête, donation,
concession, assignation, constitution, décret, défense et volonté; et si
quelqu'un avait la hardiesse d'attenter au contraire , qu'il soit assuré d'en-
courir l'indignation de Dieu tout-puissant et des apôtres saint Pierre et
saint Paul. (1495) »
Il est impossible de donner un monde d'une façon plus absolue et plus
exclusive. Ces exemples, auxquels on pourrait ajouter quelques pirateries
des chevaliers de Malte , prouvent assez que le catholicisme n'était pas
destiné à doter les nations sur lesquelles il avait le plus d'influence de la
liberté de commerce , et n'a d'ailleurs été contrarié dans cette entreprise
ni par la réforme ni par la philosophie.
M. de Coux assure que toutes les merveilles de la civilisation sont dues
TOME II. i2î)
450 REVUE DES DEUX MONDES.
au catholicisme; niais aussitôt que l'émancipation des communes et l'ac-
croissement de leurs richesses offrent quelques conséquences affligeantes,
comme un défaut de proportion entre la population et ses moyens de sub-
sister, la misère des ouvriers, le dérèglement des mœurs, vite il en rend
responsables les divers schismes et l'incrédulité. Ce partage n'est point
équitable. Si le catholicisme est la cause première de notre droit des
ge.is, de notre industrie, de notre liberté, toutes nos misères sont aussi
des conséquences de ces progrès mêmes. L'essentiel serait de trouver,
indépendamment de toute récrimination, des remèdes à ce qui nous
afflige.
M. de Coux les a-l-il trouves? La suite de son ouvrage nous l'appren-
dra. Nous faisons des vœux pour qu'il apporte une doctrine capable de
concilier tant d'intérêts contradictoires, la liberté sous toutes ses formes
et les bienfaits d'une meilleure organisation. Il a sondé mieux que per-
sonne les graves questions qui préoccupent les économistes. Sa distinc-
tion entre les valeurs d'échange et les valeurs d'utilité nous parait vraie,
fondamentale. Ainsi les richesses apparentes et mal distribuées, que de
superficiels économistes cherchent dans un accroissement quelconque des
valeurs vénales, l'inquiètent beaucoup moins que les valeurs d'utilité,
c'est-à-dire la situation réelle du pauvre , le bien-être du plus grand nom-
bre. Le mal de la société lui est connu. Nous avons seulement contesté les
causes historiques auxquelles il l'attribue, mais notre sympathie lui est
acquise dans les vertueuses recherches qu'il s'est proposées, afin d'élargir
la science et ele soulager l'humanité. Ses injustices et la sévérité même de
son langage nous inspirent du respect. Elles nous paraissent comme l'ho-
norable témoignage et' une charité souffrante et d' une a me confiante dans
sa foi. Or , rien ne nous semble plus rare et plus admirable qu'une telle
confiance. Assurément M. de Coux aurait quelque raison d'être décou-
ragé. Depuis le temps où il avoue lui-même que le prêtre est devenu sta-
tionnaire , l'incrédulité et la réforme ont fait de notables progrès. La pa-
pauté leur a-t-elle opposé cette ardeur de science, ce noble esprit de li-
berté qui peuvent s uls établir ou relever de grandes causes? Non , par-
tout elle se retranche dans la protection des gouvernemens despotiques ,
honteuses gendarmeries dont elle se défendait, pendant la courte durée
de ses beaux joins, comme d'une invasion barbare.
On reproche à la philosophie de n'avoir d'autre sanction pour sa mo-
rale que l'é'hafaud bu le bagne. Les sanctions de cette espèce ne man-
quent pas dans les étals romains , et ce n'est pas là qu'on peut trouver,
en compensai ion , l'admirable économie sociale que M. de Coux fait dé-
pendre de la renaissance de la foi. Aujourd'hui , comme autrefois, la po-
REVUE. — CHRONIQUE. 451
lilique de Rome ne peut opposer (pie de faibles argumens au conseil que
Voltaire lui adresse par l'organe d'un empereur chinois : « Avant de
gouverner la terre , il faut savoir gouverner sa terre. »
Si quelques hommes doués d'une piété égale à la beauté de leurs talens
ont assez d'espoir en l'église , pour demander la suppression des indignes
privilèges qui la déshonorent , on leur répond par la même admonition
encyclique envoyée aux martyrs de Varsovie avec les ukases du bourreau
impérial : « Soumettez-vous aux puissances. »
La persévérance de ces derniers serviteurs de Rome est inouïe , et
quand leur cœur est contristé par les plus ingrates censures , nous nous
faisons presque un reproche d'avoir mêlé des critiques à la profonde es-
time qui leur est due.
Fr. de Corcelle.
29.
HISTOIRE
DES
LOIS PAR LES MOEURS
IL^maiBSÎÏÏ Hlïï ILA (&m&(QI2o
Premier .fragment. '
L'INDE.
En Orient, tonte législation est religieuse; c'est par là que les législa-
tions orientales ont prise sur les mœurs , les pénètrent , les travaillent ,
les façonnent avec une puissance que la foi seule peut conférer. Ces lois,
parole écrite et volonté vivante de Dieu lui-même , tiennent de leur origine
une incomparable autorité. Elles s'emparent de la vie entière des peuples
et des individus ; elles font un devoir de ce qui est inutile , un crime de ce
(i) Le travail dont ces fragmens font partie, n'a point concouru pour le prix
décerné en i832 par l'Académie sur la question de l'influence des lois sur les
mœurs et des mœurs sur les lois.
LES LOIS ET LES MOEURS. 135
qui est indifférent. Comme elles sont un code moral en même temps
qu'elles sont un code politique , la vie domestique est soumise à leur em-
pire aussi bien que la vie sociale. Cet empire s'étend aux actions les plus
secrètes, aux sentimens les plus intimes des hommes, aux détails les plus
obscurs de leur existence , à leurs habitudes , à leurs vêtemens ; on peut
le dire d'une manière générale : en Orient, les lois dictent les mœurs qui
ailleurs dictent les lois.
Cependant, même en Orient , il faut tenir compte de l'influence qu'exer-
cèrent dans le principe, sur ces législations si absolues, les mœurs primi-
tives des peuples qui les reçurent, et, de plus, il faut reconnaître que ,
malgré leur permanence et leur raideur, ces législations ont été atteintes
par les modifications que la suite des âges a introduites dans les mœurs.
Ainsi, aux Indes, le législateur n'est pas un homme, c'est un Manou,
une intelligence supérieure , une manifestation de Brahma. S'arrachantà
la contemplation de l'être dans laquelle il est absorbé , le divin Manou ré-
vèle aux sages son code sacré. Ce code commence par une cosmogonie,
et la société indienne sort du sein de D ieu avec l'univers.
On ne peut nier que celte législation, au nom de sa source divine, ne
commande aux mœurs en souveraine. Elle établit les castes , c'est-à-dire
elle parque les hommes en troupeaux séparés , et leur met une marque
pour les distinguer et les reconnaître. Elle attribue aux membres de cha-
cune de ces catégories tel costume, telle occupation, telle industrie, et
leur interdit toutes les autres ; elle proscrit le mélange des castes , elle éta-
blit surtout une barrière insurmontable entre les trois castes supérieures
et les soudras. Elle flétrit et maudit les races issues des mélanges qu'elle
réprouve, elles voue d'avance aux travaux les plus vils dont elle ne leur
permet pas de répudier l'opprobre héréditaire. Elle ne respecte pas beau-
coup plus la liberté d'action dans les castes supérieures. Le roi , cet être
céleste composé de parcelles de la substance des huit principales divinités,
qui , comme le soleil, brûle les yeux et les cœurs, qui est le feu et l'air, le
soleil et la lune (I), le roi est gouverné par les brahmes jusque dans les
moindres détails de sa vie, jusque dans les circonstances les plus futiles
de sa journée. La caste des guerriers est de même soumise aux prescrip-
tions tyranniques et minutieuses des brahmes, et c'est à cetle domination
de la caste sacerdotale sur la caste armée qu'est due en grande partie l'ab-
sence d'esprit militaire chez les Indiens. Tout prouve que la guerre a tenu
une grande place dans les mœurs antiques de l'Inde. L'Inde a aussi ses
âges héroïques, et les grands noms (jui y figurent sont des noms de guer-
i i Loi de Manou, chap. vu, 4.-6-7.
454 REVUE DES DEUX MONDES.
riers; mais la loi des brahmes, toute religieuse, toute pacifique, a cher-
ché à établir la subordination des Kchatryas par l'affaiblissement de l'es-
prit belliqueux, même de la force physique. C'est dans ce but , sans doute,
qu'elle a réprouvé l'usage de manger de la chair, réprobation qui n'exis-
tait pas dans les mœurs, ni même , au moins d'une manière absolue, dans
les lois primitives de l'Inde; car cette défense, aujourd'hui généralement
observée, n'est qu'en germe dans les lois de Manou (•!).
Les brahmes, en inspirant l'horreur du sang, le respect de la vie de
tous les êtres , ce qui s'accordait du reste avec leur croyance au panthéisme,
se sont efforcés de dompter l'esprit belliqueux qu'ils redoutaient dans la
casle dont ils voulaient faire et dont ils ont su faire leur instrument. Le
succès les a punis. Toujours placés entre la craiute de l'insurrection des
kchatryas et le besoin qu'ils avaient de leur protection , en vain les brah-
mes leur ont-ils crié , au jour du péril , de combattre vaillamment pour
eux , selon le devoir de la classe militaire (2) ; en vain ont-ils proclamé que
le soldat tué en fuyant assume tous les péchés de son chef, et que le chef,
dans ce cas , hérite de tous les bonnes œuvres que le soldat avait amassées
pour la vie future (3) ; le Tartare ou l'Anglais , nourris de chair et élevés
dans le mépris du sang, ont vaincu facilement l'Indien frugivore; et pour
avoir affaibli les mœurs militaires qui devaient la défendre , la loi des
brahmes s'est vue menacée de faire place au Coran ou à l'Evangile.
A l'égard des femmes se manifeste une autre action de la lot sur les mœurs.
Quand on voit l'état de dépendance et d'asservissement auquel la femme
est réduite dans l'Inde , on ne peut s'empêcher d'en chercher au moins
en partie la cause dans cette loi qui proclame que jour et nuit les femmes
doivent être tenues par leurs protecteurs dans un état de dépendance....
qui ajoute : « Leurs pères les protègent dans l'enfance, leurs maris dans
la jeunesse, leurs fds dans la vieillesse. Une femme n'est jamais capable
d'indépendance (4). »
C'est encore le désir de la domination et la crainte d'un pouvoir rival
qui ont porté les brahmes à proclamer l'infériorité et à prescrire la sou-
mission illimitée des femmes à leurs époux. Ils ont écrit leur esclavage
(i) Il est accordé de manger des viandes permises sans péché. (C. iv, 32.) Ce-
pendant l'abstinence est conseillée plus loin : manger de la chair entraine la souf-
france des animaux et le meurtre des animaux , c'est un obstacle au chemin de la
béatitude. Abstenons-nous donc de manger de la chair. (Loi de Manou, 4-7-8-9.)
(2, Manou, vin, 87-88.
(3) 1,1. vin, 94-95.
(4) Id ix, 2-3.
LES LOIS ET LES MOEURS. 455
dans les lois, parce qu'ils redoutaient leur empire sur les mœurs. Eu
Orient, où l'attrait des sexes est plus impétueux que partout ailleurs, le
législateur a toujours craint l'ascendant que cet attrait pouvait donner au
plus faible. Dans cette crainte, il a fait peser sur lui un analhème , il l'a
représenté comme allié d'une manière ou d'une autre au mauvais principe.
Ainsi, dans 1 Inde , la femme a été enchaînée, de peur que l'homme ne
cessât d'être libre. Elle a été dégradée, parce qu'elle était redoutable;
l'égalité lui a été refusée, parce qu'on redoutait sa tyrannie. La loi qui
constitue sa dépendance est une loi d'ostracisme.
Mais quel (pie soit le principe de cette loi , il est évident qu'elle est elle-
même le principe de l'état d'abjection et de servitude dans lequel les In-
diens tiennent leurs femmes , si l'on en cruit les voyageurs.
J'ai dit que la législation indienne s'emparait de la vie entière des indi-
vidus soumis à son empire ; j'ai dit trop peu , car l'Indien des trois castes
supérieures lui appartient avant que de naître. Dès le moment de la con-
ception, des règles sont prescrites touchant l'embryon à peine formé; l'en-
fant ne peut entrer dans ce monde, il ne peut être séparé du sein ife sa
mère qu'avec certaines cérémonies ( î ) écrites au code. Dès ce moment cha-
cun des pas qu'il fera dans la vie est marqué dans le livre de la loi. La loi lui
prescrira , selon la caste à laquelle il appartient , de quelle étoffe doit être
son manteau, de quel bois doit être son bâton. Elle réglera sa prière, ses
ablutions, ses repas; elle lui indiquera où il doit choisir une femme, ce
qu'il doit faire chaque jour, et même à l'heure de la mort. Enfin , eile dé
signera les rites qui doivent s'accomplir sur sa tombe. Ainsi, avant sa nais-
sance et par-delà le trépas, l'homme est gouverné par celte loi, et l'on
peut dire qu'elle fait ses mœurs, car elle n'y laisse rien de libre, elle n'é-
pargne rien dans son existence qu'elle envahit tout entière.
Mais examinons si là même où les mœurs semblent le plus dépendre de la
loi, elles n'ont pas agi primitivement sur elles, et si cette loi , qui leur donne
aujourd'hui sa forme, n'a pas été d'abord en partie moulée sur elles.
Rien ne semble, au premier coup-d'œil, faire une violence plus complète
à notre natureque l'institution des castes, ce classement d'individus humains
qui décide à l'avance de toute leur destinée. Mais que dirons-nous si cette
institution, dont les suites sont si funestes, a "sa racine dans la nature
même des choses; si elle n'est adoptée, si elle ne peut s'établir et subsister
(pie parce qu'elle est l'expression d'un fait, la différence des races et d'un
sentiment, la haine qu'elles se portent entre elles? C'est pourtant ce qui
paraît démontré maintenant, au moins pour l'Inde. Oh sait (pie paria
(î) Munou, î i-iy.
450 KEVUE DES DEUX MONDES.
veut dire étranger, que varnu veut dire à la fois caste et couleur; on ne
peut guère douter que les trois castes supérieures, desquelles à tant d'é-
gards les droits sont les mêmes , n'appartiennent à une population con-
quérante , supérieure en intelligence et en beauté à la population conquise
et de couleur probablement différente. Ainsi s'expliquerait l'abjection de
cette dernière par son infériorité physique et morale. Dans les premières,
il a dû s'opérer une fusion entre des tribus guerrières, des tribus sacer-
dotales , des tribus industrielles et commerçantes. Chacune a gardé ses
habitudes, et la loi qui semble lui avoir imposé ses mœurs n'a fait que les
constater. Seulement, et c'est là le vice de cette législation, elle a fixé
d'une manière immuable ce qui était spontané de sa nature, et devait de-
meurer libre. En un mot, l'on peut croire qu'à leur origine les races sont
distinctes par leur caractère, par leur vocation, par leur tempérament,
qu'il y a entre elles une inégalité et des inimitiés semblables à celles des
individus, que la capacité intellectuelle et morale des unes est très supé-
rieure à celle des autres. Mais c'eût été le devoir d'une législation bien-
faisante d'effacer ces différences , de calmer ces inimitiés, de détruire peu
à peu cette inégalité , au lieu de les perpétuer en les consacrant ; elle ne
l'a point fait, on a le droit de le hu reprocher; mais encore faut-il conve-
nir qu'elle n'a pas non plus inscrit à sa fantaisie sur la société indienne ,
comme sur une table rase, des comparlimens symétriques, mais qu'elle a,
pour ainsi dire , calqué le plan de son édifice sur un dessin primitif qu'a-
vaient tracé antérieurement la tradition et les mœurs.
Continuons de suivre l'action des mœurs primitives de l'Inde sur ses lois.
En Orient , la famille est le fondement de l'état. Ceci tient aux mœurs
patriarcales qui sont les mœurs natives de l'Asie. Elles ne peuvent être
l'œuvre d'une législation particulière , puisque nous les retrouvons chez
des peuples dont les lois actuelles diffèrent essentiellement; d'ailleurs
elles semblent antérieures à ces lois, car elles se rencontrent partout à
l'origine de la civilisation orientale. Aussi plusieurs des traits les plus gé-
néraux de cette civilisation s'expliquent par cette origine. Le despotisme
des rois comme celui des prêtres ne s'est établi aussi facilement que parce
qu'on était accoutumé à l'autorité absolue du chef de famille, à la fois
monarque et pontife dans sa tente. Le droit sacerdotal et le droit royal
émanent en Orient du droit paternel , fondé lui-même sur la base sacrée
des mœurs domestiques.
Nous verrons quelle a été, chez les diverses nations de l'Orient, et prin-
cipalement à la Chine , l'influence de ces mœurs primitives et générales
sur les lois postérieures et particulières. Quant à l'Inde , c'est moins la
famille charnelle qui joue un rôle dans sa législation qu'une sorte de fa-
LES LOIS ET LES MOEURS. 457
mille religieuse, fondée sur la participation héréditaire aux mêmes céré-
monies , principalement à des cérémonies funèbres. On retrouve quelque
chose d'analogue chez les peuples de l'Occident , dans la Phratrie athé-
nienne et surtout la gens romaine (1). Cai- on sait que la communauté de
nom , chez les Cornélius , par exemple , tenait à la communauté des choses
sacrées , non à la parenté du sang. Ces rapports prouvent à quelle haute
antiquité remonte l'organisation de cette famille spirituelle dont le centre
est un autel domestique , dont le lien est la religion des tombeaux. Proba-
blement cette organisation contemporaine des origines brahminiques est
antérieure à toute loi écrite. Sans doute elle était de temps immémorial
dans les mœurs de cette race indo-européenne, à laquelle appartiennent
presque tous les peuples civilisés de la terre. Eh bien ! cette organisation
primitive est le fondement d'une portion considérable du droit indien
qu'elle a précédé , notamment du droit d'héritage, tel qu'il est contenu
dans le code de Manou (2).
Tel est le rôle que jouent , dans l'antique société de l'Inde , deux faits
qui sont donnés par ses mœurs primitives , la race et la famille , ou ce qui
dans ces mœurs lient la place de la famille. Et voilà cette législation
brahminique si impérieuse , qui , lors même qu'elle semble grouper arbi-
trairement les hommes par la caste et le sacrifice , obéit à des mœurs
qu'elle n'a point produites.
On peut aller plus loin , et retrouver dans l'organisation politique de
l'Inde la trace de mœurs encore plus anciennes. Telle est cette espèce
de commune antérieure à toute autre institution , subsistant à travers
toutes les conquêtes et tous les bouleversemens , qu'on pourrait appeler
la molécule indestructible de la société indienne. Dès le principe, on voit
le sol de l'Inde couvert de petites associations locales, dont chacune
forme un tout politique complet , et contient ce qui lui est nécessaire pour
vivre et se conserver (3). Laissons parler le savant historien de My-
sore (4). Chaque district de l'Inde, dit-il , est en fait et a toujours été une
commune ou petite république, et présente un tableau frappant de l'état
primordial des choses , quand les hommes formaient de semblables com-
munautés pour satisfaire à leurs besoins réciproques. Chacune de ces
(i) V oyez Niebuhr, Hist. romaine; Bunsen, de jure hereditario Athcnicnsium.
(2) fojezGans, Erb-Recht et M. Lerminier, Introduction à l'histoire du droit,
p. 326.
(3) Heeren, ideen, vol. cri, p. 3o;-8.
(4) Historiés] sketches ot ihe soiilh of India, by colonel MarkWilks. Londres,
jSio, Vol. i, p. 117 et suiv.
458 REVUE DES DEUX MONDES.
communautés contient, outre les propriétaires fonciers, ilonze membres,
le juge et magistrat (potail) , celui qui tient les registres , celui qui inspecte
la commune et ses dépendances , celui qui distribue les eaux pour l'irriga-
tion , l'astrologue qui détermine les jours et les bernes favorables ou sinis-
ires, le charron, le potier, celui qui lave les menus vètemens fabriqués
dans l'intérieur des familles ou achetés au marché voisin, le barbier, l'orfè-
vre ou celui qui travaille à la parure des femmes et des jeunes filles, et qui
dans maintes localités est remplacé par le poète (rapsode) ou maître d'école. . .
L'Inde est une masse de semblables républiques. Elles ne s'inquiètent
point de la chute et du partage des empires, pourvu que la commune sub-
siste avec son territoire qui est marqué très exactement par des bornes.
Peu leur importe à qui passe le pouvoir; l'administration intérieure de-
meure toujours la même.
Il me semble évident que les brahmes ne sont pour rien dans l'organi-
sation de ces petites sociétés, car ils y auraient marqué leur place , ils se
seraient attribué une part des revenus; elles ont bien en général leur
brahme , mais il ne compte pas parmi les douze fonctionnaires essentiels.
Il leur est annexé comme une dépendance, non comme un principe. Il faut
donc reconnaître là quelque chose qu'ils n'ont pas créé , qui était antérieur
à leur arrivée dans le sud de l'Inde; et qu'on y fasse bien attention, c'est
dans cette portion du pays, sur laquelle leur pouvoir s'est moins complète-
ment étendu , que s'est le mieux conservée cette organisation primitive :
cest une preuve de plus qu'elle ne vient point d'eux. Voilà donc un élé-
ment social antérieur aux brahmes, et qui a subsisté au-dessous de la lé-
gislation qu'ils ont imposée au pays.
Ainsi trois sortes d'associations qui font la vie sociale de l'Inde, la caste,
la parenté religieuse, la commune, ne sont point l'œuvre de la législation
brahminique. Celte législation lésa trouvées toutes faites, elle les a reçues
de mœurs aussi anciennes ou plus anciennes qu'elle-même.
Telle est la part qu'on doit faire à l'action des mœurs primitives sur la loi
indienne. Cette loi qui semble d'abord si intraitable est donc entrée en
composition avec les mœurs, et a respecté les habitudes fondamentales des
Hindoux. Mais ce n'est pas tout : cette loi, dont le caractère est l'immuta-
bilité, l'éternité; celte parole de Brahma, que rien ne devait altérer, a subi
par l'effet du temps des changemens essentiels, et elle s'est montrée flexible
aux mœurs nouvelles, comme elle avait été docile aux mœurs primitives.
Seconde influence non moins importante à signaler que la première.
Voici ce que prescrit l'antique loi de Manon dans le cas d'adultère (I) :
(i) Ghap. vm.
LES LOIS ET LES MOEURS. i'j;}
« Si une femme, Hère de sa famille ou des grandes qualités de ses parens,
viole effectivement son devoir envers son seigneur, que le roi la condamne
à être dévorée par les chiens dans tin lieu très fréquenté. »
L'atrocité de cette peine tenait vraisemblement à l'horreur qu'une telle
législation devait naturellement professer pour un crime qui pouvait pro-
duire le plus grand des maux, la confusion des races. L'adoucissement
graduel des mœurs et l'influence du mahométisme ont fait tomber celle
loi barbare (I).
Le droit d'héritage fut primitivement, comme nous l'avons vu, fondé
sur la religion des sépultures. Tout l'avantage était pour le fils aine, celui
par qui le chef de race acquitte sa dette envers ses aïeux , celui à qui il
appartient d'accomplir le sacrifice funèbre, et par là d'ouvrir à son père
l'entrée du monde supérieur. Le fils aîné seul est engendré par un senti-
ment de devoir, dit Manou • les autres , ajoule-t il , sont considérés comme
engendrés par l'amour du plaisir. En conséquence , il fallait mettre à part
pour lui, avant tout partage, un vingtième de l'héritage et ce qu'il y avait
de meilleur dans tous les biens mobiliers. Si on ne mettait rien à part pour
lui, il devait avoir une double portion. Mais à ce texte primitif un commen-
taire postérieur a ajouté une clause qui l'annulle : si tous sont égaux en
bonnes qualités, ils doivent tous partager également.
En effet, l'usage du partage égal entre les fi ères a entièrement prévalu
dans l'Inde, et les Hindoux ont tellement oublié la loi primitive, qu'ils
montrent le plus grand étonnement, dit l'abbé Dubois (2) , lorsqu'ils ap-
prennent que, dans certaines contrées de l'Europe , un père dépouille plu-
sieurs de ses enfanspottr en enrichir un seul. Ainsi, le changement des
mœurs a entraîné le changement des anciennes lois, et même en a aboli
la mémoire dans le peuple.
Les Hindoux sont les premiers à reconnaître ces changemens apportés
dans leurs lois par leurs mœurs; ils confessent que certaines lois, qui étaient
faites pour les trois premiers âges du monde, ne peuvent subsister dans le
quatrième , dans l'âge de misère et de crime où nous vivons.
Selon leurs idées , ces changemens tiennent à la décadence qui entraîne
le monde , c'est la corruption toujours croissante des hommes qui a forcé
de relâcher quelque chose de la sévérité antique. Mais il est aisé de voir
que ce prétendu relâchement esl clans plusieurs cas un véritable progrès
moral. Ainsi, parmi les pieuses coutumes qu'a perdues notre époque dé-
(i) Dubois, Voyage dans l'Inde.
(2) Torn. 11, }>. 44, Voyage dans l'Inde.
460 REVUE DES DEUX MONDES.
générée, est mentionné, entre le sacrifice du taureau et celui du cheval,
le sacrifice humain (1).
Ainsi, il est dit que, dans le premier âge, un homme qui avait com-
muniqué avec un grand pécheur était ohligé d'abandonner son pays, dans
le second sa ville , dans le troisième sa famille , mais que dans le quatrième
il suffit qu'il abandonne le coupable (2).
Ainsi est abrogée cette loi bizarre , en vertu de laquelle le frère de l'é-
poux mort ou impuissant devait le remplacer. Cette prescription singulière
est mentionnée par Manon, mais supprimée par lui en raison de la suc-
cession des quatre âges (5) ; c'est-à-dire que , dès l'époque où le code de
Manou a été rédigé , cette coutume commençait à tomber en désuétude
par le fait de mœurs nouvelles, et c'est à l'influence de ces mœurs que le
législateur, quel qu'il soit , rendait hommage , en modifiant la loi pri-
mitive.
Les mœurs ont donc quelque peu varié dans cette Inde, qu'on se figure
complètement immobile , et leurs variations ont atteint la législation si
pleine d'autorité qui avait en partie créé ces mœurs. Tel est le résultat
que l'Inde nous a présenté.
LES JUIFS.
Passons à un autre peuple de l'Orient, le peuple juif; on ne peut faire
un plus grand pas, rien n'est si loin de l'Inde que la Judée. Il n'y a pas
dans l'histoire de plus parfait contraste qu'entre les castes de Brahma et
les tribus de Jéhovah.
D'une part , un peuple doux, contemplatif, porté à l'abstraction et à la
rêverie, des esprits d'une subtilité raffinée, des imaginations d'une ri-
chesse surabondante , des corps faibles , des âmes sans courage j de l'autre ,
un peuple sombre , énergique , ne possédant qu'un petit nombre d'idées
hautes , se nourrissant de quelques sentimens âpres et profonds , des âmes
ardentes , un tempérament actif et guerrier ; ici des castes enracinées au
sol , émanant comme tout le reste d'un principe immuable ; là un peuple
voyageur, portant au milieu de lui une loi qui se révèle librement par
l'inspiration au génie des prophètes, et suscite pour son accomplissement
(i) Loi de Manou, trad. de W. Joues, éd. d'Haugdion, in-4°, p. i3o. General
note.
(2) Idem.
(1) Idem.
LES LOIS ET LES MOEURS. 4(>1
le bras des capitaines. Au fond, les deux principes contraires, les deux
pôles opposés de la pensée humaine : savoir, l'unité abstraite et l'unité
active, le panthéisme et le théisme , le dieu monde et le dieu vivant.
Cependant ces deux peuples appartiennent à l'Orient, et tous deux ont
cela de commun , que , chez l'un comme chez l'autre , la loi commande aux
mœurs, parce qu'elle est une loi religieuse, et même on peut dire que nul
n'est allé plus loin que Moïse dans celte voie. Je ne trouve aucun législa-
teur qui se soit saisi plus énergiquement que lui de l'argile humaine pour
la pétrir et la mouler. Moïse parlait au nom d'un Dieu terrible avec lequel
il conversait parmi les tonnerres du Sinaï ; et quand , au sortir de ces re-
doutables entretiens, il apparaissait aux enfans d'Israël, il était à l'aise
pour disposer de toutes leurs actions , pour régler souverainement les
existences au nom de cette loi écrite sur la pierre par le doigt de Dieu.
Aussi rien n'échappe à ses commandemens : dans quels détails n'entre-
t-il pas touchant les sacrifices , les mariages , les alimens , les ablutions , les
nécessités et les infirmités les plus abjectes de la nature humaine ! Pour
séparer son peuple de tous les autres peuples, il marque ses actions et ses
coutumes même indifférentes d'un sceau particulier. C'est comme une cir-
concision sociale, dont l'autre n'est que l'ombre. Il fait plus, il réprime
violemment les penchans de ce peuple , surtout le plus puissant de tous, ce
penchant irrésistible à l'idolâtrie, contracté clans la terre d'Egypte, et en-
tré dès-lors si avant dans les mœurs d'Israël , qu'il fera succomber le plus
sage de ses enfans; Moïse ne cesse point de le combattre, il n'est point
avare du fer et du sang. Mais la race juive n'est pas une race docile et
souple à la discipline, c'est une race rebelle, intraitable; Moïse ne se
lasse point, et il frappe à grands coups sur ces têtes de bronze jusqu'à ce
que le bronze se soit applati sous le marteau.
Tel est Moïse. Eh bien ! ce législateur, armé de l'autorité de son Dieu
terrible et de son génie indomptable, a été lui-même contraint d'obtem-
pérer aux coutumes et aux mœurs établies de son temps ; il ne s'est pas
dissimulé que celles de l'avenir modifieraient son œuvre : c'est ce qui est
arrivé au-delà de sa prévision , et nous sommes encore ramenés au même
spectacle. Ici comme aux Indes , nous allons voir la loi religieuse , ce roc
antique dont la base se cache dans l'abîme du temps, surgir de l'océan
des mœurs et nous montrer des vestiges de cet océan son berceau, comme
une île qui naît du sein des mers en garde sur son front quelques dé-
pouilles.
D'abord la tribu , ce premier élément du corps social tel que l'organisa
Moïse, ne fut point constituée par lui. Elle avait son fondement dans la fa-
mille , car elle n'était qu'une association de plusieurs familles descendant
Kfé REVUE DES DEUX MONDES.
ou croyant descendre d'un même chef. Chacune de ces familles particu-
lières formait une branche collatérale de la grande famille , qui élait la
tribu. Or, cette relation des individus est basée sur les mœurs patriar-
cales, qui furent les mœurs primitives des Hébreux. Ces mœurs avaient
naturellement formé la tribu, Moïse la reçut d'elles, et en fit la base de
la société qu'il instituait. Chacune de ces tribus élait réellement une pe-
tite société qui se gouvernail par ses chefs de famille et ses vieillards , et
qui se considérait comme entièrement libre à l'égard des autres. Moïse fit
tout ce qu'il put pour les grouper en corps de nation; à chacune il mar-
qua sa place et son rang , à plusieurs il assigna leur emploi , il s'efforça de
modeler l'unité du peuple juif sur l'unité de Jéhovah; mais, malgré tous
ses efforts et même tous ses succès , la vie individuelle des tribus subsista ,
et après s'êlre à grand'peine ralliées autour de David, elles brisèrent sous
son petit-fils le lien passager qu'elles avaient accepté pour un jour.
Les anciennes mœurs des Hébreux étaient surtout pastorales , Moïse
voulut les rendre surtout agricoles. Autour de lui erraient clans le désert
des populations vagabondes; vivant de brigandages, il voulut séparer for-
tement son peuple de l'errant Ismaël. En masse il parvint à ce double
but; il fixa sur le sol la tente de l'Hébreu , et l'y enchaîna par le lien de
la propriété. Mais les mœurs primitives sont tenaces , les mœurs voisines
sont contagieuses; ne voit-on pas sous les Juges de véritables hordes
comme les bordés arabes (I) ? et quand le peuple de Dieu est arrivé dans
la terre sainte , n'y a-t-il pas des tribus qui désirent prendre le terrain qui
est proche du désert pour continuer la vie nomade ? Mais voici qui est dé-
cisif : la loi mosaïque elle-même atteste l'existence d'un droit coutumier
antérieur à elle, ou qu'elle ne veut ou n'ose pas toujours abolir. Jésus-
Christ , en parlant du divorce , l'appelle une concession faite par Moïse à
la dureté du cœur des Juifs; il y en a plusieurs autres du même genre.
Ainsi , on voit par le «émoignage de Moïse lui-même que cette obliga-
tion imposée au frère d'épouser la veuve de son frère mort sans enfans,
qui choque nos idées et que repoussent nos lois, cette obligation qui , sans
doute par un progrès moral , tombait en désuétude aux Indes dès l'époque
de Manou , existait cent cinquante ans avant Moïse, plus impérieuse en-
core que dans sa loi (2).
Ce n'est pas Moïse qui a institué le vengeur du sang , à qui le meurtre
d'un parent confère le droit et impose le devoir d'attenter, par tous les
moyens possibles , aux jours des meurtriers. Cette coutume est celle de la
(i) Micbaelis, Mosaiches reckl,l.i, p. 196.
(2) Genèse, chap. 38.
LES LOIS ET LES MOEURS. 465
plupart des peuples primitifs. C'est le tair des Arabes, surtout en usage
avant Mahomet. Il est évident qu'elle était de tout temps commune aux
populations sémitiques. Rien n'est plus opposé à la discipline de la loi
mosaïque que cette liberté de se faire justice par ses propres mains ; rien
n'est plus attentatoire à la majesté du Dieu vengeur que de devancer son
arrêt, et de substituer un bras périssable à son bras éternel. Cependant
Moïse a laissé subsister cet usage. Il l'a trouvé trop profondément enra-
ciné dans les mœurs nationales pour (enter de l'extirper. Nulle part il ne
le sanctionne directement , par où on voit bien qu'il n'en est pas l'auteur ;
mais il s'en occupe comme d'une chose établie, pour le régulariser et le
restreindre.
Car là où celte grande volonté est contrainte de plier devant la puis-
sance invincible des coutumes reçues, des lois qui font partie des mœurs ,
elle s'efforce du moins de modifier ce qu'elle ne peut détruire. Ainsi ,
Moïse n'établit pas le divorce , mais il l'admet comme une institution exis-
tante, et il en tempère les inconvéniens par une clause qui en prévient
l'abus, il défend de reprendre la femme qu'on a quittée.
Moïse , le créateur par excellence en matière de législation , n'a donc
pas tout créé. Ce puissant artiste a travaillé sur un fonds donné, sur une
matière qui lui préexistait. C'est l'œuvre des plus grands hommes; Dieu
seul fait quelque chose de rien , et rien de quelque chose.
En outre , comme je l'ai dit , cette loi n'était pas entièrement immuable ,
une partie a subsisté et subsiste encore, une autre s'est conformée aux
temps, s'est transformée avec les mœurs.
Dans certains cas, la correction d'une loi inexécutable ne s'est pas fait
attendre long-temps. Ainsi , la loi de mort proclamée d'une manière ab-
solue contre les Chananéëns , dans le premier élan de l'horreur religieuse,
fut mitigée sous les Juges. Par suite du relâchement et de la corruption
croissante des mœurs, l'on fut obligé d'augmenter avec le temps les
amendes que Moïse avait fixées. Je ne parle point ici de leur taux relatif,
qui suit partout les variations de la valeur de l'argent; je parle de leur
taux absolu. Ainsi, du temps de Moïse, le voleur payait (I) quatre ou
cinq fois, et au temps de Salomon sept fois la valeur de l'objet dérobé.
De-, dispositions législatives , tout autrement importantes et fondamen-
tales , n'ont pas tenu devant la résistance des mœurs et ont été prompte-
ment abrogées par l'usage. Telle est l'institution si remarquable de l'an-
née du jubilé.
On sait que Moïse , dont la pensée dominante était la stabilité , la fixité
(i) Deuxième livre de Moïse, 23-37, comparez Proverbes, 6, 3i.
404 REVUE DES DEUX MONDES.
dans les conditions des particuliers, Moïse, qui ne voulait pas du com-
merce et de l'industrie , qui n'admettait dans sa cité politique que la reli-
gion, l'agriculture et la guerre, avait partagé d'avance la terre promise
en un certain nombre de lois semblables, égal à celui des familles. Le vé-
ritable propriétaire de cette terre était Dieu : c'était Jéhovab, roi d'Israël.
Le sol d'Israël appartenait à Jéhovab comme la terre d'Egypte à Pharaon.
L'Hébreu qui le cultivait n'était que le fermier de Jéhovab. La propriété
territoriale ainsi constituée , il s'agissait de maintenir l'égalité de fortune
entre tous les Juifs , pour que tous fussent égaux sous le niveau de Dieu
et de sa loi; car telle était la pensée de démocratie théocratique qui fai-
sait le fonds de la politique de Moïse. Pour les maintenir dans cet état , il
déclara inaliénables ces biens partagés également entre tous; il permit seu-
lement de les vendre ou plutôt de les engager pour un temps, mais ce
temps ne pouvait dépasser un demi-siècle , car après cet intervalle reve-
nait l'année du jubilé , qui devait rendre à chacun la possession de son
bien , et rétablir ainsi l'égalité.
Celte loi reposait, comme on voit, sur l'idée même qui est le fonde-
ment de toute la législation de Moïse; divisant une terre qui n'était pas
encore aux Juifs et qu'ils devaient conquérir, il n'a été gêné par aucune
coutume, par aucun droit antérieur; il a disposé du sol purement d'après
ses idées. Eh bien ! il s'est trouvé que cette disposition était impraticfible ,
et les plus fidèles zélateurs de la loi se sont dispensés d'obéir à une injonc-
tion trop contraire aux sentimens et aux mœurs naturelles des hommes.
Pour les preuves que cette partie de la religion mosaïque n'a pas été
long-temps ou n'a jamais été en vigueur, on peut consulter Michaelis , qui
le démontre avec la dernière évidence (I).
Ce n'est pas tout, le génie prophétique de Moïse avait compris que
cette œuvre si forte n'était pas à l'abri des vicissitudes humaines ; et c'est
un admirable passage du Deutéronome (2) que celui où il pressent que son
peuple se pourra bien lasser de n'obéir qu'à Dieu ; qu'un jour, malgré
tout ce que le génie de Moïse aura fait pour lui conserver sa liberté
en l'isolant des autres peuples , l'ennui de cette sainte liberté le pren-
dra , et que , dans sa faiblesse , séduit par l'exemple , il voudra un roi
comme le reste des nations. Moïse se résigne à cette dégradation de son
peuple et à cet abaissement de sa théocratie , et il prescrit ce qu'il faudra
faire quand ce triste jour sera venu. Qu' exige- t-il ? Si les Juifs veulent
un roi, qu'ils le prennent, mais qu'ils ie prennent parmi eux, que ce
(i) Mosaiches redit, t. n, p. 54-
(a) Deutéronome, ch. xvn, v. 14 etsuiv.
LES LOIS ET LES MOEURS. K)5
roi ne soit pas un étranger. C'est ainsi qu'avec une profonde sagesse et
nue indépendance d'esprit supérieure , il fait la part de la contagion pour
l'arrêter et sauver du naufrage tout ce qu'il en peut sauver, la nationalité
d'Israël.
Il suit de ce qui précède que, si la loi de Moïse a agi énergiquement sur
les mœurs des Hébreux, leurs mœurs ont sensiblement réagi sur sa loi.
Parcourons rapidement les principales pbases de cette action et de celte
réaction.
Il faut mettre en dehors de cette étude une portion de la loi qui s'est
fondue avec les mœurs , qui est entrée dans le sang et dans la substance
des Juifs , qui vit au sein de leurs tribus dispersées , et qui vivra autant
qu'elles. Telle est la circoncision qu'ils pratiquent comme au temps d'A-
braham ; même certaines prescriptions qui semblent indifférentes subsis-
tent , l'intervalle dont les fiançailles précèdent le mariage est , par exemple,
de dix mois aujourd'hui, comme avant la captivité de Babylone. On trou-
verait dans la vie habituelle des Juifs mille exemples de cette persistance
avec laquelle ce peuple se cramponne au passé. Je choisis un trait saillant
de sa physionomie morale, l'horreur de ce qui n'est pas lui , la loi de
haïr le genre humain; celte loi est de Moïse. Le genre humain pour les
Juifs , c'étaient les nations idolâtres , leurs oppresseurs d'Egypte, leurs en-
nemis de Cbanaan. Il fallait les armer contre ces peuples d'une haine in-
domptable. Moïse sut planter cette haine si avant dans leurs âmes, qu'elle
n'en est plus sortie, et qu'ils l'ont successivement étendue aux divers peu -
pies qu'ils ont rencontrés; on la retrouve à toutes les époques de leur
histoire : dans l'Ancien Testament , elle éclate à chaque page ; les temps
modernes venus , elle s'aigrit encore par la persécution et l'opprobre.
Le Talmud permet au Juif de voler le chrétien , et si le chrétien est au
bord du précipice , lui ordonne de l'y pousser. Et de nos jours , dans une
ville d'Allemagne , un jeune protestant s'abstint d'aller dans une maison
juive , parce qu'il s'aperçut qu'après avoir pris le thé avec lui , on brisait
la tasse dont il s'était servi.
Mais à part ce fonds commun qui perce à toutes les époques de l'his-
toire des Juifs , on ne saurait nier que leurs mœurs et leur organisation
politique n'aient changé depuis Abraham jusqu'à nos jours.
Les mœurs qui ont précédé la loi de Moïse étaient , nous l'avons vu ,
patriarcales , et quelque chose en subsista sous son empire. Moïse fit sa
loi pour le désert; seulement, guidé par un instinct merveilleux d'avenir,
il se servit du désert pour discipliner son peuple et le préparer à la terre
promise. Après lui, l'état de guerre et de conquête crée au sein d'Israël
des mœurs violentes. C'est un temps tout héroïque et tout barbare que
tome m. ,"0
40<j REVUE DES DEUX MONDES.
celui de ces chefs guerriers qu'on appelait des Juges. C'est lé temps du
fort Samson et du vaillant Gédéon. C'est le temps où Jahel enfonce un
clou dans la tète de Sisara, où Jephté immole sa fille, où le lévite d'E-
phraïm divise le corps de sa femme en douze parts , et en envoie une à
chaque tribu d'Israël.
Les Hébreux ont le sol à gagner et à maintenir. De là cette guerre
acharnée et ces mœurs atroces. Ils ne sont pas encore complètement orga-
nisés en corps de nation; mais quand le moment est venu, quand ils se
sentent maîtres du terrain et assis sur le sol de la Judée , la civilisation ,
cette piaule qui sort du sillon creusé par la main de l'homme, la civilisa-
tion commence à jeter ses racines au milieu d'eux. De nouvelles mœurs
nécessitent cette nouvelle forme de gouvernement que la sagesse de Moïse
avait prévue. Et si un chef guerrier convenait à Israël errant dans le dé-
sert comme une caravane, ou campé sur son nouveau territoire, Israël éta-
bli d'une manière stable au sein de ses villes, au milieu de ses champs et
de ses troupeaux, a besoin d'un roi. Les anciennes mœurs dont Samuel
était l'interprète y répugnaient; mais les temps étaient changés , et lui-
même fut contraint de céder. Sous Saùl , c'est la guerre qui domine en-
core dans les mœurs juives. Sous David, les arts de la paix se développent ,
la poésie est sur le trône ; les habitudes du luxe oriental commencent à
entourer ce trône. David avait des eunuques. Salomon enfin s'environne
d'une incroyable magnificence, bâtit, outre le temple, des palais, des
jardins somptueux, couvre la mer de ses Hottes, enrichit Jérusalem des
trésors d'Ophir, et vit au sein de son sérail comme un roi de Babylone.
C'en était trop ; c'était trop s'écarter de la tradition et des vieilles mœurs.
Qu'aurait dit Moïse , s'il eût vu cette mollesse au sein du peuple qu'il avait
formé pour labourer , peupler et combattre ? Tout l'esprit de sa législation
fiait dirigé contre le commerce , le luxe , l'inégalité de fortunes qui en
résulte. Aussi l'étal qui avait celle législation pour base ne put tenir
contre l'influence de mœurs opposées à son principe. Les richesses et les
femmes étrangères corrompirent cet homme d'un esprit trop étendu et de
trop peu de foi; sage et voluptueux sceptique qui était desliné à terminer
l'œuvre de Moïse et à préparer sa ruine , à bâtir le temple et à ébranler
la loi. Du jour où Salomon tomba aux pieds des idples, il prosterna avec
lui la majesté d'Israël, qui ne s'en est jamais complètement relevée. Il se
repentit , mais il était trop tard , son règne avait porté le coup , le principe
mosaïque était vicié , et le lendemain de ce règne, l' unité juive , telle que
Moïse l'avait faiîe, fut brisée. Et maintenant c'est l'esclavage qui relrem-
jKra les Juifs; c'est lui qui , courbant les tribus sous sa verge de fer, les
réunira dans une même oppression et une commune douleur. Pour alleler
LES LOIS ET LES M(H l US 467
ensemble Israël et .luda, le joug de Moïse n'avait pas suffi, il fallut le
joug et la main pesante du vainqueur. A travers toutes ces vicissitudes, la
loi a toujours été, au milieu du peuple, personnifiée dans les prophètes
qui en sont l'expression vivante toujours ils ont averti leurs frères de cor-
riger leurs mœurs dont la perdition a entraîné la perle de leur loi. Après
la captivité, ce furent d'incroyables et louchans efforts pour retrouver
cette ancienne loi, pour reconstruire l'ancien peuple du Seigneur, pour
se reprendre aux mœurs et aux traditions des aïeux; mais bientôt le glaive
d'Alexandre fendit les antiques ténèbres de l'Orient , et rapide comme
la lueur de ce glaive, un éclair du génie grec les traversa. La civilisation
opiniâtre de la Judée fut bien vile entamée par cette civilisation péné-
trante,. Sous les successeurs d'Alexandre, les Juifs s'hellénisèrent, et leur
loi se corrompit tous les jours davantage. Sous les Machabées , il y eut un
retour prodigieux d'esprit national , et la Judée se crut revenue au temps
des Juges. Enfin , les Romains , devant qui tout devait tomber, parurent.
Les Juifs choquèrent les maîtres du monde par l'obstination de leurs
mœurs et l'indépendance de leur loi. Les Romains firent tout ce qu'ils
purent pour dénaturer les unes et fausser l'autre; I'Iduméen lîérode les
servit par ses intrigues : cependant les Juifs ne cédèrent pas, et malgré
leur état misérable, malgré les sectes qui les divisaient, malgré les alté-
rations profondes qu'avaient subies leurs croyances, leurs mœurs et leur
constitution , ils résistèrent. On vit qu'il fallait en finir avec eux et les
détruire. Cela même fut impossible. On brûla Jérusalem , on massacra
des milliers d'hommes, de femmes , d'enfans; on ne put tuer le peuple ,
il vit encore.
Jérusalem tombée, une nouvelle ère commença pour le Juif, une ère
d'exil et d'asservissement : cette condition malheureuse influa sur la loi ;
tant qu'il avait été séparé des autres peuples , elle avait subsisté dans son
intégrité ; maintenant qu'il allait proscrit à travers le monde, elle perdit
sa simplicité primitive; les mystères insensés de la cabale, les subtilités
des rabbins, en la surchargeant, la défigurèrent. Alors aussi les malheu-
reux Juifs connurent et subirent d'autres lois sur lesquelles leurs mœurs
n'avaient point de prise. Ce furent les lois de leurs maîtres, les lois du pays
qui leur vendait un précaire asile. Ces lois de l'oppresseur firent partoul
l'immoralité du peuple opprimé , et si l'on peut reprocher aux Juifs du
moyen-âge des meurs sordides, on doit dire cpie ce furent nos lois qui les
condamnèrent à ces vices. Partoul de leur état civil dépendirent et leur
genre de vie et les mœurs qu'ils adoptèrent. Chez les Maures d'Espagne,
où leur sort était assez doux, ils cullivèreni les lettres au point de négliger
le commerce; mais dans les pays comme la France el l'Angleterre, où on
50.
408 REVUE DES DEUX MONDES.
les persécuta presque toujours , ce fut pour eux une nécessité de se vouer
à de moins nobles occupations , de se livrer à l'usure. En les excluant du
droit commun , on leur interdisait la propriété territoriale qui a besoin
de garantie , et ainsi la barbarie de la législation féodale les poussa vers
un genre d'existence qui était tout-à-fait l'opposé de leurs mœurs antiques
et de l'esprit de leur loi; car ces mœurs étaient précisément ce qu'on ne
pouvait souffrir cbez des Juifs agricoles et guerriers . et l'intérêt de l'argent
dont on les forçait à tirer leur seule ricbesse, l'intérêt de l'argent était
proscrit par la loi de Moïse.
La législation qui les opprimait en était donc venue à leur donner des
mœurs directement contraires à celles que leur avait faites leur antique
loi. Us acceptèrent avec une ardeur désespérée L'humiliante ressource
qu'on leur laissait. Mais cependant sous le joug qui dégraciait leurs
mœurs , ils s'attachèrent avec un indicible acharnement à ce qu'ils en
pouvaient conserver. Jamais , par exemple, les capitulaires des rois carlo-
vingiens ne purent obtenir qu'ils consentissent à se marier d'après la loi
chrétienne. Dans ce rapide coup d'œil sur les mœurs et les institutions
juives aux diverses époques de leur existence, j'ai principalement insisté
sur les altérations que les premières ont pu faire subir aux secondes , parce
que la législation des Juifs est avec celle de l'Inde la plus inflexible, la
plus inébranlable de toutes. Je voulais établir que là même où la loi com-
mande aux mœurs au nom de la religion, il arrive que dans le détail les
mœurs modifient singulièrement la loi : si cette vérité est démontrée pour
l'Inde et pour la Judée, où pourrait-on la méconnaître?
MAHOMET.
Quant à la loi de Mahome! , c'est celle des lois religieuses de l'Orient
qui a le moins contrarié les mœurs de ceux à qui elle s'imposait. Elle n'a
point , comme la loi de Moïse, tenu en bride les appétits d'un peuple char-
nel , elle leur a donné carrière , elle a été facile aux penchans de ses sec-
tateurs, et c'est à cette facilité qu'elle a dû en partie sa puissance. Ces
tribus étaient guerrières avant Mahomet; l'amour et les batailles, c'est
tout ce que chantent leurs anciens poêles, c'est tout ce que raconte
l'épopée romanesque d'Antar. Mahomet n'est pas venu gêner les fiassions
arabes , il est venu les exalter. Il a dit à ces chefs de hordes : Vous aimez
a guerre, les femmes et le pillage; eh bien ! guerroyez au nom de mon
Dieu , et les belles captives et les trésors de l'infidèle ne vous manqueront
pas. Au milieu de ces populations naturellement enthousiastes, qui ont
LES LOIS ET LES MOEURS. II)!)
deviné la chevalerie européenne, si elles ne l'ont pas inspirée, il a jeté
l'idée sublime de Dieu , il s'est fait le représentant de cette idée , et au nom
d'Allah et de Mahomet, il a prescrit à ses disciples ce qui pouvait leur
plaire davantage , la conquête du monde. Qu'est cela en comparaison du
mors que la main de Moïse a placé dans la bouche d'Israël ? A côté de lui
je trouve Mahomet bien petit. Il flatte la nature humaine, Moïse la dompte.
Ouvrez le Koran, le meurtre est acquitté par une composition pécu-
niaire , concession que Moïse n'a point faite ; le Koran ajoute : ou par la
délivrance d'un musulman captif. Cette clause est clans l'intérêt de l'ex-
tension de la foi ; mais remarquez la faiblesse de la loi devant l'exigence
des mœurs. Quelques avantages que retire l'islamisme de la délivrance
d'un fidèle, le vengeur du sang peut refuser la compensation et demander
qu'on livre le meurtrier à sa merci.
Cependant, il faut le reconnaître, cette loi, si complaisante aux mœurs
primitives, fit quelques efforts pour les améliorer, principalement à l'é-
gard des héritages. Elle lutta contre d'antiques coutumes qui refusaient
à l'orphelin et à la veuve les biens du père et de l'époux ; on alléguait que
ce bien devait aller à ceux qui étaient en état de porter les armes. Maho-
met, quelque belliqueuse que fût sa législation , comme inspiré par je ne
sais quel souffle de christianisme, statua qu'on respecterait la part des
veuves et des orphelins. Il voulut que les femmes ne fussent pas prises
contre leur gré par droit d'héritage ; cependant il resta de la prépondé-
rance affectée aux guerriers dans l'origine , et qu'il était dans les mœurs
de maintenir, cette règle générale : à un homme doit échoir le double de
ce qui échoit à une femme. Chose remarquable ! cette loi , en général si
docile aux passions et aux coutumes des hommes parmi lesquels elle s'est
établie , a résisté avec une énergie singulière à tous les changemens qu'au-
rait pu y introduire par la suite la diversité des mœurs , des lieux et des
temps. Au sein de la civilisation élégante des califes , comme sous la tente,
en Afrique, en Espagne , en Sicile , aux Indes , à la Chine , à Constanti-
nople, d'un bout du monde à l'autre, et à travers douze siècles, l'isla-
misme a subsisté inaltérable. Ce qui semblait dans ses pratiques le plus
local et le plus accidentel n'a été nulle part et jamais abandonné. Dans le
désert, le musulman imite avec le sable les ablutions prescrites; perdu
dans les steppes de la Tartarie , il se tourne pour faire son oraison vers le
côté où il croit que se trouve la pierre sacrée de la Mecque. L'islamisme a
eu sur le judaïsme un avantage, c'est de venir après que les Romains
avaient passé; l'empire du monde était vacant, et il a osé y prétendre. Si
cet empire lui a échappé , du moins personne n'a pris la Mecque, et le
croissant resplendit sur la ville des Césars. Les musulmans ont un pied
470 REVUE DES DEUX MONDES.
en Europe, où leur présence nous outrage, où ils nous méprisent de les
supporter, et il y a peu d'années, une grande puissance a recule devant
leur fanatisme, aux abois. Ce fanatisme est leur force , car c'est L'amour
passionné de leurs mœurs et de leurs lois. Je sais que , de nos jours , un
petit-fds u'Othman a conçu l'étrange dessein de tailler brusquement la
société musulmane sur le modèle de la nôtre. Ceux qui ont vanté les égor-
gemens philosophiques de ce brûleur de casernes, dont on a voulu faire
un grand homme , et qui n'est qu'un barbare honteux, croyant marcher
avec l'Europe , et se traînant à sa suite dans le sang; ceux qui l'ont vanté
pensaient sans doute que la civilisation se laissait intimer par un décret
sanglant du despotisme , et qu'on pouvait envoyer le cordon de mort à
une société comme à un visir. Les choses ne vont point ainsi : il y a en-
core beaucoup à faire pour transporter Paris à Constantinople. Au reste,
il me semble évident que le jour où Mahmoud aura renversé le dernier
débris des mœurs nationales et religieuses qui étaient le support de son
empire, cet empire posant à vide tombera. Dans l'intérêt de l'Europe et
de la Grèce , je souhaite que le sultan remporte encore beaucoup de vic-
toires sur les mœurs et sur le fanatisme de ses sujets.
L'EGYPTE ET LA PERSE.
Comment parler de l'Orient et ne pas prononcer le nom de l'antique
Egypte? mais comment comparer ses lois et ses mœurs , quand les unes et
les autres nous sont si imparfaitement connues ?
L'Egypte tout entière est un grand hiéroglyphe que l'on n'a pas encore
déchiffré. Ce qu'on entrevoit de sa constitution présente des rapports
frappans soit avec l'Inde, soit avec la Judée. Comme dans la première ,
nous voyons ici des castes qu'Hérodote appelle des races (1) vouées à cer-
taines occupations héréditaires; à leur tête une caste sacerdotale gouver-
nant par un roi de la caste des guerriers, et les prêtres réglant avec le
même despotisme qu'aux Indes sa vie et ses moindres actions. En Egypte,
je trouve, comme chez Moïse, l'agriculture fondement de l'état, et de
perpétuels efforts pour asseoir la société sur une base territoriale et pour
la défendre de la contagion et de l'invasion des mœurs nomades, pour sé-
parer fortement le peuple agricole des peuples pasteurs qui le soumirent
une fois et le menacèrent long-temps. Ces analogies ne sont pas très ex-
traordinaires, car l'influence de l'Inde sur l'Egypte, admise par Heeren
(i) l'isa.
MUS LOIS LT LES MOEURS. 471
el Cuvier, n'est guère douteuse, et celle de l'Egypte sur la Judée l'est
encore moins. Je ne répéterai donc point à propos de ce peuple ce que
j'ai dit à propos des ôeiw autres, et je renvoie pour les observations que
j'aurais à faire sur lui à celles que j'ai faites sur eux.
Ce n'est pas que, dans le peu qu'on sait des antiques mœurs de l'Egypte,
d ne soit possible de démêler quelque trait saillant qui trancbe avec celles
de tout autre pays. Telle est, par exemple, celte préoccupation de la
mort qui dominait la vie entière des Égyptiens, qui était familière à toutes
leurs pensées et présente à toutes leurs actions. Depuis la tète de mon
qu'on apportait au milieu du festin pour exciter les convives à la joie ,
jusqu'à ces nécropoles plus vastes que les cités des vivans, ces temples
dont les murs sont couverts de peintures qui représentent l'bistoire de
l'ame après la vie, ces pyramides , masses énormes élevées à grand'peine
pour y cacber un tombeau : tout en Egypte parle de la mort. Ceci devait
tenir aux mœurs et se retrouve dans les lois. L'Egypte est le seul pays où
l'on ait fait un moyen politique d'un arrêt funèbre et soumis un cadavre
à un jugement.
Mais je le répète, nous n'avons point le code de l'Egypte. Les Grecs ,
qui nous apprennent quelque chose de ses institutions et de ses coutumes,
ne l'ont visitée qu'après l'ère des Pharaons, après celte ère de dix siècles,
pendant lesquels la civilisation égyptienne se développa dans sa pureté ;
alors cette civilisation commençait à s'altérer par la complète. Peut-être
est-il donné à notre temps d'en savoir davantage. Attendons (I)!
La Perse aussi présente de grandes obscurités. Je ne veux ni ne dois
m'y enfoncer. D'importans travaux se préparent en ce moment sur les
antiquités persanes. Jusqu'à ce qu'ils aient paru , on ne peut s'aventurer
sur ce terrain mal connu sans courir le risque de s'égarer. Je dirai seule-
ment qu'en comparant ce que les auteurs anciens nous apprennent des
Perses avec ce que nous révèle l'imparfaite traduction des livres de Zo-
roastre que nous possédons , l'on peut déjà s'assurer que ces mœurs et ces
institutions étaient dans une parfaite harmonie et reposaient sur la même
idée : c'était l'idée qui servait de base à leur religion , l'idée de la guerre ,
mais de la guerre sacrée , livrée par le principe bon, intelligent, lumineux,
au principe ténébreux et malfaisant. De cette idée sortait naturellement
celle de la pureté , base de la loi de Zoroastre et des mœurs qu'il prescri-
vit. Les prescrivit-il en effet? ou les mœurs étaient-elles antérieures à lui
el onl-elles passé de la coutume dans sa loi ? J'incline à le croire sans pré-
tendre le prouver. Mais d'abmd je remarque dans la race d'Iran la pre-
(i) Le voile est retombé Champolliog vient de mourij
472 UEVUE DES DEUX MONDES.
pondérance et l'émancipation de l'esprit guerrier. Ce peuple , surtout mi-
litaire, ne paraît jamais avoir porté le joug de ses mages comme les
Indiens celui de leurs brahmes. D'après cela , je ne pense pas qu'il ait
reçu de sa religion cette idée de pureté , fondement de sa morale et de
ses mœurs ; je crois plutôt qu'il l'a puisée dans son génie austère et bel-
liqueux.
Zoroastre s'empara de celte idée , il en tira les préceptes qui en pa-
raissaient le plus éloignés. Ainsi voulait-il favoriser l'agriculture? Dans
ce but, il ordonnait de cultiver la terre pour la purifier, pour la soustraire
au mauvais principe et la mettre sous l'empire du principe bienfaisant.
Plusieurs de ses lois eussent révolté son temps , si elles n'eussent été pré-
parées par les mœurs. Que dis-je? elles l'eussent révolté lui-même. Si par
exemple le pouvoir de celte idée de pureté n'avait pas été si grand sur
toutes les aines , si elle n'eût pas inspiré un respect superstitieux pour le
feu , son image et son symbole, le caractère humain de ce législateur qui
défend , sous des peines sévères en ce monde et dans l'autre , de battre
une chienne qui a des petits , ne lui aurait pas dicté cette sentence bar-
bare : Celui dont la bouche a soufflé sur le feu est digne de mort.
Du reste , Zoroastre s'est donné constamment , non pour un créateur
comme Moïse, mais pour un rénovateur de la tradition antique, un réfor-
mateur de la tradition corrompue ; il veut reconstituer dans sa pureté
l'ancienne société persane , l'empire de Djemschid. Sa législation est une
restauration des mœurs primitives.
Il est donc permis de croire, d'après cela, que les mœurs eurent en
Perse, comme ailleurs, une puissante influence sur la loi religieuse qui en
exerça sur elles une si grande à son tour.
LA CHINE.
Reste un pays à part , presque aussi étranger par sa constitution à l'O-
rient qu'à l'Occident : c'est la Chine où il n'existe ni castes religieuses ni
noblesse militaire, mais un despote, de la police et de l'administration,
où la libre concurrence du savoir, ouverte à tous, est la base de la hiérar-
chie sociale, où enfin les disciples de Confucius gouvernent sous un roi
tartare une population boudhiste.
Cet empire dont la population égale presque celle de l'Europe existe
depuis plus de quatre mille ans. Certes il a été le théâtre de bien des
changemens que nous connaissons mal encore. Les diverses parties qui le
composent se sont à plus d'une reprise séparées et réunies. Il a été régi
LES LOIS ET LES MUEUKS. 173
par vingt-deux dynasties, il a donc éprouvé au moins vingt-deux révolu-
tions. Deux fois il a été vaincu par les barbares , et deux fois il a vaincu
la barbarie.
Depuis l'époque de ses premiers rois, que le début de son histoire nous
montre desséchant le sol et fondant la société , jusqu'à l'empereur qui
règne maintenant sur cent quatre-vingt millions d'homme , à travers la
longue période de ses déchiremens , quelque chose a subsisté immobile :
c'est le fonds de ses anciennes mœurs. Ce fonds est aujourd'hui bien al-
téré, bien corrompu sans doute, mais il est reconnaissable même à celle
heure, au sein d'une civilisation décrépite , comme les traits caractéristi-
ques du visage de l'enfant peuvent se lire encore sur la physionomie dé-
composée du moribond.
Quel était-il ce fonds immuable d'où tout est sorti? quel était l'élément
primordial de cette vieille société ? C'était la famille patriarcale , la fa-
mille agricole. De là les deux idées qui sont encore l'ame de la politique
chinoise : l'obéissance filiale , l'importance de l'agriculture.
Ouvrons les annales de la Chine. Quel spectacle nous présentent les
premiers chapitres du Chou-King , son plus ancien livre historique ? Un
chef gouvernant les familles et les tribus qui se groupent autour de lui ,
comme il gouvernerait des enfans et des serviteurs, appliquant tous ses
soins à assainir la terre , à la rendre habitable et féconde , à favoriser par
la culture la multiplication de l'homme et des animaux utiles. Ce sont
quelques tribus qui se détachent de leur errante famille et se font une vie
stable en s'attachanl au sol. Ce qui peut seconder la tendance agricole, la
faire prévaloir sur la vie nomade , c'est là ce que le chef encourage et
prescrit avec une autorité toute paternelle. Un de ces anciens rois est un
laboureur, un autre est choisi à cause de son respect pour ses parens (I).
Si l'on énumère les devoirs des rois , le premier est de procurer au peuple
les cinq choses nécessaires à la vie ; celui de faire régner la vertu ne vient
qu'après (2). Des huit règles du gouvernement la première est celle des
fruits , la seconde celle des biens , c'est-à-dire , le soin de la nourriture et
du bien-être matériel des hommes. La maxime fondamentale est l'obéis-
sance filiale, et ce qui n'en est qu'une extension, le respect de la vieillesse,
un vieillard étant respectable pour chacun en ce qu'il lui présente l'image
de son père. En ces temps, l'idée de la paternité, dans laquelle se confon-
dait celle de l'amour maternel, s'appliquait au principe de la société
(i) Chou-king, trad. du père Gaubil, p. 9.
(2) Id. , p. 24.
474 REVUE DES DEUX MONDES.
et à celui de l'univers. On disait : De même que le ciel et la lerre sont
le père et la mère de toute chose , le roi doit être le père et la mère de
son peuple (I).
Les diverses dynasties qui arrivèrent à l'empire sanctionnèrent leur
usurpation par une adhésion constante aux anciennes maximes , un res-
pect inviolable des anciennes mœurs. Ce fut le lien qui réunit successive-
ment autour du trône impérial les états indépendans.
C'est sur cette hase que s'établit la monarchie des Chinois, qui atteignit
une certaine unité vers le XIe siècle avant Jésus-Christ. Mais bientôt ce
lien se relâcha d'abord, puis se brisa entièrement, et alors commença
cette époque d'anarchie et de divisions qu'on a justement nommée le
moyen-àge de la Chine , et qui fut aussi long que le nôtre. C'est au plus
fort de cette anarchie, quand l'autorité impériale n'existait plus que de
nom et avait à peu près autant d'influence sur les états nés du démem-
brement général que celle de l'empereur au xive siècle sur les grands
feudataires d'Allemagne ; c'est alors que parut Confucius. Confucius sentit
le besoin de reconstituer l'unité chinoise. Que fit-il dans ce but ? Il re-
cueillit les anciens rites, les anciens chants, les anciennes maximes, les
histoires des premiers temps. Voilà ce que contiennent les cinq kings dont
il est le rédacteur. Tout son enseignement était un appel au passé ; son
idéal politique, c'était la résurrection des mœurs antiques. Seulement,
venu dans un temps philosophique , dans un temps où il y avait des sectes
et des écoles , il donna une forme abstraite et symétrique à cette morale
qui n'était au fond qu'une tradition réduite en système. Si cette doctrine
l'a emporté sur ses rivales, si elle est devenue une autorité, tandis que
les autres sont restées à l'état d'opinion, c'est qu'elle n'était qu'une ex-
pression systématique , une sorte de traduction en langage abstrait des
mœurs primordiales , des sentimens intimes du pays. C'est par là qu'une
philosophie a pu devenir une loi.
Au reste, ce n'est que douze cents ans après Confucius, au vne siècle
de notre ère , que son école est entrée en possession de la société chinoise.
Ce n'est qu'alors qu'a été organisé le système des examens par lequel tous
les emplois sont donnés exclusivement aux lettrés, selon le degré auquel
ils ont porté l'élude de la morale et de la politique de Confucius.
Il a fallu tout ce temps pour user l'anarchie féodale , et quand son ère
a été consommée , les lettrés dépositaires d'un système qui reposait sur les
anciennes mœurs, qui contenait ce qu'il y a d'immuable dans la nature
chinoise, se sont trouvés les vrais représentait* de la société; ils ont été
n Chou-king, p. i5.
LES LOIS ET LES MOEURS. 175
on mesure de lui donner ce qu'elle cherchait après tant d'agitations, l'u-
nité et la paix au sein d'une organisation naturelle et nationale, et c'est
ainsi qu'un corps de littérateurs a, pu hériter de la violence et de la guerre,
et qu'une époque pacifique a pu succéder à des sièiies de destruction.
Quand les généraux et les fils de Djingis-Khan conquirent la Chine ,
leur première pensée fut de la détruire; car c'est ainsi que ces chefs en-
tendaient la conquête. Les lettrés garantirent la Chine de l'extermination
totale dont elle était menacée. A celle époque, on en voit quelques-uns,
ministres des empereurs mongols, s'interposer entre eux et leurs conci-
toyens, enseigner à ces vainqueurs sauvages quel parti ils pouvaient tirer
de l'administration régulière qu'ils trouvaient établie dans l'empire, et les
gagner à l'humanité en leur prouvant que le gouvernement leur rapporte-
rait plus que le pillage. Ces lettrés, en sauvant l'existence matérielle de
leur pays , avaient sauvé sa civilisation ; car les Tarlares ne l'ayant pas
anéantie furent contraints de l'adopter. Alors on vit quelle esi la force
d'une organisation sociale fondée sur des mœurs enracinées. Mœurs et
lois résistèrent à la plus terrible des conquêtes, et s'imposèrent aux plus
redoutables des conquérant.
Le même spectacle se reproduisit lors de îa conquête des Mantchoux, et.
à l'heure qu'il est , l'empire du milieu , après avoir traversé tant de siècles,
tant de vicissitudes et d'invasions, est encore gouverné par ses vieilles
maximes. Ce qu'il y a d'essentiel dans ses mœurs n'a pas péri.
Mais qu' est-il résulté de cette inconcevable ténacité? Ces mœurs, nées
d'un état de choses entièrement aboli depuis bien des siècles , ont cessé
d'être en harmonie avec la société qui s'appuyait sur elles; elles ont perdu ,
pour ainsi dire, leur sens et leur vertu. L'empereur de la Chine s'appelle
encore le père et la mère de son peuple, et une fois par an il ouvre toi-
même un sillon en témoignage de son respect de l'agriculture; mais l'au-
torilé paternelle et patriarcale s'est peu à peu changée en un despotisme
absolu. Le devoir de nourrir les cent familles primitives est devenu le soin
du bien-être matériel d'un peuple immense. Despotisme sans limites du
souverain, soin exclusif du bien-être matériel des sujets, voilà à quel état
de choses ont abouti les anciennes mœurs patriarcales et agricoles. Il
valait mieux pour elles s'effacer, et être remplacées par des mœurs nou-
velles que de subsister ainsi dénaturées. La Chine est une momie de peu-
ple. Une momie a, si l'on veut, figure d'homme; on y reconnaît même les
traits fondamentaux de la race, mais elle ne subsiste qu'au moyen des
bandelettes qui la serrent et sans lesquelles elle tomberait en poussière;
mais de son sein vide on a retiré les organes de la vie. Il en est ainsi de la
Chine; ses membres ne tiennent ensemble que parce qu'elle est étroite-
476 REVUE DES DEUX MONDES.
ment emmaillotée dans les langes de son enfance; son sein est creux , il
n'y a plus de cœur.
Lisez dans les journaux anglais les actes du gouvernement , les procla-
mations officielles insérées dans la Gazette Impériale , et vous croirez lire
un chapitre du Chou-King ; l'empereur actuel parle comme parlait l'em-
pereur Yao : mais ouvrez le code pénal de la Chine , son seul code, et vous
verrez ce que sont devenues dans la réalité les anciennes mœurs. L'o-
béissance filiale est toujours la base de la société, mais l'empereur étant
le père de tous, cette obéissance est une prostration de tous devant son
pouvoir, et c'est au nom d'un sentiment respectable en soi et inhérent
aux mœurs chinoises, mais perverti par la servitude, qu'ont été éta-
blies des lois atroces : telles sont celles qui prononcent contre l'auteur
de toute atteinte non-seulement à la personne de l'empereur, mais à son
palais, au temple de sa famille, aux sépultures de ses ancêtres, une
mort épouvantable, le supplice des couteaux (i), et enveloppent dans
cette sentence tous les parais du coupable. Il y a des peines sévères pour
celui qui , dans un placet , emploie le nom de l'empereur , porte ou donne
son nom; il est défendu d'imiter les rites impériaux (2). Le crime de
lèse-majesté est identifié avec le sacrilège (3). Tout ce qui tient au gou-
vernement participe de ce respect superstitieux. Le châtiment pour celui
qui jette une pierre contre un monument public (4), ou qui résiste à la
patrouille, est la mort (5). C'est que le gouvernement et même la police
ont hérité de la vénération primitive et de la docilité sans bornes qu'in-
spirait le chef patriarcal à la famille politique primitive.
Le principe des anciennes mœurs est donc caché au fond des institu-
tions actuelles , mais il y est avorté, flétri ; de là est résulté le marasme
moral où languit cette nation. Son gouvernement a pu lui donner la paix,
une certaine justice, l'abondance des biens matériels : la population y a
tellement augmenté, que deux millions d'hommes y vivent sur les rivières
et les canaux , et (pie les mères , ne pouvant élever leurs enfans , ont dans
leur ménage un bassin de cuivre pour noyer les nouveau-nés. Mais un
(i) On commence par attacher le coupable à une croix de sa hauteur, ensuite
l'exécuteur prend au hasard , dans un panier couvert , un des couteaux qui y sont
renfermés (chacun porte écrit le nom d'une partie du corps), et coupe le membre
que le couteau indique. (Code pénal de la Chine, t. n , p. 2-3. )
(2) ld., t. 1, p. 286.
(3) ld., p. 23.
(4) ld. , p. 328.
(5) ld., p. 37 4.
LES LOIS ET LES MOEURS. 477
peuple dénué de vie morale n'est rien, malgré ses richesses, ses aises, sa
population, rien qu'un paralytique couché sur un coffre-fort. Et, bien
qu'elle conserve à beaucoup d'égards les coutumes des anciens sages , au
fond cette nation n'a d'autre loi que les supplices , d'autre conscience que
le bambou.
Savez-vous en effet ce qu'est la loi fondamentale, la grande loi ? C'est
le tarif des coups, des amendes et des bannissemens , le tout symétrique-
ment , on pourrait presque dire géométriquement disposé , de sorte que
tant de coups correspondent à tant d'onces d'argent, à tant de milles de
distance. Savez-vous quelles instructions préliminaires sont placées en tète
de celte législation ? « Le bambou est droit , poli , sans branches , de la lon-
gueur , de la largeur et du poids marqués dans le tableau. On le prend
pour s'en servir par le bout le moins gros (i) . »
Il nous importe de remarquer que , dans la distribution de ces correc-
tions légales , ce sont des idées empruntées aux mœurs primitives de la
Chine qui bien souvent décident des coups à recevoir ou des sommes à
payer.
De l'obéissance filiale découle la puissance paternelle : ainsi on peut
tuer ses fils ou ses petits-fils pour soixante-dix coups (2) par tête, mais
si on lève la main sur sa belle-mère, on reçoit six cents coups (5).
La déférence pour l'âge est encore une suite de l'obéissance fdiale ;
ainsi il y a une grande différence entre les crimes commis à l'égard d'un
parent plus âgé ou moins âgé que soi (4).
Le bâton qui prescrit aujourd'hui les vertus naturelles aux mœurs pri-
mitives des Chinois leur recommar.de aussi l'agriculture (S) , qui faisait
une partie essentielle de ces mœurs. En un mot, il se met toujours à la
place de la sagesse traditionnelle des premiers rois et de la morale dog-
matique de Confucius.
Mais cette législation ne se borne point à enjoindre par la peur du
châtiment le mensonge des anciennes mœurs, elle va plus loin. Elle cor-
rompt positivement les mœurs existantes. Un grand nombre d'emplois
sont doubles , pour que les deux fonctionnaires qui en sont revêtus se
surveillent l'un l'autre, et ainsi une prime est offerte à l'espionnage et à la
délation. En général la dénonciation d'un coupable est prescrite à tous, et
(i) Code pénal de la Chine, t. i, p. 16.
(2) Idem.
(3) Idem.
(4) Idem.
(5) Idem.
478 REVUE DES MiUX MONDES,
ses biens sont promis au dénonciateur. La dernière honte pour une légis-
lation, c'est d'écrire la bassesse dans son code, et dé venir à faire de
l'honneur un crime capital.
Veut-on voir enfin le vol prescrit par mesure administrative? Dans une
ville située sur la frontière de la Chine et de la Russie, les Russes s'a-
percevaient que leur bonne foi était sans cesse trompée par de faux poids,
de fausses mesures, par toutes les ruses familières aux marchands chinois.
A leurs plaintes l'autorité locale répondait qu'elle était indignée de ces
fourberies et prendrait des mesures pour les faire cesser, quand le hasard
fit découvrir une pièce officielle par laquelle les magistrats de la ville en-
courageaient les marchands chinois à tromper les Russes, et même leur
en indiquaient les moyens. Voilà où en est ce peuple , voilà où il a été
conduit par l'opiniâtreté avec laquelle il s'est attaché à deux ou trois idées
empruntées à ses mœurs primitives. Ce que ces mœurs avaient de vital a
péri. Leur cadavre est resté , et cette société attachée à un cadavre a fini
par se putréfier. Détournons nos yeux de ce hideux spectacle pour les
attache!- sur ce (pie l'histoire a de plus brillant. Passons à la Grèce.
LA GRECE.
La Grèce fut le plus éclatant théâtre du développement de l'humanité;
c'est plaisir, en sortant des profondeurs mystérieuses de l'Orient, d'abor-
der à celte ingénieuse terre de Grèce, et de saluer dans ses mœurs et
dans ses lois l'aurore de la liberté.
On le sait, la Grèce est double; deux tendances distinctes se manifes-
tent dans son sein et se font sentir à travers toute son histoire. Deux
civilisations d'un caractère opposé s'y dessinent en face l'une de l'autre, et
finissent par se combattre. L'une est la civilisation dorienne qui tient en-
core à l'Orient par un reste d'influence sacerdotale et par des penchans
aristocratiques ; l'autre est la civilisation ionienne qui a entièrement rompu
avec l'Orient et où dominent le commerce et la démocratie : l'une grave,
sévère , l'autre pétulante et voluptueuse ; l'une amie de l'ordre et de la
règle , l'autre éprise de la liberté.
Cette opposition fondamentale se trahit en toutes choses , dans la reli-
gion, dans l'art, dans les mœurs. Le dorisme, austère, inflexible, est bien
représenté par Sparte et Lycurgue. L'ionisme, ingénieux, mobile, est bien
représenté par Athènes et Solon.
Si nous cherchons à faire en Grèce la part des deux principes dont
LES LOIS ET LES MŒURS. I7'J
nous traçons l'histoire, nous trouverons d'abord qu'à Sparte les mœurs
ont ployé sous les lois et qu'à Athènes les lois ont obéi aux mœurs.
Que Lycurgue soit un personnage réel, qu'il soit, comme on commence
à le croire, un personnage mythique , peu importe. Toujours est-il que la
tradition nous le représente agissant à la manière du législateur oriental.
II parle au nom d'une divinité, au nom de l'Apollon de Delphes, de
l'Apollon dorien. Ce n'est qu'après que la Pythie l'a déclarée le plus
sage des hommes, et lui a expressément annoncé qu'il fonderait la meil-
leure des républiques , ce n'est qu'investi par elle d'une autorité sacrée ,
qu'U se met à l'œuvre, et ses lois s'appellent des oracles ( rethra). Veut-il
instituer son sénat , son grand moyen politique , le sénat , destiné à faire
équilibre entre les rois et le peuple, il a soin qu'un oracle spécial en pres-
crive l'établissement. En un mot, Lycurgue est un Moïse dont la montagne
de Delphes est le Sinaï.
Parlant ainsi au nom de la religion, Lycurgue n'a pas besoin de mé-
nager beaucoup les mœurs de ses concitoyens. La propriété était très iné-
galement répartie, Lycurgue divise la terre en neuf mille lots égaux qu'il
partage entre les Spartiates , et qu'il défen i d'aliéner. Il anéantit le com-
merce et l'industrie par sa monnaie de fer, brise d'un coup toutes les
existences, détruit toutes les fortunes; on se plaint , mais on se soumet,
car le trépied a parlé.
Lycurgue poursuit son œuvre : d'abord il faut qu'il permette à l'enfant
d'exister; si cette matière vivante n'est pas propre à entrer dans son moule,
il la rejette impitoyablement.
La vie tout entière des Spartiates, comme l'a dit excellemment Aris-
lote, n'était qu'une sévère discipline. Cette discipline les prenait au ber-
ceau, car les nourrices avaient ordre de faire jeûner de temps en temps
les enfans qu'elles allaitaient. Un peu plus grands, on les fouettait à l'au-
tel de Diane pour les accoutumer et les endurcir à la douleur. Devenus
citoyens, ils étaient tenus comme les enfans sous la verge de la loi. Tous
devaient être vêtus de la même manière, tous devaient manger en com-
mun; un petit nombre de mets seulement étaient autorisés, les voyages
étaient interdits , le célibat puni , la règle s'étendait à tout.
Il n'est pas jusqu'aux sentimens les plus naturels, ceux qui font partie,
pour ainsi dire, de l'ame humaine, qui ne fussent foulés aux pieds par
cette législation d'airain ; elle ne s'attaquait pas seulement anx mœurs
d'un peuple, mais aux mœurs communes du genre humain. Elle arracha
aux mères leurs enfans , elle déchira la tunique des vierges , elle défendit
de pleurer plus de douze jours les parens perdus , elle ordonna au mari
d'abandonner sa couche à un étranger plus robuste, elle lit du vol une
480 REVUE DES DEUX MONDES.
vertu , heurtant toutes les bases ordinaires de la société humaine , la fa-
mille, la pudeur, la fidélité conjugale et la propriété. Puis, son œuvre
achevée, elle la proclame éternelle. Nulle pierre ne devait être remuée
dans cet édifice construit tout d'une pièce ; et en effet , il dura cinq cents
ans immobile au milieu des révolutions innombrables qui agitaient autour
de lui tous les états de la Grèce , et l'esprit de Lycurgue se retrouve à
tous les momens de celte durée depuis l'éphore Ekprepès brisant à coups
de hache deux cordes qu'un musicien avait voulu ajouter à la lyre , jus-
qu'à cet Agis, roi vraiment martyr, qui eut l'honneur de mourir pour la
loi de son pays.
Certes on ne m'accusera pas de méconnaître l'empire de la loi de Ly-
curgue sur les mœurs. Cet empire fut poussé jusqu'à la tyrannie et tint
du prodige. Mais après avoir reconnu une si incontestable vérité , il faut
se demander si par hasard cette tyrannie ne nous semble pas plus violente
qu'elle ne le fut réellement, et si une bonne partie des commandemens
de Lycurgue (pie nous trouvons les plus durs étaient pour ceux auxquels
ils s'adressaient aussi choquans que pour nous; en un mot, s'il n'y avait
pas sur bien des points quelque conformité entre les lois de Lycurgue et
les mœurs doriennes.
Ce qui le prouverait , ce sont les ressemblances qu'on remarque entre
les diverses constitutions des états doriens.
L'organisation de la république lacédémonienne se montre dans chacun
de ces états , à de légères différences près. On voit qu'ils étaient tous for-
més sur un même plan. Dans tous se retrouvaient une famille héroïque,
en général des Héraclides, investie de la royauté (\), dans tous un sénat
de vieillards (2), une éphorie (3). Les institutions que nous sommes le plus
accoutumés à lier dans notre esprit avec l'idée de la constitution de Ly-
curgue , n'étaient pas étrangères aux autres république.0 doriennes. Les
festins en commun existaient en Crète comme à Sparte ; à Mégare du
temps de Théogris, à Corinthe avant le tyran Périandre (4). Le costume
des jeunes Lacédémoniennes dont au reste les déclamations athéniennes
ont exagéré l'indécence , leur habitude de se livrer, en présence des hom-
mes , à divers exercices gymnastiques , toutes ces choses qui nous sur-
prennent dans ces lois de Lycurgue, tenaient aux mœurs doriennes. Il était
dans les mœurs que les jeunes filles fussent, moins que les femmes ma-
(i) O. Mùller, die Dorier, t. n, p. 109.
(2) Id., p. 96.
(3) Id. , p. 112.
(4) Id. , p. 202-274.
LES LOIS ET LES MŒURS. 481
riées , renfermées dans la maison domestique , plus exposées qu'elles aux
regards, plus mêlées à la société des hommes; c'était des mœurs plus
franches, plus fortes, plus septentrionales et moins asiatiques que celles
des populations ioniennes. Enfin la loi qui prescrivait à l'époux d'enlever
son épouse, toute bizarre qu'elle semble, devait avoir sa raison dans quel-
que coutume dorienne ; car en Crète il existait un usage évidemment ana-
logue à celui-ci : l'enlèvement du jeune homme aimé par l'ami qu'il s'était
choisi (■!).
Une des lois les plus extraordinaires que Lycurgue ait portée est celle
qui prescrivait aux jeunes Spartiates le vol , mais un vol adroit Elle se
rattachait à une autre du même genre par laquelle il leur était enjoint de
s'enfoncer à certaines époques dans les bois, les montagnes et les lieux
sauvages, et là de vivre pendant quelque temps de ce qu'ils pourraient se
procurer par la ruse ou la forée, menant véritablement la vie de bri-
gands. M. Mùller,riiomme qui nous a fait le mieux connaître l'existence
des populations doriennes, voit, dans cette institution, une tradition per-
pétuée des anciennes mœurs , quand les Doriens dans les montagnes de
l'Olympe ou de l'OEla étaient obligés de mener un genre de vie semblable
et de conquérir ainsi cbaque jour leur nourriture sur les babitans de la
plaine (2). Il voit également dans la fustigation des enfans à l'autel de
Diane un signe commémoralif du culte antique et sanglant delà déesse (5)
de la Tauride. Ainsi les mœurs et les traditions primitives des peuples
doriens tiendraient dans les lois de Lycurgue une place beaucoup plus
grande qu'on n'est tenté d'abord de le supposer.
Du reste , c'est l'opinion du savant dont je parle que les mœurs de ces
populations étaient les vieilles mœurs helléniques qui subsistèrent à
Sparte plus purement qu'ailleurs. Il a montré dans l'époque héroïque le
type de la royauté dorienne; il fait voir que les rois dans Homère res-
semblent beaucoup à ce que furent les rois de Sparte i/t) , qui de même
sacrifiaient aux dieux et recevaient une portion de la victime. Il a égale-
ment retrouvé dans Homère le conseil des vieillards (5) , la gérusie lacé-
démonienne ; enfin jusqu'à l'origine des repas en commun entre les chefs
avec exclusion des femmes. Il a même rendu très-vraisembKible que ces
mœurs avaient existé cbez les peuples où plus lard la démocratie les a
(i) Die Dorier, t. n , p. 292.
(2) Id. , p. 3n-i2.
(3) Id., t. il, p. 382.
(4) Id., p. 92.
(5) Id.
TOME II. 5|
482 REVUE DES DEUX MONDES.
fait disparaître; il a reconnu dans lesprytanes d'Athènes un dernier reste
de la royauté héroïque conservée à Lacédémoue.
Ainsi considérée, l'œuvre de Lycurgue nous apparaît sous un jour tout
nouveau. Si c'est à certains égards une tyrannie violente des mœurs con-
temporaines, c'est à beaucoup d'autres une réhabililation, une réorgani-
sation des mœurs antérieures , et l'influence des mœurs reparaît ici jusque
dans la législation, qui semblait le plus les soumettre et les^ominer.
Ce qu'on peut dire , c'est que la constitution de Sparte était fondée sur
l'exagération du principe commun à toutes les autres constitutions do-
riennes. Ce principe était l'ordre, non cet ordre négatif, pour ainsi dire,
qui n'est que l'absence du désordre , qui est produit par une force com-
pressée, et périt dès qu'elle se retire; mais cet ordre réel qui tient à l'a-
gencement harmonieux de toutes les parties de l'état , de tous les élémens
de la cilé. C'est ce que les Doriens distinguaient par le beau nom de cos-
mos, qui exprime l'ordre de l'univers. L'ordre en ce sens, cet ordre
plein de simplicité et de grandeur qui naît de la subordination des parties
à l'ensemble, se trouve dans leur architecture, comme il se retrouvait
dans leur religion, dans leur poésie , dans leur musique. Toute leur exis-
tence était empreinte de ce caractère d'ordre et d'harmonie, et ils en
transportaient le sentiment et le besoin dans la politique. La société, se-
lon les idées et les mœurs doriennes, n'était pas une collection dindivi-
dus indépendans et isolés, mais une agglomération compacte de citoyens
serrés en faisceau par un lien religieux, nul n'ayant d'existence person-
nelle , chacun vivant de la vie de tous , et se perdant , pour ainsi dire , dans
l'état.
Tel était pour les Doriens l'idéal du gouvernement, l'idéal qu'ils cher-
chèrent à réaliser partout où ils s'établirent, en Crète, à Corinthe, en
Sicile. C'est là ce que voulut Lycurgue, il le voulut avec excès. Dominé
par l'idée de l'ordre dorien , du cosmos , il ne tint compte des sentimens
de l'individu et de la famille et les immola l'un et l'autre à la chose pu-
blique. Il ne laissa vivre que celui qai pouvait la servir et à la condition
de la servir sans cesse; il subordonna tout à ce devoir, qui était à ses
yeux la fin même de la politique; il n'abandonna rien à la fantaisie par-
ticulière, ni les banquets, ni les vêtemens, ni même les rapports intimes
des époux; il ne ménagea aucun des sentimens les plus chers au cœur
humain, aucun des instincts les plus impérieux de notre nature : tout
cela était, aux yeux du législateur dorien , un égoïsme qu'il fallait mettre
en poussière , et cette poussière pouvait seule être le ciment de l'é-
tat : que lui faisaient la pudeur des vierges , l'amour des maris, la ten-
dresse des fils? Il voulait qu'on n'eût qu'une mère, Sparte; qu'une fa-
LES LOTS ET LES MOEURS. 4SÔ
mille, Sparte; qu'une amante et une femme, Sparte; il voulait abîmer
toutes les individualités dans une unité puissante , et il parvint à son but.
Il y parvint , parce que l'idée dont il poursuivait l'accomplissement, était
une idée dorienne, et qu'il avait affaire à une population dorienne. Sa
loi était comme ces tyrans populaires auxquels la multitude obéit , parce
que leur despotisme sert ses pencbans.
Et sans cela croit-on que Sparte eût si facilement adopté cette loi que
n'étayait aucune force matérielle , que les dieux conseillaient, il est vrai ,
mais qu'eux-mêmes ne commandaient pas d'une manière absolue? Où le
législateur eût-il pris la force de se faire obéir , s'il n'eût trouvé un point
d'appui caché dans la société qu'il voulait régir ? Autrement, son empire
sur des hommes d'humeur aussi fière est inexplicable ; ils n'auraient pas
du moins porté le joug si long-temps et si gaîment(car la gaîté lacédémo-
nienne avait passé en proverbe), si ce joug n'eût convenu à leurs mœurs.
L'influence des mœurs sur les lois que nous venons de reconnaître à
l'origine de la constitution de Lycurgue , ne parait pas moins dans le spec-
tacle de sa durée et de sa chute. Cent trente ans après l'établissement
des lois de Lycurgue, furent institués les éphores dont le rôle ne cessa
jamais d'être une opposition constante à la constitution de Lycurgue.
A quoi tint ce rôle de l'éphorie, qui introduisit de si grands change-
mens dans l'état, et finit par amener sa perle? Il tint, comme on l'a
remarqué (4), aux nouveaux rapports et aux nouvelles mœurs qui na-
quirent de l'agrandissement de la puissance lacédémonienne. L'exten-
sion du territoire, en relâchant le lien national, multiplia les points de
contact entre les Spartiates et les étrangers. Parla les éphores chargés,
comme on sait, de tout ce qui concernait les étrangers, acquirent plus
d'importance, quand, au mépris des lois de Lycurgue, le nombre en aug-
mentait chaque jour. Les éphores étaient aussi chargés de la surveillance
des deniers de l'état , et l'accroissement de la richesse publique accrut
leur ascendant. En un mot, toutes les nouveautés qui tendaient à altérer
la législation primitive trouvaient naturellement dans l'éphorie un in-
strument et un organe. Voici donc un élément perturbateur introduit
par l'altération des mœurs dans la constitution politique et qui en causera
la destruction. En effet, ce fut un éphore qui demanda le premier la li
berlé de lester , incompatible avec la manière dont Lycurgue avait insti-
tué la propriété. Ce furent des éphores qui firent échouer par leurs in-
trigues les magnanimes tentatives d'Agis et de Cléomènes pour le réta
blissement des anciennes lois.
(l) Die Doricr, t. n, |>. ta4~5.
48i REVUE DES DEUX MONDES.
Mais ce qui servit puissamment la tendance désorganisatriee de l'épho-
rie, ce qui la suscita même en grande partie, ce fut l'introduction de la
richesse à Sparte après la guerre du Péloponèse, ce fut la corruption qui
s'ensuivit. Avec l'or d'Athènes, de nouvelles mœurs se glissèrent dans
la cité trop puissante.
Dès ce moment l'œuvre de Lycurgue fut frappée au cœur; elle mourut
de cette hlessure après une agonie dont la longueur prouva ce qu'elle
pouvait supporter.
Voilà ce qui arrive aux gouvernemens qui n'admettent point le pro-
grès ; retranchés dans une immobilité apparente , ils croient pouvoir se
dérober à l'action du temps qui tranforme incessamment tous les êtres.
Mais peu à peu les conditions de leur existence se modifient à leur insu
Les mœurs changent , malgré tous les efforts et toutes les gênes de la loi,
parce que leur nature est de changer éternellement, et alors la loi, pour
n'avoir pas transigé avec elles, périt par elles. Elle n'a pas fait alliance
avec les mœurs nouvelles, elle suit les mœurs anciennes dans la tombe.
Pour que l'institution de Lycurgue pût durer éternellement, il eut fallu
l'isoler entièrement, et la soustraire à ce mouvement de rotation qui
emporte le monde moral à travers le temps , semblable à celui qui roule
l'univers matériel à travers l'espace; car le moindre contact avec
des mœurs étrangères renfermait le germe d'une altération toujours crois-
sante dans les mœurs des Lacédémoniens , et les mœurs enfin minées , la
loi qu' elles soutenaient devait s'écrouler avec ses fondemens.
S'il a fallu quelque attention pour démêler à Sparte quelle influence
eurent les mœurs sur des lois qui semblaient en être indépendantes , à
Athènes , au contraire, ce qui frappe d'abord, comme je l'ai dit plus
haut, c'est l'influence des mœurs sur les lois.
Les mœurs athéniennes, à l'époque de Solon , étaient essenliellemeni
démocratiques. Il n'y avait pas là, comme à Sparte, une famille sacrée,
à qui le trône appartînt par une sorte de droit divin On n'y trouvait pas
non plus cette séparation tranchée entre un petit nombre de citoyens éta-
blis par la conquête et une population nombreuse soumise aux conqué-
rans. Depuis plusieurs siècles, la royauté était morte avec Codrus, et
l'égalité avait jeté de profondes racines dans le sol de l'Attique. La situa-
tion littorale d'Athènes l'invitait au commerce, et le commerce est favo-
rable à la démocratie. Enfin , il semble qu'il y ait dans le sang de la race
ionienne qnelque chose qui la pousse invinciblement à l'activité com-
merciale et à l'égalilé politique. Ce génie particulier se montra dans les
villes ioniennes de l'Asie Mineure, et les fugitifs qui fondèrent Massalie
le transportèrent avec eux de Phocéeaux rivages de la Gaule.
LES LOIS ET LES MOEURS. 18,)
Solon trouva donc à Athènes des mœurs démocratiques avec leur con-
séquence ordinaire , l'agitation , le désordre , les divisions'. Avant lui , deux
tentatives avaient été faites pour imposer un joug à ces mœurs. L'une
était comme un effort désespéré d'un législateur farouche, qui, sentant
le besoin de retremper Athènes, avait imaginé de la retremper dans le
sang. La rigueur outrée de la loi de Dracon l'avait fait promplement re-
jeter. Le Cretois Epiménide, saint et mystérieux personnage, qui passait
pour entretenir un commerce avec les dieux, était venu dans Athènes,
il y avait été reçu avec respect, comme un homme divin que le ciel inspi-
rait; mais le prophète dorien avait bientôt compris que les mœurs des
Athéniens se refusaient à la constitution qu'il eût pu leur donner, et
après avoir prescrit quelques observances religieuses , il s'était retiré
presque sans laisser de trace. L'anarchie était au comble. Chacun pré
tendait ordonner l'état à sa fantaisie. Les habitans de la montagne , ceux
de la plaine, ceux du rivage, voulaient une constitution différente, en
rapport avec leurs habitudes et leurs besoins. L'inégalité des fortunes
qui, terrible là où elle n'est contrebalancée par nulle autre inégalité,
écrase les étals démocratiques de sa tyrannie, la plus insolente et la
plus impitoyable de toutes; l'inégalité des fortunes était poussée à ce
point, que la propriété territoriale se trouvait concentrée dans les mains
du petit nombre, et qu'il ne restait à la multitude que de la misère et des
dettes. Les uns prétendaient tout garder, les autres demandaient l'abo-
lition des dettes et le partage des terres. La société était dans une crise
violente qui semblait devoir la briser. C'est alors que Solon parut.
Jusqu'ici nous avons vu dans tout l'Orient, et à Sparte môme, des lé-
gislateurs qui donnent la religion pour base à la politique , et à ce titre ,
exercent une grande puissance sur les senlimens et les mœurs des hom-
mes. Solon est le premier qui ose se passer de cet imposant appui. A
peine cite-t-on à son sujet un oracle incertain. Que nous sommes loin de
celte intervention perpétuelle de Delphes dans la législation de Lycurgue!
— Pour Solon, son existence n'a rien d'incertain ni de merveilleux, elle
ne se perd point dans la nuit des âges héroïques , elle ne touche point au
monde de la mythologie. Solon n'est point un Héraclide sur lequel se
soient conservées des traditions plus poétiques que vraisemblables. Sa vie
est simple, son extraction médiocre. Il He parle point d'en haut, il ne
change point les bases de la société; mais choisi par ses égaux pour leur
donner des lois, il s'applique à chercher ce qui, pour eux , est à la fois
désirable et possible. Il lient compte des circonstances, des obstacles,
négocie avec les partis, compose avec les intérêts, en abolissant les
• lettes , laisse espérer qu'il partagera les lerres, traite la législation et la
'<8(> REVUE DES DEUX MONDES.
politique avec un art encore inconnu; enfin, comme il le dit lui-même,
il ne veut pas donner aux Athéniens les meilleures lois imaginables; mais
les meilleures qu'ils puissent supporter. Se plaçant dans ce point de vue,
il est évident qu'il tiendra grandement compte des mœurs dans ses lois,
que celles-ci ne viseront guère à autre chose qu'à être l'expression des
premières , lout au plus à les corriger indirectement, à tirer d'elles-mê-
mes de quoi modérer leurs inconvéniens , mais non à les plier ou à les
détruire.
Les mœurs athéniennes étaient, nous l'avons vu, démocratiques. La loi
de Solon sera démocratique comme elles. Cette législation n'aura qu'un
but : organiser et régulariser les élémens démocratiques contenus dans les
mœurs.
Ainsi elle prescrira l'activité, l'industrie, elle encouragera aux arts
mécaniques (I) autant que Lycurgue cherchait à en détourner, car elle
s'adresse à une population industrielle et mercantile, et Lycurgue s'a-
dressait à une population conquérante qui ne se plaisait qu'aux travaux
de la guerre, et ressentait un dédain tout aristocratique pour les occupa-
lions manuelles.
11 y aura à Athènes une assemblée populaire qui décidera souveraine-
ment, sans contradiction et sans appel. En effet, comment persuader à ce
peuple ardent, inquiet, jaloux, qu'il s'en rapporte à d'autres qu'à lui-même
sur ce qui touche à ses intérêts ou à sa gloire? Comment obtenir de lui
qu'il se prive du plaisir de délibérer, de haranguer, déjuger? Ce qu'il lui
faut , c'est cette vie de l'Agora , oisive et passionnée. Solon ne tentera
point d'éloigner le peuple de la place publique, de la tribune, car cette
multitude ingénieuse et vaine se sent capable de tout oser et se croit
propre à tout faire; mais Solon, qui lui-même est Athénien, est aussi in-
génieux que pas un de ses compatriotes, Solon parviendra, tout en cares-
sant les sentimens populaires, à les diriger. A force d'adresse, il saura
trouver au sein de cette démocratie de quoi la modérer à son insu. Tout
citoyen doit voter; mais en exigeant qu'on appelle d'abord au scrutin
ceux qui ont plus de trente ans , il espère entraîner les autres par l'ascen-
dant de l'exemple , et refroidir l'emportement de la jeunesse en lui lais-
sant le temps de la réflexion. Tout Athénien a droit de monter à la tri-
bune; mais Solon limite indirectement le nombre des orateurs par une
censure préalable de leurs mœurs. Quiconque aura frappé son père ou sa
(i) Un fils à qui son père n'avait pas fait apprendre un métier était dispensé
par Solon de le nourrir dans sa vieillesse.
LUS LOIS ET LES MŒURS. 4<87
mère, refusé de les nourrir ou de les loger, jeté son bouclier dans la ba-
taille, etc., s'il ose haranguer ses concitoyens, pourra être accusé par
eux. Enfin Solon transporte l'initiative du peuple au conseil des quatre
cents ; le peuple délibère, mais seulement sur ce que le conseil a proposé.
Et remarquez comment se forme ce conseil : ce ne peut être au nom d'au-
cun privilège , l'altière démocratie d'Athènes ne le souffrirait pas. Qui
donc indiquera ceux qui doivent en faire partie? Le sort, la fève blanche
ou noire. Ainsi Solon cherche un tempérament à la démocratie dans le
hasard qu'il juge être quelquefois moins aveugle qu'elle, et la passion de
l'égalité populaire est amenée par l'habileté du législateur à cette conces-
sion , sans s'apercevoir de ce qu'elle fait , sans songer que c'est au fond le
hasard qui est le père de toute inégalité.
La division des Athéniens en quatre classes d'après la fortune, analogue
à celle de Servius ïullius et à notre principe actuel du cens, est entière-
ment dans l'esprit démocratique , car elle repose sur un fondement mo-
bile, la richesse. D'ailleurs, les emplois politiques étaient acressibles
aux trois classes supérieures; la dernière seule en était exclue : et encore
Solon, comme pour réparer celte infraciion au principe démocratique,
se hâta d'abandonner à celte quatrième classe les emplois judiciaires en
manière de dédommagement. Toute la constitution athénienne était donc
basée sur la richesse. Solon n'avait pas trouvé d'autre principe social exis-
tant; il fut donc obligé de tout rapporter à celui-ci, et Athènes serait peut-
être tombée, malgré Solon, à ce degré d'abaissement moral où peuvent des-
cendre les républiques dont le mobile unique est l'argent, si l'esprit mercan-
tile n'eût trouvé un contre-poids naturel dans l'ascendant de l'éloquence et
le pouvoirdu génie. Solon luttait contre l'égoïsme qui est le danger des dé-
mocraties, qui s'y montre tour à tour sous les traits de l'ambition ou de l'in-
dolence. Il s'efforçait d'unir entre eux les citoyens , d'en faire un corps
composé de membres solidement attachés les uns aux autres. Sa lâche était
d'autant plus difficile, qu'il était dénué de tout point d'appui religieux ou
aristocratique; et c'est dans les ressources et les expédiens dont il s'avisa
pour y suppléer, qu'il fit éclater surtout une merveilleuse industrie. Rece-
vant le mot d'ordre des mœurs capricieuses du peuple athénien, il voulait
cependant lui donner des mœurs plus fortes, plus compactes, pour ainsi
dire. C'est dans ce but qu'il fil un devoir à tout citoyen de prendre un
parti en cas de division politique, qu'il permit à chacun de se constituer
accusateur au nom d'une femme , d'un enfant outragé , et déclara l'offense
faite à tout particulier, crime contre l'état.
Car, quelque différente que fût de la hardiesse et de l'autorité de Ly-
curgue, la sagesse timide, la circonspection prudente et délicate de So-
i88 REVUE DES DEUX MONDES.
Ion , il cherchait aussi, bien que d'une manière plus détournée, à agir par
la loi sur les mœurs.
Il faut le reconnaître avec impartialité; comme nous avons reconnu
que !e« lois de Lycurgue, si puissantes sur les mœurs, en avaient cepen-
dant à quelques égards subi l'influence, ainsi Solon veille avec le plus
grand soin à l'éducation , défend à la propriété d'excéder une certaine
mesure , intervient dans les détails de la vie domestique , et punit de mort
l'archonte qui, dans un état d'ivresse, oserait paraître en public avec sa
couronne.
Du reste, il y avait dans les mœurs athéniennes une dignité native, un
goût inné d'élégance qui les accompagnait jusque dans leurs désordres, et
tempérait leurs égaremens. Une délicatesse de sentiment mêlée quelque-
fois de grandeur suppléait heureusement à la loi et la corrigeait. C'était
ce qui donnait de la force à la sentence par laquelle on privait un Athé-
nien de l'honneur en le déclarant alimos. Le grand nombre de cas aux-
quels cette peine était appliquée prouve qu'elle produisait un effet con-
sidérable, et une pareille loi ne produit d'effet qu'autant que son arrêt
est ratifié par les mœurs.
Certes, l'ambition et l'intrigue avaient un jeu bien vaste dans un pays
comme Athènes, où elles pouvaient rapidement conduire à tout; mais il
faut se souvenir que plusieurs de ces magistratures, objets de tant de
brigues, ne donnaient d'autre privilège que celui de dépenser sa fortune
au service de l'état. Tels étaient celui des triérarques qui fournissaient des
galères à la république, celui des chorèges qui se chargeaient des soins du
théâtre ; car le théâtre , la musique , la danse , étaient chose publique , offi-
cielle pour ainsi dire. Les archontes nommaient en pleine assemblée les
joueurs de flûte chargés d'accompagner les danses publiques, et il n'é-
tait permis ni à un étranger, ni à un Athénien flétri de se mêler à ces
danses,
Aimable peuple dont les lois ne dédaignaient pas de régler les nobles
plaisirs ! La législation de Solon recommandait qu'on se gardât de con-
fondre les divers modes de musique , et Platon commence son dialogue
sur les lois, qui renferme sa politique positive , par établir l'importance des
chants et des chœurs de danse pour le gouvernement des états.
A un tel peuple il appartenait d'avoir un poète pour législateur.
Ce législateur adressant en vers des conseils à ses concitoyens qui lui
ont demandé une constitution , offre un spectacle plein de grâce qu'A-
thènes seule pouvait donner.
Solon ne réclama point pour ses lois , comme Lycurgue , une éternelle
durée. Le sol athénien était trop mobile et trop léger pour qu'il pût con-
LES LOIS ET LES MOEURS. 485)
revoir une telle espérance ; il ne demanda pour elles que cent années, et
celle demande modeste ne lui fut pas même accordée.
A peine s'était-il éloigné que l'ancienne anarchie recommence , puis
vient la tyrannie. Tyran aimable et spirituel, comme il fallait être pour
subjuguer des Athéniens , Pisistrate se saisit par la ruse d'un pouvoir qu'il
conserve par l'indulgence et la douceur. Eu vain le vieux Solon parcourt
les rues d'Athènes avec ses armes pour exciter ses concitoyens à défendre
son ouvrage ; Pisistrate le va visiter , honore et captive sa vieillesse. Du
reste , les lois de Solon étaient si bien accommodées au génie des Athé-
niens , que celles de Pisistrate furent conçues clans le même esprit. C'est
par là que la législation de Solon , quoique altérée à diverses reprises , ne
périt jamais tout entière; elle ne se maintenait pas, comme celle de Ly-
curgue, par sa raideur et son inflexibilité, mais elle résistait par sa sou-
plesse même. Solon survécut à la forme de gouvernement qu'il avait in-
stituée , mais le caractère de sa législation dura autant que les mœurs des
Athéniens dont elle était le résultat et l'image.
Athènes supporta la tyrannie tant qu'elle fut douce et brillante; quand,
sous les fils de Pisistrate, elle devint pesante et dure, son humeur indé-
pendante en fut irritée , et une conspiration vraiment athénienne se forma :
c'est une conspiration au milieu d'une fête; ce sont de jeunes amis ca-
chant leurs poignards sous des branches de myrthe. La législation de So ■
Ion reparait , mais Clisthènes , qui la rétablit , l'altère ; plus docile encore
aux goûts démocratiques des Athéniens , il pousse leur constitution plus
avant dans ce! te voie. De quatre tribus il en fait dix et multiplie par là l'ac-
tivité polilique dans l'état. Dès ce moment , une agitation toujours plus
inquiète précipite ce peuple ardent vers une démocratie sans règles. En
même temps l'exaltation populaire , qui transporte tous les esprits, enfante
des prodiges clans la guerre, dans l'éloquence, dans la poésie, dans les
arts. Et quand vint le grand combat contre l'Asie, ce fut cette Athènes
bouillante et indisciplinée qui s'élança au premier rang; ce fut elle qui à
Marathon étonna les masses orientales en se précipitant sur elles avec une
insouciante ardeur comme pour une lutte de la palestre. Rien en Grèce
ne fut comparable à ce fougueux et brillant héroïsme. Les Spartiates su-
rent mourir avec leur roi aux Thermopyles, les Athéniens proscrivaient
leurs généraux et battaient les Perses sur la terre et sur la mer. Quelle
législation eût pu résister à l'emportement du triomphe , à l'ivresse d'une
telle gloire? Comment disputer quelque chose à une démocratie de héros,
à une populace pleine de grâce et de génie ? Personne ne pouvait en avoir
la pensée, et le sage Aristide lui-même céda au torrent. Il ouvrit
la porte de toutes les dignités à la masse entière des citoyens , sans en
41)0 REVUE DES DEUX MONDES.
excepter cetle quatrième classe que la prudence de Solon avait exclue
des emplois politiques. Dès-lors les faibles barrières que les lois avaient
tenté d'opposer aux mœurs démocratiques tombèrent. Ces mœurs dé-
bordèrent avec une impétuosité sans frein. Ce fut alors , quand l'état ,
battu par le flot populaire , allait s'écrouler , qu'il y eut pour Athènes un
moment d'activité , de splendeur , de gloire unique dans les annales du
genre humain. Toutes les facultés du peuple le mieux doué de la terre
firent explosion à la fois. Périclès qui a attaché son nom à cette époque
merveilleuse , Périclès fut aussi celui qui porta les derniers coups à la con-
stilution de son pays, qui acheva de relâcher le lien social, et lança le
char de l'état dans cette carrière où il devait fournir une course si brillante
et si rapide, et se briser dans son triomphe au milieu des applaudissemens
de la Grèce et du monde.
Sans doute il fallait, pour produire cette époque extraordinaire, que
l'ame de chaque citoyen fût excitée par les agitations et les orages de la
démocratie; il fallait le souffle brûlant du vent populaire pour épanouir
au milieu de la tempête celte fleur éblouissante.
Mais ce vent fécondant et terrible avait déposé dans cette fleur un germe
de mort; Athènes eut là, dans l'histoire du genre humain, une heure in-
comparable; mais l'heure d'après, il fallut mourir.
Cette fièvre qui lui avait fait faire de si grandes choses précipita sa fin;
le génie ionien, au plus fort de son exaltation démocratique, rencontra
pour son malheur le génie dorien, qui depuis long-temps attachait sur lui
un œil dédaigneux et menaçant. Les deux génies luttèrent, et cette lutte
dura vingt-sept années. L'Ionien ne manqua pas de courage , mais de
suite et de patience ; le Dorien le terrassa froidement et le fit esclave. La
Sparte de Lycurgue fut plus forte que l'Athènes de Solon.
Mais Athènes ne savait pas servir long-temps, elle ne pouvait surtout
endurer l'humeur sombre de ses tyrans , ses mœurs se soulevèrent contre
eux et les chassèrent. Alors se présenta pour elle un vainqueur qui lui
convenait mieux. Alexandre était un maître assez brillant pour succéder
à Pisistrate et à Périclès. Athènes, qui, comme tous les autres états démo-
cratiques de l'antiquité, inclina toujours à la tyrannie, Athènes le pays
de la finesse et de la gloire , se laissa prendre aux ruses de Philippe et
vaincre aux exploits d'Alexandre.
Enfin , tous les peuples de la Grèce perdirent l'un après l'autre leur
liberté , en perdant les mœurs de la liberté.
La ligue achéenne fut un dernier effort pour la défendre, quand déjà
elle n'existait plus que dans la pensée de deux jeunes rois et de quelques
nobles femmes de Sparte , quand elle mourait de la main du bourreau
LES LOIS ET LES MOEURS. 491
dans la prison d'Agis, ou gisait dans les rues d'Alexandrie sous les cada-
vres de Cléomènes et de ses vaillans compagnons. Il était trop tard. En
vain la Grèce entière applaudit au Romain qui la déclarait libre , les
maîtres du monde ne pouvaient décréter la liberté : on décrète la mort,
mais non pas la vie. Avec les anciennes mœurs, l'ancienne société grecque
avait péri. C'était ce peuple romain qui la remplaçait désormais sur la
scène du monde. Puisque la Grèce est morte, suivons l'univers, passons
aux Romains.
J. J. Ampère.
ILES
ENFA1SS I) y EDOUARD.
THEATRE - FRANÇAIS.
Si c'est un bonheur pour la critique d'étudier, et d'expliquer à
la foule inattentive , un ouvrage important par son mérite réel ,
par la grandeur de la conception, par l'exécution délicate et ache-
vée, ou même , au défaut de ces rares qualités, par la hardiesse des
intentions et la majesté de la perspective ; si c'est pour la réflexion
patiente un sérieux et durable plaisir , que de pénétrer, jour par
jour, le secret des fantaisies qui ne se révèlent à la multitude que
par des tentatives souvent très éloignées l'une de l'autre; d'assister
sans relâche et sans distraction à la lutte perpétuelle qui se partage
l'imagination humaine depuis le berceau de la poésie, de suivre et
d'applaudir tour-à-tour le triomphe de l'ordre sur le mouvement,
ou du mouvement sur Tordre, c'est-à-dire de Sophocle sur Eschyle,
LKS enfans d'édouard. 495
de Térence sur Plaute, de Racine sur Corneille; c'est, je l'avoue,
une besogne fastidieuse que d'assister au spectacle d'une œuvre
sans portée , sans vigueur , et disons-le , sans volonté.
Or , cette tristesse sincère cjne nous exprimons ici , nous est venue
à la représentation des Enfans d'Edouard. La critique, et, j'en con-
viens sans peine, si haute et si désintéressée qu'elle puisse être,
n'aura jamais la même valeur et la même animation que les traités
des philosophes, les récits des historiens, ou les inventions des
poètes. Bien qu'elle prétende, avec une modestie effrontée, établir
et défendre les lois qui régissent toutes les formes de la pensée,
tout en avouant implicitement que Dieu lui a refusé la faculté de
réaliser aucune de ces formes , cependant cette sévère magistrature,
même aux mains de Quintilien , de Samuel Johnson ou de Diderot,
n'aura jamais, pour la société qui nous entoure , la même grandeur
et les mêmes joies que la lecture d'Homère , de Tacite ou de Platon.
Mais s'il est arrivé, à de lointains intervalles, à l'estimation des
œuvres de la pensée de disputer l'attention publique à ces œuvres
elles-mêmes , ce n'a jamais été qu'à la condition de ne s'en prendre
qu'aux maîtres et aux novateurs du premier ordre; car il faut à la
critique , pour vivre même huit jours , la colère ou l'enthousiasme.
Il faut qu'elle combatte corps à corps les idées perverses qui veu-
lent détourner l'art de sa route , ou qu'elle élève sur un piédestal
les statues des demi-dieux à qui l'impiété, l'ignorance ou l'envie
refusent la gloire et l'encens.
Pourtant, lorsqu'on a rencontré, parmi les inventeurs de son
temps , de secrètes sympathies , si l'on n'a pu se défendre d'ap-
plaudir, comme à une victoire personnelle , aux créations du génie
qui sont venues baptiser de leur nom de courageuses , mais impuis-
santes espérances, il y aurait de l'ingratitude , et peut-être de la
lâcheté , à ne pas mener à fin la tâche qu'on a choisie : ce n'est
pas assez d'avoir dit aux uns : « J'avais prévu ce que vous avez fait, »
et aux autres : « Vous avez donné la vie et" la durée au plus cher
et au plus constant de mes rêves ; j'avais aperçu l'écueil que vous
avez louché, j'avais deviné la gloire qui vous couronne. » Non, il
faut aller plus loin , quoi qu'il en coûte à notre paresse instinctive.
A vrai dire, nous n'avons plus rien à faire dans la lice, quand
les lances les plus vaillantes ont été rompues, quand les ar-
49i revue des deux mondes.
mures les plus fidèles ont été faussées , quand les casques étin-
celans ont roulé dans le sang et la poussière , quand le vainqueur
est proclamé. Mais, pour qu'il ne manque rien à la louange de ceux
qui ont vaincu , il faut réciter, sans découragement et sans dégoût ,
les noms obscurs de ceux qui n'ont pas même combattu , comme
pour agrandir le cortège du guerrier prédestiné.
M. Casimir Delavigne pourrait impunément écrire et montrer
sur la scène française plusieurs centaines de tragédies pareilles
aux Enfans d'Edouard , sans hâter ou ralentir les progrès de l'art
dramatique. Si donc nous parlons de lui cette fois , ce n'est pas
pour lui-même, ni pour discuter ce qui n'est pas discutable, le
sens et le dessein de son poème prétendu; c'est qu'il nous importe
absolument de prouver qu'il ne compte pas dans la littérature de
son temps; qu'il n'est ni de ce siècle, ni du siècle passé, ni du
siècle précédent ; qu'il ne relève ni du tragique austère qui faisait
pleurer Condé, ni du studieux élève de Port-Royal qui devait
mourir d'une bouderie de roi , après avoir dévoué sa muse aux fêtes
religieuses de Saint-Cyr, et qu'il n'a rien à démêler non plus avec
le hardi dialecticien qui , du fond de Ferney, gouvernait l'Europe
attentive , et rédigeait Mahomet , comme un pamphlet , pour le dé-
dier au pape.
Au moins ces trois grands noms dominaient la société française
parce qu'ils la comprenaient. S'ils ont pris tour à tour pour
modèle la Grèce, l'Espagne ou l'Angleterre, c'est qu'ils y avaient
découvert d'intimes alliances avec les idées, les passions et les habi-
tudes de leur temps. Mais je défie le plus habile de surprendre une
parenté, si lointaine qu'elle soit, entre M. Delavigne et les choses
ou les hommes de ce temps-ci.
Les Enfans d'Edouard m'ont semblé une gageure sérieuse , un
parti pris d'emprunter à toutes les querelles, à tous les systèmes
qui se coudoient dans les salons et dans les académies , ce qu'ils ont
d'inoffensif et de superficiel, et ainsi, par exemple, aux versifica-
teurs patiens de l'empire, l'élégance monotone, les hémistiches
arrangés en cascatelles sonores , aux adeptes du moyen âge , aux
panégyristes de la scène anglaise et allemande , le nom et le cos-
tume de quelques personnages historiques; et enfin aux admira-
teurs oisifs des bons mots et du marivaudage débités pendant dix
LES KNFANS d'ÉDOUAKD. 493
ans ay boulevard Bonne-Nouvelle , et qui se sont appelés, je ne sais
pourquoi , la comédie de la restauration , leurs anthithèses cliquetis-
santés, leurs puérilités fardées; mais au moins, prenez-y garde,
je n'en veux pas conclure que M. Delavigne soit le rival de M. Eu-
gène Scribe.
Le drame s'ouvre par une scène d'espièglerie très médiocre-
ment gaie, dont la disposition et les détails sont froids, guindés,
d'une prétentieuse coquetterie, mais réussissent, Dieu seul sait com-
ment! à tenir le parterre et les loges dans une continuelle et muette
extase. Nous assistons à la toilette du jeune duc d'York ; Elizabeth
Woodville semble oublier la guerre civile qui menace de toutes
parts la fortune de sa famille, pour se complaire dans les mutuelles
taquineries d'une gouvernante et d'un enfant. Je me prêterais bien
volontiers au charme individuel de la scène, si déplacée qu'elle soit,
si elle était touchée avec une délicatesse plus légère et plus naïve ,
et si les sarcasmes , sur les lèvres de M. Delavigne, ne se figeaient
au point de se glacer. — L'analyse de la pièce entière , si l'on vou-
lait la rattacher à une idée une, progressive et logique, serait abso-
lument impossible : l'action, s'il y en a une toutefois, n'est qu'un
travail mesquin de marquetterie; les incidens se succèdent sans
jamais s'engendrer. Quoique l'auteur ait choisi dans les annales
anglaises un crime enveloppé d'épaisses ténèbres, mais constaté, au
dire des chroniqueurs, et notamment selon le témoignage de Phi-
lippe de Commines qui se connaissait en ces sortes de choses , pré-
paré , poursuivi , accompli , avec une ruse infernale , il n'y a pas ,
durant trois heures, un seul instant d'émotion ou d'angoisse , d'in-
dignation ou de pitié, d'horreur ou de sympathie.
J'ai entendu chuchoter autour de moi quelques amis empressés,
qui admiraient dans les Enfans d'Edouard le développement idéal
et simultané (disaient-ils) de deux sentimens très beaux à coup sur,
mais à mon avis complètement absens de la pièce , pour peu qu'on
exige l'élan et la naïveté. Ils louaient à l'ehvi l'amour fraternel
d'Edouard et de Richard , et la tendresse d'Elisabeth pour ses deux
fils. Pour réfuter cette affirmation d'une aveugle amitié , j'invoque-
rais, s'il en était besoin , l'autorité des jeunes femmes, qui pendant
toute la soirée n'ont pas trouvé une larme à répandre ; et l'on m'ac-
cordera bien , je l'espère, que la représentation scénique puisse
496 REVUE DES DEUX MONDES.
arracher des cris de souffrance , aussi bien que le marbre ciselé
par le statuaire de Marseille.
Si l'on veut essayer de décalquer sévèrement les lignes de la
fable inventée par M. Delavigne, on a grand'peine à comprendre
le travail de sa pensée. Le duc de Glocester souffre avec une pa-
tience exemplaire les railleries d'un marmot, qu'il pourrait d'une
parole réduire au silence. Il convoite le trône, il le touche du
doigt, il n'a qu'à étendre la main pour placer la couronne sur sa
tête, et, comme un intrigant vulgaire, comme un chevalier d'in-
dustrie, il flatte honteusement la reine, qui va s'enfuir au premier
soupçon de ses desseins. Il descend jusqu'à la rassurer, quand il
pourrait lever le front, et lui dire hardiment : « Je veux être le
roi, et je le serai. » Use laisse insulter par le jeune duc d'York, et
se résigne à l'insulte au lieu de la punir. 11 confie à Buckingham la
moitié de ses projets , et s'indigne de ses scrupules comme s'il igno-
rait qu'en de pareils marchés les demi-confidences font les trahi-
sons inévitables. Au lieu de le gagner en l'associant au partage, il
s'amuse à le tromper comme la reine, à protester devant lui de son
dévoùment inviolable aux droits et à la personne des héritiers d'E-
douard IV. Puis, pour décharger sa conscience de toute inquié-
tude, il le fait assassiner par un aventurier; il gaspille le crime, il
prodigue les meurtres publics, comme s'il n'avait pas à sa dévotion
les prisons et l'exil.
Quand il tient dans sa main la vie d'Edouard V et de Richard
d'York, chose incroyable! il ne révèle pas à leurs geôliers le sort
qui les attend; et c'est leur mère elle-même, la reine Elisabeth ,
qui leur apprend qu'ils vont mourir. Comment a-t-elle pu pénétrer
dans la tour? comment a-t-elle trompé la vigilance des gardiens?
résolve qui pourra ces questions insolubles. Je ne chicanerai pas
la vraisemblance du moyen, si le poète atteignait à de grands effets ;
mais comme il n'en est rien, j'ai le droit de me plaindre.
Le dénoùment prévu d'avance, la mort des deux enfans, n'effraie
pas un seul instant. Pourquoi? c'est que les deux frères n'ont pas
dans la bouche un accent vrai, pathétique; c'est qu'ils regrettent
la vie comme des hommes, pour des honneurs qu'ils ignorent, et
qu'ils ne pleurent pas comme des enfans, sur les plaisirs qui leur
échappent.
LES ENFANS d'ÉDOUARD. 497
Disons-le simplement, cette tragédie prétendue n'est qu'une
paraphrase laborieuse d'une toile envoyée il y a deux ans au Lou-
vre, par M. Paul Delaroche. Or, le défaut du tableau est aussi
celui de la tragédie. 31. Paul Delaroche avait peint sur une toile
de dix pieds un sujet dont la composition et les lignes convenaient
tout au plus aux dimensions d'une aquarelle. M. Delavigne a dé-
layé dans les trois actes d'une tragédie le petit nombre d'idées et
d'images qui auraient pu suffire à défrayer une élégie. La toile de
M. Delaroche était d'une couleur violette et fausse; la versification
de M. Delavigne est d'une élégance frelatée. Je dois même ajouter
(et ceci, j'ensuis sûr, va surprendre bien des croyans) que plu-
sieurs fois l'illustre académicien a violé cavalièrement les lois du
rhythme et de la grammaire. Je ne sais pas, par exemple, où
il a vu que Londres se pouvait féminiser; qu'Edouard était un
mot trisyllabique ; que l'on pouvait protester une chose. Ce sont là,
je le sais, des péchés véniels; mais enfin M. Delavigne est acadé-
micien.
Si nous abandonnons les questions relatives à la vraisemblance ,
à la rapidité de l'action, à l'enchaînement et à la génération des
scènes, pour aborder un problème plus général et plus élevé, celui
de la vérité humaine des caractères, notre embarras sera grand
pour reconnaître dans les acteurs de M. Delavigne, ceux qui dé-
cidaient, dans les dernières années du xve siècle, les destinées de
la Grande-Bretagne. Je ne ferai pas à l'auteur des Messéniennes
l'injure de lui rappeler le Richard III de Shakspeare. Je ne lui
proposerai pas de s'agenouiller devant l'image d'un dieu qui n'a
jamais reçu ses prières. Mais je lui demanderai si le duc de Gloces-
ter, qui n'a pas craint de prendre pour marche-pied deux têtes de
rois, qui a éclairci sans pitié les rangs des plus illustres familles,
pouvait trouver le temps de faire sur sa conduite et ses desseins
d'ingénieux quolibets. N'était-ce pas avant tout et surtout un homme
d'action bien plus que de parole?
Est-ce que la reine Elisabeth ne doit pas opter entre le rôle de
veuve et celui de mère, entre la couronne de son mari et la vie de
ses fils? Reine, elle doit soutenir la légitimité de leur naissance et
de leur droit; mère, elle doit sacrifier, s'il le faut, l'honneur de
son nom au salut de ses enfans. Dans la tragédie de M. Delavigne,
TOME II. 32
4i)8 REVUE DES DEUX MONDES.
elle flotte incessamment entre ces deux rôles sans se décider pour
aucun.
Buckingham professe en toute occasion une innocence qui a
tout lieu de nous surprendre dans le compagnon et l'ame damnée
de Richard III. Qu'il trébuche par maladresse, je le veux bien;
qu'il se perde auprès de son maître par impertinence ou par gau-
cherie, à la bonne heure! Mais qu'il oppose à l'ambition de Glo-
cester les scrupules d'une conscience timorée, c'est ce que je ne
saurais comprendre.
Tyrrel a particulièrement charmé l'auditoire de la rue de Ri -
chelieu. J'aurais mauvaise grâce à nier un fait aussi public. Pour-
tant, je dois l'avouer, je n'ai pas une admiration bien vive pour
cette scélératesse bavarde qui éclate en bruyantes fanfares, qui
se vante, s'explique, se met à l'enchère, et qui, au moment de l'ac-
tion, chancelle et redescend au niveau des poltronneries vulgaires.
J'aimerais mieux dix fois que Tyrrel récitât quelque cent vers de
moins sur la flamme ondoyante du punch , sur les follets capricieux
qui viennent se jouer au bord du bowl, sur l'inconstance des dés
et le bonheur de l'orgie , et qu'il eût la main prompte , sûre et
fidèle. Si j'avais été Richard III , loin de le récompenser pour avoir
gardé les fils d'Edouard IV, je l'aurais fait pendre pour avoir
laissé sa veuve pénétrer dans la Tour de Londres.
Je n'ai pas le courage de critiquer le caractère attribué aux en-
fans d'Edouard. Le rôle qu'ils jouent est tellement passif, que le
blâme peut à peine les atteindre. Ils ne sont pas; c'est tout ce que
j'en puis dire. Ils devaient concentrer l'intérêt sur eux-mêmes,
mais ce n'était pas à eux que l'action appartenait. Ils en étaient le
but et non le moyen. S'ils ne signifient rien dans la tragédie de
M, Delavigne, leur nullité doit être imputée à la faiblesse et à l'in-
habileté des autres caractères.
Est-ce que par hasard l'été de 1485, tel que le racontent les
historiens anglais, ne contenait pas les élémens d'une tragédie?
Voyons.
Je suis fort d'avis qu'il est très inutile, pour inventer un poème
dramatique fondé sur une époque donnée de l'histoire d'un peuple,
de posséder une formule générale et précise qui exprime le déve-
loppement total de ce peuple; ces sortes d'études pouvaient conve-
LES ENFANS b' EDOUARD. 4l)JJ
nirà Bossuet, à Vico, à Herder, et, de nos jours, séduisent encore
quelques esprits graves et solitaires comme Schelling ou Ballanehe.
Mais quoique ces hardies tentatives , loin de refroidir l'imagination,
l'exaltent et la rassérènent, en portant ses regards vers les régions de
l'idéalité la plus pure, cependant je conçois très bien que les artistes
les plus éminens qui ont écrit pour le théâtre ne se soient pas mêlés
à ces sortes d'investigations. C'est qu'en effet les inventions scéni-
ques vivent surtout d'individualité, tandis que les formules histo-
riques ont besoin d'absorber l'homme dans l'idée.
Néanmoins, lors même qu'il s'agit d'aborder poétiquement et
directement un caractère ou un événement historique, il faut en
connaître la mission et le rôle, l'origine et la fin. Autrement on
marche de tàtonnemens en tàtonnemens, dans une nuit que le
génie le plus heureux risque tout au plus d'éclairer par le men-
songe.
Et ainsi, puisque Richard III, dans les annales anglaises, marque
le passage de la maison de Lancastre à la maison de Tudor, si l'on
ignore le sens politique de cette transition, à moins qu'on ne trouve
dans la biographie de Richard III une tragédie exclusivement
domestique, une intrigue d'amour par exemple, une aventure de
jeunesse, il n'y a pas de poème possible.
On le sait, la guerre civile des deux roses, c'est-à-dire la querelle
des maisons d'York et de Lancastre, marque, dans l'histoire des îles
Britanniques, la ruine de la royauté féodale, et l'avènement de la
royauté absolue, qui devait elle-même succomber en 1649, pour
faire place en 1688 à la monarchie représentative. Donc, une tra-
gédie où Richard III joue le principal rôle doit nous montrer l'ago-
nie de la royauté féodale. A cette heure où le dogme de la royauté
absolue n'a pas encore été consacré par l'avarice de Henri VII, et
la luxure sanguinaire de Henri VIII, la guerre n'est pas entre la
cour et le peuple; elle est entre les seigneurs qui s'entretuent et se
disputent la couronne. Le premier guerrier venu qui peut mettre
une armée brave et cupide au service de son ambition, s'appelle
roi et s'asseoit sur le trône. Ainsi fit Richard III.
Quoi qu'on fasse, toutes les fois qu'on mettra sur la scène ce
bourreau difforme et bouffon , on ne pourra jamais le mettre au
second plan; car enfin il jouait sa partie et ne tuait que pour sou
32.
oOO REVUE DES DEUX MONDES.
compte. C'était pour frayer sa route, et non celle d'un autre, qu'il
fauchait toute une moisson de têtes illustres. Le meurtre des enfans
d'Edouard IV n'est que le dernier épisode de celte monstrueuse
tragédie qui devait enfanter une royauté de deux ans. La dispari-
tion des deux jeunes frères n'eût servi de rien sans la mort de Cla-
rence, de lord Rivers, de lord Hastings. 11 fallait vider toutes les
chambres du palais avant d'en trouver une qui fût paisiblement
habitable, et Richard III le savait bien.
La pénitence publique de Jane Shore , les accusations ignomi-
nieuses dirigées à la fois contre la mère et la veuve d'Edouard IV
par Richard lui-même, ne sont pas non plus inutiles à l'achève-
ment de ce tableau historique, car elles montrent que le duc de
Glocester se délassait parfois de la satiété du carnage dans de bril-
lans intermèdes d'hypocrisie, et qu'après tout il ne versait le sang
qu'à la dernière extrémité , quand la ruse, le mensonge, l'or, l'avi-
lissement et la servilité avaient désappointé ses espérances. En
attaquant la légitimité d'Edouard IV, il sapait la popularité de ses
enfans.
Il semble donc, à la réflexion même la plus hâtée, qu'il n'y
avait dans l'été de 1485 qu'une tragédie possible , dont le dénoue-
ment aurait été l'avènement de Richard III, et qui aurait eu pour
exposition , pour nœud et pour moyens, les traits les plus saillans
de la vie politique du Protecteur; à savoir : la pénitence publique
de Jane Shore , la fuite de la reine à l'abbaye de Westminster avec
le duc d'York, l'accusation d'illégitimité portée contre ses fils et
son mari, le meurtre d'Hastings et de Rivers, et, enfin, en pré-
sence d'une population menaçante , prèle à se soulever pour un
roi qu'elle ne connaît pas , en haine d'un tigre furieux dont elle a
trop senti la sanglante morsure , la mort des neveux et la royauté
de l'oncle.
Il eût été bon d'insister sur le côté jovial et satirique du carac-
tère de Richard III , et de mettre en scène ses paroles les plus con-
nues, comme ce qu'il dit à l'évèque d'Ely; les expressions dont il
s'est servi en dénonçant à la malédiction publique, comme luxu-
rieux, brigands, traîtres, concussionnaires, ses ennemis dont la
tête venait de tomber sur le billot. Ainsi, on le voit, à moins de
vouloir se mettre à la suite de M. Paul Delaroche, et trouve!1 dans
LES EMFANS d'ÉDOLARD. 501
son tableau une tragédie armée de toutes pièces, on ne devait pas
chercher dans la seule mort des enfans d'Edouard le sujet d'un
poème dramatique.
Mais n'y a-l-il pas dans la biographie de Richard III de quoi
épouvanter une imagination aussi mesquine que celle de M. Dela-
vigne? C'est à l'histoire littéraire qu'il appartient de répondre, et
je me contenterai de consulter les souvenirs poétiques de la res-
tauration. J'ai dit que l'auteur des Messénienhes n'était pas de son
temps; je crois la chose facile à prouver. Bien que M. Delavigne
se soit essayé dans l'ode, dans le dithyrambe, dans l'élégie, dans
le poème didactique, dans le discours en vers, dans la comédie de
caractère, dans la tragédie pure et la tragédie mêlée, dans le
drame bourgeois et dans le drame historique, et même, dans le
drame héroïque et philosophique; bien qu'il ait écrit Waterloo,
Jeanne d'Arc , Parthénope , le jeune Diacre, la Vaccine, le Paria,
l'Ecole des Vieillards, la princesse Aurélie , et quantité de bal-
lades mises en musique , remarquables surtout par la nouveanté du
rhylhme et l'hétérodoxie des rimes, cependant il ne lui est jamais
arrivé qu'une seule fois d'exciter une attention réelle; c'a été lors-
qu'il a versifié toutes les opinions militantes, tous les mécontente-
mens quotidiens dont se composait le libéralisme politique appelé
par Paul-Louis, si exactement, le libéralisme à deux anses. En
cette occasion, je le confesse, M. Delavigne a été de son temps,
mais à quelles conditions?
Au théâtre, il n'a rien inventé. Son début, dont on a voulu faire
quelque bruit , et qui n'est guère célèbre que par la publication
posthume et fort peu authentique des sympathies de Talma , n'est
qu'un mélodrame du second ordre, une amplification de rhétori-
que. Je n'attribue qu'un seul mérite aux Comédiens, c'estde m'avoir
fait relire , avec un plaisir éternellement nouveau , quelques pages
deGilblas. J'en puis dire autant du Paria et de la Chaumière indienne.
Je ne sais par quel hasard inespéré il s'est rencontré dans les chœurs
quelques strophes vraiment lyriques ; je soupçonne qu'on en pour-
rait retrouver la trace dans Kalidàsi. C'est à peine si j'ose parler
d'un travestissement de Byron , qui a dû à la pantomime expressive
et puissante de madame Dorval quelques soirées d'applaudisse-
''>02 REVUE DES DEUX MONDES.
mens. Les pages de Sanuto sont plus dramatiques à coup sur que
le poème de M. Delavigne.
Je ne voudrais pas affirmer que cent personnes, même littéraires,
se souviennent aujourd'hui de la princesse d'Aurèlie, satire obscure
et alambiquée d'un triumvirat politique oublié six mois avant le
jour où l'auteur des Messéniennes s'aventura malencontreusement
jusqu'à prendre en main le fouet d'Aristophane , de Junius et de
Beaumarchais. — Sans Talma , qui est-ce qui se souviendrait de
Danville? Louis XI est dans la vie littéraire de M. Delavigne , la
même chose à peu près que Philippe à Bovines dans la vie pitto-
resque d'Horace Vernet. Des deux parts, c'est la même impuis-
sance et la même guinderie. Il fallait le talent pastoral de M. De-
lavigne pour trouver dans Philippe de Commines, Jean de Troyes
et Béranger le sujet d'une églogue inoffensive ; pour emprunter
au conseiller de Bourgogne, au greffier de Paris et au lyriste
le plus dru de notre siècle , une bergerie qui eût fait envie à
Kacan.
Il n'y a donc en lui ni l'étoffe d'un poète capable d'imposer à
ses contemporains la couleur et la trempe de ses pensées habi-
tuelles, ni celle d'un inventeur fertile en ressources de toutes sortes,
promenant du nord au midi, de la Grèce à la Judée, de l'Alhambra
à Whitehall, les caprices et les erreurs de son imagination ; s' éga-
rant avec délices dans les siècles évanouis , et donnant à chacune
de ses rêveries, de ses douleurs ou de ses joies, le nom d'une cata-
strophe ou d'un héros; se ressouvenant des choses et des hommes
qu'il n'a pas connus, comme un vieillard qui repasse dans le secret
de sa conscience ses premières années , et qui écoute le bruit des
jours qui ne sont plus.
Non , M. Delavigne n'est pas poète. Ceux qui l'ont cru se sont
trompés. Ceux qui l'ont répété ont été trompés; ceux qui le sou-
tiennent ignorent eux-mêmes l'origine et la valeur de leur con-
viction. S'il était vraiment, comme on le dit, un artiste du premier
ordre, au lieu de descendre aux opinions vulgaires et démo-
nétisées, pour les versifier et les appeler siennes, il aurait libre-
ment exprimé ses idées individuelles, et il aurait amené la foule à
les accepter. Puisqu'il n'en a rien fait, c'est qu'il se sentait faible;
puisqu'il s'est appuyé sur elle au lieu de l'élever jusqu'à lui, c'est
LES ENFANS D'EDOUARD. 505
qu'il n'avait ni mission ni puissance; puisqu'il a suivi, c'est qu'il ne
devait pas conduire.
Mais il y a dans toutes les réflexions qui précèdent , le germe
d'une conclusion plus générale et plus haute : je veux parler d'une
réaction spiritualiste dans toutes les formes de l'art littéraire ; car,
prenez-y garde, l'esprit, l'imagination et le style de M. Delavigne,
sont à la taille du plus grand nombre. C'est un irréprochable ou-
vrier en hémistiches ; il sait précisément la dose de plaisanterie
commune dont il faut envelopper et assaisonner une idée presque
nouvelle pour la rendre présentable et polie.
II faut donc induire de tout ceci que l'auditoire de la rue de Ri-
chelieu, qui n'a trouvé dans les Enfans d'Edouard aucune aspérité
repoussante, aucune excentricité scandaleuse, mais qui est demeuré
froid et muet malgré le dévoùment des amitiés, commence à se las-
ser tout de bon des panoramas historiques , et regrette sérieuse-
ment les passions humaines en échange desquelles on lui donne
aujourd'hui des hauberts, des tabards, des surcots et des couron-
nes à fleurons. Il commence à comprendre ce qu'il n'aurait jamais
dû oublier, que la poésie dramatique est quelque chose de plus
sérieux et de plus élevé qu'un ballet ou une mascarade; que c'est
une nourriture pour l'aine, et non une pâture pour les yeux.
C'est pourquoi je pense que les inventeurs de profession feront
bien de se préparer à la révolution qui s'annonce dans le goût pu-
blic, de se mêler au monde et à ceux qui ont vécu , de mener des
journées actives et pleines , et d'oublier pour quelque temps les
missels enluminés, les chroniques poudreuses , les gravures héral-
diques et les généalogies , s'ils veulent faire face à l'indifférence ,
et ramener la foule qui s'en va.
Gustave Planche.
QUITTE POUR LA PEUR.
PROVERBE.
PERSONNAGES.
LE DUC DE "\
LA DUCHESSE DE ***, sa femme;
M. TRONCHIN, Médecin.
ROSETTE, Femme de chambre de la Duchesse.
UN LAQUAIS.
QUITTE POUR LA PEUR.
SCÈNE PREMIÈRE.
LA DUCHESSE, ROSETTE.
LA DUCHESSE , achevant de se parer pour le jour, se regardant dans sa toilette
et posant une mouche.
Mais, Rosette, conçoit-on la négligence de ces médecins?
ROSETTE.
Ah ! madame, cela n'a pas de nom.
LA DUCHESSE.
Moi qui suis si souffrante !
ROSETTE.
Madame la duchesse qui est si souffrante !
LA DUCHESSE.
Moi qui n'ai jamais consenti à prendre d'autre médecin que ce
bon vieux Tronchin! Le chevalier m'en a voulu long-temps.
ROSETTE.
Pendant plus d'une heure.
506 REVUE DES DEUX MONDES.
LA DUCHESSE, vivement.
C'est-à-dire qu'il a voulu m'en vouloir, mais qu'il n'a pas pu.
ROSETTE.
Il vient d'envoyer deux bouquets par son coureur.
LA DUCHESSE.
Et il n'est pas venu lui-même! Ah! c'est joli. Moi, je vais sortir
à cheval.
ROSETTE.
M. Tronchin a défendu le cheval à madame.
LA DUCHESSE.
Mais je suis malade, j'en ai besoin.
ROSETTE.
C'est parce que madame la duchesse est malade, qu'il ne le faut
pas.
LA DUCHESSE.
Alors je vais écrire au chevalier pour le gronder.
ROSETTE.
M. Tronchin a défendu à madame de s'appliquer et de tenir sa
tète baissée.
LA DUCHESSE.
Eh bien ! je vais chanter, ouvrez le clavecin , mademoiselle.
ROSETTE.
Mon Dieu ! comment dirai-je à madame que M. Tronchin lui a
défendu de chanter?
LA DUCHESSE, tapant du pied.
11 faut donc que je me recouche, puisque je ne puis rien faire. —
Je vais lire. Non , fais-moi la lecture. — Je vais me coucher sur le
sopha, la tète me tourne, et j'étouffe. Je ne sais pourquoi....
ROSETTE , prenant un livre.
Voici Estelle, de M. de Florian, et les Oraisons célèbres, de
M. de Bossuet.
LA DUCHESSE.
Lis ce que tu voudras, va.
ROSETTE lit.
« Némorin, à chaque aurore, allait cueillir les bluets qu'Es-
QUITTE POU H LA PEUR. 507
telle — les bluets qu'Estelle aimait à mêler dans les longues tresses
de ses cheveux noirs. » ( Elle pose le livre. )
LA DUCHESSE.
Qu'il est capricieux , le chevalier! Il ne veut plus que je mette de
corps en fer, comme si l'on pouvait sortir sans cela. Lis toujours, va.
ROSETTE continue, et après avoir quitté Florian, prend Bossuet sans s'en douter.
« Pour moi, s'il m'est permis après tous les autres de venir ren-
dre les derniers devoirs à ce tombeau, ô prince, le digne sujet de
nos louanges et de nos regrets, vous vivrez éternellement dans ma
mémoire. »
LA DUCHESSE.
Je ne conçois pas qu'il ne soit pas encore arrivé. Gomme il était
bien hier avec ses épaulettes de diamant !
ROSETTE continue.
« Heureux , si averti par ces cheveux blancs du compte que je
dois rendre de mon administration , je réserve au troupeau
( Tiens, c'est drôle ça : Au troupeau! ) Troupeau que je dois
nourrir de la parole divine, les restes d'une voix qui tombe, et... »
LA DUCHESSE.
Le voilà commandeur de Malte à présent. Sans ses vœux, il se
serait peut-être marié , cependant.
ROSETTE.
Oh ! madame ! par exemple ! . . .
LA DUCHESSE.
Lis toujours, va, je t'entends.
ROSETTE continue.
... « Et d'une ardeur qui s'éteint... » Ah! les bergers et les trou-
peaux, ce n'est pas bien amusant.... (Elle jette les livres. )
LA DUCHESSE.
Crois-tu qu'il se fût marié. — Dis.
ROSETTE.
Jamais sans la permission de madame la duchesse.
LA DUCHESSE.
S'il n'avait pas dû être plus marie que M. le due, j'aurais bien pu
la lui donner... Hélas! dans quel temps vivons-nous?- Comprends-
JJ08 REVUE DES DEUX MONDES.
tu bien qu'un homme soit mon mari, et ne vienne pas chez moi?
m'expliquerais-tu bien ce que c'est précisément qu'un maître in-
connu qu'il me faut respecter, craindre et aimer comme Dieu , sans
le voir, qui ne se soucie de moi nullement, et qu'il faut que j'ho-
nore; dont il faut que je me cache, et qui ne daigne pas m' épier;
qui me donne seulement son nom à porter de bien loin , comme on
le donne à une terre abandonnée?
ROSETTE.
Madame, j'ai un frère qui est fermier, un gros fermier de Nor-
mandie , et il répèle toujours que lorsqu'on ne cultive pas une terre,
on ne doit avoir de droit ni sur ses fleurs ni sur ses fruits.
LA DUCHESSE, avec orgueil.
Qu'est-ce que vous dites donc, mademoiselle? Cherchez ma mon-
tre dans mon écrin. (Après avoir rêvé un peu. ) — Tiens, ce que tu dis
là n'a pas l'air d'avoir le sens commun. Mais je crois que cela mè-
nerait loin en politique, si l'on voulait y réfléchir. Donne-moi un
flacon , je me sens faible. —
Ah ! quand j'étais au couvent, il y a deux ans, si mes bonnes re-
ligieuses m'avaient dit comment on est marié, j'aurais commencé
par pleurer de tout mon cœur, toute une nuit, ensuite j'aurais bien
pris une grande résolution ou de me faire abbesse ou d'épouser un
homme qui m'eût aimée. II est vrai que ce n'aurait pas été le che-
valier, ainsi....
ROSETTE.
Ainsi il vaut peut-être mieux que le inonde aille de cette façon.
LA DUCHESSE.
Mais de cette façon, Rosette, je ne sais comment je vis, moi. Il
est bien vrai que je remplis tous mes devoirs de religion, mais aussi,
à chaque confession , je fais une promesse de rupture que je ne
tiens pas.
Je crois bien que l'abbé n'y compte guère , à dire le vrai , et ne le
demande pas sérieusement; mais enfin c'est tromper le bon Dieu.
Et pourquoi cette vie gênée et tourmentée, cet hommage aux cho-
ses sacrées, aussi public que le dédain de ces choses? Moi, je n'y
comprends rien , et tout ce que je sais faire, c'est d'aimer celui que
j'aime. Je vois que personne ne m'en veut après tout.
QUITTE POUR LA PEUK. ,*>09
ROSETTE.
Ah! bon Dieu! madame, vous en vouloir? Bien au contraire,
je crois qu'il n'y a personne qui ne vous sache gré à tous deux de
vous aimer si bien.
LA DUCHESSE.
Crois-tu?
ROSETTE.
Cela se voit dans les petits sourires d'amitié qu'on vous fait en
passant quand il donne le bras à madame la duchesse. Vos deux
familles le reçoivent ici avec un amour. . . .
LA DUCHESSE , soupirant.
Oui, mais il n'est pas ici chez lui et cependant c'est là ce
qu'on appelle le plus grand bonheur du monde , et tel qu'il est, on
n'oserait pas le souhaiter à sa fille. (Après un peu de rêverie. ) Sa fille!
ce mot-là me fait trembler. Est-ce un état bien heureux que celui
où l'on sent que, si l'on était mère, on en mourrait de honte , que
l'insouciance et les ménagemens du grand monde finiraient là tout
à coup, et se changeraient, en mépris et en froideur, que les femmes
qui pardonnent à l'amante fermeraient leur porte à la mère , et que
tous ceux qui me passent l'oubli d'un mari, ne me passeraient pas
l'oubli de son nom , car ce n'est qu'un nom qu'il faut respecter , et
ce nom vous tient enchaînée , ce nom est suspendu sur votre tête,
comme une épée? Que celui qu'il représente soit pour vous toutou
rien , n'importe ! nous avons ce nom écrit sur le collier , et au bas :
j'appai'liens.
ROSETTE.
Mais, madame, serait-on si méchant pour vous? Madame est si
généralement aimée!
LA DUCHESSE.
Quand on ne serait pas méchant, je me ferais justice à moi-
même et une justice bien sévère, croyez-moi. — Je n'oserais pas
seulement lever les yeux devant ma mère, et même , je crois, sur
moi seule.
ROSETTE.
Bon Dieu ! madame m'effraie.
LA DUCHESSE.
Assez. Nous parlons trop de cela , mademoiselle , et je ne sais pas
Mo REVUE DES DEUX MONDES,
comme nous y sommes venues. Je ne suis pas une héroïne de ro-
man , je ne me tuerais pas , mais certes j'irais me jeter pour la vie
dans un couvent.
SCENE H.
LA DUCHESSE, ROSETTE, UN LAQUAIS.
LE LAQUAIS.
M. le docteur Tronchin demande si madame la duchesse peut le
recevoir.
LA DUCHESSE , à Rosette.
Allez dire qu'on le fasse entrer.
SCÈNE III.
LA DUCHESSE, TRONCHIN, appuyé sur une longue canne aussi liante
que lui , vieux , voûté , portant une perruque à la Voltaire.
LA DUCHESSE , gaîment.
Ah ! voilà mon bon vieux docteur ! (Elle se lève et court au-devant de lui.)
Allons , appuyez-VOUS Sur VOtre malade. (Elle lui prend le bras et le con-
duit à un fauteuil. )
Quelle histoire allez-vous me conter, docteur, quelle est l'anec-
dote du jour?
TRONCHIN.
Ah ! belle dame ! belle dame ! vous voulez savoir les anecdotes
des autres, prenez garde de m'en fournir une vous-même. Donnez^
moi votre main, voyons ce pouls, madame... Mais asseyez-vous...
mais ne remuez donc pas toujours, vous êtes insaisissable.
LA DUCHESSE, s'asseyant.
Eh bien! voyons, que me direz-vous?
QUITTE POUR LA PEUR. 51 I
TRONCHIN , tenant le pouls de la duchesse.
Vous savez l'histoire qui court sur la présidente, n'est-il pas
vrai, madame?
LA DUCHESSE.
Eh ! mon Dieu, non, je ne m'informe point d'elle.
TRONCHIN.
Eh ! pourquoi ne pas vouloir vous en informer? Vous vivez par
trop détachée de tout aussi. — Si j'osais vous donner un conseil,
ce serait de montrer quelque intérêt aux jeunes femmes de la
société dont l'opinion pourrait vous défendre, si vous en aviez
besoin un jour ou l'autre.
LA DUCHESSE.
Mais j'espère bien n'avoir nul besoin d'être défendue, monsieur?
TRONCHIN.
Ah ! madame , je suis sûr que vous êtes bien tranquille au fond
du cœur; mais je trouve que vous me faites appeler bien souvent
depuis quelques jours.
LA DUCHESSE.
Je ne vois pas , docteur, ce que vos visites ont de commun avec
l'opinion du monde sur moi.
TRONCHIN.
C'est justement ce que me disait la présidente, et elle s'est bien
aperçue de l'influence d'un médecin sur l'opinion publique. — Je
voudrais bien vous rendre aussi confiante qu'elle. — Je l'ai tirée,
ma foi , d'un mauvais pas ; mais je suis discret et je ne vous conte-
rai pas l'histoire, puisque vous ne vous intéressez pas à elle. — Point
de fièvre, mais un peu d'agitation restez, restez... ne m'ôlez
pas votre main , madame.
LA DUCHESSE.
Quel âge a-t-elle la présidente?
TRONCHIN.
Précisément le vôtre, madame. Ah! comme elle était inquiète;
son mari n'est pas tendre, savez-vous? Il allait, ma foi, faire un
grand éclat. Ah ! comme elle pleurait! mais tout cela est fini à pré-
-SI 2 REVUE DES DEUX MONDES.
sent. Vous savez , belle dame , que la reine va jouer la comédie à
Trianon ?
LA DUCHESSE , inquiète.
Mais la présidente courait donc un grand danger ?
TRONCHIN.
Un danger que peuvent courir bien des jeunes femmes ; car
enfin j'ai vu bien des choses comme cela dans ma vie. Mais autre-
fois cela s'arrangeait parla dévotion plus facilement qu'aujourd'hui.
A présent c'est le diable. Je vous trouve les yeux battus.
LA DUCHESSE.
J'ai mal dormi celte nuit après votre visite.
TRONCHIN.
Je ne suis pourtant pas méchant , bien effrayant pour vous.
LA DUCHESSE.
C'est votre bonté qui est effrayante, et votre silence qui est
méchant. Cette femme dont vous parlez, voyons, après tout, est-
elle déshonorée ?
TRONCHIN.
Non , mais elle pouvait l'être et de plus abandonnée de tout le
monde.
[la duchesse.
Et pourtant tout le monde sait qui elle aime.
TRONCHIN.
Tout le monde le sait et personne ne le dit.
la duchesse.
Et tout d'un coup on eût changé à ce point?
TRONCHIN.
Madame, quand une jeune femme a une faiblesse publique,
tout le monde a son pardon dans le cœur et sa condamnation sur
les lèvres.
LA DUCHESSE, vite.
El les lèvres nous jugent.
TRONCHIN.
Ce n'est pas la faute qui est punie, c'est le bruit quelle fait.
LA DUCHESSE.
Et les fautes, docteur, peuvent-elles être toujours sans bruit?
QUITTE HOUU LA PEUR. 515
TRONCHIN.
Les plus bruyantes, madame, ce sont d'ordinaire les plus légè-
res fautes, et les plus fortes sont les plus silencieuses, j'ai toujours
vu ça.
LA DUCHESSE.
Voilà qui est bien contre le bon sens , par exemple.
TRONCHIN.
Comme tout ce qui se fait dans le monde , madame.
LA DUCHESSE , se levant et lui tendant la main.
Docteur, vous êtes franc?
TRONCHIN.
Toujours plus qu'on ne le veut, madame.
LA DUCHESSE.
On ne peut jamais l'être assez pour quelqu'un dont le parti est
pris d'avance.
TRONCHIN.
Un parti pris d'avance est souvent le plus mauvais parti, madame .
LA DUCHESSE , avec impatience.
Que vous importe? c'est mon affaire; je veux savoir de vous
quelle est ma maladie?
TRONCHIN.
J'aurais déjà dit ma pensée à madame la duchesse, si je connais-
sais moins le caractère de M. le duc.
LA DUCHESSE.
Eh bien! que ne me parlez-vous de son caractère? quoique je
n'aime pas à l'entendre nommer, comme il n'est pas impossible
qu'il ne survienne par la suite quelque événement qui nous soit
commun.... je....
TRONCHIN.
Il est furieusement fantasque, madame, je l'ai vu haut comme ça
(mettant la main à la hauteur de la tète d'un enfant) et toujours le même,
suivant tout à coup son premier mouvement avec une soudaineté
irrésistible et impossible à deviner. Dès l'enfance, cette impétuosité
s'est montrée et n'a fait que croître avec lui. ïl a tout fait de celle
manière dans sa vie , allant d'un extrême à l'autre sans hésiter.
TOME II. 33
514 REVUE DES DEUX MONDES.
Cela lui a fait faire beaucoup de grandes choses et beaucoup de
sottises aussi, mais jamais rien de commun. Voilà son caractère.
LA DUCHESSE.
Vous n'êtes pas rassurant, docteur; s'il va d'un extrême à l'au-
tre, il m'aimera bien , et je ne saurai que faire de cet amour-là.
TRONCHIN".
Ce n'est pourtant pas ce qui peut vous arriver de pis aujour-
d'hui , madame.
LA DUCHESSE.
Ah ! mon Dieu , que me dit -il là ! (Elle frappe du pied. )
TRONCHIN.
C'est un fort grand seigneur, madame, que M. le duc. Il a toute
l'amitié du roi et un vaste crédit à la cour. Quiconque l'offenserait
serait perdu sans ressource, et comme il a beaucoup d'esprit et de
pénétration, comme outre cela il a l'esprit ironique et cassant, il
n'est pas possible de lui insinuer sans péril un plan de conduite,
quel qu'il soit, et vouloir le diriger serait une haute imprudence.
Le plus sûr avec lui serait une franchise totale.
LA DUCHESSE s'est détournée plusieurs fois en rougissant , elle se lève et va à la
fenêtre.
Assez, assez par grâce, je vous en supplie, monsieur ; je me sens
rougir à chaque mot que vous me dites et vous me jetez dans un
grand embarras.
( Elle lui parle sans le regarder. )
Je vous l'avoue, je tremble comme un enfant. — Je ne puis sup-
porter cette conversation. Les craintes terribles qu'elle fait naître
en moi, me révoltent et m'indignent contre moi-même. — Vous
êtes bien âgé , monsieur Tronchin, mais ni votre âge, ni votre pro-
fession savaute, ne m'empêchent d'avoir honte qu'un homme puisse
me parler , en face , de tant de choses que je ne sais pas, moi , et
dont On ne parle jamais ! ( Une larme s'échappe.)
( Avec autorité. )
Je ne veux plus que nous causions davantage.
(Tronchin se lève.)
La vérité que vous avez à me dire et que vous me devez, écrivez-
la ici, je l'enverrai prendre tout-à-l'heure. — Voici une plume. Ce
QUITTE POUR LA PEUR. .'il,')
que vous écrirez pourrait bien être un arrêt, mais je n'en aurai nul
ressentiment contre VOUS. (Elle lui serre la main, le docteur baise sa main.)
Votre j ugemen t est le j ugement de Dieu . — Je suis bien malheureuse .
( Elle sort vite. )
SCÈNE IV.
TRONCHIN seul.
( Il se rassied, écrit un billet, s'arrête et relit ce qu'il vient d'écrire; puis il dit : )
La science inutile des hommes ne pourra jamais autre chose que
détourner une douleur par une autre plus grande. A la place de
l'inquiétude et de l'insomnie, je vous donne la certitude et le dés-
espoir.
( Il s'essuie les yeux où roule une larme.)
Elle souffrira parce qu'elle a une ame candide dans son égare-
ment, franche au milieu de la fausseté du monde, sensible dans une
société froide et polie, passionnée dans un temps d'indifférence,
pieuse dans un siècle d'irréligion. Elle souffrira sans doute; mais
dans le temps et le monde où nous sommes, la nature usée, faible
et fardée dès l'enfance, n'a pas plus d'énergie pour les transports
du malheur que pour ceux de la félicité. Le chagrin glissera sur
elle, et d'ailleurs je vais lui chercher du secours à la source même
de son infortune.
SCÈNE V.
TRONCHIN, ROSETTE.
ROSETTE.
Monsieur, je viens chercher....
oo.
516 REVUE DES DEUX MONDES.
TRONCHIN , lui donnant un papier.
Prenez, mademoiselle.
( Rosette sort. )
SCÈNE VI.
TRONCHIN, seul.
Son mari doit être à Trianon ou à Versailles. Je puis m'y rendiv
dans deux heures et demie.
SCENE Vil.
TRONCHIN, ROSETTE.
( On entend un grand cri de la duchesse. )
TRONCHIN.
Rosette revient toute pale....
ROSETTE.
Ah! monsieur, voyez madame la duchesse, comme elle pleure!
(Elle entr'ouvre une porte vitrée.)
TRONCHIN.
Ce n'est rien, ce n'est rien qu'une petite attaque de nerfs, vous
lui ferez prendre un peu d'éther, et vous brûlerez une plume dans
sa chambre, celle-ci par exemple. — Sa maladie ne peut pas durer
plus de huit mois. — Je vais à Versailles. ( H sort. )
ROSETTE.
Comme ces vieux médecins sont durs ! (Elle court chez la duchesse.)
QUITTE POUR LA PEUR. Mi
SCÈNE VIIÏ.
Versailles. — La chambre du duc.
LE DUC, TRONCHIN, entrent ensemble.
LE DUC.
Vous en êtes bien sur, docteur?
TRONCHIN.
Monsieur le duc, j'en réponds sur nia tète.
LE DUC, s'asseyant et taillant une plume.
Allons, il est toujours bon de savoir à quoi s'en tenir. Vous la
voyez très souvent? Asseyez-vous donc!
TRONCHIN.
Presque tous les jours, je passe chez elle pour des migraines,
des bagatelles...
LE DUC.
Et comment est-elle ma femme? est-elle jolie, est-elle agréable?
TRONCHIN.
C'est la plus gracieuse personne de la terre.
LE DUC.
Vraiment? je ne l'aurais pas cru, le jour où je la vis, ce n'était
pas ça du tout. C'était tout empesé, tout guindé, tout raide, ça ve-
nait du couvent, ça ne savait ni entrer, ni sortir, ça saluait tout
d'une pièce; de la fraîcheur seulement, la beauté du diable.
TRONCHIN.
( )h ! à présent, monsieur le duc, c'est tout autre chose.
LE DUC.
Oui, oui, le chevalier doit l'avoir formée. Le petit chevalier a
du inonde. Je suis fâché de ne pas le connaître.
TRONCHIN.
Ah! ça! il faut avouer, entre nous, que vous en aviez bien la
permission.
LE DUC, , prenant du tabac pour le verser d'une tabatière d'or dans une à portrait.
Ça peut bien être! Je ne dis pas le contraire , docteur, mais, ma
>!* REVUE DES DEUX MONDES.
foi , c'était bien difficile. La marquise est bien la femme la plus des-
potique qui jamais ait vécu ; vous savez bien qu'elle ne m'eût jamais
laissé marier, si elle n'eût été bien assurée de moi , et bien certaine
que ce serait ici, comme partout à présent, une sorte de cérémonie
de famille, sans importance et sans suites.
TRONCHIN.
Sans importance, cela dépend de vous, mais sans suites, mon-
sieur le duc
LE DUC, sérieusement.
Cela dépend aussi de moi plus qu'on ne croit, monsieur; mais
c'est mon affaire. (Jl se lève et se promène.) Savez-vous à quoi je pense,
mon vieil ami? c'est que l'honneur ne peut pas toujours être com-
pris de la même façon.
Dans la passion , le meurtre peut être sublime ; mais dans l'in-
différence, il serait ridicule, et dans un homme d'état ou un homme
de cour, par ma foi, il serait fou.
Tenez, regardez ! Moi, par exemple, je sors de chez le roi. Il a
eu la bonté de me parler d'affaires assez long-temps. Il regrette
M. d'Orvilliers, mais il l'abandonne à ses ennemis, et le laisse quit-
ter le commandement de la flotte avec laquelle il a battu les Anglais.
Moi, qui suis l'ami de d'Orvilliers, et qui sais ce qu'il vaut, cela
m'a fait de la peine; je viens d'en parler vivement, je me suis avancé
pour lui. Le roi m'a écouté volontiers et est entré dans mes raisons.
Il m'a présenté ensuite Franklin , le docteur Franklin , l'imprimeur,
l'Américain, l'homme pauvre, l'homme en habit gris, le savant, le
sage, l'envoyé du Nouveau-Monde à l'ancien, grave comme le
paysan du Danube, demandant justice à l'Europe pour son pays,
et l'obtenant de Louis XVI ; j'ai eu une longue conférence avec ce
bon Franklin ; je l'ai vu ce matin même présenter son petit-fds au
vieux Voltaire , et demander à Voltaire une bénédiction , et Vol-
taire ne riant pas, Voltaire étendant les mains aussi gravement
qu'eût fait le souverain pontife, et secouant sa tête octogénaire
avec émotion, et disant sur la tète de l'enfant: Dieu et la liberté!
— C'était beau, c'était solennel, c'était grand.
Et au retour, le roi m'a parlé de tout cela avec la justesse de son
admirable bon sens; il voit l'avenir sans crainte, mais non sans
tristesse; il sent qu'une révolution partant de France peutyre-
QUITTE POUR LA l'EUli. ,Si(J
venir. 11 aide ee qu'il ne peut empêcher , pour adoucir la pente ;
mais il la voit rapide et sans fond , car il pense et parle en législa-
teur quand il est avec ses amis. Mais l'action l'intimide. Au sortir
de l'entretien , il m'a donné ma part dans les évènemens présens et
à venir.
Voilà ma matinée. — Elle est sérieuse, comme vous voyez, et
maintenant en vérité, m'occuper d'une affaire de.... de quoi dirai-
je? de ménage?.... Oh! non ! — Quelque chose de moins que cela
encore.... Une affaire de boudoir.... et d'un boudoir que je n'ai
jamais vu.... en bonne vérité, vous le sentez, cela ne m'est guère
possible. Un sourire de pitié est vraiment tout ce que cela me
peut arracher. Je suis si étranger à cette jeune femme , moi , que
je n'ai pas le droit de la colère; mais elle porte mon nom , et quant
à ce qu'il y a dans ce petit événement, qui pourrait blesser l'a-
mour-propre de l'un ou l'intérêt de l'autre, tiez-vous-en à moi
pour ne tirer d'elle qu'une vengeance de bonne compagnie. Pauvre
petite femme, elle doit avoir une peur d'enfer! (il rit et prend son
épée. ) Venez-vous avec moi voir la marquise au Petit-Trianon ? Je
l'ai trouvée assez pâle ce matin , elle m'inquiète, (il sonne.)
A ses gens.
Ce soir à onze heures, on me tiendra un carrosse prêt pour aller
à Paris.
Passez, mon cher Tronchin.
TRONCHIN, à part.
Je n'ai plus qu'à les laisser faire à présent, (ils sortent.)
SCÈNE IX.
A Pans. La chambre à coucher de la duchesse.
LA DUCHESSE, ROSETTE.
LA DUCHESSE, seule.
{ Elle est à sa toilette, en peignoir, prête à se coucher, ses cheveux à demi dé-
poudrés répandus sur son sein , comme ceux d'une Madeleine, en longs flots ,
nommés repentirs.)
Quelle heure est-il?
520 REVUE DES DEUX MONDES.
ROSETTE , achevaat de la coiffer pour la nuit et de lui ôter sa toilette de cour.
Onze heures et demie , madame, et M. le chevalier
LA DUCHESSE.
11 ne viendra plus à présent. Il a bien fait de ne pas venir au-
jourd'hui. — J'aime mieux ne pas l'avoir vu. J'ai bien mieux
pleuré. —
Chez qui peut-il être allé? — A présent, je vais être bien plus
jalouse; à présent que je suis si malheureuse! — Quels livres m'a
envoyés l'abbé?
ROSETTE.
Les contes de M. l'abbé de Voisenon.
LA DUCHESSE.
Et le chevalier ?
ROSETTE.
Le petit Carême et l'Imitation.
LA DUCHESSE.
Ah ! comme il me connaît bien ! Sais-tu , Rosette , que son portrait
est bien ressemblant ! Tiens , il avait cet habit-là quand la reine lui
a parlé si long-temps, et pendant tout ce temps-là, il me regardait
de peur que je ne fusse jalouse. Tout le monde l'a remarqué. Oh !
il est charmant! (Soupirant.) Ah ! que je suis malheureuse, n'est-ce
pas , Rosette !
ROSETTE.
Oh ! oui, madame.
LA DUCHESSE.
Il n'y a pas de femme plus malheureuse que moi sur toute la
terre.
ROSETTE.
Oh ! non , madame.
LA DUCHESSE.
Je vais me coucher.... Laissez-moi seule, je vous rappellerai....
( Rosette sort. )
Je vais faire mes prières.
OUITTE l'OUU LA I'EUIl.
:>ïi
SCENE X.
LA DUCHESSE, seule.
( Elle va ouvrir les rideaux de son lit, et en voyant le crucifix, elle a peur ; elle crie :
Rosette ! Rosette !
SCÈNE XL
LA DUCHESSE , ROSETTE.
^ROSETTE, effrayée.
Madame !
Quoi donc?
LA DUCHESSE.
ROSETTE.
Madame m'a appelée.
LA DUCHESSE.
Ah î je voulais... mon peignoir.
ROSETTE.
Madame la duchesse l'a sur elle.
LA DUCHESSE.
J'en voulais un autre. — Non. — Restez avec moi, j'ai peur. —
Restez , sur le sopha , je vais lire ; ( à part. ) je n'ose pas faire un signe
de croix. — A quelle heure le chevalier vient-il demain matin?
Ah ! je suis la plus malheureuse femme du monde.
(Elle pleure.)
Allons, mets dans la ruelle un flambeau et la Nouvelle
Héloïse. (Tenant le livre.) : Jean-Jacques! ah ! Jean-Jacques ! vous
savez, vous , combien d'infortunes se cachent sous le sourire d'une
femme.
(On frappe à une porte de la rue, une voiture roule.)
On frappe à la porte ! Ce n'est pas ici , j'espère !
ROSETTE.
J'ai entendu un carrosse s'arrêter à la porte de l'hôtel.
:j±i REVUE DES DEUX MONDES.
LA DUCHESSE.
En es-lu bien sûre, Rosette? à minuit!
(Rosette regarde à la fenêtre.)
ROSETTE.
C'est bien à la porte de madame la duchesse, un carrosse avec
deux laquais qui portent des torches , c'est la livrée de madame.
LA DUCHESSE.
Eh ! bon Dieu , serait-il arrivé quelque événement chez ma
mère? Je suis dans un effroi !
ROSETTE.
J'entends marcher! on monte chez madame la duchesse.
LA DUCHESSE.
Mais qu'est-ce donc? (On frappe.)
Demande avant d'ouvrir.
ROSETTE.
Qui esllà?
UN LAQUAIS.
M. le duc arrive de Versailles !
ROSETTE.
M. le duc arrive de Versailles !
LA DUCHESSE , tombant sur un sopha.
M. le duc ! depuis deux ans ! lui ! depuis deux ans ! jamais ! et
aujourd'hui! à cette heure! Ah! que vient-il faire, Rosette? Il
vient me tuer ! cela est certain ! — Embrasse-moi, mon enfant, et
prends ce collier, tiens, et ce bracelet, tiens, en souvenir de
moi.
ROSETTE.
Je ne veux pas de tout cela ! Je ne quitterai point madame la
duchesse !
(On frappe encore.)
Eh bien ! quoi ! madame la duchesse est au lit.
LE LAQUAIS , toujours derrière la porte.
Monsieur le duc demande si madame la duchesse peut le rece-
voir.
LA DUCHESSE, du canapé, vite.
Non!
QUITTE POUR LA PEUR. -;)tT>
ROSETTE, vite à la porte.
Non!
LA DUCHESSE.
Plus poliment, Rosette : Madame est endormie.
ROSETTE , criant et ayant un peu perdu la tête.
Madame est endormie!
LE LAQUAIS.
Monsieur le duc dit que vous avez dû la réveiller, et qu'il at-
tendra que madame la duchesse puisse le recevoir. Il a à lui
parler.
ROSETTE à la duchesse.
Monsieur le duc veut que madame se lève !
LA DUCHESSE.
Ah! mon Dieu! il sait tout, il vient me faire mourir.
ROSETTE, sérieusement.
Madame ! . . . Elle s'arrête.
LA DUCHESSE.
Eh bien?
ROSETTE.
Madame, je ne le crois pas!
LA DUCHESSE.
Et pourquoi ne le crois-tu pas?
ROSETTE, tragiquement.
Madame, parce que les gens ont l'air gai!
LA DUCHESSE , effrayée.
Us ont l'air gai? — Mais c'est encore pis. Oh ! mon pauvre che-
valier !
( Elle prend son portrait. )
ROSETTE.
Hélas! madame la duchesse, quel malheur d'être la femme de
monsieur le duc!
LA DUCHESSE, désolée-
Quelle horreur ! quelle insolence!
ROSETTE.
Et s'il vient par jalousie!
524 REVUE DES DEUX BONDES.
LA DUCHESSE.
Quel étrange amour! voilà qui est odieux.!
Ecoute! il ne peut venir que par fureur ou par passion ; de toute
façon c'est me faire mourir. Tue-moi, je t'en prie.
ROSETTE , reculant.
Non , madame ! moi tuer madame! cela ne se peut pas.
LA DUCHESSE.
Eh bien! au moins va dans mon cabinet. Tu écouteras tout, et
dès que je sonnerai, tu entreras. Je ne veux pas qu'il reste plus
d'un quart d'heure ici, quelque chose qu'il me veuille dire. Hélas!
si le chevalier le savait!
ROSETTE.
Oh! madame! il en mourrait d'abord!
LA DUCHESSE.
Pauvre ami. — S'il se met en colère, tu crieras au feu!
Au bout du compte, je ne le connais pas, moi, mon mari!
ROSETTE.
Certainement! madame ne l'a jamais vu qu'une fois.
LA DUCHESSE.
Oh ! mon Dieu ! ayez pitié de moi !
ROSETTE.
On revient, madame.
LA DUCHESSE.
Allons, du courage! — Mademoiselle, dites que je suis visible.
ROSETTE.
Madame la duchesse est visible.
LA DUCHESSE, à genoux, se signant.
Mon Dieu, ayez pitié de moi!
( Elle se couche à demi sur le sopha. )
QUITTE l'OUU LA PEUR. o25
SCÈNE XII.
UN LAQUAIS, LE DUC, LA DUCHESSE.
UN LAQUAIS , ouvrant les deux battans de la porte.
Monsieur le duc.
( La duchesse se lève, fait une grande révérence et s'assied toute droite ,
sans oser parler. )
LE DUC.
( Il la salue, puis il va droit à la cheminée, et gardant son épée au côté et son cha-
peau sous le bras , se chauffe tranquillement les pieds. Après un long silence ,
il la salue froidement. )
Eh bien! madame, comment vous trouvez-vous?
LA DUCHESSE.
Mais, monsieur, un peu surprise de vous voir, et confuse de
n'avoir pas eu le temps de m'habiller pour vous.
LE DUC.
Oh! n'importe, n'importe, je ne tiens pas au cérémonial. D'ail-
leurs on peut paraître en négligé devant son mari.
LA DUCHESSE, à part.
Son mari! hélas! — (Haut.) Oui, certainement son mari
Mais ce nom-là... je vous avoue...
LE DUC , ironiquement.
Oui, oui... J'entends, vous n'y êtes pas plus habituée qu'à ma
personne. ( souriant. ) C'est ma faute, ( tendrement. )c'estmalrèsgrande
faute, ou plutôt c'est la faute de tout le monde. — ( sérieusement. )
Qui peut dire en ce monde, et dans le monde surtout , qu'il n'ajoute
pas par sa conduite aux fautes des autres? Dites-le moi, madame?
LA DUCHESSE.
Ah ! je crois bien que vous avez raison , monsieur, vous savez le
monde mieux que moi !
LE DUC avec feu.
Mieux que vous! mieux que vous, madame! cela n'est parbleu
pas facile. Je n'entends parler à Versailles que de votre grâce dans
520 -REVUE DES DEUX MONDES.
le monde, vous faites fureur! On n'a que votre nom à la bouche.
C'est une rage. ( D'un ton ambigu ) — Moi... je l'avoue, cela... cela
m'a piqué d'honneur!
LA DUCHESSE , à part.
Oh! ciel! piqué d'honneur! que veut-il dire !
LE DUC, s'approchant avec galanterie.
Ça! voyons! regardez-moi bien! Me reconnaissez-vous?
LA DUCHESSE.
Sans doute, monsieur le duc, j'aurais bien mauvaise grâce à ne
pas...
LE DUC, tendrement.
Me dire : oui? n'est-ce pas? Ce n'est pas cette docilité qu'il me
faut, c'est de la franchise.
LA DUCHESSE.
Delà...
LE DUC, sévèrement.
De la franchise, madame.
( Il quitte le fauteuil et retourne brusquement à la cheminée. )
J'aurai beaucoup à vous dire celte nuit et des choses fort
sérieuses!
LA DUCHESSE,
Quoi! cette nuit, monsieur! y pensez-vous?
LE DUC, froidement.
J'y ai pensé, madame, pendant tout le chemin de Versailles et
un peu avant aussi.
LA DUCHESSE, à part.
Il sait ma faute ! Il la sait! tout est fini !
LE DUC.
Oui, j'ai le projet de ne partir que demain matin au jour, et vos
gens et les miens doivent être couchés a présent.
LA DUCHESSE, vivement, se levant.
Mais ce n'est pas moi qui l'ai ordonné.
LE DUC, avec sang-froid et le sourire sur la bouche.
Alors, madame, si ce n'est vous, il faut donc que ce soit moi.
QUITTE POUR LA L'EUU. Iflï
LA DUCHESSE , à part.
li restera.
LE DUC , regardant la pendule.
Demain j'arriverai à temps pour le petit lever. —
C'est une pendule de Julicn-le-Roy que vous avez là ?
(Il ôte son épée et son chapeau et les pose sur un guéridon.)
LA DUCHESSE , à part.
Un sang-froid à n'y rien comprendre! — Quelle inquiétude il me
donne !
LE DUC , s'asseyant.
Ah ! ah ! voici quelques livres ! C'est bien ce que l'on m'avait
dit : vous aimez l'esprit, et vous en avez ; oh ! je sais que vous en
avez beaucoup , et du bon , du vrai , du meilleur esprit. — C'est
monsieur de Voltaire ! — Oh ! Zaïre ! — Zaïre, vous pleurez!
Lekain dit cela comme ça , n'est-ce pas?
LA DUCHESSE.
Je ne l'ai pas vu , monsieur.
LE DUC.
Ah ! c'est vrai ! Je sais que vous êtes un peu dévote , vous n'al-
lez pas à la comédie, mais vous la lisez. Vous lisez la comédie
pour la jouer , jamais ! ( Avec une horreur comique. ) Oh ! jamais !
LA DUCHESSE.
On ne m'y a pas élevée, monsieur, fort heureusement pour moi,
LE DUC.
Et pour votre prochain , madame, mais je suis sûr qu'avec votre
esprit vous la joueriez parfaitement Tenez (nous avons le
temps), si vous étiez la belle Zaïre, soupçonnée d'infidélité par
Orosinane, le violent, le terrible Orosmane.
LA DUCHESSE , à part. "
(A demi- voix à la cloison. )
Ah! c'est ma mort qu'il a résolue! — Rosette, prenez garde !
lÀcsette! faites bien attention.
LE DUC.
En vérité , madame, c'est le plus généreux des mortels que ce
5:28 REVUE DES DEUX MONDES.
soudan Orosmane ; n'ayez donc pas peur de lui. S'il entrait ici , par
exemple, disant avec la tendresse que met Lekain dans cette scène-là :
Hélas ! le crime veille et son horreur me ssit.
A ce coupable excès porter sa hardiesse !
Tu ne connaissais pas mon cœur et ma tendresse ,
Combien je t'adorais! quels feux!
LA DUCHESSE, se levant et allant à lui.
Monsieur, avez-vous quelque chose à me reprocher?..
LE DUC, riant.
Ah ! le mauvais vers que voilà. Eh! bon Dieu, que dites-vous
donc là ! Ce n'est pas dans la pièce.
LA DUCHESSE, boudant.
Eh ! monsieur , je ne dis pas de vers , je parle. On ne vient pas
à minuit chez une femme pour lui dire des vers aussi.
LE DUC , jetant son livre.
(Avec tendresse et mélancolie.)
Eh ! croyez-vous donc que ce soit là ce qui m'amène? causons
un peu en amis.
(Il s'assied sur la causeuse près d'elle.)
Çà ! vous est-il arrivé quelquefois de songer à votre mari , par
extraordinaire, là, un beau matin, en vous éveillant?
LA DUCHESSE, étonnée.
Eh! monsieur, mon mari pense si peu à sa femme, qu'il n'a
vraiment pas le droit d'exiger la moindre réciprocité.
LE DUC
Eh ! qui donc vous a pu dire, ingrate, qu'il ne pensait pas à vous?
était-il en passe de vous l'écrire? c'eût été ridicule à lui. Vous le
faire dire par quelqu'un, c'était bien froid. Mais venir vous le
jurer chez vous et vous le prouver , voilà quel était son devoir.
LA DUCHESSE , à part.
Me le jurer! Ah! pauvre chevalier! ( Elle baise son portrait. ) Mêle
jurer, monsieur! et me jurer quoi, s'il vous plaît? Vous ètes-vous
jamais cru obligé à quelque chose envers moi? Que vous suis-je
donc , monsieur, sinon une étrangère qui porte votre nom?...
QUITTE POUR LA PKUft. 5li(J
LE DUC.
Et peut le donner , madame
LA DUCHESSE, se levant.
Ah ! monsieur le duc, faites-moi grâce.
LE DUC se lève tout à coup en riant.
Grâce! madame, et de quoi grâce, bon Dieu! — Ah! je com-
prends ; vous voulez que je vous fasse grâce de mes complimens ,
de mes tendresses et de mes fadeurs. Eh ! je le veux bien. Tant
qu'il vous plaira ! parlons d'autre chose.
LA DUCHESSE.
Quelle torture !
LE DUC
Savez-vous de qui ces tableaux-là sont les portraits? Je suis sur
que vous ne les regardez jamais. Ces braves gens cuirassés sont mes
aïeux , ils sont anciens; nous sommes, ma foi, très anciens , aussi
anciens que les Bourbons; savez-vous, mon nom est celui d'un con-
nétable, de cinq maréchaux de France tous pairs des rois, et pa-
rens et alliés des rois, et élevés avec eux dès l'enfance, camarades
de leur jeunesse , frères d'armes de leur âge d'homme , conseillers
et appuis de leur vieillesse. C'est beau! c'est assez beau pour que
l'on s'en souvienne , et quand on s'en souvient , il n'est guère pos-
sible de ne pas songer que ce serait un malheur épouvantable , une
désolation véritable dans une famille, que de n'avoir personne à
qui léguer ce nom , sans parler de l'héritage qui ne laisse pas que
d'être considérable. Cela ne vous a-l-il jamais affligée?
LA DUCHESSE.
Eh ! monsieur, je ne vois pas pourquoi je m'en affligerais quand
vous n'y pensez jamais. Après tout , c'est de votre nom qu'il s'agit ,
et non du mien.
LE DUC.
Eh ! quoi ! Elisabeth !
LA DUCHESSE.
Elisabeth? vous vous croyez ailleurs , je pense.
LE DUC.
Eh ! n'est-ce pas Elisabeth que vous vous nommez? Quel est
donc votre nom de baptême?
TOME II. 34
O/>0 REVUE DES DEUX MONDES.
LA DUCHESSE , avec tristesse.
Baptême ! le nom du baptême ! c'est vous qui demandez le nom
que l'on m'a donné ! Je voudrais bien savoir ce qu'eût dit mon
pauvre père qui tenait tant à ce nom-là, (vite) et vous, je ne vous
le dirai pas, si quelqu'un lui eût dit: Eh bien! ce nom si doux,
son mari ne daignera pas le savoir.
Du reste cela est juste! ( Avec agitation.) Les noms de baptême sont
faits pour être dits par ceux qui aiment et pour être inconnus à ceux
qui n'aiment pas. (En enfant.) Il est bien juste que vous ne sachiez
pas le mien , et c'est bien fait. . . et je ne vous le dirai pas.
LE DUC , à part , souriant et charmé.
Ah ! çà ! mais comme elle est gentille! suis-je fou de me prendre
les doigts à mon piège ?
C'est qu'elle est charmante en vérité.
(Haut et sérieux.)
Eh! pourquoi saurais-je ce nom d'enfant, madame? qu'est-ce
pour moi, je vous prie, que la jeune fille enfermée au couvent jus-
qu'à ce que l'on me la donne sans que je sache seulement son âge?
C'est la jeune femme connue sous mon nom qui m'appartient,
celle-là seule est mienne, madame, puisque, pour la nommer, il
faut qu'on me nomme moi-même.
LA DUCHESSE , se levant , vite et avec colère.
Monsieur le duc , voulez-vous me rendre folle? Je ne comprends
plus rien ni à vos idées , ni à vos sentimens, ni à mon existence, ni
à vos droits, ni aux miens; je ne suis peut-être qu'une enfant! j'ai
peut-être toujours été trompée. Dites-moi ce que vous savez de la
vie réelle du monde. Dites-moi pourquoi les usages sont contre la
religion, et le monde contre Dieu. Dites-moi si notre vie a tort ou
raison ; si le mariage existe ou non ; si je suis votre femme , pour-
quoi vous ne m'avez jamais revue , et pourquoi l'on ne vous en
blâme pas; si les sermens sont sérieux, pourquoi ils ne le sont pas
pour vous; si vous avez et si j'ai moi-même le droit de jalousie.
Dites-moi ce que signifie tout cela? Qu'est-ce que ce mariage du
nom et de la fortune, d'où les personnes sont absentes, et pourquoi
nos hommes d'affaires nous ont fait paraître dans ce marché? Dites-
moi si !<■ droit qu'on vous a donné était seulement celui de venir
QUITTE POUR LA PEUR. 531
me troubler, me poursuivre chez moi quand i! vous plaît d'y tom-
ber comme la foudre, au moment où l'on s'y attend le moins, à
tout hasard, au risque de me causer la plus grande frayeur, sans
ménagemens, sans scrupules, la nuit, dans mon hôtel, dans ma
chambre , dans mon alcôve , là !
LE DUC.
Ah! madame, les beaux yeux que voilà? aussi éloquens que
votre bouche lorsqu'un peu d'agitation la fait parler. — Eh bien!
quoi! voulez- vous que je vous explique une chose inexplicable?
Voulez-vous que je fasse du pédantisme avec vous? Faut-il que je
m'embarque avec vous dans les phrases? Exigez-vous que je vous
parle du grand monde, et que je vous raconte l'histoire de l'Hy-
men? — Vous dire comment le mariage, d'abord sacré, ..est devenu
si profane à la cour, et si profané surtout ; vous dire comment nos
vieilles et saintes familles sont devenues si frivoles et si mondaines,
comment et par qui nous fûmes tirés de nos châteaux et de nos
terres pour venir nous échelonner dans une royale antichambre *
comment notre ruine fastueuse a nécessité nos alliances calculées,
et comment on les a toutes réglées en famille, d'avance et dès le
berceau ( comme la nôtre par exemple ) ; vous raconter comment
la religion ( irréparable malheur peut-être! ) s'en est allée en plai-
santeries, fondue avec le sel attique dans le creuset des philoso-
phes; vous décrire par quels chemins l'Amour est venu se jeter à
travers tout cela , pour élever son temple secret sur tant de ruines,
et comment il est devenu lui-même quelque chose de respecté et
de sacré , pour ainsi dire , selon le choix et la durée ; vous raconter,
vous expliquer, vous analyser tout cela, ce serait par trop long et
par trop fastidieux, vous en savez, je gage, autant que moi sur
beaucoup de ces choses...
LA DUCHESSE , lui prenant la main avec plus de confiance.
Hélas! à vous vrai dire, monsieur, si je les sais un peu, comme
vous les savez beaucoup, il me semble, j'en souffre plus que je
n'en suis heureuse, et je ne sais quelle fin peut avoir un monde
comme le nôtre.
LE DUC.
Eh! bon Dieu ! madame, qui s'en inquiète à l'heure qu'il est, si
34.
532 REVUE DES DEUX MONDES.
ce n'est vous? Personne, je vous jure, pas même chez ceux que cela
touche de plus près. Respirons en paix, croyez-moi! Respirons, tel
qu'il est, cet air empoisonné, si l'on veut, mais assez embaumé,
selon mon goût, de l'atmosphère où nous sommes nés, et dirigeons-
nous seulement lorsqu'il le faudra , selon cette loi que , ma foi, je
ne vis jamais nulle part écrite, mais que je sentis toujours vivante
en moi, la loi de l'honneur.
LA DUCHESSE, un peu effrayée et reculant.
L'honneur! oui ! mais cet honneur, en quoi le faites-vous consis-
ter, monsieur le duc?
LE DUC, très gravement.
ïl est dans tous les instans de la vie d'un galant homme, madame,
mais il doit surtout le faire consister dans le soin de soutenir la
dignité de son nom... et...
LA DUCHESSE , à part.
Encore cette idée ! ô mon Dieu , mon Dieu !
LE DUC.
... Et en supposant qu'on eût porté quelque atteinte à la pureté
de ce nom, il ne doit hésiter devant aucun sacrifice pour réparer
l'injure ou la cacher éternellement.
LA DUCHESSE.
Aucun sacrifice ne vous coùtera-t-il , monsieur?
LE DUC
Aucun, madame, en vérité.
LA DUCHESSE.
En vérité?
LE DUC , sur un ton emporté.
Sur ma parole ! aucun ! fallût-il un meurtre !
LA DUCHESSE , à part.
Ah ! je suis perdue ! ah ! mon Dieu ! ( Elle regarde sa croix. )
LE DUC , sur un ton passionné.
Fallût-il me jeter à vos pieds et les couvrir de baisers, et m'hu-
milier pour rentrer en grâce ! ( il lui baise la main à genoux. )
QUITTE POUR LA PEUR. 535
LA DUCHESSE , à part.
Ah! pauvre chevalier! nous sommes perdus! je n'oserai plus te
revoir. (Elle baise le portrait du chevalier. )
LE DUC , brusquement en homme et comme quittant le masque.
Ah! çà! voyons, mon enfant, touchez là.
LA DUCHESSE, étonnée.
Quoi donc !
LE DUC.
Touchez là, vous dis-je; une fois seulement donnez-moi la main,
c'est tout ce que je vous demande.
LA DUCHESSE , pleurant presque.
Comment! monsieur.
LE DUC.
Oui, vraiment, touchez là bien franchement, en bonne et sin-
cère amie; je ne veux point vous faire de mal, et toute la vengeance
que je tirerais de vous ( si vous m'aviez offensé ) , ce serait celte
frayeur que je viens de vous faire.
Asseyez-vous. — Je vais partir.
( Il reprend son chapeau et son épée. )
Voici le jour qui vient ! il me faut le temps d'arriver à Versailles.
( Debout, il lui serre la main, elle est assise. )
Écoutez bien. Il n'y a rien que je ne sache...
A vrai dire, je ne me sens nulle colère et nulle haine pour vous.
( Avec émotion. )
N'ayez, je vous prie, nulle haine contre moi, non plus. Nous
avons chacun nos petits secrets. Vous faites bien , et je crois que je
ne fais pas mal de mon côté. Restons en là ! Je ne sais si tout cela
nous passera, mais nous sommes jeunes tous les deux, nous verrons.
— Soyez toujours bien assurée que mon amitié ne passera pas pour
vous... Je vous demande la vôtre, et (en riant) n'ayez pas peur, je
ne reviendrai vous voir que quand vous m'écrirez de venir.
LA DUCHESSE.
Eles-vous donc si bon , monsieur? et je ne vous connaissais pas !
LE DUC.
Pardonnez-moi celte mauvaise nuit que je vous ai fait passer!
«J54 REVUE DES DEUX MONDES.
Je vous ai dit que je tenais à mon nom En voici la preuve : —
Vos gens et les miens m'ont vu entrer, ils me verront sortir, et
pour le monde c'est tout ce qu'il faut. —
LA DUCHESSE , à ses genoux, lui baise les mains et pleure en se cachant le visage.
( Silence. )
Ah! monsieur le duc, quelle bonté et quelle honte pour moi!
Où me cacher, monsieur? j'irai dans un couvent.
LE DUC, souriant.
C'est trop! c'est beaucoup trop ! je n'en crois rien , et je ne le
souhaite pas. Du reste, il n'en sera que ce que vous voudrez; adieu,
moi , je vous ai sauvée en sauvant les apparences.
( Il sonne , on ouvre , il sort. )
SCÈNE XIII ET DERNIÈRE.
LA DUCHESSE, ROSETTE.
ROSETTE . ( Elle entre sur la pointe du pied avec effroi. )
Ah ! madame ! l'ennemi est parti.
LA DUCHESSE.
L'ennemi ! ah ! taisez-vous. — L'ennemi ! ah ! je n'ai pas de meil-
leur ami.
ROSETTE.
Toujours est-il que nous en voilà quittes pour la peur.
le Cle Alfred de Vigny.
MELANGES
DE SCIENCES ET D'HISTOIRE NATURELLE.
Insecte fossile dans le terrain houiller.
11 n'est plus permis de douter aujourd'hui que notre globe n'ait, à des
époques dont nous ne pouvons fixer précisément la date , mais dont nous
connaissons l'ordre de succession , éprouvé de violentes catastrophes qui ,
sans altérer sensiblement sa forme générale, ont beaucoup modifié sa sur-
face et changé à chaque fois les rapports des mers et des terres. Chacune
de ces révolutions a laissé après elle des traces , à l'aide desquelles nous
pourrons un jour, non-seulement tracer la forme des continens à diverses
époques, mais encore nous faire une idée des plantes et des animaux qui
existaient alors. Les débris des êtres organisés conservés dans les couches
successivement formées sont les médailles à l'aide desquelles nous referons
ainsi l'histoire des temps antérieurs à la naissance de l'homme. On sait
comment, à l'aide de quelques fragmens, notre illustre Cuvier est parvenu
à reconstruire des animaux qui vivaient sur cette partie du globe que Paris
occupe aujourd'hui, à nous les faire connaître presque comme si nous les
530 REVUE DES DEUX MONDES.
avions vus, au point qu'il ne nous manque, pour ainsi dite, que de savoir
quelle était la couleur de leur pelage. La science qu'il a créée et portée
tout d'un coup à un si haut degré de perfection , continue d'être cultivée
avec zèle. On ne se borne pas à étudier les restes des grands vertébrés,
et l'investigation s'étend aux plus humbles produits des deux règnes or-
ganiques. Toutefois on sent bien que la difficulté augmente , à mesure
que les êtres dont on s'occupe sont de plus petite dimension , et que leur
organisation plus fragile les a exposés davantage à la destruction. Les in-
sectes sont surtout dans ce cas, et les vestiges qu'ils ont laissés, ont dû ,
dans bien des cas, échapper à l'attention des observateurs.
Assez fréquens dans les terrains supérieurs à la craie, les insectes fos-
siles deviennent extrêmement rares dans les terrains qui lui sont inférieurs,
et jusqu'à présent ce n'était que dans les calcaires schisteux de Solenho-
fen, dans la Hesse, et de Stonesfield, près Oxford, qu'on en avait trouvé
quelques exemples; encore faut-il remarquer que les rochers qui les ren-
ferment dans ces deux localités se rapportent aux couches les plus supé-
rieures de formations oolilique ou jurassique. Voici pourtant qu'une em-
preinte d'insecte fossile vient d'être découverte dans le terrain houiller,
c'est-à-dire dans la formation la plus inférieure des terrains secondaires.
On s'attendait si peu à rencontrer des insectes dans ce terrain, qu'un très
habile géologue anglais, M. Gedeon Mantell, à qui ce morceau avait été
d'abord présenté au milieu de beaucoup d'autres impressions végétales
provenant de la même localité, n'y arrêta point son attention , et se mé-
prenant sur sa véritable nature, le comprit dans une série d'échantillons
qu'il adressait à M. Adolphe Brongniart , dont les beaux travaux sur les
végétaux fossiles sont appréciés des géologues étrangers aussi bien que de
ceux de notre pays. M. A. Brongniart, en examinant cette empreinte,
reconnut qu'elle ne provenait pas d'un végétal, et l'ayant fait voir à M. Au-
douin, celui-ci jugea tout d'abord qu'elle était due à une aile d'insecte ,
et s'occupa de déterminer l'ordre et le genre auxquels l'animal appartenait.
De tous les organes extérieurs des insectes, les ailes sont peut-être ceux
qui fournissent les caractères les plus tranchés et les plus faciles à saisir;
malheureusement on ne les a encore étudiées convenablement que dans
les hyménoptères et les diptères, et l'aile en question n'appartenait point
à un insecte de l'un ou l'autre de ces ordres. Il a fallu en conséquence que
M. Audouin se livrât à un examen assez long, pour arriver à une déter-
mination satisfaisante. Malgré ces difficultés , il a bien constaté , \° que
l'insecte appartenait à l'ordre des névroptères ; 2° qu'il avoisinait les hé-
mcrobes , les semblis et surtout les corydales, et qu'il se rapprochait beau-
MÉLANGES. 557
coup du genre niantispe, qui fait le passage naturel aux orthoptères du
genre mante; 5° qu'il n'appartenait à aucune des espèces et probablement
à aucun des genres connus. Ce dernier résultat est conforme à ce que l'on
observe relativement à tous les animaux fossiles, qui, en général, diffèrent
d'autant plus des espèces vivantes, qu'ils appartiennent à des couches
plus anciennes.
L'empreinte qui a élé l'objet des recherches de M. Audouin , avait été
trouvée, au milieu de nombreux fossiles végétaux , en Angleterre, à Co-
lebrookedale dans le Shropshire. La note qu'il a rédigée à ce sujet , a été
présentée à l'Académie des sciences dans la séance du 25 février.
Architecture des araignées.
On a lu à l'Académie des sciences, dans la séance du 15 mai, un mé-
moire dans lequel M. Léon Dufour donne une description très complète
de la tarentule, et présente sur ses mœurs des détails très intéressans.
Cette aranéide, qui a été l'objet de tant de contes, appartient au genre
lycDse de Latreille, genre dont les espèces , très nombreuses dans le midi
de l'Europe, n'ont point encore été assez étudiées.
Considérées sous le rapport de leurs habitudes ( et ces habitudes sont
un résultat nécessaire de l'organisation ) , les lycoses peuvent se partager
en deux sections. Celles de la première , plus grandes , plus fortes , plus
industrieuses , se creusent dans la terre de véritables clapiers. Celles de
la seconde section se tiennent plus habituellement à la surface du sol, et
cherchent seulement un refuge dans les anfractuosités du terrain ou sous
des pierres.
La lycose qui fait le sujet principal des observations de M. Dufour,
appartient à la première section. Il l'a observée identique, sauf des diffé-
rences insignifiantes, en diverses parties de l'Espagne, et s'est bien assuré
que c'était la véritable tarentule des anciens , celle des auteurs qui ont
écrit sur le tarentisme, celle de Linné, de Fabricius, d'Olivier, etc. Il
justifie cette assertion en établissant un rapprochement entre les descrip-
tions de ces différens écrivains, et une description très complète qu'il a
faite lui-même de cet insecte. Il montre que M. Latreille s'est trompé en
donnant pour la tarentule de Linné et de Fabricius une lycose qui a le
dessous du ventre d'un rouge vermillon clair avec une bande transverse
très noire.
La lycose décrite dans la seconde édition du Nouveau Dictionnaire d'his-
toire naturelle, sous le nom de iMelanogasler , n'esl autre chose (pie la
538 REVUE DES DEUX MONDES.
tarentule de M. Dufduf, et c'est même eti partie d'après les individus en-
voyés par lui d'Espagne, q;ie cette description a été faite.
La lycose tarentule habite de préférence les lieux découverts, secs, ari-
des , incultes , exposés au soleil. Elle se tient ordinairement , au moins
quand elle est adulte, dans des conduits souterrains qu'elle se creuse elle-
même, conduits cylindriques , qui ont souvent un pouce de diamètre et
qui s'enfoncent presque jusqu'à un pied et plus dans la profondeur du sol.
Vertical dans la partie voisine de l'orifice , ce tuyau se courbe à quatre
ou cinq pouces de profondeur, se continue quelque temps dans une direc-
tion horizontale , puis redevient perpendiculaire. C'est à l'origine du pre-
mier coude que se tient la tarentule, qui, de ce poste, voit tout ce qui se
passe à l'entrée de sa demeure. « C'est là , dit l'auteur du mémoire , qu'à
l'époque où je lui faisais la chasse, j'apercevais ses yeux étincelans comme
des diamans , lumineux comme ceux du chat dans l'obscurité. »
L'orifice extérieur du terrier de la tarentule est ordinairement sur-
monté par un tuyau construit de toutes pièces par elle-même, lequel s'é-
lève d'un pouce au-dessus de la surface du sol, et a parfois deux pouces
de diamètre, de sorte qu'il est plus large que le terrier. Il est principale-
ment composé de fragmens de bois sec unis à l'aide d'un peu de terre
glaise et tapissé en dedans d'un tissu filé par l'araignée, tissu qui se con-
tinue dans tout, l'intérieur du terrier. Cette sorte d'ouvrage avancé a pour
objet d'interdire l'entrée aux fragmens que le vent roule à la surface du
sol, et en même temps de garantir la demeure du danger d'une inon-
dation.
La tarentule n'est pas la seule espèce de lycose qui élève des tuyaux en
maçonnerie au-dessus de l'ouverture de sa demeure souterraine. La lycose
habile ( lycosa perita. Lair. ) , découverte par M. Latreille aux environs
de Paris, aurait aussi, d'après cet auteur, l'habitude de construire un
petit tuyau conique avec des corps étrangers , de la terre , du bois, etc. ,
et de le tapisser également avec un tissu de soie.
La tarentule est un insecte défiant, toujours sur ses gardes, et qui, au
premier indice du danger, regagne en un clin-d'œil la partie la plus re-
culée de sa demeure. Il faudrait donc pour s'en rendre maître, en l'atta-
quant de front , creuser profondément clans un sol souvent assez dur et
employer la pioche et la pelle comme pour déterrer un renard ; mais on
réussit sans tant de peine, si on a recours à la ruse. Le moyen employé
par M. Léon Dufour consistait à offrir un appât à la voracité de l'araignée
en agitant à l'entrée de sa galerie un chaume de graminée surmonté de
son épillet. L'araignée, trompée par ce bruit qui lui semblait produit par
un insecte , s'avançait à pas mesurés et à tâtons vers l'épillet , et en reti-
MÉLANGES. 551)
rantà propos celui-ci an peu en-dehors du trou, elle s'élançait souvent
d'un seul trait hors de sa demeure , dont l'entomologiste avait soin de
fermer aussitôt l'entrée. Alors déconcertée, embarrassée de sa liberté,
elle éludait fort gauchement les poursuites , et cherchait habituellement
refuge dans un cornet de papier préparé à dessein pour l'enfermer.
Si on ne réussissait pas à la faire sortir tout d'abord hors de sa demeure,
le premier moment de surprise perdu , il n'y avait plus moyen de lui
faire commettre celle imprudence, et elle s'arrêtait près de sa porte, ob-
servant les mouvemens de l'épillet. Mais pendant qu'elle était ainsi mu-
sant, on lui coupait la retraite en enfonçant obliquement en terre une
lame de couteau dans la direction du clapier. Après cela, on en était aisé-
ment le maître , soit qu'elle s'obstinât à ne pas bouger de sa demeure ,
soit qu'elle prît le parti d'en sortir.
Dans quelques circonstances où la tarentule avait bien reconnu que
l'épillet n'était pas un animal , elle ne s'inquiétait plus de ses mouvemens,
et si on enfonçait le chaume jusqu'à la toucher dans son gîte , elle semblait
jouer dédaigneusement avec cet épillet, et le repoussait à coups de pattes
sans se donner la peine de gagner le fond de son terrier.
Celte prudence d'ailleurs est assez rare chez la tarentule , et son avidité
est cause qu'elle se laisse prendre à différentes sortes de pièges. Ainsi ,
au rapport de Baglivi , les paysans de la Pouille la chassent en imitant
près de son terrier, à l'aide d'un chalumeau d'avoine, le bourdonnement
d'un insecte.
La tarentule est susceptible de s'apprivoiser ; M. Dufour en a conservé
une dans un bocal de verre au fond duquel il avait placé le cornet de pa-
pier qui lui avait d'abord servi de prison, et qui devenait maintenant
pour elle une retraite. L'araignée s'habitua promptemenl à sa réclusion,
et finit par devenir si familière, qu'elle venait saisir au bout des doigls
de l'entomologiste la mouche vivante qu'il lui présentait. Après avoir
donné à la mouche le coup de la mort avec le crochet de ses mandibules ,
elle ne se contentait pas , comme la plupart des araignées, de lui sucer la
tête; elle en broyait lout le corps en l'enfonçant successivement dans sa
bouche au moyen de ses palpes. Elle rejetait ensuite les tégumens triturés
et les balayait loin de son gîte. Après son repas, elle manquait rarement
<le faire sa toilette, qui consistait à brosser avec les tarses de ses pattes
antérieures ses palpes et ses mandibules, tant en-dehors qn'en-dedans ;
et, après cela , elle restait immobile.
Le soir et la nuit étaient pour elle le temps de la promenade et des len-
tatives d'évasion ; on l'entendait alors souvent gratter le papier qui fermait
je vase dans lequel elle était emprisonnée. Ces habitudes nocturnes cou-
O-10 REVUE DES DEUX MONDES.
fument l'auteur dans l'opinion qu'il a déjà émise ailleurs , que la plupart
des aranéides ont , comme les chats , la faculté de voir la nuit.
Après cinq mois de détention , la tarentule de M. Dufour ne fut plus
retrouvée dans son bocal.
Dans une autre occasion , M. Dufour se donna le spectacle d'un combat
singulier entre deux tarentules qu'il avait réunies dans un bocal. Après
avoir cherché quelque temps à fuir, elle s'approchèrent l'une de l'autre ,
puis s'étant observées une minute , elles se dressèrent à la fois , se présen-
tant réciproquement le bouclier de leur thorax. Elles restèrent quelque
temps en cette position, puis se précipitèrent l'une sur l'autre, s'entre-
lacèrent de leurs pattes et cherchèrent dans une lutte obstinée à se piquer
avec les crochets de leurs mandibules. Une fois , la fatigue fit suspendre
la bataille ; mais bientôt les deux combaltans qui s'étaient éloignés, re-
prirent leur posture menaçante, et la lutte ne tarda pas à recommencer.
Une des tarentules , après avoir long-temps balancé la victoire, fut enfin
terrassée et blessée mortellement à la tête. Elle devint la proie de son
antagoniste qui commença par lui déchirer le crâne , et finit par la dé-
vorer tout entière.
Baglivi avait déjà observé ces combats singuliers entre deux tarentules
réunies dans une même prison.
Ce n'est pas dans le genre lycose seulement que l'on trouve des espèces
remarquables par leur habileté archileclonique, et le genre mygale en
fournit aussi plusieurs. Telles sont la mygale recluse (mygale nidulans
de M. Walckenaër ) , qui habite la Jamaïque , et la mygale maçonne
( mygale cementaria de Latreille), qui se trouve aux environs de Mont-
pellier. Cette dernière construit, dans des terreins inclinés, un nid qui
ressemble à plusieurs égards à celui de la tarentule, mais en diffère sur-
tout en ceci, que l'orifice, au lieu d'être simplement protégé par un rem-
part circulaire , se ferme exactement au moyen d'une porte à charnière
dont le bord est reçu dans une feuillure de forme appropriée.
La mygale maçonne emploie une force et une adresse singulières lors-
qu'on essaie d'ouvrir la porte de son domicile. Sauvages, qui le premier
nous a fait connaître les habitudes de celte araignée, ayant voulu une fois
soulever la porte au moyen d'une épingle, éprouva une résistance à la-
quelle il ne s'attendait pas. Il vit l'animal dans une attitude renversée,
accrochée par les jambes, d'un côté aux parois de l'entrée du trou, de
l'autre à la toile qui revêt le derrière de la porte, de sorte que dans cette
lutte elle s'ouvrait et se fermait alternativement. La mygale ne céda que
MÉLANGES. ->H
lorsque la trappe fut entièrement soulevée ; elle se précipita alors au fond
du trou.
La mygale maçonne , dès le premier indice de danger, vient se cram-
ponner contre sa porte. Rien n'est plus facile alors que de lui couper la
retraite en ouvrant une tranchée , et de la rejeter à la surface du sol.
Alors on s'en empare aisément, car dès qu'elle se trouve ainsi en pleine
lumière, elle semble privée de toutes ses forces et elle ne marche qu'en
chancelant. Nous avons vu qu'il en était à peu près de même pour la ta-
rentule, ce qui semblerait indiquer chez les deux des habitudes nocturnes.
On a donné le nom de mygale Sauvages , non à l'espèce dont cet ob-
servateur a fait connaître les mœurs , mais à une autre qui habile l'île de
Corse : on la désigne cependant plus communément sous le nom de my-
gale pionnière (mygale fodiens ), qui lui a été donné par M. Walkenaer :
c'est à cette espèce que M. Latreille attribue la construction de nids qui
sont conservés dans la collection du muséum d'histoire naturelle, et qui
font l'objet d'un mémoire de M. Audouin sur lequel M. F. Cuvier a lu
récemment un rapport à l'Académie.
Ces nids, au nombre de quatre, sont compris dans une masse de terre
cubique de trois pouces de côté, et leur réunion sur un si petit espace,
indique dans les pionnières des mœurs moins farouches que celles de la
plupart des autres araignées. Chaque nid est formé d'un tube cylindrique
de dix lignes de diamètre, droit dans les deux tiers supérieurs, et deve-
vant légèrement oblique dans l'autre tiers. La partie inférieure des quatre
tuyaux manque , la motte de terre n'ayant pas été enlevée assez profon-
dément, de sorte (pie jusqu'à présent on ne connaît ni la longueur totale
du clapier ni sa direction près du cul-de-sac.
Le tube n'est pas simplement creusé dans la terre argileuse qui forme
la masse de la motte ; il est construit à la manière d'un puits, c'est-à-dire
qu'il a sa muraille de revêtement formée par une espèce de mortier assez
solide , muraille qui peut être isolée enlièrementde la masse qui l'entoure.
La partie intérieure de cet ouvrage de maçonnerie semble avoir été
construite avec un mortier plus fin que la partie extérieure ; elle est unie à
la surface comme si elle eût été passée à la truelle , et revêtue en outre
d'une double tapisserie dont la plus grossière est appliquée immédiate-
ment sur la muraille, tandis que celle qui forme la tenture véritable de
cet appartement est fine et a l'aspect d'un papier satiné.
Il ne suffit pas à notre pionnière d'être logée chaudement et commodé-
ment, il lui faut, pour jouir de ce comfort, être exempte d'inquiétudes
et en sûreté contre les ennemis du dehors. Pour remplir ce but , notre my-
gale fait comme la maçonne une porte à sa maison. Cette porte, dont
54â REVUE DES DEUX MONDES.
Rossi a donné une description que complètent aujourd'hui les nouvelles
observations de M. Audouin , est de tout l'édifice la partie qui mérite le
plus de fixer l'attention. Sa forme générale est celle que nos constructeurs
d'instrumens donnent aux soupapes noyées, quand ils veulent qu'elles
ferment bien hermétiquement. C'est un disque plus large en haut qu'en
bas , une rondelle conique dont les bords sont reçus dans une échancrui e
déforme appropriée, dans une feuillure, comme disent les menuisiers
pour les portes de nos maisons. Au-dedans , la porte de notre mygale est
ornée comme il convient pour ne pas faire disparate avec le reste de l'ap-
partement; au dehors, au contraire , elle ne montre qu'une surface rabo-
teuse formée par une terre grossière qui se confond avec celle du terrain
environnant; cette apparence plus que modeste a pour résultat de ne point
appeler l'attention des êtres qui pourraient être mal intentionnés pour le
propriétaire du logis.
Si de l'extérieur de la porte nous passons à considérer sa structure in-
time , nous y trouvons une complication qu'on était loin de soupçonner.
En effet, quoiqu'elle ne soit guère épaisse que de trois lignes, elle résulte
de la superposition de plus de trente couches de terre séparées les unes
des autres par autant de couches de toile. Toutes ces assises successives
s'emboîtent les unes dans les autres à la manière des poids de cuivre en
usage pour nos petites balances.
En examinant les couches de toile , on remarque qu'elles se terminent
au pourtour de la porte, excepté dans une petite étendue de la circonfé-
rence où elles se prolongent dans le mur même et forment ainsi par leur
réunion une charnière dont la force est en raison du nombre des couches ,
et par conséquent proportionnelle au poids de la porte. Celte charnière
est élastique et ramène la porte avec d'autant plus de force qu'elle a été
plus éloignée de sa position naturelle. Il en résulte que si l'araignée, qui
se tient d'habitude en un point d'où elle peut entendre ce qui se passe au
dehors, est obligée de sortir précipitamment pour saisir quelque insecte
qui passe , elle n'a pas besoin de perdre du temps à fermer sa maison pour
en interdire à l'ennemi l'accès ou même la vue, la porte se clôt d'elle-
même.
On sent bien d'ailleurs que si la mygale a un certain intérêt à fermer,
quand elle est absente, sa demeure de laquelle on ne peut rien emporter,
il lui est plus important encore de pouvoir en défendre l'entrée lorsqu'elle
y est renfermée. Nous avons vu que pour obtenir ce résultat, l'araignée
maçonne oppose à l'effort qui tend à écarter le couvercle un effort en sens
contraire , se tenant accrochée par les pattes d'une part à sa porte, et de
l'autre aux murailles de sa maison. C'est là un moyen très grossier, mais
MELANGES. 543
que nous trouvons de beaucoup perfectionné dans le cas de la pionnière ,
d'abord par un emploi plus avantageux des forces musculaires , puis par
l'usage destiné à suppléer à leur insuffisance.
Dans la partie opposée à la charnière, et précisément au point où nous
placerions le verrou , parce que C'est le lieu où la résistance peut s'exercer
avec le plus d'efficacité, la pionnière a ménagé un certain nombre de trous
dans lesquels elle introduit les forts crochets de ses mandibules qui, une
fois entrés, ne font que s'y fixer davantage par les efforts exercés du de-
hors et sans exiger de la part de l'assiégée aucune contraction musculaire.
L'animal peut donc faire usage de toutes ses forces pour se cramponner
des huit pattes dont il est pourvu à la tapisserie intérieure de sa maison,
Des Coquatris et des Coquatres (i).
Le mol de coquatris ou cocatrix , qui s'est conservé jusqu'à nos jours
dans le nom d'une petite rue de la Cité , située entre la rue Saint-Pierre-
aux-Bœufset la rue des Cannettes, désignait autrefois un reptile malfai-
sant et d'origine diabolique dont les gens donnaient des signalemens très
divers (ce qui n'avait rien d'étonnant, puisque personne ne l'avait vu),
et que les uns représentaient comme un basilic ou serpent couronné qui
tuait de son regard , tandis que les autres lui donnaient une figure appro-
chante de celle du crocodile. Parlant de cette dernière opinion , Haylon ,
prince arménien, qui devint fondateur d'un couvent de prémontres dans
la ville de Poitiers, soutient dans son livre des Tartares, écrit en 1507,
que le mot de cocatrix n'est qu'une corruption du mot crocodile ou coco-
drille , comme disait alors le peuple. Hayton se trompe ; le mot de cocatrix
vient de celui de coquûtre par lequel , encore aujourd'hui , on prétend dé-
signer un chapon chez lequel l'opération n'aurait réussi qu'à demi. Le
cocatrix était le serpent, le basilic né de l'œuf pondu par un coquûtre ou
par un coq.
Si un coq pondait un œuf, il était manifeste , d'après les idées du temps,
que ce ne pouvait être que l'effet de quelque sortilège ou même de l'opé-
ration immédiate du démon. Or, d'un pareil produit, il ne pouvait naître
qu'un animal éminemment malfaisant; les philosophes n'avaient pas sur
ce point une autre opinion que les ignorans. Cependant l'époque vint où
les savans ne voulurent plus reconnaître un pareil pouvoir aux diables ni
aux sorciers, et comme dès lors le fait si long-temps admis ne trouvait
plus son explication, ils prirent le parti de le nier tout plat. Il soutinrent
(i) En espagnol coratriz, en anglais cockatrice.
544 REVUE DES DEUX MONDES.
en conséquence que les petits œufs souvent dépourvus de jaune qu'on don-
nait pour des œufs de coqs étaient réellement des œufs de très jeunes pou-
lettes, et ils ne tinrent aucun compte du témoignage de plusieurs ména-
gères, qui assuraient avoir vu pondre ces œufs par des coqs ou du moins
par des animaux qui y ressemblaient de tout point.
En 1710, Lapeyronie lut à l'Académie des sciences un mémoire fort
curieux sur ce sujet. « Un fermier, dit ce célèbre chirurgien, rn'appor!a
plusieurs œufs un peu plus gros que ceux de pigeon, disant qu'ils avaient
été pondus par un jeune coq, qui était le seul de sa basse-cour dans la-
quelle il y avait aussi quelques poules. Il doutait si peu de ce fait, qu'il
m'assura positivement que si je faisais éclore quelqu'un de ces œufs, il
naîtrait de chacun d'eux un serpent; et pour me persuader ce qu'il avan-
çait , il me dit que je n'avais qu'à ouvrir un de ces œufs , que je le trouve-
rais sans jaune, et qu'à défaut du jaune, j'y verrais en petit, mais fort
distinctement, la figure d'un serpent.
« Je fis l'ouverture de l'un de ces œufs en présence de M. Bon, prési-
dent de la chambre des comptes, associé honoraire, et de plusieurs autres
personnes. Nous fûmes tous également surpris de voir cet œuf sans jaune,
et de voir, à défaut du jaune , un corps qui ressemblait assez bien à un
petit serpent entortillé. Je le développai sans peine après en avoir raffermi
la substance dans l'esprit de vin. J'en ouvris ensuite quelques autres que
je trouvai en gros semblables au premier ; toute la différence qui s'y trou-
vait, c'est que le prétendu serpent n'était pas dans tous également bien
représenté. »
Lapeyronie soupçonnant que le coq , accusé d'avoir pondu des œufs ,
pouvait représenter quelque cas d'hermaphrodisme, se le fit apporter ; mais,
l'ayant disséqué, il ne trouva dans son organisation rien qui pût justifier
cette conjecture.
« Le fermier, poursuit notre anatomiste , n'ayant plus de coq , fut bien
surpris de continuer à trouver des œufs semblables à ceux qu'il m'avait
apportés; il fut attentif à découvrir d'où ils venaient; guéri de son erreur,
il voulut en connaître la cause , et s'assura qu'ils étaient pondus par une
poule qu'il m'apporta.
« J'aperçus , pendant tout le temps que je la gardai , qu'elle chantait à
peu près comme un coq enroué , mais qu'elle chantait avec beaucoup de
violence; qu'elle rendait par le cloaque des matières jaunes délayées , qui
ressemblaient à du jaune d'oeuf détrempé dans de l'eau , et qu'elle pon-
dait de petits œufs semblables à ceux que j'avais ouverts. »
Lapeyronie , en ouvrant l'animal , trouva dans son abdomen une vessie
de la grosseur du poing pleine d'une eau fort claire, laquelle, pressant en
MÉLANGES. 545
deux points sur l'oviducte, produisait l'écrasement de l'œuf descendant
de l'ovaire, et amenait l'écoulement du jaune et d'une partie du blanc;
l'œuf ainsi diminué reprenait sa forme et se revêlait de la coque dans la
région ordinaire. En examinant l'intérieur de l'œuf, il était aisé de recon-
naître les traces de la rupture. Le petit corps tortillé qui figurait le serpent
était le reste des deux chalazes qui se trouvaient repliées sur elles-mêmes
en raison de la diminution du volume produite par l'écoulement du jaune.
La production d'œufs sans jaune ne dépend pas toujours d'une altéra-
tion maladive , comme celle dont nous venons de parler. Harvé pense que
lorsqu'il arrive que tous les œufs qui formaient une grappe dans l'ovaire
s'en sont successivement détachés , la sécrétion du blanc n'est pas pour
cela arrêtée tout à coup , mais que cette humeur visqueuse peut se réunir
en un globule, qui prend ensuite une enveloppe calcaire comme dans le
cas normal. Cela arriverait donc aux poules épuisées par un grand nom-
bre de pontes, et c'est ce que paraissent avoir remarqué en certaines par-
ties del'Italie les gens qui s'occupent des basses-cours, puisqu'ils donnent
à ces œufs le nom de centinina , voulant indiquer par là que cet œuf est le
centième pondu par la poule.
Comme on peut concevoir sans grande difficulté que des corps étran-
gers introduits par le cloaque pénètrent jusqu'au lieu où l'œuf se revêt
de son enveloppe dure , on ne sera point étonné d'apprendre qu'on ait
trouvé différens corps dans l'intérieur de certains œufs, et sans que la co-
quille portât la trace d'aucune fracture. Les exemples en effet en sont assez
nombreux, et plusieurs ne permettent pas le pins léger cloute sur leur au-
thenticité. Ainsi, en 1691 , Dodard fit voir à l'Académie un crin de che-
val de la longueur d'un pied , et qui avait été trouvé dans le jaune d'un
œuf de poule. Perrault présenta de même à l'Académie un œuf dans le-
quel on avait trouvé une épingle enfermée , sans qu'on pût découvrir le
moindre vestige de l'endroit par où elle était entrée. Celte épingle était
couverte d'une croûte blanchâtre et épaisse d'un tiers de ligne. Sous la
croûte, l'épingle était noire et un peu rouillée.
Le docteur Santa- Sofia rapporte qu'une femme de la duchesse douai-
rière de Parme, ayant cassé un œuf, y trouva, dans le blanc, un petit
serpent vivant , dont la tèle était fort aplatie. 11 était aussi long que le
doigt index et gros comme la queue d'une cerise. Il mourut le jour sui-
vant. L'œuf avait été pondu la veille du jour où il fut cassé, par une poule
élevée avec plusieurs autres dans un endroit hors la ville.
l'ont porte à croire que le prétendu serpent que le docteur Sania-Sofia
dit avoir vu se mouvoir à la manière des autres reptiles n'était qu'un de
TOME II. 55
546 REVUE DES DEUX MONDES.
ces vers si communs chez certains oiseaux, et qui ne se trouvent pas seu-
lement dans la cavité du canal intestinal, mais encore dans l'intérieur de
différens organes.
Les faits que nous venons de rapporter rendent bien raison de l'origine
des œufs sans jaune , et le dernier peut faire concevoir comment on a été
conduit à penser que de ces œufs naissaient des serpens; mais qu'est-ce
qui a pu faire croire qu'ils étaient pondus par des coqs ? C'est ce que nous
ne voyons pas encore. Les femmes qui assurent avoir vu pondre des coqs
ont-elles été induites en erreur par les mêmes causes que le paysan dont
parle Lapeyronie ? Cela a pu arriver quelquefois sans doute; cependant,
remarquons bien que cet homme ne s'est mépris sur l'origine de ces
œufs, que parce qu'il était déjà persuadé d'avance qu'un coq pouvait
pondre. La difficulté n'est donc que reculée , et il faut chercher d'où a pu
naître d'abord une si étrange opinion. Un passage d'Aristote aurait pu
déjà mettre sur la voie, quand même nous n'aurions pas d'observations
plus précises. Cet illustre naturaliste, après avoir raconté comment , dans
certaines circonstances, les dauphins viennent s'échouer sur le rivage, et
dit qu'on ne savait pas ce qui les y poussait , ajoute ce qui suit : « Mais
s'il est vrai que les actions des animaux sont toujours le résultat de certains
penchans, de certaines affections, il faut reconnaître également que ces
actions à leur tour peuvent devenir en bien des cas causes de modifications
marquées dans quelques parties de l'organisation. Ainsi une poule qui a
vaincu un coq prend son chant et se comporte en mâle à l'égard des au-
tres poules; sa crête et sa queue s'élèvent à la manière de celle des coqs,
au point qu'il est difficile de la reconnaître pour femelle. Quelquefois
même il lui pousse de petits ergots. »
Nous reviendrons bientôt sur ce passage , qui contient plus d'un fait
important; nais , pour le moment, nous nous contenterons de faire re-
marquer que dans l'observation de Lapeyronie , les œufs qui contenaient
les prétendus serpens étaient pondus par une poule , qui déjà, comme les
poules dont parle Arislote, rappelait par son chant celui du coq, et qui
peut-être plus tard , si le scalpel n'eût abrégé sa vie, eût subi complètement
la transformation , et pris le plumage des mâles.
Le docteur Butter de Plymouth a prouvé en effet, d'une manière con-
vaincante , que la poule , dans un âge avancé , a une tendance manifeste
à prendre le plumage et tout l'extérieur du coq. Parmi les faits qu'il ap-
porte en preuve , nous citerons le suivant.
Un habitant de Compton près de Plymouth, M. Corhani, a possédé
long-temps une excellente race de coqs de combat , dont les mâles étaient
d'un beau rouge foncé, et les femelles d'un brun obscur. Une deces poules,
MÉïsA«GE9. 547
dont les fils s'étaient fait dans eock-pit (I) une réputation prodigieuse, fut
conservée avec un soin tout particulier , et parvint ainsi à un âge avancé.
Cependant, quand elle eut atteint quinze années , on remarqua, après la
mue , qu'elle avait pris à la queue quelques plumes arquées semblables à
celles des coqs de sa race , tandis que les autres plumes étaient restées
luîmes et droites. Dans la mue suivante , elle perdit tout le brun qu'elle
avait dans son plumage , prit entièrement la belle robe rouge des mâles
de sa famille , de sorte qu'il eût été impossible à toute personne non pré-
venue de ne pas la prendre pour un coq. La transformation dans une
seule saison fut complète , car il lui poussa en même temps des éperons
aux jambes , et une crête et des babines comme aux mâles. Depuis cette
métamorpbose , elle ne pondit plus jamais. Elle ne jouit pas d'ailleurs
long-temps de sa nouvelle et brillante parure ; elle mourut avant la fin de
l'année.
M. Butter a vu plus tard la même métamorpbose s'opérer sur des indi-
vidus qu'il avait élevés lui-même. Deux poules de race commune et ex-
cellentes pondeuses, qu'il avait pour celte raison conservées fort long-
temps, furent mises en expérience , et prirent toutes les deux le plumage
des mâles , l'une à l'âge de treize et l'autre à celui de quinze ans. « Lors-
que cette métamorphose s'opéra , j'étais, dit-il, resté cinq mois sans aller
à Bowden où je les faisais garder. Quand j'entrai dans le lieu où elles
étaient , je demandai à la fille de basse-cour d'où venaient les deux jeunes
coqs que je voyais devant moi , et je ne fus pas peu surpris, tout prévenu
que j'eusse dû être, d'apprendre que c'étaient mes vieilles poules qui
avaient pris aussi le plumage et le chant des mâles. »
Ce n'est pas chez les poules seulement qu'on voit survenir l'étrange
métamorphose dont nous venons de citer des exemples; on l'observe chez
d'autres gallinacés et notamment chez les faisans. Les chasseurs désignent
par le nom de faisans-coquards des individus dont le plumage ressemble
à celui des mâles, quoiqu'un peu plus terne, et qu'ils considèrent en
effet comme des mâles malades; cependant on s'est assure depuis un demi-
siècle environ que ces faisans-coquards sont des femelles : c'est ce que
l'inspection anatomique prouva à Mauduit, qui en disséqua un vers 1770,
et à Vicq d'Azyr, qui peu après en disséqua aussi plusieurs. Mauduit a
consigné ce fait dans la partie ornilhologique de l'Encyclopédie méthodi-
que. Il ajoute qu'un inspecteur des chasses de la forêt de Saint-Germain
avait aussi reconnu que les vieilles poules faisanes qui ne pondent plus ou ne
pondent que très-peu , prennent un plumage approchant de celui du mâle.
(i) Lien où l'on t'ait battre les coqs,
5a.
548 REVUE DES DEUX MONDES.
« Cela a pu , dit-il en terminant , échapper à l'observation dans les fai-
sanderies , parce qu'on n'y conserve que de jeunes femelles; mais depuis
on l'a vérifié par rapport à la femelle du faisan doré de la Chine, parce
que l'on conserve ces animaux rares (ont le temps de leur vie. »
M. Isidore Geoffroy Saint-IIilaire a suivi à la ménagerie du Muséum
cette transformation dans ses diverses périodes chez des femelles de faisan
doré de la Chine, de faisan argenté et de faisan commun.
Chez une femelle de la dernière espèce, la ponte avait cessé à l'âge de
cinq ans, elle changement de plumage commença dès-lors à devenir ap-
parent. Il se manifesta d'abord sur le ventre qui prit une teinte plus jaune,
et sur le col, qui se colora plus vivement. Bientôt tout le corps eut change
de couleur. L'année suivante, les teintes de ses plumes prirent encore
beaucoup plus de l'éclat et de la vivacité de celles du mâle. La troisième
année, cet éclat augmenta encore, et à tel point qu'il était presque im-
possible de ne pas se méprendre sur son sexe d'après la seule inspection
des couleurs , surtout si on ne voyait pas, en même temps , près d'elle un
mâle véritable. La ressemhlance n'était pas encore complète , mais tout
faisait présumer qu'elle serait telle la quatrième aimée , et la faisane sem
blait devoir vivre bien au-delà de ce ternie, lorsqu'un accident la fit périr.
On avait remarqué que depuis son changement de plumage elle était de-
venue pour les mâles un objet fort indifférent ; elle-même, depuis la
même époque, ne les cherchait ni ne les évitait plus, et semblait au con-
traire avoir des attentions particulières pour les jeunes femelles.
Chez une femelle de faisan argenté, qui avait été élevée dans la maison
de campagne d'un ami de M. Geoffroy, puis donnée au Muséum dans sa
vieillesse, le changement ne commença à se manifester que vers l'âge de
huit ou dix ans , et trois ans au moins après qu'elle avait cessé de pon-
dre, tandis que, chez l'autre, l'époque de la cessation des pontes avait
coïncidé avec celle du commencement de la transformation. Le change-
ment fut progressif trois années durant; il était complet à la fin de la qua-
trième, de sorte que, non-seulement par la vivacité des couleurs, mais
encore par la longueur de la crête et de la queue, cette vieille poule re-
présentait un mâle orné de la plus brillante parure.
Le mâle vivait encore à l'époque où ce changement avait commencé à
paraître chez celte faisane, et cela ne paraissait pas l'avoir rendu indif-
férent pour elle , peut-être parce que c'était son unique compagne ; celle-
ci au contraire le fuyait et paraissait quelquefois importunée de sa pré-
sence.
La femelle du faisan à collier avait été, comme la précédente, élevée
près de Paris, chez un particulier; elle fut de même donnée au Muséum
MÉLANGES. li\\)
dans sa vieillesse. Les renseignemens fournis par le donateur apprirent
qu'elle avait plusieurs fois pondu chez lui. Néanmoins, comme ce change-
ment de plumage se trouvait déjà fort avancé, et qu'elle présentait dès-
lors plutôt les caractères extérieurs d'un mâle que ceux d'une femelle, on
crut devoir, lors de sa mort arrivée peu de temps après, constater par
l'examen anatomique son véritable sexe. Cet examen leva tous les doutes
qu'on pouvait avoir.
Quoique la robe rappelât beaucoup celle du mâle, cependant on y re-
marquait encore d'assez notables différences : ainsi les couvertures supé-
rieures de la queue et des ailes étaient rousses comme le reste du corps,
le collier était moins marqué et le ventre beaucoup moins noir que chez
le mâle, de sorte que sous le rapport des couleurs cette femelle tenait
inoins du mâle que les deux précédentes, surtout la seconde; mais elle
offrait de plus qu'elles un attribut bien masculin, un ergot à chaque
patte.
Nous avons donc déjà dans le seul genre phasianus, qui comprend
aussi notre coq commun, quatre espèces chez lesquelles la transformation
singulière dont nous venons de parler se montre très fréquemment. L'a-
nalogie pourrait porter à croire qu'elle n'est pas moins commune dans les
autres genres de la famille des gallinacés, surtout dans ceux qui sont le
plus voisins du genre phasianus ; mais les faits ne confirment pas celte
conjecture. Chez les paons, par exemple, la transformation est infini-
ment plus rare que chez les coqs et les faisans proprement dits; on ne l'a
même jamais observée au Muséum chez les paonnes, quoiqu'on les y laisse
presque toujours mourir de vieillesse. M. I. Geoffroy ne parait pas non
plus en connaître d'exemples relativement aux femelles des dindons.
Cependant il en existe pour ces deux espèces et même pour d'autres bien
plus éloignées du genre phasianus. Latham dit positivement que les
paonnes qui ont cessé de pondre prennent quelquefois le plumage du mâle,
et Hunier fait une observation à peu près semblable; enfin une femelle
ainsi métamorphosée existe dans le muséum d'Edimbourg, à qui elle a été
donnée, depuis peu de temps, par lord Glenlee.
La transformation de la dinde est attestée par Bechstein, celle de la per-
drix par Monlagu, celle de la femelle du pigeon domestique, par Tiede-
mann. Le même observateur la signale aussi chez une espèce qui, quoi-
que placée parmi les échassiers, offre avec les gallinacés plusieurs traits
de ressemblance , chez foularde; il en cite également un exemple pour
les palmipèdes dans l'espèce du canard domestique , et Casleby dans celle
du pélican d'Amérique.
Pour les passereaux, je prendrai mes exemples dans le mémoire déjà
550 REVUE DES DEUX MONDES.
cité par M. Isidore Geoffroy. « J'ai, dit-il, appris de M. Dufiesne, chef du
laboratoire de zoologie du Muséum, que les femelles de cotingas devien-
nent , dans la vieillesse , semblables à leurs mâles. M. Florent Prévost a
vu le changement de plumage commencé chez plusieurs femelles de pin-
cous; et la même observation a été faite aussi à l'égard de la femelle du
rouge-queue et de celle de notre étourneau. »
Nous n'avons point de cas semblables à citer pour les deux derniers
ordres d'oiseaux, les rapaces et les grimpeurs, mais peut-être en décou-
vrira-t-on plus tard. Remarquons d'ailleurs que les deux familles qui oui
été le mieux étudiées, parce que ce sont celles dont l'homme a tenu un
grand nombre d'individus en servitude, sont précisément celles dans les-
quelles on devait le moins s'attendre à trouver le phénomène. Chez les
perroquets en effet, il n'y a, pour ainsi dire, pas de différence de plu-
mage entre les mâles et les femelles; et chez les faucons, outre que la
robe ne prend jamais ces couleurs brillantes qui dans d'autres oiseaux in-
diquent l'âge ou seulement la saison des amours, la femelle , par une ano-
malie unique chez les vertébrés , l'emporte sur le mâle par tous les avan-
tages extérieurs.
On a pu voir dans les divers exemples que nous venons de citer que la
transformation par laquelle certaines femelles, dans la classe des oiseaux,
prennent l'extérieur du mâle, ne se montre que chez celles qui, par
l'effet de l'âge ou d'un vice de conformation, sont devenues impropres à
la reproduction de l'espèce. Cette condition se trouve déjà tacitement ex-
primée dans le passage d'Aristole. Certes nous n'admettrons pas avec lui
que ce soit la vanité, l'orgueil de la victoire remportée sur un coq qui
fasse prendre à la poule un habit plus brillant que ne le comporte sa con-
dition; mais ce que nous devons demander à un naturaliste ancien , ce ne
sont pas des explications qu'on trouvera d'ordinaire plus ingénieuses que
solides, ce sont des faits, surtout ceux qui concernent les habitudes et
les mœurs des animaux qu'ils ont observés mieux que nous. Or, dans le
cas qui nous occupe, le fait indépendant de toute interprétation, c'est le
combat de la poule contre le coq, et ce fait est décisif; car quel est le
coq qui ait jamais maltraité une poulette? quelle est la poule, encore
dans l'âge des amours, qui ait fait à un coq mauvaise mine? La chose
est évidente , les poules querelleuses d'Aristole n'étaient que de vieilles
poules !
Si, dans certains cas, les femelles des oiseaux prennent en vieillissant
l'extérieur du mâle, les mâles dans beaucoup d'espèces ont pendant la
jeunesse la livrée des femelles , de sorte qn'à cette époque il est souvent
fort difficile de distinguer les sexes; c'est dans le temps où l'animal est ca-
MÉLANGES. -î*>!
pable de se reproduire, et principalement dans ia saison des amours, que
la distinction est bien prononcée. Cela se voit aussi, quoique d'une ma-
nière moins marquée, dans d'autres vertébrés, notamment dans certains
mammifères, et la différence porte principalement sur les productions
épidermoïques , poils, plumes, ergots, dents et cornes. Ainsi le dévelop-
pement des défenses dans les pachydermes, de la crinière dans le lion,
annonce l'époque de la puberté. L'éinasculation au contraire retient jus-
qu'à un certain point ces parties dans les conditions où elles se trouvent
dans les femelles. Un soprano ne prend point de barbe; un cerf soumis
jeune à l'opération ne se pare point de cornes. Au contraire, une vieille
femme prend quelquefois de la barbe, et des femelles de chevreuil, ainsi
que l'a fait connaître Otto dans son Analomie pathologique, ont en vieil-
lissant pris des cornes semblables à celles du mâle. Je dois la communi-
cation de ce fait à M. I. Geoffroy, et j'en ai trouvé un semblable dans
l'ouvrage de Gïrault le Gallois ( Gïbraldus Cambrensis ). Cet écrivain
raconte dans son Itinerarium Cambriœ, livre 2, chap. Ier, que dans le
pays de Galles, on tua de son temps une biche dont la tête portait la ra-
mure d'un cerf de douze ans. Cette tète fut envoyée comme objet de cu-
riosité au roi d'Angleterre Henri II.
La stérilité produit chez les femelles des effets analogues à ceux de
l'âge, c'est-à-dire qu'elle donne souvent à leur système épidsrmoïque
quelque chose de celui du mâle ; et pour ne parler ici que de l'espèce hu-
maine, j'ai depuis long-temps remarqué la présence de poils au menton
chez plus de ia moitié des jeunes femmes qui s'affligeaient de n'avoir
point d'enfans.
ROÎ'LIN.
VOYAGE
DANS L'INDE.
Camp de Cursali , au sommet de la vallée de la Jitmnah , sous ses
sources, à 26i5 mètres au-dessus de Calcutta. i5 mai i83o.
Il y a bien long-temps que je ne t'ai écrit, mon bon ami; cepen-
dant je ne puis croire mon registre, qui, après — Chandernagor
(i) Nous avons annoncé, dans notre livraison du ier mai, la mort de M. Victor
Jacquemont, qui a succombé à Bombay, le 22 décembre r832 , à une maladie de
foie dont il avait pris le germe dans le Radjputana. Ce jeune voyageur, qui explo-
rait depuis plusieurs années les contrées les plus reculées de l'Inde, laisse, outre
ses collections d'histoire naturelle, et d'iuiportans manuscrits qui ne tarderont
pas, dit-on, d'arriver en France, un grand nombre de lettres, dans lesquelles il
adressait jour par jour à sa famille la relation de son voyage. C'est une de ces
lettres que nous publions aujourd'hui. Nous donnerons dans nos prochaines livrai-
sons des Lettres familières sur l'Inde d'un autre voyageur, M. Alfred Duvaucel ,
dont la fin a été plus malheureuse encore que celle de M. Victor Jacquemont.
VOYAGE ItANS L'iNMî. 553
Je 21 novembre l$29, une énorme lettre à PorpWre, — se tient
coi sur toi. Si réellement je ne t'ai point écrit depuis , j'ai si souvent
pensé à toi, tu m'as fait si souvent compagnie dans ma solitude, que
j'éprouve entièrement l'illusion d'avoir été le plus fidèle des corres-
pondans. Ma dernière lettre à notre père, écrite à Delhi, a voyagé
avec moi jusqu'à Kijilml dans le pays des Sykes indépendant, au
nord-ouest des possessions anglaises, jusqu'au 22 mars, jour auquel
elle s'est acheminée vers Delhi, et de là vers Calcutta, commençant
son long et aventureux voyage dans la giberne d'un cavalier syke,
lancé en estafette tout exprès.
Le lendemain de ce jour-là, je montai à cheval au lever du soleil,
avec les aimables gens à la bonne fortune desquels la mienne, assez
mince, se trouvait liée pour une quinzaine de jours, et nous galo-
pâmes pendant trois heures, à crever nos chevaux. Il va sans dire
que mon fidèle bidet persan, malgré sa modeste apparence , arriva
plus frais que les superbes arabes de mes compagnons, tous payés
de o à 0,000 francs. Nous trouvâmes une autre suite de tentes pi-
quées, et devant notre camp, les dix-sept éléphans du rajah de
Pathalah , et ses quatre cents cavaliers rangés en bataille. Un élé-
gant et simple déjeuner, servi à notre arrivée, fut lestement
expédié, et aussitôt après nous montâmes chacun sur notre élé-
phant. On me fit la politesse de celui du rajah, avec son siège royal
de velours et d'oripeau. Nous nous plaçâmes au centre de la chaîne
formée par ces animaux, la plupart allant à vide, ou portant les
ministres (vakils) des rajahs d'alentour, députés près de notre
jeune ami le sous-résident de Delhi. Sur les ailes de cette ligne
importante, notre, cavalerie se déploya, et les deux tambours du
rajah placés au front, battant la marche royale, nous entrâmes
dans le désert.
Ce sont des plaines immenses, sablonneuses, salées, couvertes
d'arbrisseaux épineux, parsemées de grands arbres çà et là ; ailleurs
des steppes herbeuses. Il n'y a point d'obstacles pour les éléphans,
ils arrachent laborieusement les arbres entre lesquels ils ne peu-
vent passer, et les branches qui atteindraient le chasseur qu'ils por-
tent. Arrêtée par la forêt, notre cavalerie était quelquefois obligée
de se replier, et elle passait après nous dans la large trouée que
nous avions ouverte. Là où elle pouvait agir librement, elle se for-
554 REVUE DUS DEUX MONDES.
niait de pari et d'autre en demi-cercle, qui battait à une grande
distance tout l'espace d'alentour, et jetait sous le front des éîé-
phans tout le gibier de la plaine. Entre six que nous étions, nous
tuâmes par centaines des lièvres et des perdrix ; une hiène et plu-
sieurs sangliers passant sous notre feu, furent blessés, en terme de
chasseur, car nos cavaliers, lancés à leur poursuite, ne purent les
atteindre. Nous vîmes des troupeaux d'antilopes et de nilgauts ,
mais sans pouvoir les approcher à portée de la carabine ; de lions ,
pas l'ombre d'un seul. Mais nous espérâmes pour le lendemain, et
revînmes à la chute du jour à notre camp. J'étais ravi de l'étrangeté
de cette scène nouvelle. J'avais plus vu de l'Orient ce jour-là que
depuis un an que j'étais arrivé dans l'Inde.
Bain, toilette au retour. Le bain, c'est une outre d'eau froide
qu'un serviteur vide en la faisant jaillir avec force sur la poitrine
et les épaules; la toilette, le plus léger vêtement de coton. Puis le
dîner dans une tente immense illuminée comme une salle de bal.
Les bouteilles tombaient comme dans le jour devant nous les liè-
vres et les perdrix. J'étais seul indigne à l'une et à l'autre fête. Ce-
pendant j'y faisais de mon mieux. L'eau était prohibée, exclue. Les
têtes faibles, les peureux buvaient du bordeaux en place : il ne
compte pas comme vin; le Champagne lui-même n'est considéré
que comme une agréable moyenne proportionnelle entre l'eau et
le vin. Ce nom est réservé aux vins d'Espagne et de Portugal. La
partie solide du dîner à l'égal de ce liquide pour la recherche et la
profusion; et pour que rien ne manquât à la soirée, qui dura jus-
qu'à minuit, au dessert, des comédiens persans, des mimes entrè-
rent, dont les prodigieux travestissemens nous obligèrent de quit-
ter la table et nous jeter à plat dos sur le tapis, pour rire avec
moins de danger. Ceux-là congédiés, des danseuses firent leur
entrée, elles chantent et dansent alternativement. Rien de si mono-
tone que leur danse, si ce n'est leur chant; celui-ci ncsl pas sans
art, et l'on dit que les éclats de voix qui dominent par intervalles
le faible murmure plaintif qu'on entend à peine, plaisent d'une
manière particulière à ceux qui ont oublié la mesure et la mélodie
de la musique européenne. Je ne suis pas encore assez. Indien pour
cela. Mais leur danse est déjà pour moi la plus gracieuse et la plus
séduisante du monde. Les entrechats et les pirouettes de l'Opéra
VOYAGE dans l'iinde. 555
me semblent auprès comme les gambades des sauvages de la mer
du Sud , et le stupide trépignement des Nègres. Au reste c'est dans
le nord de l'IIindostan que ces Naùtehgirls sont le plus célèbres.
Le lendemain à cinq heures, le maître-d'hôtel m'éveilla, comme
la veille, avec une grande tasse d'excellent café moka, fait exprès
pour notre ami le Français; lestés de leur tasse de thé, nies amis
Anglais m'attendaient déjà à cheval. Nous galopâmes à dix lieues
en avant, et trouvâmes, comme la veille, toutes choses et toutes
gens prêts à notre arrivée. Nos éléphans, dans la nuit, avaient
porté l'autre suite de tentes, l'autre équipage de cuisine, etc., tout
notre camp avait marché à la fraîcheur; et, reposés et repus , nous
trouvâmes, après le déjeuner, le même ordre de bataille que la
veille. Nous chassâmes tout le jour avec le même appareil , et con-
tinuâmes ainsi pendant une huitaine de jours. Enfin, quand nous
eûmes battu tous les buissons de la contrée, épuisé, ruiné le peu
de villages qui y sont dispersés, et mis sur les dents la cavalerie
syke, nous revînmes chez nous, emmenant seulement une troupe
de cavaliers et tous les éléphans qui devaient servir à chasser aux
tigres vers la base des montagnes. La bande joyeuse et magnifique
m'accompagna jusqu'à Saliarunpore , petite ville où le gouverne-
ment entretient un misérable jardin botanique. Son directeur, le
médecin de la station, devait m'ètre très utile. Je préparai chez lui
mon nouvel équipage de voyage, laissai sous sa garde mon second
bagage et les collections formées depuis Delhi ; et n'emportant que
le plus strict nécessaire, je dis adieu aux plaines le 12 avril , deux
jours après le renversement de la mousson et l'établissement des
vents du sud-ouest, chauds de 55° le jour et 53 ou 34 la nuit. Je
montai jusqu'à Dlieyra, dans le Dhoon, avec des chars et des bœufs.
Là, je les congédiai, je renvoyai à Saliarunpore, à l'écurie de mon
botaniste, mon pauvre talion (les Anglais ont cinq à six mots ex-
cellens et polis contre notre unique et ignoble bidet, que je rie puis
me résoudre davantage à appliquer à ma monture), je me munis
en sa place d'un long et solide bambou ; et après avoir soigneuse-
ment visite ce premier étage des montagnes , tandis qu'à mon camp
des vanniers, des bourreliers et toutes sortes d'ouvriers faisaient
les apprêts de mon voyage à des lieux où des hommes seuls peu-
vent passer, je montai sur le second gradin de l'Himalaya, le "i\
556 uevu:: ncs deux mondes.
avril. On n'y a jamais vu de voyageur avec un aussi simple appareil.
Trente-cinq porteurs me suffisent, dépense de près de 400 francs
par mois ; il est vrai que j'ai pu réduire à cinq le nombre de mes
domestiques en y ajoutant même un jardinier. J'ai en outre une
escorte de cinq soldats gorkhas, commandés par un havildar de
choix, qui s'entend merveilleusement à faire marcher mon monde;
ainsi je fais le quarante-sixième. Tu trouveras que c'est là un train
royal; cependant j'ai tous les jours un bien mauvais dîner, heu-
reux qu'il n'ait pas manqué encore jusqu'ici : du riz bouilli, un
quartier de chevreau insipide et coriace, et l'eau du torrent voisin.
Je ne bois d'eau-de-vie qu'à la pointe du jour, pour me réchauffer;
quelques gouttes me suffisent. Je couche sur un lit bien dur, sans
matelas; ma tente est bien légère; le vent glacé, qui tombe la nuit
des cimes neigées, souffle au travers, entre par rafales par-dessous
et me gèle dans mes habits et mes couvertures. Des tempêtes d'une
violence et d'une continuité tout-à-fait inconnues auparavant dans
les montagnes, à cette époque de l'année, m'y assaillirent dès le
lendemain du jour où j'y montai. Cette veine d'adversité n'est pas
épuisée. Chaque jour, à midi, amène un petit orage de grêle et de
pluie. A Dheyra, le tonnerre fracassa l'arbre sous lequel ma petite
tente était tendue; deux de mes gens y étaient avec moi, et tous
deux furent paralysés quelques instans dans le côté gauche. Sur
les cimes de Mossouri, qui dominent la vallée de Dheyra, l'espace
autour de moi fut jonché des éclats d'une roche foudroyée, tan-
dis que l'oreille basse, et transi de froid et d'humidité, je faisais
mon soucieux et mince repas. Il semble vraiment qu'on me vise de
là haut. Les deux premiers coups n'ont pas touché, mais gare au
troisième.
L'influence de l'élévation efface entièrement ici celle de la lati-
tude (31°) sur le climat de ses productions. Je suis campé sous un
bois d'abricotiers sauvages, qui commencent seulement à feuiller.
Le lapis de ma tente est, sans métaphore, émaillé de fleurs. Ce ne
sont que fraisiers qui se détachent partout au milieu des gazons. Le
vent m'apporte la fumée du grand feu autour duquel sommeillent
mes montagnards : son odeur est agréable, c'est un cèdre qu'ils
brûlent, ou un pin. La plupart des arbres de nos forêts, ou des
espèces si voisines, qu'un botaniste seul en aperçoit la différence.
VOYAGE DANS i/lNDE. 557
dominent dans la zone moyenne de l'Himalaya, associés à quelques
autres qui nous sont étrangères, mais qui ne laissent pas d'avoir
leurs représentans dans les plaines de l'Amérique septentrionale.
Ma vue s'est certainement très raccourcie depuis un an, je ne
quitte plus mes lunettes que pour lire ou pour écrire, et avec les
lunettes même, je ne vois pas assez loin pour me servir de ma cara-
bine ; la portée de mon fusil est toule celle de mes yeux : j'ai donc
laissé ma carabine à Saharunpore.
Mais dans l'inventaire de ma personne c'est le seul déficit que je
sente. Une année de séjour dans les plaines n'avait pas entame
ma constitution. Je retrouve dans les montagnes mes jambes des
Alpes, je souffre du froid , comme j'ai été quelquefois incommodé
de la chaleur, mais ces excès contraires n'influent que sur mon
humeur, sans atteindre ma santé. Ma police d'assurance contre le
choléra , la dyssenterie et la fièvre des Jungles ( les trois grandes
maladies de l'Inde ) ne me quitte pas, et je compte bien ne l'ouvrir
qu'à Paris, sans jamais être obligé de la produire jusque-là. C'est
une petite boite qui renferme les remèdes violens à opposer à une
attaque, avec une excellente instruction, un petit traité sur leur
usage, que voulut bien faire pour moi le médecin le plus habile de
Calcutta. Quand je me rappelle ses attentions, je ne puis que me
retracer ia suite non interrompue de procédés bienveillans et d'é-
gards flatteurs dont je n'ai cessé d'être l'objet depuis mon arrivée en
ce pays. Sous ce rapport, rien ne m'aura manqué; et ce qu'il y a de
bizarre, c'est que ma fortune ne s'est pas démentie, même près des
fus lûonab les. Quoique je vienne de faire sept à huit cents lieues à
cheval, sans fouet et sans éperons, les officiers du plus dashing
corps de l'armée anglaise, où le major, pour devenir lieutenant-
colonel, paie 240,000 francs, me sont frères, et quand je redes-
cendrai des montagnes au mois d'octobre ou de novembre, je trou-
verai un relai de chevaux préparé par leurs soi.ns, de Saharunpore
à M ciru i , sept jours de marche (50 lieues), sans aucune espèce
d'intérêt.
Il est tard, il faut te dire bonsoir; cher ami, bonsoir et adieu pour
quelque temps. Demain je monte aux sources delà Jumnah : elles
sont , je crois, à deux mille mètres au-dessus de ce lieu , le dernier
habité de la vallée. Adieu donc.
,">o8 REVUE DES DEUX MONDES,
20 mai, camp de Rana.
Encore sous des abricotiers, mon ami, mais à deux journées de
marche au-dessus de ma dernière station, et quoique la hauteur
de celle-ci excède encore deux mille mètres, cependant le soleil
est bien chaud à cette heure, où j'arrive épuisé de fatigue, malade
du changement de régime auquel , dans les hautes montagnes, la
nécessité m'a forcé. Depuis six mois, la base fondamentale de mon
déjeuner et de mon dîner, c'était du riz. Ici, il n'y a plus que du
blé et de l'orge. Je me croyais bien pourvu de mon avoine accou-
tumée , et comme je suis très peu désireux de mettre le nez dans ce
repaire d'iniquités ( je veux dire le panier de ma bouche ) de mon
cuisinier, je crus l'imbécille sur parole : puis il se trouva que bien-
tôt la disette de riz se déclara; mais mon havildar gorkha, mon
lieutenant-général , à force de violer le domicile du peu de gens
qu'il y a en cette haute vallée, trouva quelques paniers de pommes
de terre. Grand régal là-dessus, quoique je les mangeasse au sel,
comme Bonaparte les artichaux. Mais si lu as ton Courier présent
à la mémoire, lu te souviendras que celui qu'on n'appelait pas en-
core le duc de... de je ne sais quoi , s'écria : 0 grand homme ! ad-
mirable en tout!...
Quoique je sois ici un très grand seigneur relativement, per-
sonne ne me lit ce compliment, et le passage du sec au vert eut sur
moi la funeste influence que tu ressentais, il y a quelque dix-huit
ans, sur les bords du Niémen, allant à pied par précaution, et me-
nant ton cheval par la bride. Cependant le temps était superbe, et
au pied des hautes cimes où j'étais campé, c'était une circonstance
trop précieuse pour n'en pasprofiter aussitôt. J'y fis deux ascensions,
à un jour d'intervalle ; arrêté dans la première, par la superstition et
surtout par la stupide pusillanimité de mes gens, bien au-dessous
du point que je m'étais proposé d'atteindre. Cette pusillanimité
m'aurait fait manquer pareillement le but de nia deuxième expédi-
VOYAGE DANS l/lNDE. -S-'»! I
tion, si aux promesses d'encouragement à me suivre, je n'avais
ajouté la menace d'un châtiment pour qui refuserait de marcher.
Un seul, mon jardinier, m'était fidèle, le plus stupide et le plus
craintif des Hindous. Le reste de la bande, accroupi au soleil sur
une roche qui perçait le manteau de neige sur laquelle nous mar-
chions depuis deux heures, était parfaitement mutiné cl appelait
mon pauvre jardinier. Je n'attendis pas que la fidélité succombât ;
et quoiqu'il en coûte de gravir sur des neiges molles quelques cen-
taines de pieds au-dessus d'un certain niveau , où la rareté de l'air
rend la respiration précipitée et pénible, épuise au bout de trente
pas, je sacrifiai mon avance, et fléchissant légèrement les genoux,
renversant le corps en arrière, appuyé de mes deux mains sur
mon long et solide bambou qui modérait ma vitesse au besoin ,
quand je lui faisais sillonner plus profondément la neige, je me
lançai comme une pierre sur le roc de la révolte, où Je bambou
joua un autre rôle. Le traître dont j'avais reconnu la voix appe-
lant mon jardinier, paya pour tous, et très cher. La moindre fai-
blesse de ma part, une demi-mesure eût été la plus dangereuse des
mesures, le coupable étant d'ailleurs le p!us agile, le plus robuste
et le plus mal intentionné de tous habituellement. Je le pris de si
haut sur ses épaules dès le début, que, l'eùt-il voulu, il n'eût pu
rien répondre. Gomme ces pauvres diables, malgré leur pénible
et humble condition, sont d'une caste élevée, militaire par es-
sence, j'ignorais vraiment comment les autres prendraient cette
leçon. Tout Rajpouts, tout montagnards qu'ils sont, ils la prirent
en vrais Hindous, c'est-à-dire joignant les mains et demandant
grâce. Le battu, remis de son étourdissement, prit la tète de la
file, tenant le bout d'une longue corde à laquelle tous les autres
s'accrochèrent comme à une rampe, de crainte des crevasses sous
la neige ; attaché de la sorte avec mon aide-de-camp botanique ,
je marchai sur le flanc de la colonne en vrai chien de berger,
épuisant tous les tropes de ma rhétorique hindostanie pour stimuler
les esprits défaillons. Il n'y a pas un de ces gens qui, chargé d'un
poids de cent livres , ne pût faire dans les plus détestables sentiers
des montagnes trois fois plus de chemin que moi dans le même
temps. Mais ces déserts de neige sont pour eux une chose inaccou-
tumée. Sortis des chemins dont ils ont l'habitude, et dont elle leur
5G0 REVUE DES DEUX MONDES.
cache entièrement le danger souvent fatal d'un faux pas, leur
instinct bestial de progression expire devant ces pentes neigées
qui ne requièrent nulle adresse et nul courage; carie danger
d'une chute y est nul. Je tombai souvent, et j'en fus quille pour
secouer mes habits. Je voulais déterminer la hauteur où toute végé-
tation s'arrête; je la vis près d'expirer, mais les délais de ma
marche et puis son extrême lenteur m'obligèrent de songer au re-
tour avant que j'eusse atteint les dernières crêtes de rochers qui
surgissaient au-dessus des neiges, et qui probablement sont les li-
mites de la zone végétale. En revenant du pays de Kanawer ( Kan-
naruer), celle occasion ne pourra me manquer. Mais j'aurais désiré
fixer ce point en diverses parties de la chaîne centrale de l'Himalaya.
Ne blâme pas Frédéric de ses rares violences dans le pays de
sauvages qu'il habile, elles font sa sûreté. Enlre le marteau et l'en-
clume, entre le mépris et le servile respect, il n'y a point de po-
sition neutre possible, pour lui dans son île, ni pour moi dans le
vieux et ignoble pays où je voyage. Ses coutumes de servilité m'o-
bligent de renchérir de beaucoup sur les exigences de notre frère ;
il ne bat point les gens qui ne l'appellent pas seigneurie, altesse ,
majesté. Or, c'est la règle dans l'Inde que les natifs ne s'adressent
que par ces titres ( les mêmes qu'ils donnent à leurs rajahs, à leurs
nawabs, à l'empereur deDelhi)au plus mince cnglish gentleman. Un
homme de mauvaise humeur m'ayant dit vous, au lieu de votre al-
tesse, ce matin même sur la route, j'ai dû lui donner une leçon
très sévère de politesse. J'étais pleinement dans mon droit, comme
le serait le philantrope parisien de souffleter le rustre qui le tutoie-
rait. Je dois être d'autant plus jaloux de l'étiquette, que la simpli-
cité de mon équipage, la vie dure que je mène, les privations et les
fatigues que j'endure comme mes gens, mes vètemens d'étoffe com-
mune, appropriés à ce genre de vie, tout en moi et autour de moi
les invite à s'en départir. Aussi le monseigneur ne me suffit-il pas,
il me faut de la majesté, ou pour le moins de l'altesse.
Tu rirais sans doute de sa majesté, si tu pouvais la contempler
dans ses habits d'ours blanc, avec ses longues moustaches; ornement
qui impose beaucoup aux gens à peine barbus de l'Himalaya. Heu-
reusement je n'ai pas de miroir pour trancher la question , et je
VOYAGE DANS l'iNDE. 561
me figure que le reflet roussâtre que j'aperçois sous mon nez, en
baissant les yeux , n'est que l'effet d'un faux jour.
A plus d'un égard fâcheux, mon cher Porphyre, mes petites in-
fortunes suivent à une respectueuse distance tes misères de Moscou.
L'horrible malpropreté des montagnards, contre laquelle je ne peux
me défendre, est un des maux auxquels je me résigne le plus dif-
ficilement. J'espère ne pas m'y habituer.
Victor Jacquemont.
tome II. ,")(»
(îl-IRONTQlirc DE LA QUINZAINE.
3o mai i 833.
Le procès qui nous avait été intenté est enfin terminé. Le beau talent
de M. Odilon-Barrot, irai s'était empressé d'offrir son secours à la Revue
des deux Mondes , n'a pas eu à se déployer devant l'auditoire d'un tri-
bunal de police correctionnelle. Quelques paroles de sa bouche ont suffi
pour éclairer cette cause, si claire pour tout le monde, si tout le monde
voulait voir. La Revue des deux Mondes était accusée d'avoir dépassé le
cercle de ses attributions pour avoir parlé quelquefois, dans ses chroniques
de la quinzaine , des travaux littéraires de M. Guizot, des dîners minis-
tériels , et de la direction que les doctrinaires voudraient donner aux let-
tres et aux beaux-arts. Nous avions beau alléguer que la Revue de Paris ,
journal tout littéraire, avait publié, pendant plus d'une année, une chro-
nique politique, rédigée par M. et Mmc Guizot; dire que vingt feuilles
de ce genre parlent chaque jour à Paris des séances des chambres et des
affaires publiques, sans avoir demandé à la caisse des dépôts et consigna-
lions, après un paiement préalable de quelques mille francs, le droit de
censurer les gouvernemens de l'Europe; c'était à la Revue des deux
Mondes, venue la dernière dans cette lice, qu'on en voulait. Elle seule
devait servir d'exemple. On nous reprochait sans cesse celie innocente
chronique, où nous touchons si légèrement les évènemens de la quinzaine,
et on trouvait que ce n'était (pie par la prison et l'amende qu'une telle
REVUE. — CHRONIQUE. iîijû
audace pouvait être réprimée. Personne ne nous parlait, il est vrai, des
Lettres sur les Hommes d'élai de la France , interrompues par tous ces
débals, qui avaient éveillé tant de susceptibilités. On se gardait bien de
s'établir avec nous sur ce terrain, Le retentissement de ces révélations sur
les dernières transactions de Benjamin Constant, sur la cause des douleurs
de Périer, avait été assez grand. On s'était dit qu'il ne fallait pas le prolon-
ger, et on était bien décidé à ne pas nous trouver coupables là-dessus.
Pour nous , persuadés d'abord (pie c'était là la seule et unique cause des
poursuites qu'on exerçait contre nous , nous avions conçu une convenable
défense , et nous nous préparions à prouver qu'en celte affaire nous nous
étions réduits au simple rôle d'historiens, élaguant de nos récits tout ce
qui touchait de trop près à la politique du jour, et sacrifiant les docamens
les plus précieux avec un courage dont le tribunal nous eût peut-être su
gré. Mais le plaidoyer que nous méditions a été inutile. Ce n'est pas pour
nos lettres politiques qu'on nous demandait un cautionnement, c'est pour
notre chronique littéraire. Las de chicaner sur le droit de prononcer tels
ou tels noms, de discuter de lehe ou telle chose, nous avons déposé ce
cautionnement qui nous ouvre les portes du monde réel , et aujourd'hui
nous nous trouvons avoir payé le droit de parler librement de tout, en
nous abslenant toutefois de médire de l'autorité, des gens en place, de l'a-
cadémie et de tout ce qui tient à quelque chose.
Dieu merci ! nous pourrons désormais conter légalement, à nos risques
et périls, et n'ayant à craindre tout au plus que l'amende , Sainte-Pélagie
ou le Mont-Saint-Michel , comment, par exemple , l'emprunt grec est ar-
rivé à bon terme , et quels louables efforts ont été faits par nos députés
doctrinaires en cette occasion. Chaque malin, pendant plusieurs jours , on
a vu leurs carrosses et leurs cabriolets sillonner toute la ville. M. le comte
Jaubert a encore deux chevaux sur la litière, deux bons chevaux que l'em
prunt grec a ruinés. On rencontrait à chaque pas M. le comte de Rémusal,
gourmandant la lenteur de son cocher de louage, qui ne se doutait pas que
les quarante sous qu'on lui payait à l'heure rapportaient quelques millions
au gouvernement du roi Olhon. Enfin tant de promesses, de protestations,
d'encouragemens ont été portés à domicile chez MM. les députés, par
M. Mahul , M. Duvergier et tous les jeunes officiers d'ordonnance de
MM. de Broglie et Guizot , que les portes du trésor se sont encore cette
fois largement ouvertes, et que sans bourse délier, comme l'a dit si facé-
tieusementM. le ministre des affaires étrangères, nous paierons de notre
or, frappé à l'effigie du roi de juillet, l'établissement féodal d'un nouveau
souverain de la sainte-alliance.
Il nous sera aussi permis maintenant de dire quelques paroles au sujet
3G.
564 REVUE DES DEUX MONDES.
des malheureux captifs de juin , qu'on vient d'arracher aux cachots de
Sainte-Pélagie, pour les lancer sur la cime aride du Mont-Saint-Miche!.
Il est vrai que ces paroles seraient inutiles , car une indifférence presque
générale, il faut le dire, a accompagné ces malheureux dans leur transla-
tion. A la chambre, les centres ont trouvé d'aimables plaisanteries à op-
poser à un orateur qui se plaignait de la rigueur extrême avec laquelle
ont été traités l'inflexible Jeanne et ses compagnons. Un ministre a fort
bien prouvé (pie le gouvernement était dans son droit en agissant de la
sorte, et que la prison du Mont-Saint-Michel, où Louis-Philippe a vu bri-
ser, au commencement de la révolution, des cages de fer destinées à ren-
fermer les gens de lettres qui écrivaient contre les ministres du temps, est
aujourd'hui un séjour charmant. On y jouit, à travers les barres de fer
et les créneaux, d'une délicieuse vue de la mer qu'on voit à dix-huit cents
pieds au-dessous de soi, l'air y est pur et vif : Avranches , ville populeuse
et animée, n'est qu'à peu de lieues de là , à l'extrémité d'une magnifique
plaine de sable que domine la forteresse , et en vérité les prisonniers ont
grand tort de se plaindre. Leurs femmes et leurs familles qui passaient
pieusement la journée au guichet de Sainte-Pélagie, attendant l'heure de
les voir, de les secourir et de les embrasser, auront la liberté de traverser
paisiblement celte plaine quand le leur permettra la marée qui la couvre.
Rien ne les empêchera de gravir les mille degrés du roc tournoyant qui
mène au fort , et une fois en haut . si elles arrivent à une certaine heure
précise, si le télégraphe s'est montré clément ce jour-là, si les huit cents
prisonniers entassés dans ce lieu n'ont pas encouru la disgrâce de leurs
geôliers, la consolation qui était permise aux détenus de Sainte-Pélagie ,
sera accordée aux prisonniers du Mont-Saint-Michel. L'honorable M. Gail-
lard Kerbertin a bien dit, c'est un lieu très salutaire que le Monl-Saint-
Uiehel!
Cependant on aménage avec soin un élégant navire pour Mme la com-
tesse de Luchesi-Palli , qui n'est coupable, il est vrai , que d'avoir mis la
Vendée en feu pendant plusieurs mois , et de nous avoir jetés dans les
horreurs d'une guerre civile plus burlesquement terminée que les exploits
li'Iludibias, par la main flexible d'un accoucheur. Une nef commode va
l'emporter aux riantes mers de Sicile , et les flots qui se prêtent à tout ,
eomplaisans comme une chambre de députés, ces flots qui ceignent étroi-
tement les prisonniers du Mont-Saint-Michel , vont rendre à la liberté
l'auguste pécheresse.
On assure que M. le ministre du commerce attend l'époque de cette
heureuse délivrance ( nous parlons de l'élargissement administratif de
Mme la comtesse de Palli ) , pour célébrer les fêtes de son propre mariage
REVUE. — CHRONIQUE. of).')
avec une riche héritière. Depuis quelque temps , ou voil M. le minisire
du commerce suivre assidûment sa jolie fiancée, et se dédommager près
d'elle, sur une banquette de l'Opéra, des tourmens qu'il est condamné à
endurer sur le banc de douleur de la chambre où sans doute il envie le
sort agréable de ces condamnés de Saint-Michel , qui vont mener une vie
qu'il nous a peinte sous des couleurs vraiment séduisantes.
Les soins que M. Thiers accorde à son prochain établissement, ne l'uni
pas empêché de s'occuper avec sollicitude de son ministère. Il a commence
à défendre avec succès à la chambre ce fameux projet d'un emprunt de
cent millions, destinés à faire des routes, et à achever les monumeris de
ce Napoléon qui n'achevait rien, au dire de noire jeune ministre. Si l'on
en croit quelques personnes qui se disent bien informées, l'existence po-
litique de M. Thiers se trouverait tout-à-fait consolidée par l'adoption dé
ce projet. Un très haut personnage s'intéresse beaucoup, dit-on, à ces
cent millions , dont quelques-uns passeraient dans les coffres de la liste
civile. Il est déjà convenu, ajoute-t-on, entre le ministre et qui de droit ,
que la bibliothèque royale sera transféréeau Louvre, et (pie pour mettre le
propriétaire actuel de ce palais en état de recevoir dignement le dépôt de
nos richesses nationales, on lui paiera sur les cent millions qu'on de-
mande, la bagatelle de dix-huit millions. Les architectes autres que M. Fon-
taine ont beau alléguer qu'il faut dix-huit mille mètres d'étendue pour
placer les livres de la bibliothèque , et qu'il ne s'en trouve que six mille à
prendre dans le Louvre , on leur répond , l'œil fixé sur les dix-huit mil-
lions, qu'on prendra mille mètres dans une partie du bâtiment, et mille
mètres dans une autre, cent mètres dans les combles et cent mètres dans
les caves, et que tout ira bien. Puis, M. le ministre du commerce, bon
courtisan, comme on sait, s'écrie en sautillant, que les savans ont de
bonnes jambes, qu'ils pourront monter et descendre pour visiter les gra-
vures, les manuscrits et les livres, et que d'ailleurs on leur fera deux
beaux escaliers. — Aussi beaux que celui des Tuileries que vous venez
d'abattre? lui répondait hier un spirituel architecte à qui il s'adressait. Il
est inutile d'ajouter que ce n'est pas M. Fontaine.
».
Ce qui parait plus certain , c'est que les dix-huit millions seront donnés
à la liste civile, et que la bibliothèque royale restera où elle est. Qu'im-
porte d'ailleurs à M. Thiers? Ne disait-il pas dernièrement en riant, à
quelqu'un qui lui reprochait d'avoir galamment fait acquérir par le gou
vernemenl, sur une recommandation féminine, un tabhau reconnu pi-
toyable par lui-même : La chambre nous obl'ujc-t-elle à acheter de bons
tableaux?
o()ii KEVUE DES DEUX MO.NDES.
Qu'espérer d'une telle insouciance et du cynisme porté à un si liant de-
gré dans les affaires du pays ?
En attendant (pie M. Thîers , le protecteur des arts, relève et régé-
nère le Théâtre Français , M. Véron soutient l'éclat du sien , et protège
l'art en véritable ministre. C'est du moins ce cpi'il a fait celle semaine, en
prêtant généreusement la salle de l'Opéra à madame Dorval , et en met-
tant ses danseuses à la disposition de celte grande aclrice. La représenta-
lion de madame Dorval n'a pas élé aussi fructueuse qu'elle devait l'être.
J. 'attrait devoir un acte de la Phcdrede Pradon n'avait pas été assez grand
pour le public , et le proverbe que nous publions aujourd'hui, tout fin,
tout philosophique et spirituel qu'il soit, ne suffisait pas pour remplir la
vaste scène de l'Opéra. On ne peut se figurer la finesse et la grâce que
madame Dorval a répandues dans le rôle de la jeune duchesse , celte in-
nocente coupable dont elle a rendu si parfaitement la candeur et la mé-
lancolie. Dans le mauvais acle de la Phèdre de Pradon , madame Dorval
a prouvé que sa place est au Théâtre Français.
Un incident au moins singulier a failli ravir à madame Dorval les fruits
de cette représentation. Quelques heures avant qu'elle parût sur la
scène , le directeur de la Porte-Saint-Martin , qui avait donné depuis long-
temps son consentement, a refusé l'autorisation écrite de laisser jouer
madame Dorval à l'Opéra. Or, lout l'attrait de celte représentation re-
posait sur elle. L'embarras était grand, le Irait bien noir, et le remède
bien difficile à trouver. On sait quelle influence mademoiselle Georges
exerce au théâtre de la Porte-Saint-Martin, dont elle est en quelque sorte
la directrice ; influence si puissante , que madame Dorval est réduite à ne
jouer jamais que des rôles médiocres , et à ne paraître que dans des ou-
vrages dont on n'espère pas le succès. Il était difficile de méconnaître la
main d'où partait le coup. Peut-être aussi était-ce un reste de celte vieille
rivalité qui s'était allumée , il y a vingt-cinq ans, entre mademoiselle
Georges et mademoiselle Duchesnois ; car mademoiselle Duchesnois de-
vait jouer aussi ce soir-là , au bénéfice de madame Dorval , le rôle de Phè-
dre de Racine. Quoi qu'il en soit, les deuxPhèdres eussent été fort embar-
rassées, si un homme d'esprit , dont la plume est aussi vive que l'épée , ne
se fût présenté devant M. le directeur de la Porte-Saint- Martin, une boite
de pistolets à la main, et ne lui laissant que l'alternative de tenir sa parole,
ou devenir la rompre, comme faisait Napoléon, sur le champ de bataille,
Cette conférence s'est terminée comme celle de Tilsitt , et l'on s'est ar-
rangé à l'amiable , en se promettant tout bas de rompre à la première cir-
ronslance.
M. le dire' leur de la Porte-Saint-Marlin devait cependant quelque re-
RliVUE. — CHRONIQUE. S67
connaissance à madanu Dorval , qui avait joué , quelques jpurs aupara-
vant , le rôle de Béatrix Cenci , dans la tragédie de ce nom , de M. le
marquis deCusline. M. de Cusline, est un de ces poètes rares qui pensent
que riionueur d'être représenté en public ne peut être trop payé. On
porte, si les bruits de coulisses ne nous trompent pas, à 40,000 iïailcs, la
somme payée en conséquence de ce principe, par M. de Custine à M. le
directeur de la Porle-Saint-IVîarlin, pour frais de costumes, de décors et
de public, et pour dépenses de toute espèce occasionées par la mise en
scène de son ouvrage. On ajoute que l'auteur payait au directeur mille
éej|S pay représentation , mais qu'ayant voulu réduire quelque peu de
cette somme, à la quatrième représentation, le directeur a rudement re
fusé de jouer plus long-temps la pièce. Nous souhaitons au directeur de
la Porle-Saint-Marlin beaucoup d'actrices aussi distinguées que madame
Dorval, el surtout beaucoup d'auteurs aussi ricbes et aussi généreux que
M. de Custine , quoiqu'il les récompense fort mal.
Une grossesse, par m. j. lacroix. — Nous devons à une pensée
lugubre, effrayante , sato nique , mais au fond morale, qui a long-temps
liante le cerveau de M. Jules Lacroix , le roman dont il vient de nous gra-
tifier sous le titre ù'Une Grossesse. Voilà du moins ce qu'il nous apprend
dans une préface sous forme d'allocution au bibliophile Jacob, où je vois
que lui , Jules Lacroix , a long-temps regardé l'art comme cliose sérieuse,
et sué sang et eau à limer des traductions de Perse et de Juvénaî , mais
que le bibliophile, son illustre frère, lui a démontré sans réplique comme
quoi c'était pure niaiserie, par le temps qui court, de s'escrimer conseien-
sement pour gagner les bonnes grâces du public , et que la littérature
était une marchandise comme une autre. Ainsi revenu des erreurs de sa
jeunesse, M. Jules Lacroix a mis sur l'enclume sa pensée satanique el mo-
rale, et voici ce qu'il a enfanté : le marquis d'Escas, vieux mari à cheveux
blancs, a une jeune femme et un ami , le vicomte Armand, qui le trompent
tous deux , et le rendent père d'un enfant dont il salue la naissance avec
les transports paternels d'usage'. Il surprend un jour sa femme dans les
bras du vicomte, et l'horrible vérité se découvre à lui tout entière. Dans
le premier moment de fureur, il songea un duel, s l'assassinat : mais le
premier lui parait un moyen de vengeance incertain, le second insuffi-
sant , et voici ce qu'il imagine : Le vicomte doit épouser une jeune per-
sonne qu'il aime passionnément et qui habile momentanément la maison
ih\ marquis. Celui-ci administre une potion somnifère à toute la maison ,
et pendant la nuit livre la jeune fiancée à une espèce de satyre qui rem-
plit chez lui les fonctions de jardinier. Le mariage a lieu, et la première
5GS RETOPE DES DEUX MONDES.
découverte que fait le vicomte dans le monde conjugal est que sa femme
se trouve enceinte de trois mois. — Scènes de foreur et tout ce qui s'en-
suit jusqu'à l'accouchement. L'enfant vient au monde, et pour dénoû-
ment le vieillard outragé vient avec son jardinier près du lit de l'accou-
chée , et déclare tout ce qui s'est passé. Le vicomte prend l'enfant , lui
hrise la tète contre la muraille et se brûle la cervelle. Le marquis de son
côté retourne chez lui , fait une scène terrible à sa femme , lui fend le
crâne avec le talon de sa botte , et s'enfuit je ne sais où , après avoir fait
porter son prétendu fils aux enfans trouvés.
La morale de tout ceci est évidemment qu'il faut s'adresser le moins
possible à la femme de son voisin, morale quelque peu banale, mais bonne
à redire pour l'instruction de plusieurs. Ce qui est moins édifiant , quoi
qu'en dise M. Jules Lacroix , c'est la forme donnée à cet enseignement. Il
n'a reculé devant aucune des conséquences de son sujet. C'est là tout ce
que je veux dire de son livre.
iii-i'iiiiis^ twvaiafciiàiBœs
SUR L'INDE
Nous croyons qu'on nous saura gré de faire précéder les lettres qui sui-
vent d'une courte notice sur le voyageur auquel nous les devons. Elles
ont été écrites de l'Inde, il y a quelques années, par M. Alfred Duvau-
cel , beau-fils de M. Cuvier, jeune homme qui a rendu les plus rares ser-
vices à l'histoire naturelle , et qu'une mort prématurée a seule empêché de
prendre dans les sciences une place digne de la famille à laquelle il ap-
partenait. Né à Paris, le 4 février 1793, M. Alfred Duvaucel embrassa de
bonne heure la carrière des armes , et fit en qualité de sous-officier la cam-
pagne de 1815. L'année suivante, il fut envoyé à Anvers et nommé offi-
cier d'ordonnance du général Carnot, avec lequel il resta jusqu'à la paix.
\yant donné sa démission à cette époque, et ne trouvant, après de lon-
gues et inutiles démarches, aucun emploi conforme à ses goûls pour les
sciences, il résolut de se rendre dans l'Inde, et s'embarqua à la lin «le dé-
cembre 1817. sur un navire du Havre, qui, après une relâche au Cap de
Bonne-Espérance, arriva à Calcutta dans les derniers jours du mois de
o7() HEVUE DES DEUX MONDES.
mai 1848. Là, M. Duvaucel rencontra M. Diard, jeune médecin envoyé
par le Muséum d'histoire naturelle, dans ces riches contrées, et qui ve-
nait d'y déharquer depuis peu de temps. Il se joignit à lui, et tous deux
furent s'établir à Chandernagor, où leur activité fut couronné d'un tel
succès, que, dans peu de mois, ils se trouvèrent à même de faire au
Jardin du roi plusieurs envois, contenant, entre autres choses rares ou
nouvelles, un squelette du dauphin du Gange ; le dessin et la description
du tapir de Sumatra, pris sur un individu vivant, appartenant à lord
Moira; un jeune bouc du Cachemire, vivant, etc., etc.
Nos deux voyageurs se préparaient à partir pour l'intérieur, lorsque sir
Stamford Raffles, gouverneur de Bencowlen dans l'île de Sumatra, et
chargé d'une mission politique pour plusieurs points du détroit de Ma-
lacca , leur proposa de l'accompagner et de s'établir à Bencowlen , sous la
condition que la moitié du produit de leurs recherches appartiendrait à la
compagnie des Indes, qui se chargeait de tous les frais. La proposition
fut acceptée, et nos naturalistes arrivèrent à leur destination après avoir
visité Poulo-Pinang , Sincapour, Achem, Malacca, etc. Peu de temps
après, sir Stamford E_affles, profitant du sens obscur d'un article du traité
passé avec eux, réclama pour la compagnie la presque totalité des ré-
coltes scientifiques faites pendant le voyage, et le tribunal de Bencowlen,
devant lequel fut portée l'affaire , décida en faveur de la forme contre
l'équité naturelle. Ainsi dépouillés en grande partie de la part qui leur
revenait dans les fruits de leurs travaux, les deux amis quittèrent Suma-
tra à la fin de 1819, en prenant chacun une direction différente. M. Diard
se dirigea sur la Cochinchine, et M. Duvaucel retourna au Bengale. Les
nombreux envois que reçut bientôt le Muséum attestèrent l'ardeur avec
laquelle il avait repris ses recherches.
Vers le milieu de l'année 1821 , M. Duvaucel partit pour explorer le
Sylhet, contrée peu connue des Anglais eux-mêmes : il visita une partie du
Côsiah, et fut le premier Européen qui pénétra dans la caverne de Bon-
bonne (Bhûvana), dont il a donné une bonne description. Exposé sans
cesse, pendant ce voyage, à l'influence d'un climat malsain, il gagna,
dans les profondes forêts du Sylhet, la fièvre connue dans le pays sous le
nom de jungle fcver, qui l'obligea de revenir à Calcutta, où il arriva avec
d'immenses collections en tout genre.
L'année suivante , il partit pour visiter le Nepaul , mais diverses circon-
stances l'empêchèrent de pénétrer aussi loin qu'il avait l'intention de le
faire. Il revint dans la province de Benarès, où il passa, tant à Benarès
même qu'à Gurack, près d'une année, qui accrut prodigieusement ses ri-
chesses zoologiques. Sa santé s'altérait de plus en plus dans ces fatigues
LETTRES SUR L INDE.
571
continuelles, et un accident qui faillit lui coûter la vie pics de Boglipour, le
força d'opérer de nouveau son retour dans la capitale du Bengale. Venant
de tirer un rhinocéros dans un épais taillis, un autre de ces animaux qu'il
n'avait pas aperçu, se précipita sur lui, le foula aux pieds, et d'un coup
de corne lui fit une profonde blessure à la jambe. A partir de cette épo-
que, ses forces furent chaque jour en s- affaiblissant, et une maladie de
foie à laquelle se joignit la dyssenterie le mit dans l'impossibilité de son-
ger à de nouvelles excursions. Les médecins jugèrent alors qu'un voyage
par mer pouvait seul le sauver, et le déterminèrent à s'embarquer pour
Madras: Mais il était trop tard , et il n'arriva à sa destination que pour
rendre le dernier soupir à la fin d'août 1824.
Dans ce rapide exposé de la vie de M. Duvaucel, nous n'avons montré
que le voyageur intrépide, le collecteur infatigable d'objets d'histoire
naturelle; mais à l'audace et à l'énergie nécessaires dans cette double pro-
fession , se joignaient chez lui une instruction très étendue, un coup d'oeil
perçant et des vues profondes dont s'étonna plus d'une fois M. Cuvier,
auquel il communiquait régulièrement ses observations scientifiques.
M. Duvaucel était un de ces hommes qui ne sont déplacés dans aucune
carrière. En 182! , se trouvant à Chandernagor dans un moment où plu-
sieurs emplois étaient vacans, sans qu'on eût personne sous la main poul-
ies remplir, on le nomma par intérim procureur du roi, caissier du gou-
vernement, curateur aux biens vacans, et il s'acquitta de ces diverses
fondions, nouvelles pour lui, à la satisfaction générale. L'Asiatic journal,
en annonçant sa mort, vantait, entre antres qualités , sa facilité pour toute
espèce d'études, et rappelait qu'arrivé au Bengale, sans connaître un mot
d'anglais, il avait promptement appris cette langue, et assez bien pour
pouvoir publie* clans les Asiatic Researches des dissertations sur divers
points d'histoire naturelle.
Son activité prodigieuse suffisait à tout : chasses, lectures, mémoires
sur mille sujets différens, correspondance régulière avec les personnes les
plus distinguées du Bengale et au dehors , il trouvait du temps pour tout
faire. Les lettres que nous publions ici ont été adressées, pendant son
voyage au Sylhet, à une sœur qu'il chérissait tendrement, et qui était la
confidente habituelle de ses pensées les plus secrètes. Seules, elles suffi-
raient pour témoigner de la facilité dont nous parlions tout-à-l'heure. Bien
qu'écrites à la hâte, dans cent lieux divers, souvent dans des momens où
la faim et le sommeil se faisaient vivement sentir, elles n'offrent aucune
rature. A peine, de loin en loin, avons-nous été obligés de modifier quel-
ques termes échappés à la rapidité de la composition. Ce sont les seuls
changemens que nous nous soyons permis, ainsi que la suppression de
quelques détails trop intimes pour être livrés à la publicité.
57:2 KEVUE DES DEUX MONDES.
Ce qui fait, à notre avis, le principal charme de ces lettres, c'est cette
gaité soutenue au milieu de privations de toute espèce , cette causerie sans
prétention sur des choses que nous sommes accoutumés à voir traiter d'une
manière plus ou moins solennelle par les voyageurs ordinaires. On dirait
d'une correspondance entre deux amis séparés par quelques lieues de dis-
stance, et se communiquant dans les épanchemens de l'intimité les petits
évènemens de chaque jour. Nous espérons donc que les lecteurs de la
Revue partageront l'intérêt que nous a fait éprouver la lecture de ces
lettres, et les vifs regrets que nous inspire la perle d'un homme frappé au
milieu de sa carrière, avant d'avoir pu ajouter son nom à la liste de ceux
dont s'enorgueillit la France.
T. T .
Calcutta, \ 8 juillet 1821
Je ne quitterai pas la première ville de l'Inde sans t'en dire au
moins deux mots que j'extrais d'un livre sur le poivre et le coton
que tu n'as sans doute jamais lu. Tu sauras donc que Calcutta, si
célèbre dans les annales du commerce, était encore à la fin du
xvne siècle un petit village hindou qui fut concédé à un chirurgien
de Surate, nommé Bouthon , pour avoir guéri la fille d'un Grand-
Mogol à Delhy, et la femme d'un soubab à Mourchédabad. On lui
permit d'abord d'avoir trente hommes armés pour protéger son
commerce , moyennant une redevance annuelle de trois mille rou-
pies au Grand-Mogol, qui était, je crois, Aureng-Zeb, mais à la
condition qu'il n'empiéterait jamais sur ses voisins, et surtout qu'il
n'élèverait aucunes fortifications. M. Bouthon savait aussi bien
faire le commerce que la chirurgie, et en peu d'années les huttes
en terre furent remplacées par des maisons en bois. On brûla des
forêts, on dessécha des marais qui rendaient l'air infect; on fit des
briques, et de ces briques des murs qui remplacèrent les planches
LETTRES SUR L INDE. O/.ï
déjà pourries. La guerre se déchira; Bouthon, qui était prudent,
creusa des fossés; on se battit, on s'égorgea, et ces marchands
armés, <|iii n'avaient alors que deux lieues de lerrein, obtinrent
quarante nouveaux villages voisins de Calcutta, par l'entremise
d'un second chirurgien, nommé Ilamilton, qui sut guérir l'empereur
Ilosan-Aly d'une maladie dont tous les empiriques de ses états n'a-
vaient pu le délivrer. On prétend même que ce bon prince poussa
la reconnaissance jusqu'à donner aux Anglais le droit de juridic-
tion criminelle, et qu'ainsi ses sujets furent pendus selon la coutume
de Londres.
C'est dans ce même temps qu'une province du Bengale se révolta
contre son Soubab. Le second Esculape, fondateur de Calcutta,
avait lu Tacite aussi bien qu'Ilippocrate, et connaissait ce grand
principe : Si lu veux la paix, prépare-toi à la guerre. Les fossés fu-
rent donc agrandis : les canons se multiplièrent; on fit des palis-
sades, des parapets, des terres-pleins, et toutes les gentillesses du
métier. On commença enfin, sous le règne de Charles II, un «les
plus jolis forts du monde, qui fut à peu près terminé sous Jac-
ques 1er, et. qui reçut le nom de fort William.
Telle fut, ma chère belle, l'origine de Calcutta, qui ne le cède
pas à celle de Borne, dont le fondateur n'était qu'un brigand. À
la vérité, il n'en sortira jamais des Camille, des Manlius, des Sci-
pion; mais ces hommes-là n'entendaient rien au commerce, et
l'honorable compagnie fait plus de cas d'une caisse d'opium qui lui
vaut deux cents guinées que de tous les héros de Borne qui ne lui
rapportent rien.
Adieu, je termine ici ma première lettre, qui servira de préface
à mon journal. Je suis venu ici pour foire mes emplettes, et je n'y
veux rester que deux ou trois jours, ce qui est bien peu dans un
pays où il faut réveiller les marchands pour leur acheter quelque
chose, et tout foire par soi-même, quand oh ne veut pas perdre
cent pour cent sur tout ce qu'on achète.
Le 19 au soir.
Ainsi que toutes les villes qui se sont élevées peu à peu et sans
plan fixe, Calcutta , ma chère belle, Calcutta manque de régularité
574 REVUE DES DEUX MONDES.
dans ses détails cl d'harmonie dans son ensemble. On y trouve des
rues nouvelles , deux ou trois fois larges comme celle qui conduit
au Luxembourg, bordées chacune par deux canaux qui servent à
l'écoulement des eaux en temps de pluie, et à rafraîchir la voie
publique quand il fait chaud; mais ces rues sont percées par une
infinité de ruelles et d'impasses où les canaux mal entretenus ré-
pandent une odeur infecte et des miasmes qui déciment la popula-
lion. On a formé depuis peu de belles places ornées de bassins où
viennent se baigner avec les Hindous, des grues, des cigognes et
des pélicans; mais il n'y a pas un arbre pour se mettre à l'abri du
soleil, et ce n'est qu'à la chute du jour qu'on peut s'y promener. Il
existe à Calcutta des temples, des églises, des synagogues, des mos-
quées, des pagodes, enfin des logcmens pour toutes les commu-
nions. A côté d'une maison de commerce anglaise, qui ressemble à
un hôtel, se trouve le palais d'un prince indien, qui ressemble à
une écurie. Il y a plusieurs bazars aussi grands que la halle, et des
boulevards aussi longs qu'à Paris; mais le costume des habitans,
leur langage, les boutiques, et une foule d'autres petites particu-
larités établissent une différence infinie entre une ville du Bengale
et une ville de France. Les voyageurs, qui abordent ici après cinq
mois d'une navigation pénible, reposent avec délices leurs regards
fatigués de la monotonie de la mer sur tous ces objets nouveaux
pour eux. A leurs yeux une hutte est un palais, un buisson est une
forêt; mais si on résiste à l'illusion, rien n'étonne dans cette ville
qu'on vante avec tant d'exagération , et dont peut-être on n'eût ja-
mais parlé, si, au lieu d'être au bord de la mer, elle eût été située
à trois cents milles dans l'intérieur. Je conviens que le premier as-
pect en est séduisant. Les maisons, d'une blancheur éblouissante,
sont pour la plupart ornées de colonnes et de portiques; au lieu de
ces toits en pente qui menacent les passans, elles sont couronnées
par une vaste terrasse entourée d'un balcon élégant; on n'y voit
pas de portes sales, de fenêtres brisées, de poutres à découvert, etc.
La pluie, le soleil et les insectes auraient bientôt détruit le bois
qu'on ne peindrait pas sans cesse. La propreté est aussi nécessaire
pour les choses que pour les hommes, et les Anglais l'observent
minutieusement. La plus belle maison en apparence est celle du gou-
verneur-général , qui n'est pas moins grande que la moitié du palais
LETTRES SUR L1NDE. 57.i
tles Tuileries. C'est encore un monument qui frappe au premier
aspect, mais qui déplaît quand on l'examine avec attention : il est
ramassé et lourd; ses colonnes sont mal distribuées et mal propor-
tionnées; on y reconnaît deux ou trois ordres d'architecture. Les
portes sont beaucoup trop petites; les escaliers rappellent ceux des
xie et xne siècles. On s'y trouvé gêné malgré son étendue, et tout
décèle un architecte sans goût, ou peut-être l'insuffisance des ma-
tériaux , qui ne sont que des briques.
Calcutta , qui n'était qu'un village, ne renferme aucune antiquité.
Le seul objet qui réveille un souvenir est une petite colonne, tra-
jane par sa forme, mais qui rappelle un crime atroce, au lieu d'un
règne glorieux. Elle indique le lieu de la sépulture de cent vingt-
trois pères de famille européens, qui moururent suffoqués par la
chaleur dans un petit corps-de-garde, nommé depuis blak holc
(trou noir), où les lit entasser un prince indien, Souradja-Doula,
qui s'empara de Calcutta quelques années après sa fondation.
20 juillet.
Je n'ai trouvé que peu de choses à le dire sur les maisons de
Calcutta, et je n'en aurai guère plus sur les hommes, car les mar-
chands se ressemblent tous, de quelque nation qu'ils soient, parce
que le besoin impérieux de l'argent les soumet aux mêmes idées,
aux mêmes habitudes et aux mêmes défauts. L'inconvénient de cet
esprit de commerce pour ceux qui ne s'en occupent pas est de ren-
dre Calcutta la ville la plus insipide du monde, comme aussi la
plus riche et la plus vicieuse. Il n'y en a pas où le vol soit plus ou-
vertement toléré, où l'on s'inquiète moins de la moralité des indi-
vidus , où l'on compte pour si peu la probité et le désintéressement.
Comme le vrai talent trouve toujours à vivre dans son pays, il
s'ensuit que la grande majorité des hommes d'ici est fort médiocre,
et que les plus nobles professions y deviennent un métier plus ou
moins mal exercé. Ainsi , je crois pouvoir avancer que les médecins
du Bengale sont généralement des charlatans intéressés et pares-
seux, puisque, préférant l'argent à toute considération, il n'y en
î>76 REVUE DES DEUX MONDES.
a pas trois sur deux cents qui étudient une foule de maladies peu
connues en Europe, et encore moins qui les guérissent. Les avo-
cats, à deux ou trois près, sont également dévorés de la soif du
gain. Ce serait une sottise ici et non un honneur de défendre l'in-
nocente pauvreté : celui qui paie le mieux est sur d'avoir gain de
cause. Le corps militaire n'est pas plus respectable, car si quelque
chose ennoblit celte profession, c'est le désintéressement, compa-
gnon ordinaire du vrai courage : ne pouvant faire usage du leur, les
officiers anglais cherchent à s'enrichir comme les marchands, et je
connais des colonels qui s'entendent mieux à une opération de
commerce qu'à faire manœuvrer un régiment. Un autre inconvé-
nient de cet esprit de trafic, c'est qu'en procurant de la fortune,
il n'apprend pas à en jouir. Il y a trois cents négocians européens
;i Calcutta, qui pourraient avoir en Angleterre un bel hôtel, des
terres, des chevaux, qui pourraient admirer de beaux tableaux,
écouter de bonne musique , respirer un air pur, vivre avec des gens
d'esprit, et entendre tous les soirs ou Kemble ou Mme Catalani. Eh
bien! pour ajouter deux lacks de roupies aux deux qu'il a déjà, un
négociant passera trois années encore à humer un air infect, à
combattre une chaleur dévorante et toutes les maladies qu'elle en-
fante; il risquera de se ruiner, il s'imposera mille privations, et
échangeant des années contre des roupies, il deviendra dix fois
plus riche, et mourra dix ans plus tôt. Ce qu'il y a de plus révol-
tant dans tout ceci, c'est d'entendre des hommes riches de plusieurs
millions se plaindre de la dureté des temps comme des malheureux
qui meurent de faim. La paix, pour messieurs du Bengale, est le
fléau des nations, et j'en ai vu qui poussaient l'impudence jusqu'à
regretter ce bon temps où cent mille hommes s'égorgeaient régu-
lièrement chaque année, parce qu'alors, disent-ils, on vendait
mieux et on gagnait davantage
D'après ce que je t'ai dit des hommes, tu dois croire que les
femmes de Calcutta ne sont pas plus aimables, et en effet toutes
celles que j'ai connues au Bengale, à l'exception de la marquise de
Hastings et quelques autres, m'ont donné une triste idée de l'édu-
cation des demoiselles en Angleterre. 11 arrive ici par trentaines
de jeunes personnes qui n'ont souvent pour mentor que le capi-
LETTRES SUR l/lNDE. o77
laine du vaisseau pendant leur voyage. On leur apprend tout juste
ce qu'il faut pour séduire un homme qui veut se marier, et je sais
qu'il ne faut pas grand'ehose. Elles épousent un commis, un lieu-
tenant, un procureur ou un chirurgien, dont le moindre défaut est
de préférer le vin à l'amour. Cet infernal climat et leur singulier
régime de vie altèrent en deux ans leur éclat et leur santé. La cha-
leur les entrelient dans une oisiveté complète. Leur seule distrac-
lion consiste à visiter dans la journée deux ou trois magasins de
modes, et le soir à s'aller promener sur une route aussi plate que
la main. Arrivent bientôt les enfans, dont elles ne s'occupent pas
plus que s'ils n'étaient pas au monde. Ceux-ci passent de la sorte
cinq ou six ans avec les domestiques noirs, après quoi on les envoie
à Londres perfectionner leur éducation. Une maman anglaise,
grâce à ses principes stoïques, se console facilement d'une absence
qui procure à son fils l'avantage d'épeler Horace, et à sa fille, celui
d'écorcher Cramer. Tous deux reviennent dans leur pays pour
faire connaissance avec leur père et leur mère qui sont déjà vieux.
Tous deux se marient six mois après la reconnaissance, et gouver-
neront un jour leurs enfans de la manière dont ils ont été gouvernés
eux-mêmes.
Bonsoir, ma chère belle, j'en aurais trop à te dire sur ce sujet.
Je quitterai Calcutta demain. Je termine cette lettre en l'apprenant
que nous avons deux mauvais théâtres d'amateurs où l'on paie dix-
huit francs pour entrer, et dont le premier acteur est secrétaire
de la Société Asiatique. Pas de bibliothèques, pas de musée, pas de
conversations, rien de ce qui charme notre triste et courte vie;
mais en revanche des maisons de banque et de jeu qui l'abrègent.
Adieu ! J'espère n'avoir plus à revenir dans cette ville maudite, où
le moindre inconvénient est d'être étouffé par la chaleur ou la pous-
sière des briques dans une espèce de litière romaine nommée pa-
lanquin , où l'on s'étend comme un mourant qu'on porte à l'hôpital.
21 au soir.
Je l'écris à celle heure de la maison (louante qui va me
promener pendant quelques mois sur les eaux sacrées du Gange,
TOME II. 37
578 REVUE DES DEUX MONDES.
maison qu'on nomme bazarra, ainsi qu'a dû te l'apprendre le récit
de mon triste naufrage à Chandernagor, au moment où la Seine
allait te porter des lettres que j'ai perdues. Les bazarras sont de
grands bateaux plats qui ne servent qu'à voyager sur les rivières ;
ils sont partagés en deux pièces , dont l'une sert de salon , l'autre de
chambre à coucher, toutes deux percées de sept ou huit fenêtres
sur chaque côté , et assez hautes pour qu'un homme de la plus
haute taille puisse s'y tenir debout à son aise. Les gens riches se
servent d'une autre espèce de bateaux appelés péniches, qui vont
à la voile, tandis que les bazarras sont presque toujours traînés
par des hommes. L'intérieur en est meublé avec plus ou moins
d'élégance. On en voit avec des lustres, des glaces, des bustes,
des tapis, des sophas, etc., en un mot, tout ce qui ne sert à
autre chose qu'à prouver qu'on a beaucoup d'argent, et qu'on
n'en fait pas le meilleur usage possible. Une péniche tant soit
peu élégante revient à trente mille francs, et celle du gouver-
neur général, qui lui sert quinze jours tous les trois ans, coûte au-
tant qu'une belle terre aux environs de Paris. Ceux qui n'ont pas
de prétention à la fortune, les pauvres diables comme moi , n'ont
dans leurs bazarras que ce qui leur est indispensable; aussi le mien
est-il probablement le plus simple de tous ceux de l'Inde. J'ai pour
tout mobilier des tabourets qui me tiennent lieu de canapés, des
malles pour me servir d'armoires, et deux bougeoirs à brûle-bouts
pour m'éclairer. Ma suite est tout aussi modeste; au lieu d'une
vingtaine de grands fainéans à turbans et à moustaches qu'on voit
plantés derrière un capitaine de la Compagnie, je n'ai que les fi-
dèles serviteurs qui m'ont accompagné à Sumatra, savoir un Mala-
bar aussi adroit que M. Lucas (1), qui sait aussi bien empailler que
chasser; un jeune Malais, que je nomme Juliamat, c'est-à-dire
Vendredi; un cuisinier qui fait parfaitement la soupe, les omelettes,
les œufs durs, etc., et enfin un jeune peintre mulâtre qui devien-
drait un homme de talent, si j'en avais moi-même. Tout mon monde
est à bord, j'ai passé la revue de mon équipage, et je partirai de-
main. Bonsoir, ma chère belle !
(i) Directeur des galeries du Muséum d'histoire naturelle, mort depuis quel-
ques années.
LETTRI.S SUR ï/lNDE. <}7\)
-22 juillet.
Il est quatre heures du matin, et j'ai donné le signal du départ.
Le port est déjà tout mouvement, tant l'intérêt est matinal, et tan-
dis qu'à Paris vous dormez comme des souches, on fait à Calcutta
un bruit à ne pas s'entendre. Près de moi, ce sont des coups re-
doublés sur un vaisseau qu'on répare ; un peu plus loin, des matelots
s'égosillent en soulevant un fardeau; à gauche on appelle, à droite
on se dispute : les cloches, les poulies, les porte-voix, les cabestans,
sont en jeu , et les gros jurons volent de tous les côtés. Pendant ce
beau vacarme, mon bazarra monte lentement la rivière, et je passe
entre cent vaisseaux qui contiendraient chacun dix barques comme
la mienne. Les bords de l'Hougly sont pour le moins aussi fleuris
que ceux de la Seine : on y voit de même des troupeaux bondissans
et des bergers heureux soupirant leur amour; mais il y a de plus des
presses à coton , des greniers à sel et des magasins à vins qui varient
agréablement le tableau . En outre , on voit flotter de temps en temps
des cadavres humains à demi dévorés sur lesquels sont perchés des
vautours, qui en arrachent les restes, et quand la mer sera basse, les
deux rives du fleuve seront garnies de chiens et de cigognes, qui
se disputeront le peu qu'auront laissé les vautours et les poissons.
La manie du merveilleux fait dire ici que ces oiseaux de proie
étendent leurs ailes comme des voiles pour conduire le cadavre à
terre, où ils le mangeront plus à leur aise. Les grand'mamans in-
diennes content cela aux enfans pour les réjouir, et les voyageurs
anglais n'ont pas manqué de l'imprimer comme une preuve de l'in-
telligence des vautours et même de leur voracité; car il y en a qui
prétendent que c'est pour ne pas partager leur proie avec les pois-
sons qu'ils font ce manège. Mais c'est tout simplement parce qu'ils
tomberaient à l'eau, s'ils n'ouvraient leurs ailes pour se maintenir
sur un corps que le moindre mouvement fait tourner. On ne voit pas
non plus sur la Seine des troupeaux de marsouins faisant la culbute,
car je me rappelle qu'un jour tout Paris courut pour voir un poisson
de mer long comme le bras, qui était remonté jusqu'au Pont-Neuf.
Ce qu'on y verra encore moins, c'est une marée montante el descen-
57.
B80 REVUE DES DEUX MONDES.
dantequi favorise les allans et venans, et qui fut inventée par Bramali,
disent les Hindous, pour contenter tout le monde. Cette belle in-
vention me fait monter l'Hougly comme on descend la Seine, et
c'est pour la dernière fois que je t'ai parlé de Calcutta , dont on
n'aperçoit plus que les dômes, les mats et les paratonnerres, qui
forment sur la ville comme une foret de piques. Dans peu d'inslans,
je serai à Barrackpour, où réside le gouverneur-général, qui pré-
fère une modeste maison de campagne à son palais de la ville. J'y
passerai la journée, et je prendrai congé de son excellence le plus
tôt possible.
Barrackpour, le 23 juillet.
Les grands ont bien peu de frais à faire pour plaire aux petits, et
sont deux fois coupables quand ils leur déplaisent. En garde contre
toutes les illusions de l'amour-propre, et persuadé qu'un grand sei-
gneur, surtout un grand seigneur anglais, n'est guère poli que par
intérêt, je devrais douter de la sincérité d'un gouverneur de cin-
quante millions d'hommes qui me reçoit avec prévenance. Cepen-
dant, ma belle, ses offres me semblèrent toujours si naturelles, que
j'ai fini par croire qu'elles étaient dictées par une bienveillance
sincère, et j'ai même poussé l'aveuglement ou la vanité jusqu'à
m'attribuer le mérite des politesses que j'ai reçues. Voici en peu de
mots ma journée d'hier.
En arrivant à Barrackpour, j'adressai un petit billet à la mar-
quise de Hastings, et je fus introduit aussitôt près du lord gouver-
neur, qui n'est pas plus abordable pour le commun des martyrs
qu'un ministre ou qu'un gentilhomme endetté. Tu n'eusses pas été
plus étonnée que moi , ma belle, en voyant un marquis assis sur un
trône à clous dorés, plus riche que celui d'aucun souverain d'Eu-
rope, entouré de cent gardes magnifiquement habillés; un mar-
quis enfin à qui il ne manque qu'un sceptre et une couronne pour
avoir l'air du plus grand roi du monde. Son excellence en frac
vert, avec deux larges rubans moirés en travers de la poitrine,
deux ou trois crachats sur le cœur, et une vilaine jarretière jaunâ-
tre par-dessus sa culotte, son excellence recevait avec un sérieux
LETTRES SUR L'INDE. 'i8J
inimitable l'hommage respectueux qu'adressait un prince mahrate
à une douzaine de marchands de Londres. Ce prince est le plus bel
homme qu'on puisse voir, et sa suite, non moins remarquable par
la noblesse des traits et du costume, me faisait trouver bien laides ces
longues têtes anglaises, ces joues décolorées, ces chevelures blon-
des, et bien ridicules ces habits étroits, ces bottes et ces cravates
qu'on devrait jeter à l'eau en entrant dans le Gange. Le prince
portait une longue robe blanche , serrée par une ceinture plus blan-
che encore ; son cou était nu, sa barbe plus noire que l'ébène. Sa télé
était couverte d'un turban parsemé de diamans fins, qui suffiraient
pour parer vingt petites princesses d'Allemagne. Son cimeterre en
or, garni de pierres précieuses, pouvait faire la fortune de cin-
quante naturalistes, et les perles de ses pantoufles orner cent cous
des plus coquets. La cérémonie terminée et le prince parti , on vit
s'avancer un petit Européen qui faisait alors triste figure; il por-
tait une culotte courte, des bas de soie, et un habit noir qui ne va-
lait pas l'empeigne des babouches du Mahrate; aussi tu penses bien
qu'on ne mit pas autant de dignité dans la réception du petit Eu^
ropéen. Il expliqua sans complimens, sans parler du soleil et des
étoiles, le but de sa visite, en rappelant la permission qu'on lui
avait donnée de parcourir toutes les possessions anglaises. Le gou-
verneur général , étant descendu de son trône, m'invita à dîner, et
je me retirai déjà las d'une entrevue qui m'avait mis tout en nage
pour m'être tenu pendant un quart d'heure le corps tendu et le cou
raide. Je retournai vers la marquise, près de laquelle je suis plus
à mon aise , attendu qu'elle n'a point de prince mahrate à recevoir,
que ses jarretières sont sous sa robe, et qu'elle parle aussi bien
français que moi. Es-tu curieuse, ma belle, de savoir ce qu'un jeune
homme de vingt-huit ans peut dire pendant deux heures à une
marquise de quarante dont les yeux ne le font pas mourir d'amour?
Comme à l'ordinaire , nous avons parlé de l'Europe avec regrets ,
nous avons comparé les dames d'Angleterre avec celles de France. . .
L'article médisance ne dura que sept quarts d'heure; le huitième
fut employé à voir de beaux dessins et des curiosités que chaque
petit résident s'empresse d'envoyer au gouverneur général, qui
aurait bientôt le plus riche cabinet d'histoire naturelle, s'il était tant
soit peu naturaliste. On est censé dîner à cinq heures à Barrackpour;
'JS-J KEVUE DES DEUX MONDES.
mais madame n'arrive ordinairement qu'à sept, retardée qu'elle
est par sa toilette. L'entrée du gouverneur s'annonce par celle de
vingt domestiques portant des massues d'argent, des éventails, des
queues de vache , et autres attributs de la souveraineté chez les Hin-
dous. On passe aussitôt dans sa salle à manger, où chaque plat et
chaque convive se trouvent répétés dans des glaces magnifiques.
Les Anglais parlent peu à table , et d'ailleurs le gouverneur général
est trop au-dessus de tout ce qui l'entoure par son âge et ses titres,
pour qu'on ose causer librement, de sorte que chacun n'ouvre la
bouche que pour manger. Je me suis bien gardé de rompre ce si-
lence respectueux ; mais j'avais pour voisine une fort jolie dame pour
laquelle il était d'autant plus pénible de se taire , qu'elle savait deux
mots de français, et voulait m'en dire dix. Le dessert vint, puis on
se leva ; je causai un instant avec le marquis, qui m'offrit non-seule-
ment un passeport, mais encore des lettres d'introduction sur toute
ma route, ce que j'acceptai avec reconnaissance et empressement.
Nous rentrâmes au salon ; on prit le café, qui fut servi par des domes-
tiques aussi brillans que des princes de mélodrames. La conversa-
tion ne devient jamais générale par le motif que j'ai dit plus haut.
On cause tête à tête et presque bas; le marquis s'endort, on parle
plus bas encore; il ronfle, on se tait, et la marquise se lève avec
bruit pour le réveiller. Tous deux se retirent à dix heures, laissant
ensemble une douzaine de personnes qui se connaissent peu, qui
n'ont rien à se dire, et qui s'en retournent aussitôt chez elles, en-
chantées d'avoir eu l'honneur de s'ennuyer chez the most konourablc
ejovernor.
Dans la belle saison, on dine à sept heures, et l'on fait une pro-
menade à cinq en calèche ou sur des éléphans, qui sont toujours
aux ordres des invités. La première fois que je grimpai sur ces
grands animaux m'en a dégoûté pour toujours; il y a cependant
des dames qui préfèrent l'éléphant au cheval, mais il faut pouf cela
n'avoir ni goût ni entrailles, et je n'ai jamais vu que des Anglaises
douées de ce goût intrépide.
P. S. Vis-à-vis de Barrackpour, sur la rive opposée de l'Hougly,
se trouve un comptoir danois dont la célébrité n'est pas ce qui lui
fait le plus d'honneur. Serampour, n'en déplaise à M. Jacobscn et
LETTRES SUR L'iNDE. o83
à son cousin M. Wallich, qui y fut envoyé en qualité de médecin,
Serampour est l'asile de tous les banqueroutiers du Bengale, de
tous les gens poursuivis pour dettes ou pour délits plus ou moins
graves, et fait ainsi du roi de Danemarck le protecteur de tous les
fripons de l'Inde. 11 en résulte que des créanciers mourant de faim
à Calcutta, peuvent voir tous les jours leurs débiteurs rouler car-
rosse à Serampour. Cette ville est fort jolie, et la plus propre du
pays; on y rit, on s'y amuse beaucoup, pour peu qu'on aime
la mauvaise compagnie. Les meilleures maisons sont celles qui
doivent le plus d'argent, parce qu'il n'y a rien qui mette un
homme plus à son aise que l'insolvabilité, et j'ai plusieurs fois été
tenté de quitter Chandernagor où l'on meurt de faim , où l'on crève
d'ennui , pour venir m'établir à Serampour, qui est un avant-goût
du paradis.
Au reste, Serampour n'est pas seulement un repaire de mauvais
sujets. Des missionnaires anabaptistes y ont fondé un collège pour
l'éducation des enfans riches , et je crois que par la suite ils l'em-
porteront sur les fripons pour la célébrité de la ville danoise. Ces
bons pères, ayant bien vite reconnu qu'ils ne feraient pas plus d'a-
nabaptistes avec les Hindous que nous n'avons fait de catholiques
romains avec les Chinois , se sont bornés à convertir des shillings
en roupies. Rien ne prouve mieux leurs succès dans cette espèce
de conversion que l'augmentation rapide de leurs domaines, qui
s'agrandissent de tous ceux des âmes charitables. La moitié de la
ville est déjà en leur pouvoir; ils viennent d'établir une belle im-
primerie où l'on trouve Virgile et Goldsmith traduits en bengali ;
depuis peu de jours, ils fabriquent du papier passable au moyen
d'une machine à vapeur fort ingénieuse, et l'on assure qu'ils vont
élever maintenant une manufacture de bougies, de sorte qu'on
trouvera chez eux des indulgences, du papier, des dispenses, des
chandelles et des bénédictions.
Chandernagor, *2<i juillet.
Je suis arrivé hier à Chandernagor, jadis la plus florissante ville
du Bengale et maintenant la plus misérable. Si je te disais tout ce
584 REVUE DES DEUX MONDES.
que je sais sur son origine, son ancienne prospérité, sa déca-
dence, ses divers gouvernemens, son administration passée et pré-
sente, etc., ma lettre aurait vingt pages, et mon petit journal de-
viendrait une longue histoire. Je réserverai mon savoir pour une
autre occasion , et je me bornerai à quelques lignes qui le rendront
plus savante que le vicomte Dubouchage, lequel plaçait dernière-
ment Chandernagor au-dessous de Calcutta et sur la rive gauche
du Gange.
Tu sauras que Chandernagor et son territoire, d'environ deux
milles, furent cédés à la compagnie française des Indes par Au-
reng-Zeb en 1G88, pour la somme de cent mille francs. Alors toutes
les nations avaient la manie de s'établir au Bengale, et c'est, je
crois, le besoin de l'imitation qui nous y conduisit, car pendant
plusieurs années, le comptoir français ne servit à rien et fut sur le
point d'être abandonné. C'est vers 1700 qu'y vint en qualité de ré-
sident un petit commis des finances, dont le bureau n'avait pas
éteint l'imagination , et qui devint par la suite un négociant ha-
bile, un administrateur éclairé, un bon général, et plus tard une
malheureuse victime de l'envie et de la délation. Dupleix persuada
facilement au conseil de Pondichéry qu'on pourrait tirer un grand
parti de Chandernagor. Comme en ce temps nos comptoirs de
l'Inde n'étaient pas tout-à-fait un bénéfice de la marine; comme
on n'avait pas besoin d'écrire à six mille lieues pour obtenir une
réponse qui n'arrivait que quand elle était inutile; comme nous
avions des colonies tout simplement par utilité, et non pour se
débarrasser de malheureux sans place, sans argent et parfois sans
talens; dans ce temps, dis-je, Dupleix eut bientôt ouvert une
source de commerce dans tout l'Indoustan et jusqu'au Thibet, où il
sut trouver quelque chose de mieux que les ordures du grand Lama .
Après douze ans d'une administration active et sage, Chandernagor
armait vingt vaisseaux; Chandernagor honorait le commerce, la
nation, et fut parfois utile aux sciences. 11 fit la fortune d'un grand
nombre de Français, qui allaient en jouir dans leur patrie. Tel
était Chandernagor il y a cent ans. Depuis nos pauvres comptoirs
de l'Inde, le plus souvent administrés par les bureaux de la place
Louis XV, n'ont été qu'en déclinant. Si deux ou trois hommes de
mérite sont parvenus, à force d'adresse et de courage, à retarder
LETTRES SLR LINDE. o8,'>
leur décadence, aucun ne fut assez puissant pour en détruire le
principe; et, chose très remarquable, ils ne firent un peu de
bien qu'en désobéissant aux ordres qu'ils recevaient de France.
Je sais bien que quatre ou cinq petits villages , qu'on décore du
nom de comptoirs, ne sont pas d'une grande importance pour
un pays aussi riche, aussi puissant, enfin aussi agité que la
France d'aujourd'hui; mais encore, puisqu'on croit devoir les
conserver, ne devrait-on pas se croire obligé de les entretenir,
de n'en pas tirer tout le revenu aux dépens des colons? Et n'est-
ce pas une duperie indigne que d'envoyer ici, avant de leur
dire ce qu'il en est, de pauvres diables, qui meurent de misère
et de regrets, en maudissant leur gouvernement, quand ils ne
sont pas venus pour le tromper, ou se soustraire, en changeant
de pays, au poids d'une mauvaise réputation? J'ai connu, au
moins indirectement , le plus grand nombre des Français nouvel-
lement envoyés dans l'Inde , et je l'assure qu'à l'exception de deux
ou trois, ils sont tous de l'une ou l'autre espèce. Quant aux anciens
habitans, qui sont ou des indigotiers ruinés ou de vieux militaires,
ils vivaient depuis la révolution par la générosité de la compagnie
anglaise , qui les employait au commerce du sel et de l'opium ; mais
le traité de 1814, en vendant ce monopole aux Anglais, et en nous
rendant nos comptoirs , prive ces malheureux de celte dernière res-
source , et s'ils ne meurent pas tous de faim avec les employés de la
marine, c'est qu'un peu de riz et d'eau suffit pour soutenir leur
chétive existence
Croirais-tu, ma belle, que l'administration de Chandernagor, où
l'on ne fait pas pour six sous de commerce , est beaucoup plus com-
pliquée que celle de la compagnie qui régit soixante millions
d'hommes? Croirais-tu qu'il faut plus de paperasses pour solder dix-
huit soldats indiens , que nous avons à notre service , que pour payer
deux régimens anglais, et qu'il ne faut pas moins que l'inspection
de quatre bureaux pour constater l'usure d'un balai ou la cassure
d'une cruche? Notre dernier intendant général des établissemens
français au Bengale, homme d'esprit et de cœur, qui sentait tout
le ridicule de son titre et l'humiliation de sa place, notre dernier
intendant, dis- je , m'assurait, peu de jours avant sa mort, qu'à l'ar-
rivée d'une frégate française à Pondichéry, en IS1!), il avait fallu
o86 REVUE DES DEUX MONDES.
la signature de M. de Bougainville, capitaine de la frégate, du
comte Dupuy, pair de France, d'un inspecteur, d'un intendant,
d'un contrôleur et de trois ou quatre commissaires de marine, pour
autoriser le barbier du navire à faire repasser ses deux rasoirs aux
frais de l'état, et que ce ne fut qu'après une nouvelle demande , sur
un nouveau papier, avec de nouvelles signatures , qu'on lui permit
d'acheter un chiffon pour essuyer ces mêmes rasoirs. A Chander-
nagor, nous avons des bureaux d'enregistrement, des bureaux d'ar-
memens, des bureaux de contrôle, et même un capitaine de port,
quoiqu'il n'y puisse plus venir de vaisseaux. Nous parlons sur nos
budgets d'hôpitaux, d'arsenaux, de chantiers , de magasins, quoi-
qu'on réalité il n'y ait rien de tout cela. Nous ressemblons à ces
marquis dépouillés, qui n'ont que de vieux parchemins pour toute
fortune et pour tout mérite ; et telle est la fausse idée qu'on se fait
généralement de l'Inde, qu'il y a beaucoup de gens qui échange-
raient leur place de six mille francs à Paris , pour une de douze
mille au Bengale, qui les rendrait moitié moins riches.
Chandernagor est situé au bord de l'Hougly , dont il n'est séparé
que par une large promenade , appelée Ghaut , où l'on vient voir
l'eau couler, au clair de la lune , seul plaisir des heureux habitans.
Derrière cette promenade se trouvent deux rues qui lui sont pa-
rallèles, chacune coupée par une demi-douzaine de ruelles en zig-
zag. Telle est la ville blanche, occupée par vingt pauvres Français,
dix riches Anglais et trois cents métis. Les maisons de Chanderna-
gor, comme toutes celles de l'Inde, ont, une terrasse au lieu de toit,
et sur les derrières un petit jardin potager avec un petit étang qui
seréduità un trou dans celles des employés de la marine. Le plus
grand inconvénient de ces maisons est l'humidité et la chaleur. Les
habitans quelque peu aisés remédient à la première avec des penkas
suspendus au plancher ; les naturalistes se font des éventails avec
des plumes de cigogne ou des feuilles de palmier, et les employés
de la marine s'éventent avec leurs mouchoirs. On ne voit ni au-
berges, ni pensions bourgeoises à Chandernagor et à Calcutta.
Chaque individu a sa maison , son ménage particulier, et il faut au
dernier commis un cuisinier, un portier, un jardinier, un balayeur,
et un autre individu pour mettre sa table et nettoyer ses souliers;
car un Hindou , pour rien au monde , ne ferait un autre ouvrage
LETTRES SUR L INDE. t')87
que le sien , et chez eux l'article de religion qui favorise le mieux
leur paresse est le plus rigoureusement observe.
Les salaires de ces domestiques , le loyer de la maison et la nour-
riture nécessitent une dépense de 150 l'r. par mois, et c'est tout
au plus ce qu'on donne à un pauvre jeune homme , qui en gagnait
100 en France, et qui se trouve maintenant à six mille lieues de sa
patrie, de tout bonheur, et de plus obligé de lutter contre un cli-
mat insupportable, contre l'ennui, contre les regrets, contre les
privations, le tout en buvant de l'eau. Gomme le bonheur public
est fondé sur le bonheur particulier, il s'en suit que la pauvre ville
de Chandernagor est la plus triste de l'Inde , et qu'on y voit des
Anglais rire et des Français se pendre; et comme la misère tend à
aigrir les hommes, il n'y a pas de ville où les habitans se détestent
autant qu'à Chandernagor, où l'on porte plus loin la malveillance
et l'inimitié. J'ai été assez heureux pour n'avoir contre moi que la
moitié de la ville, parce que j'ai défendu l'autre. J'y laisse quelques
regrets et j'emporte bon nombre de malédictions. ....
25 juillet.
Au-dessus de Chandernagor et du même côté se trouve un comp-
toir hollandais, nommé Chinsura. Avant que ses habitans fussent,
comme nous, soumis au régime ministériel, dans le temps qu'ils
avaient une compagnie intéressée à se choisir de bons agens, Chin-
sura était un comptoir fort riche, et qui plus est fort gai, fort agréa-
ble, du moins autant qu'un comptoir hollandais peut l'être; aujour-
d'hui c'est le pendant de Chandernagor. Ces pauvres Bataves ont une
administration qui ne le cède à la nôtre ni en formalités ni en com-
plication. Il faut au gouverneur un ordre de Java, pour dépenser
vingt rixdalers, et celui-ci ne le donne guère qu'avec l'autorisation
d'un ministre qui n'est jamais sorti d'Amsterdam. Les plus riches
Hollandais en sont réduits au fromage, au riz, au poisson fumé, et
c'est tout au plus si le clergé peut boire un pot de bierre par se-
maine. II ne leur manque plus qu'un contrôleur et un comte D....
pour être réduits à la mendicité. La maison la plus remarquable
qu'on aperçoit en arrivant à Chinsura, est celle d'un Français, le
général Martin, qui pouvait passer pour l'héritier du marquis de
588 REVUE DES DEUX MONDES.
Carabas. Le général Martin était, je crois, un soldat de ce brave
marquis de Bussy ou de ce lâche comte de Conway. Il se distingua
dans les guerres du Décan, si sanglantes, si injustes , si honteuses
pour notre misérable humanité , guerres dont le motif ne fut pas
même coloré, guerres enfin dans lesquelles on ne voit rien de
clair, à travers les milliers de traités qui les obscurcissent, que
la plus constante duplicité et la cupidité la plus atroce. Les avis
sont singulièrement partagés sur le compte du général Martin.
Il fut probe, fripon, avare, généreux, intrépide ou lâche, selon
qu'on écoute les Anglais, les Français, les Mahratcs ou les Mala-
bars. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il amassa au service de
divers sultans des richesses réellement fabuleuses. Nous avons ici
de nombreux'monumens qui les attestent. L'un des plus remarqua-
bles est aux environs de Patna où, depuis la mort de ce Crésus,
ses exécuteurs testamentaires entretiennent une maison somptueuse
dans laquelle les étrangers européens trouvent à toute heure un
excellent diner et le reste. Ses autres vœux ne furent pas moins
singuliers, et il s'en est même trouvé de si extraordinaires, qu'on
n'a pas pu les remplir. J'ai lu son testament, qui est déposé à Cal-
cutta : il peint mieux le général que tout ce qu'on m'en a dit; c'est
celui d'un homme ignorant, superstitieux, bizarre et vaniteux.
Voilà ce qui me paraît de plus évident dans l'histoire de cet heu-
reux soldat, dont la carrière et la fortune sont encore une énigme
pour ceux qui ne songent pas à tout ce qui peut résulter de la com-
binaison de beaucoup de défauts avec quelques bonnes qualités.
Même jour.
Nous passons à Hougly , qui a pris le nom de la rivière et ne lui
a pas donné le sien , ainsi que le prétend un historien anglais, at-
tendu, dit-il, que la rivière est plus ancienne que le village. C'est
ici que se trouve un temple hindou non moins révéré que les pa-
godes de Jagrena , et que se célèbre la fameuse fête du Iiott ou cha-
riot à trente-six roues sous lequel les pieux Hindous viennent se faire
écraser avec empressement. C'est ici qu'on dresse le tcharock, espèce
de potence à laquelle s'accrochent , au moyen d'un morceau de fer
LETTRES SUK i/lNDE. 589
passé dans la peau du dos, les plus fidèles serviteurs de Wishnou,
qu'on fait tourner ainsi jusqu'à ce qu'ils aient rendu l'ame; c'est ici
enfin qu'on voit déjeunes veuves se brûler sur le corps d'un vieil
époux, et j'aurais même pu être témoin de ce révoltant spectacle,
si je fusse arrivé deux jours plus tôt. Au-dessus d'IIougly se trou-
vent les ruines d'une forteresse maure dont la date et l'histoire ne
me sont pas connues; mais ce qui l'est de tout le monde, c'est un
petit espace de terrein où l'on fait de la glace en hiver au moyen
d'un procédé fort simple. Un peu plus loin se trouve un petit éta-
blissement où flotte le pavillon du roi de Portugal; c'est, je crois,
le plus ancien de ceux qui sont au Bengale : il date du second
voyage de Vasco de Gama. On y faisait jadis un commerce consi-
dérable d'étoffes et d'opium; aujourd'hui on n'y vend plus que
des hosties, des prières et des billets de confession. LeBandel est
devenu une abbaye fort riche où quarante moines aussi ignorans
(jue paresseux et débauchés passent leur vie entière à s'enivrer, à
dire des messes et à faire des dupes. C'est de toute l'Inde l'endroit
où l'on fait meilleure chère, et le receveur de la douane m'a assuré
qu'il se consommait dans cette abbaye autant de viandes, de vins
et de liqueurs qu'à Calcutta. Je n'ai pas jugé à propos de m'arrèter
dans cet endroit.
Le 27 au soir.
Je suis auprès d'une indigoterie
qui passe pour la plus productive du Bengale. Elle appartient à
un vieux Portugais, qui est aujourd'hui l'homme le plus riche de
l'Inde, y compris tous les princes que l'honorable compagnie a
ruinés. Ce Portugais est venu ici avec dix piastres; il a été commis
à vingt piastres pendant plusieurs années. Quatre fois il a perdu le
fruit de ses épargnes englouties avec le vaisseau qui les portait;
mais il ne s'est pas rebuté pour si peu de chose , et à force de pa-
tience et d'économie, il a fini par amasser cinq cents lacks de rou-
pies, ce qui est un bel exemple à donner aux gens qui s'occupent
de commerce. Mais voici pour ceux qui ont un autre esprit. Quoi-
que son âge avancé ne lui laisse pas l'espoir de vivre long-temps,
quoique son immense fortune le mette à même de faire le bonheur
590 REVUE DES DEUX MONDES.
de mille malheureux, cet indigne harpagon se laisse mourir de faim,
de soif, de chaud et de fatigue. Il s'est privé cinquante ans du né-
cessaire pour avoir du superflu , et il s'en prive encore tous les
jours.
Non loin de cette indigoterie, qui s'appelle Soukcagor, sur la rive
droite de l'Hougly, se trouve un saint lieu, nommé Gouptipara.
Il n'est habité que par des brames, et l'on voit dans une des pago-
des la chevelure de la déesse Dourga. Moi profane, moi paria, moi
qu'un vrai fils de Brahma ne voudrait pas toucher du bout du
doigt, je n'eusse jamais osé souiller ce saint lieu de ma présence
indigne, si Gouptipara n'eût été célèbre aussi par le séjour d'une
troupe de singes aussi nombreuse que celle des brames. Je suis
donc entré à Gouptipara, à peu près comme Pythagore à Benarès,
lui pour chercher des hommes, moi pour trouver des bêtes, ce qui
est généralement plus facile. J'ai vu les arbres couverts de houl-
mann à longues queues (1), qui se sont mis à fuir en poussant des
cris et en faisant des sauts à effrayer un homme qui n'aurait pas
parcouru les forêts de Sumatra. Les Hindous, en voyant mon fusil,
ont deviné aussi bien que les singes le motif de ma visite, et dix ou
douze d'entre eux sont venus au-devant de moi pour m'apprendre
le danger que je courais en tirant sur des animaux qui ne sont pas
moins que des princes métamorphosés, cousins-germains ou peu
s'en faut d'un de leurs dieux les plus révérés. J'avais bien envie
de ne pas écouter ces avocats des macaques qui me récitaient avec
emphase tout ce qu'il était possible de dire pour me toucher ou
m'effrayer; mais diverses considérations me retinrent, et je m'en
allai. Malheureusement je n'avais pas assez d'horreur du sacrilège.
Je rencontrai sur ma route une princesse si séduisante, que je ne
pus résister au désir de la voir de plus près. Je lui lâchai un coup
de fusil, et je fus alors témoin d'un trait aussi touchant que celui
rapporté dans un des mémoires de M. Malouet. La pauvre prin-
cesse, qui portait un petit prince sur son dos, fut atteinte près du
cœur; elle sentit qu'elle était mortellement blessée, et réunissant
toutes ses forces, elle saisit son petit, l'accrocha à une branche,
et tomba morte à mes pieds. Un trait si maternel m'a fait plus d'im-
(x) Simia Entellus des auteurs.
LETTRES SUR LINDE. 591
pression que tous les discours des brames, et le plaisir d'avoir un
bel animal n'a pu l'emporter cette fois sur le regret d'avoir tue un
être qui semblait tenir à la vie par ce qui la rend le plus respectable.
A côté de Gouptipara se trouve un village considérable où se ré-
fugient tous les Hindous qui perdent leur caste pour une certaine
faute qui ne nous paraîtrait rien moins que grave. Tu sauras que
lorsqu'un Bengali est près de mourir, on lui fait prononcer certain
mot : orriboll, qui signifie simplement : J'appelle Dieu, mais qu'on
traduit ainsi : Portez-moi au bord de la rivière, et donnez l'ex-
trème-onction à mes sens , en me mettant de la bourbe sacrée dans
les yeux, le nez, la bouche et les oreilles, ce qu'on exécute à la
lettre. Tu songes bien que le moribond survit rarement à cette
cérémonie ; quelques-uns néanmoins en réchappent. Celte résur-
rection, qu'un fanatisme bien entendu, s'il y en avait de tel, de-
vrait attribuer à la grâce, est au contraire, parmi les Hindous, un
litre de réprobation. Le malheureux survivant est chassé à jamais
de sa caste et môme de sa famille comme un homme repoussé par
le ciel. J'aurais eu grande envie de voir cette assemblée de reve-
nans qu'on dit tout honteux d'être au monde, après avoir prononcé
orriboll, qui dit plus qu'il n'est gros; mais il était tard, et la faim
et le soleil me chassèrent dans mon bazarra.
En quittant Gouptipara, M. Duvaucel se détourna de sa roule pour se
rendre à Coulbarria , sur la rivière de Cassimbazar, où l'appelaient quel-
ques affaires particulières. Il en partit le 10 août et arriva le 22 à Dacca.
Le récit de ce voyage étant d'un moindre intérêt que ce qui précède ,
nous le passons sous silence.
Dacca, 24 août.
.... Après déjeuner, je montai en calèche pour visiter tous les
monumens publics, et surtout les temples qui sont toujours les ar-
chives les plus anciennes et les mieux conservées. J'avais pour
guide un mawichy ou maître de langues qui parlait si bien la sienne,
que je pouvais à peine le comprendre, parce que le peu que j'en
sais est corrompu par le bengali, qui lui-même est une corruption
du sanskrit. J'avais en outre deux cahiers de gravures intitulés
592 REVUE DES DEUX MONDES.
Antiquités de Dacca, avec quelques mots de texte, ouvrage fait
depuis peu par un M. Doily, alors collecteur à Dacca , et que j'ai
beaucoup connu depuis comme directeur des douanes à Calcutta,
M. Doily était sans doute plus exact dans son livre de bureau que
dans son travail d'artiste, car avec ce travail à la main, j'ai eu
peine à reconnaître les lieux qu'il a voulu peindre. Ses gravures
représentent des monumens qui ne le céderaient pas à ceux de
Rome, et je l'assure qu'il n'y a pas plus de rapport entre Rome
et Dacca qu'entre Raphaël et M. Doily.
Dacca est construite sur un banc ou plutôt sur une île formée
par les bras du Gange, nommé Ganga en bon hindoustani. Le
plus grand de ces bras s'appelle Bora-Ganga ( grand Gange) , nom
que la ville a porté long-temps avant celui de Dacca , dont la signi-
fication est douteuse. Cette ville ne date dans l'histoire que de l'é-
poque où les Européens s'établirent au Bengale, c'est-à-dire de
trois siècles environ , et doit sa prospérité aux conquêtes du fameux
Akbar, qui, comme Alexandre, construisait à mesure qu'il détrui-
sait. Au reste, pour la prospérité commerciale, la position d'un lieu
vaut mieux que la faveur d'un héros. Dacca est proche de la mer,
et voisine d'un pays dont elle est l'entrepôt ; elle serait depuis long-
temps ce que Calcutta est depuis peu , si les vaisseaux pouvaient
remonter le Gange aussi bien que l'Hougly.
L'histoire nous apprend que le sultan Jehanguir, grand-père
d'Aureng-Zeb , après avoir conquis le Bengale, établit à Dacca la
résidence du gouverneur de cette contrée. Ce Jehanguir savait
mieux élever ses soldats que ses enfans : les siens furent d'assez
mauvais sujets, et l'un d'eux, nommé Cha-Jehan, trouvant sans
doute que son père ne lui donnait pas assez pour vivre, imagina en
1024 de voler le trésor de Dacca , évalué à douze millions. Jehan-
guir se fâcha , mais sa colère ne dura que trois ans , car il mourut
en 1627, et son pendard de fils, qu'on soupçonnait d'avoir accéléré
sa mort, fut néanmoins reconnu empereur par toute la noblesse
maure , qui lui trouva des talens, de la probité et toutes les vertus
inhérentes à la royauté. Mahomet-Soudja , encore enfant, prit la
place de son père à Dacca , et mangeait légitimement le reste des
douze millions , quand un général d'Aureng-Zeb , nommé Kan-Kha-
nan , et depuis émir Jemla , le chassa de la ville , qui reconnut alors
LETTRES SUR LINDE. 595
Aureng-Zeb pour souverain légitime. Un Anglais, nommé Stewart,
qui a recueilli quelques faits de ce temps-là , rapporte que l'émir
Jemla poursuivit l'armée vaincue jusque dans le royaume d'As-
sam , où se livra une grande bataille, et c'est à propos de la défaite
du jeune Soudja, que Bernier, qui rapporte aussi ce fait, prétend
que ce jour-là « le roi n'eut pas du bon. » II aurait pu ajouter qu'il
eut du mauvais, car le malheureux y perdit tous ses sujets et tous
ses trésors. Quoi qu'il en soit, les missionnaires portugais qui in-
festaient déjà l'Inde, profitèrent de l'occasion pour aller prêcher
au Sylhet , et ne pouvant venir à bout de convertir ces chiens de
musulmans, qui avaient plus de sens que de foi, formèrent un
bataillon sacré, nommé, je crois, Banditti, et accompagnèrent l'ar-
mée victorieuse, confessant, brûlant, baptisant, massacrant tous
les Hindous de la secte de Wishnou , qui ne comprenaient pas ce que
c'est que la transsubstantiation , la vierge immaculée, et une foule
de mystères aussi saints et aussi clairs que ceux-là.
La défaite du roi Soudja et du roi d'Assam , qui mourut peu de
temps après, causa une révolution dans les états de ce dernier.
Alors vint un usurpateur, comme à l'ordinaire, puis des partis,
puis des querelles , puis des massacres, et l'on ne sait ce que serait
devenu le malheureux royaume, si les Anglais, entraînés par un
sentiment irrésistible de générosité , n'eussent enfin consenti à de-
venir médiateurs. Ils chassèrent le roi légitime Deb, et prirent
pour épiecs les trésors immenses de sa capitale, nommée Beyrar,
au pied des montagnes du Boutan.
Je reviens à Dacca , et je te fais grâce des conquêtes du nouveau
gouverneur, nommé Cha-Esther-Kan. Tu sauras seulement que la
bonne ville de Dacca fut troublée pendant toute la vie d' Aureng-
Zeb , qui dura cent cinq ans , et qu'enfin elle fut prise par un nom-
mé Khossim-Kan , malgré ses canons de vingt-deux pieds de long,
et ses boulets de quatre cents livres. Ce calibre étonnera peut-être
un ingénieur qui ne connaît que Gohorn et Vauban. Dans ce cas,
tu le renverras à l'histoire de l'Hindoustan par un voyageur,
M. Dow, qui en a vu , je ne sais où , du poids de sept cents maunds,
ou environ cinquante-six mille livres.
On a compté jusqu'à deux cent mille âmes à Dacca dans le temps
de sa prospérité; mais le dernier recensement, fait en 1801, réduit
TOME II. 58
594 REVUE DES DEUX MONDES.
ce nombre à vingt-neuf mille Hindous et musulmans, environ deux
cents Arméniens, je ne sais combien de Grecs, et six cents chré-
tiens romains, le tout commandé par une douzaine d'Anglais. Ces
derniers n'ont qu'un temple fort modeste où chaque semaine l'un
d'eux fait une leçon de morale que tout le monde comprend et que
personne ne suit , surtout quand il prêche contre l'amour des ri-
chesses. Du reste, ils ont orné la ville de plusieurs belles maisons,
de rues spacieuses , et de marchés bien fournis.
Dacca renferme plusieurs monumens anciens, mais en par-
tie ruinés, tels que la mosquée de Bora-Ganga, celle de Siouf-
Kan, qui porte le nom de son fondateur, et une tour élevée qui
servait à indiquer la crue annuelle des eaux de la rivière. Les
ruines qui m'ont causé le plus de peine, sont celles de la factorerie
française, qui serait encore dans toute sa prospérité, si les bureaux
de Paris n'avaient pas voulu s'ingérer dans les détails de son admi-
nistration ; si leur avidité, leur ignorance, leur despotisme n'avaient
pas sacrifié les Dupleix, les Lally, les Labourdonnaie, et tous ceux
qui montrèrent quelques sentimens d'indépendance. En 1814, on
nomma un chef de comptoir à Dacca , sans s'inquiéter si la chose
était possible. C'était un gentillàtre gascon qui, comme tant d'au-
tres, avait crié : Vive le roi ! à tue-tèle pour avoir du pain. Le mal-
heureux vint ici pendant mon séjour à Sumatra, persuadé qu'il
était au moins gouverneur, puisque sa commission de la marine lui
donnait le droit de juridiction civile et criminelle. Le chef anglais
lui représenta qu'il n'avait aucun ordre à donner; mais le Gascon
invoqua l'ordonnance de 1784, et prélendit qu'il avait le droit de
faire pendre toutes les autorités, le grand-juge et la garnison , ainsi
que le disait clairement son griffonnage de la place Louis XV. Cette
scène ridicule dura un mois, au bout duquel le marquis de Has-
tings fit signifier au Gascon l'ordre de quitter la ville. La même
chose est arrivée à Patna, où le gouverneur anglais, qui reçoit un
traitement de 400,000 fr., ne voulait pas être le très humble servi-
teur d'un pauvre diable qui n'en gagne pas 6000. Partout on nous
a chassés , partout on s'est moqué de nous , et partout on a eu rai-
son. Ah ! comme j'en dirais si je n'avais sans cesse présente à la pen-
sée la recommandation de Fontenelle : « Eusses-tu la main pleine
de vérités, il faudrait y regarder long-temps avant de l'ouvrir. *
LETTRES SUR L INDE. 595
Ma chère belle tu n'en sauras done pas davantage; car il ne faut
pas desserrer tous les doigts, même avec sa sœur.
Je terminerai ma lettre en l'apprenant qu'on fait à Dacca d'ex-
cellent fromage et du savon passable. Ce sont là ses deux princi-
pales richesses, car on n'y fabrique presque plus de ces étoffes si
estimées autrefois avant que nous en fissions de meilleures, et le
Tandi-Bazar ou marché des tisserands est le plus désert de tous.
tcr septembre, sur le Barampouler.
Je suis depuis trois jours sur l'un des plus grands fleuves du
monde, et je vais le quitter pour entrer dans une rivière nommée
Megna sans avoir rien vu de ce que j'en avais lu , et surtout de ce
qu'on m'en avait dit. Je devais être à tout instant sur des bancs
mouvansà fleur d'eau; mon hazarra devait faire cent pirouettes au
milieu de tourbillons rapides; j'avais à craindre la rencontre des
arbres déracinés et entraînés par le courant, ensuite des coups de
vent qui viennent comme la foudre, puis des ondées si abondantes
qu'elles obscurcissent complètement les airs, etc. Eh bien! tout
cela s'est trouvé faux. Nous avons eu du vent et de la pluie ; mais je
n'ai couru aucun danger, et me voici sain et sauf en dépit des ré-
cits de mes confrères les voyageurs. Avant de quitter ce fleuve cé-
lèbre, je t'en dirai le peu que je sais. Les sources du Barampou-
ter ont été aussi long-temps inconnues que celles du Gange. Les ré-
vérends pères Tiefentaler, Philippe de la Trinité, du Halde, et une
foule d'autres révérends, n'ont jamais été d'accord à ce sujet avec
d'Anville, qui ne l'était pas avec Rennell. Les uns plaçaient ces
sources dans le royaume d'Assam, les autres dans les gorges du
Boutan. Plus anciennement ce fleuve sortait du paradis comme le
Tigre et l'Euphrate. C'est tout au plus si l'on s'accordait sur son
nom , car les uns l'appelaient Tsampou , les autres Barampoutcr ; et
quoiqu'on en parle depuis deux mille ans, quoique les chrétiens y
fassent du commerce et des conversions depuis trois siècles , il y a
peu de temps qu'on a découvert qu'il prend sa source au Thibet,
ainsi que le Gange. De l'aveu des Anglais, le premier qui parla rai-
38.
OÎJG REVUE DES DEUX MONDES.
sonnablement surit; Barampouter, est le père duHalde ; mais celui
qui le remonta le plus haut fut sans contredit le père Barbier, qui
eut l'heureuse idée de porter un confessionnal dans les montagnes
du Thibet. M. Bogie, qui fut envoyé vers le grand Lama, pour ras-
surer son infaillibilité effrayée de l'avidité anglaise, M. Bogie, dis-je,
donna enfin sur ce sujet des renseignemens positifs que tu peux lire
comme moi dans YAnnual Recjister, si le cœur t'en dit. Mais ce que
tu ne verras pas là , c'est que les eaux du Barampouter sont aussi
sacrées que celles de son frère le Gange. On est aussi bien purifié
en se lavant les mains à Sourinanpour d'où je t'écris, qu'à Benarès
ou Palna. Il y a même des théologiens hindous qui disputent sé-
rieusement sur la prééminence des eaux des deux fleuves. Ceux qui
vivent au bord du Gange le préfèrent au Barampouter, et récipro-
quement; ceux qui demeurent à égale dislance de l'un et de l'au-
tre, se décident suivant leurs caprices. Les rois qui ne se déran-
gent pas , même pour se purifier, envoient tous les ans une cruche
en ambassade , et j'ai vu le rajah de Tanjore en personne, qui quit-
tait ses étals pour venir ici se purger de trois ou quatre homicides.
2 septembre.
Je suis entré aujourd'hui dans une rivière à laquelle toutes les
caries s'accordent à ne donner qu'environ cent pieds de largeur;
mais au lieu d'un ruisseau, j'ai trouvé un lac. Depuis plusieurs
jours, je suis consigné dans mon bateau, n'ayant sous les yeux que
l'image de la plus affreuse désolation. Figure-toi des plaines de
douze à quinze lieues d'étendue entièrement submergées et cou-
vertes cependant d'une végétation magnifique. Figure-toi des ba-
teaux courant à la voile au milieu de champs de riz et de joncs , et
paraissant glisser sur l'herbe. Maintenant approche avec moi de ces
amas de huttes élevées sur des monticules de quelques pieds de
surface, et qui seraient elles-mêmes entraînées, si l'eau montait de
quelques pouces. Tu verras des malheureux entassés comme dans
une étroite prison , des troupeaux nombreux qui ne savent où se
coucher, et par-dessus tout cela des nuées d'insectes, de punaises et
LETTRES SUIt l/lNDE. >!>/
de moustiques, assez épaisses pour obscurcir l'air, et dont on ne se
garantit qu'en risquant de mettre le feu à la maison. Telle est l'exis-
tence des malheureux villageois de ce pays pendant la moitié de
l'année, pour recueillir un peu de riz pendant L'autre. Ici, comme
ailleurs, la nature nous fait payer cher ses bienfaits. Adieu.
5 septembre.
Dans une lettre de Dacca (1), ma chère belle, je t'ai promis de
t'apprendre la cause de l'absence du gouverneur ; j'y manquerai
d'autant moins que je n'ai pas autre chose à dire, et que d'ailleurs
cette histoire est du ressort de mon journal. Tu sauras que depuis
plusieurs années on s'apercevait de temps à autre de la disparition
de plusieurs soldats de la compagnie sur les frontières du Sylhet.
Jusqu'à présent on l'avait mise sur le compte des tigres; mais der-
nièrement, tandis qu'on déplorait la perte de trois nouvelles vic-
times, une d'elles arriva au Sylhet après cinq jours d'absence, et
raconta que ses deux compagnons avaient été sacrifiés à la déesse
Kaly, le Pluton, le Moloch, le génie du mal en un mot chez les
bas Asiatiques, le tout pour guérir la belle-sœur du rajah de Gen-
tiapour d'une maladie qui résistait à tout autre remède. Les détails
de ce sacrifice sont révoltans : après avoir jeté des fleurs sur les vic-
times, après les avoir encensées et baignées, leur avoir coupé les
cheveux et les ongles, fendu la lèvre jusqu'au menton, enfin après
une foule d'absurdités barbares, on leur coupa la gorge au-dessus
de l'auguste malade, de manière à faire tomber le sang chaud sur
sa tête. Le soldat échappé avait été remis au lendemain , et s'était
enfui pendant la nuit , aimant mieux devenir la proie d'un tigre que
le sauveur d'une femme aussi atroce. Aussitôt que le marquis d'Has-
tings eut connaissance de cette affaire , il expédia un ambassadeur
audit rajah pour le prévenir qu'il serait pendu sans miséricorde ,
si son auguste sœur prenait encore médecine de cette façon. Heu-
reusement pour le rajah que ses états ne valaient pas la peine d'être
pris , car il ne les eut pas conservés long-temps : comme il n'y
(i) Cette lettre a été omise.
598 REVUE DES DEUX MONDES.
a pas d'argent à gagner dans les montagnes de Gulya , on s'est con-
tenté d'un avertissement sans frais, et madame en sera quitte pour
prendre désormais des médicamens plus simples.
Voilà cependant ce peuple que tous les voyageurs nous donnent
comme un modèle de douceur. Aies entendre, un Hindou se ferait
scrupule de tuer une puce : ce sont les hommes de l'âge d'or, et
Pylhagore est venu les admirer. Mais qu'ils passent quatre ans
avec eux, ce que Pythagore n'a pas fait, qu'ils étudient leurs
mœurs, leur langage, leur religion, et ils reconnaîtront que les
Hindous sont cruels comme tous les peuples ignorans et fanatiques.
Il n'y a que les missionnaires chrétiens qui les aient bien jugés.
Outre les bûchers oii l'on traîne de jeunes femmes plutôt qu'elles
ne s'y précipitent de bonne volonté, il se fait ici d'autres sacrifices
humains à l'insu des Anglais, qui ne peuvent juger les coupables
avec la sévérité de leurs lois. II y a à Calcutta un brame qui a
sacrifié trois cents enfans à la déesse Kaly pour en faire avoir un à
sa femme. Quand un homme enfouit sa fortune, ce qui arrive assez
souvent, il enterre à côté un enfant vivant pour servir dejogue ou
gardien. D'autres en font manger par des crocodiles, les noient
pour satisfaire à des vœux, ou les immolent à des singes ou à des
serpens , et ce qu'il y a de plus affreux , c'est qu'on trouve des
malheureux qui vendent leurs enfans pour de pareilles horreurs,
et que les sacrificateurs les immolent moins par superstition que
par intérêt. Sois donc persuadée que les Hindous ne valent pas
mieux que d'autres sauvages.
5 septembre.
Je n'ai pu t' écrire hier, ma chère belle; sais-tu bien que j'ai failli
ne plus continuer mon journal? Sais-tu que j'ai vu la mort d'aussi
près qu'on peut la voir, et que si je vis encore, c'est par un de ces
coups du sort qui feraient croire à la prédestination. J'avais aper-
çu, en me levant, une montagne qu'on me disait être une carrière
à chaux. Après m'en être approché autant que possible avec mon
bazarra* je m'embarquai clans un canot qui me conduisit cinq mil-
les plus loin ; j'en fis encore trois à pied; et je touchais à cette mal-
LETTRES SUR L1NDE. $99
heureuse montagne, quand un de mes gens, tirant sur un sanglier,
Ht sortir du bois deux paires de buffles sauvages qui fondirent sur
nous avec la rapidité de l'éclair. Nous n'eûmes que le temps de
nous précipiter dans un trou étroit et profond, sans savoir ce qu'il
contenait et comment nous en sortirions ; mais le danger était pres-
sant , et il n'y avait pas d'autre parti à prendre. Nous tombâmes
six pêle-mêle dans un tas de bourbe où nous enfonçâmes jusqu'à
la poitrine, et nous attendîmes ainsi le choc des buffles qui chargè-
rent jusqu'au bord du trou. Nous employâmes le peu de jour et le
peu de linge sec qui nous restait , à nettoyer nos fusils , et après
avoir grimpé les uns sur les autres, nous fimes feu sur l'ennemi.
Deux des buffles furent blessés, mais il fallut encore nous cacher,
et ce ne fut qu'au bout de quatre heures que nous pûmes regagner
le bazarra. Je n'ai pas vu la montagne et je n'ai pas cherché à dé-
pouiller les morts. J'en suis quitte pour un bras foulé, non le mien ,
mais celui d'un de mes domestiques. C'est au moins la quatrième
fois qu'un pareil accident m'arrive; j'ai perdu deux hommes à
Sumatra , et pour te rassurer, je te fais le serment de ne plus tant
risquer ma peau pour avoir celle des autres. Adieu , je tombe de
faim et de sommeil.
Alfred Duvaucel.
LE CHOLÉRA.
imMiïïuasnï a>miîiL(i>^(DiP3îiicQiai^,
Nous étions au mois d'août de l'année dernière ; je devais passer
le reste de la saison en Basse-Bretagne. Le hasard de la promenade
m'ayant éloigné de la maison que j'habitais, je m'en allais chemi-
nant le long d'une rivière dont les alentours étaient variés et pitto-
resques ; c'était ce qui m'avait donné la fantaisie de la suivre quel-
ques instans. Je me proposais de plus de visiter, avant la nuit , les
ruines d'un vieux château que j'apercevais dans le lointain.
Le lieu où je me trouvais, éloigné de toute ville, de tout hameau
un peu considérable, ne montrait que bien peu de traces de la pré-
sence de l'homme; à cela près de deux ou trois colonnes de fumée,
qui, tremblotant derrière les arbres, révélaient la présence d'au-
tant de chétives habitations, on aurait pu se croire au désert,
LE CHOLÉRA. Ml
La rivière, s' échappant du fond d'une vallée où l'œil ne pouvait
la suivre, arrivait avec de nombreux détours jusqu'à l'endroit où je
m'étais résolu à la côtoyer ; de ce point elle s'élargissait de plus en
plus , puis allait se perdre enfin, après grand nombre de sinuosités
nouvelles, au sein d'une vaste rade, au-delà de laquelle apparaissait
la pleine mer, qu'on voyait se confondre avec le ciel aux dernières
limites de l'horizon.
Derrière moi , c'est-à-dire du côté de la mer, car j'allais en sens
inverse du cours de l'eau, plusieurs vaisseaux manœuvraient aux
derniers rayons du soleil qui se jouaient dans leurs cordages et sur
leurs voiles; les uns voulaient entrer en rade, les autres au con-
traire gagner le large. Devant moi, les ruines qui étaient le but de
ma promenade, s'élevaient sombres, tristes, solitaires, au sommet
d'une assez haute colline, et se projetaient en découpures étranges,
en contours fantastiques, sur un ciel terne et grisâtre.
A mes côtés se succédaient des chênes séculaires , des pins au
sombre feuillage, des saules à la chevelure pendante. De grands
quartiers de rochers , long-temps cachés par les sinuosités de la
rivière , se montraient tout à coup comme s'ils fussent surgis de
terre à l'instant même. Sur le penchant des coteaux apparaissaient
çà et là de ces champs de blé noir, dont la couleur rouge foncée,
qui se détache vivement de la verdure , et les met, pour ainsi dire,
en saillie, au milieu de ce qui les entoure, donne une physionomie
toute particulière aux paysages de la Bretagne.
De temps à autre quelque goéland , fatigué de se balancer à la
surface de l'eau , ou bien effrayé de mon approche, s'élevait lour-
dement dans les airs, et déployant ses larges ailes, traversait l'at-
mosphère d'un vol pesant et silencieux.
Sans avoir beaucoup perdu de sa transparence , la lumière du
jour commençait à perdre de son éclat. Le tronc et le feuillage des
arbres devenaient d'un ton de plus en plus foncé. De légères va-
peurs , enveloppant les objets éloignés , adoucissaient déjà leurs
formes et leurs couleurs , sans en rien dérober encore. De nom-
breux nuages , après avoir flotté dans les airs toute la journée ,
étaient enfin devenus immobiles, et, se fondant les uns dans les
autres, formaient un immense voile grisâtre , qui couvrait, dans
toute son étendue, la voûte du ciel; une main invisible semblait
002 • REVUE DES DEUX MONDES.
seulement se plaire à en soulever quelques plis à la dernière limite
de l'occident, car de ce côté sa bordure inférieure, légèrement
relevée , laissait à l'œil charmé la vue du soleil qui descendait en ce
moment dans l'océan tout enveloppé d'une pourpre étincelante :
spectacle d'une splendeur toujours variée dans sa journalière
magnificence !
Du sifflement des feuilles mortes que je traînais sous mes pas ,
du bruissement de la marée montante se déroulant lentement sur
les plages unies, ou bien écumant avec fracas au pied des rochers ;
des gémissemens confus d'un vent faible qui d'instant en instant
venait se briser à travers les branchages des arbres , imitant assez
bien les dernières plaintes d'un agonisant; de tout cela, dis-je,
résultait je ne sais quel concert d'une mélancolique harmonie.
L'impression que j'en recevais m'entraîna peu à peu dans une
indéfinissable et vague rêverie. Les affaires, les plaisirs, les soucis
du moment, les projets de l'avenir, tout cela n'exista bientôt plus
pour moi. Les préoccupations politiques s'enfuirent elles-mêmes
de mon esprit... Tous ces mille et mille craquemens d'une machine
sociale qui s'en va se détraquant sous nos yeux, avec une si effroya-
ble vitesse, pendant quelques inslans je n'en entendis plus rien.
Un sentiment de vague tristesse, qui ne manquait ni de charme,
ni d'une sorte de solennité, s'emparait peu à peu de moi. Un atten-
drissement sans motifs mouillait mes yeux. Au-dedans de moi s'o-
pérait comme un retour vers les jours de mon enfonce. Je me re-
trouvais au milieu de mes premières émotions, de mas premiers
sentimens, comme si tant d'autres émotions, tant d'autres senti -
mens, surtout tant de mécomptes, tant de désenchantemens ,
dès le milieu de la vie, ne nous en séparaient pas par d'infranchis-
sables abîmes. Des affections depuis long-temps méconnues, frois-
sées, trahies peut-être, et en tout cas, au moins, bien usées au frot-
tement du monde, se réveillaient en moi. Je m'étonnais presque de
les retrouver encore saintes, encore dévouées, encore prêtes au
sacrifice. Des amis depuis long-temps dans la tombe, oubliés peut-
être d'ordinaire , recevaient tout à coup comme une nouvelle exis-
tence du souvenir plein de vivacité qui me les rappelait en ce mo-
ment; il me semblait voir leurs traits, entendre le son de leurs voix.
Ils glissaient à mes côtés, m'arrivaient par les airs, se multipliaient
LE CHOLÉRA. <>()<">
autour de moi tic mille laçons, pares en même temps de je ne sais
quelle auréole brillante dont les ornait la consécration de la mort.
Je me laissais aller à leur adresser longuement la parole; puis j'en-
tendais leurs paroles à eux résonner aussitôt dans ces mêmes mys-
térieux échos où nous nous disons à nous-mêmes notre propre
pensée.
Le sentiment de la réalité allait ainsi s'effaçant de plus en plus
de mon esprit. La réalité elle-même semblait se retirer de toutes
parts d'autour de moi pour faire place à ces douces et fantastiques
réminiscences du cœur et de la mémoire, lorsqu'un spectacle inat-
tendu se présenta , qui captiva bientôt toute mon attention.
La rive opposée , bouleversée d'accidens de terrein assez consi-
dérables, présentait grand nombre de collines de hauteur, de
dimension , de forme et de culture différentes , laissant voir çà et là
quelques groupes de gigantesques rochers. Au bas de l'une d'elles
couverte d'un grand bois de haute futaie , s'élevait, du milieu d'une
sorte d'ilot de terre rougcàtre, une petite église entourée d'un cime-
tière aux murailles blanches, dont l'une avait le pied baigné par
la marée montante. La couleur noirâtre de cette église contrastait
assez bien avec le fond de verdure, sur laquelle on la voyait se dessi-
ner ; les élégantes dentelures de son clocher gothique se mariaient
admirablement avec le feuillage festonné des grands arbres, et en
général le pinceau le plus exercé n'aurait pu mieux disposer tous
les objets que je voyais là, les mieux entourer et les mieux éclairer,
pour en créer un paysage plus habilement eomposé.
Or, au moment même où j'arrivai en face de l'église , son grand
portail, vis-à-vis lequel je me trouvais, s'ouvrit tout à coup; il
brilla comme une étoile au sein de l'obscurité de son intérieur ;
puis une grande croix d'argent sortit suivie d'un vieux prêtre pré-
cédant de peu de pas un cercueil entouré de jeunes filles, dont
chacune portait un cierge allumé. Leurs vêtemens blancs m'an-
nonçaient que c'était une de leurs compagnes qu'elles conduisaient
à sa dernière demeure. Derrière venait un assez grand nombre de
parens, d'amis , de voisins , en habits de deuil. Une fosse attendait
tout ouverte l'hôte qu'on y descendit , en même temps que le prêtre
se mit à psalmodier les prières d'usage, auxquelles les assislans
agenouillés répondirent en chœur. Leurs voix, mêlées au tintement
004 REVUE DES DEUX MONDES.
des cloches , au bruissement des flots , m'arrivaient adoucies , liai -
moniées par la distance, toutes chargées d'une sombre et puissante
mélodie. Je leur prêtai l'oreille avec un recueillement profond ,
tout en regardant , avec une sorte d'angoisse et d'anxiété , la terre
s'amonceler rapidement , grâce à l'activité des fossoyeurs , sur la
créature qui lui était confiée pour l'éternité. Tant que dura ce spec-
tacle, je le considérai avec une avide et douloureuse curiosité;
mais à peine fut-il achevé, que mes yeux se reportèrent sur
l'Océan , qui se déroulait à mes pieds dans toute sa sombre majesté.
Je laissai quelques instans mes regards errer à sa surface, sur d'in-
nombrables vagues qui, se gonflant peu à peu , se couvraient d'une
légère écume, puis se brisaient bientôt pour rentrer à jamais au
sein de l'immensité , ainsi que cette jeune fille, subitement arrêtée
à ses premiers pas dans le monde. C'étaient comme des milliers de
voix symboliques , s'élevant tout à coup pour me raconter tout ce
qu'il y a de fragile et de fugitif dans la destinée de l'homme.
L'apparition subite de cet appareil de funérailles, le retentisse-
ment inattendu de ce chant de deuil, au milieu du silence et de
la solitude où je me trouvais , étaient sans doute de nature à me
faire une assez vive impression , malgré la fréquence de cérémo-
nies pareilles dans les tristes jours que nous traversions alors, car
le choléra , qui avait ravagé une partie de la France, venait d'appa-
raître tout récemment en Bretagne ; mais je dois ajouter qu'il arriva
de plus qu'un souvenir récent et douloureux fut éveillé en moi par
ce spectacle dont le hasard m'avait rendu témoin.
Mademoiselle de la D...., à peine âgée de quinze ans , réunissait
à toutes les sortes de distinctions, le don merveilleux, j'allais dire
divin, d'une admirable beauté. Sa mère avait éprouvé des revers
de fortune, qui l'avaient reléguée dans une sorte de solitude, au
fond d'un des quartiers écartés de Paris; elle en était la seule conso-
lation, la seule joie dans le présent, la seule espérance dans l'avenir.
De cet isolément où toutes deux vivaient, de ces malheurs supportés
en commun , de bien d'autres circonstances encore, il était résulté
que le sentiment qui existait entre ces deux personnes , était vrai-
ment d'un ordre à part; les mots d'amour de mère et d'amour de
fille n'en sauraient donner qu'une imparfaite idée, malgré tout ce
qu'ils remuent dans nos cœurs de saint et de doux, de tendre et
LE CHOLÉRA. 005
do sacré. En chacune se trouvait une telle naïveté de dévouement,
une telle abnégation de toute personnalité , qu'il eût été vrai , à la
lettre, de dire que la mère vivait dans la fille, la fille dans la mère.
Une circonstance singulière ajoutait, de plus, au tableau de cette
douce communauté de nobles sentimens, je ne sais quoi d'infini-
ment gracieux, d'infiniment touchant; c'était une telle ressem-
blance dans les traits, la démarche , les manières, la physionomie,
avec cela , un tel accord de caractère et d'intelligence , en un mot
dételles sympathies morales, qu'on auraiteru parfoisne voir en toutes
deux qu'une seule et même personne , à deux époques diverses de
la vie. C'est ainsi que , dans ses gracieux caprices , la nature nous
montre quelquefois sur un seul arbuste , ici la fleur richement épa-
nouie, et là la fleur qui vient d'éclore, mais dont le sein enferme
encore des trésors de couleurs et de parfums. Quoi qu'il en soit ,
bien qu'à l'époque désolante du choléra , j'eusse occasion , par suite
d'anciennes relations , de voir souvent madame et mademoiselle de
la D...., il ne m'était jamais arrivé, peut-être par une bizarre
disposition d'esprit, de concevoir quelque crainte |au sujet de la
jeune personne. Je la voyais naître si doucement à la vie sous
l'aile maternelle, s'avancer vers la destinée avec tant de calme et
de pureté; elle exhalait tout autour d'elle un tel parfum d'inno-
cence, de candeur et de chasteté, qu'elle me semblait devoir être
bien certainement défendue par quelque invisible barrière , placée
sous quelque angélique sauve-garde. Craindre pour elle m'eût paru
je ne sais quel odieux blasphème dont la seule idée ne me serait
même jamais venue. — Et pourtant un jour où je l'avais vue la veille,
où je ne sais quelle circonstance imprévue me ramenait si prompte-
ment chez sa mère; au moment où franchissant le seuil de leur ap-
partement, je m'attendais à la revoir, je la revoyais déjà avec sa
blanche robe de la veille, je la trouvai habillée dans son lin-
ceul. En une nuit, le choléra l'avait faite cadavre. Dussé-je
vivre de longues années , je ne pense pas avoir à me rencontrer
de nouveau avec un plus impitoyable mécompte , une plus
terrible ironie du sort. La douleur de madame de la D...., les
premier momens de stupeur passés, fut empreinte d'un calme,
d'une résignation qui déchirèrent le cœur de ceux qui en furent
témoins, plus que n'auraient pu le faire des larmes, des cris, des
G06 REVUE DES DEUX MONDES.
gémissemens, toutes les convulsions du désespoir. Elle se soumit
avec une douceur, une patience infinie, à tous les soins que ses
amis s'empressèrent de lui prodiguer. Pour leur en témoigner sa
reconnaissance, elle semblait consentir à s'entourer d'eux , à s'ap-
puyer sur leur bras, afin d'essayer de marcher encore dans le monde,
de se mêler encore à la foule indifférente. Mais au bout de toutes
les perspectives désolées de la vie, ce n'était plus qu'un seul objet
qui lui apparaissait sans cesse : le tombeau de sa fille tant aimée. Ce
tombeau l'attirait par une sorte de mystérieuse, d'horrible fascina-
lion dont elle seule pouvait apprécier l'irrésistible puissance ; et c'est
ce qui lui donnait la force d'être calme, la force de marcher, la
force même de sourire parfois. Aussi , tandis qu'à ces indices, beau-
coup commençaient à la croire résignée (ils sont en petit nombre,
ceux dont l'œil sait voir la douleur qui s'enferme muette et silen-
cieuse au sein du cœur qu'elle consume) , il arriva que s'étant cou-
chée un jour, ne paraissant souffrir que d'une indisposition lé-
gère, elle ne se releva pourtant plus. La maladie avait eu peu de
chose à faire pour devenir mortelle.
A ce souvenir, en raison de leur analogie avec lui, se joignirent
bientôt d'autres souvenirs également douloureux. Autour de ces
deux victimes se groupèrent bientôt dans ma mémoire d'autres
victimes du même fléau, dont j'avais vu de même la triste fin, ou
dont la triste fin m'avait été racontée.
C'étaient d'autres jeunes filles , qui de même étaient tombées
sur le seuil de leur destinée d'amour et de dévouement. C'étaient
de belles fiancées arrachées tout à coup au long avenir d'espérance
et de bonheur qu'elles rêvaient déjà dans les bras d'un époux de
leur choix. C'étaient de tendres mères enlevées à l'amour de leurs
enfans. C'étaient des hommes dans toute la force , toute la vigueur
de l'âge, à qui de longues années paraissaient assurées, ou bien
d'autres hommes aux cheveux blanchissans , à qui le sort semblait
devoir quelques jours de repos , après les fatigues d'une carrière
agitée. C'étaient des guerriers épargnés dans vingt batailles par le
fer et le plomb , et s'étonnant de succomber sous des coups invisi-
bles plus rapides et plus meurtriers ; c'étaient des hommes d'art et
d'étude qui , le pied dans la tombe, se sentaient mourir plus cruel-
lement encore au dernier regard qu'ils jetaient sur l'œuvre chérie,
LE CHOLÉRA. G07
dans laquelle ils avaient espéré se survivre longuement dans la mé-
moire des hommes , mais qui périssait aussi en demeurant inache-
vée. C'étaient enfin ou de petits enfans , qui avaient traversé ce
monde, sans s'en être doutés , sans y laisser de trace , semblables au
caillou qui s'enfonce dans une onde profonde, ou bien des vieil-
lards, qui, frappés dans leurs descendans, par lesquels seulement ils
tenaient à ce monde, restaient debout encore quelques instans,
mais déracinés de la vie, mais menaçant de tomber au premier
souffle ennemi. Le sombre aspect qu'offrit un moment Paris , avec
sa population consternée , avec ses rues désertes dès la fin du jour,
avec ses portails décorés en grand nombre de signes de deuil , avec
les chars funèbres qui le sillonnaient en tous sens, s'emplissant de
morts de porte en porte : ce sombre aspect me fut de nouveau
présent. Je me rappelai la sinistre préoccupation des esprits , les
terreurs de l'àme éclatant subitement sur tous les visages , au mi-
lieu des conversations les plus indifférentes , des plus insignifiantes
circonstances. Et comment le moindre mot n'aurait-il pas suffi à
rappeler l'idée qui, en dépit des efforts de chacun, ne manquait
guère d'être présente à tous les esprits? Gomment le geste le plus
indifférent n'eùt-il pas été assez significatif pour désigner l'objet,
qui ne cessait guère d'être visible à tous les yeux? Je me rappelai
l'effet produit par le retentissement subit de ce mot de choléra ,
étrange, inusité pour nous : il me sembla le revoir encore, s' écri-
vant tout à coup au-dessus de nos foyers et de nos tables, de nos
banquets, aussi terrible, aussi redoutable que les mots mystérieux
du festin de Balthasar. Je me rappelai mille autres scènes d'effroi ,
de consternation et de douleur; elles se mêlèrent, s'enlacèrent les
unes aux autres, en se revêtant de je ne sais quelle fantastique
réalité ; au milieu d'elles, et malgré tous mes efforts pour les re-
pousser de mes yeux , ne cessaient de m'apparaître , hideux, hor-
ribles, sanglans, les odieux massacres des prétendus empoisonneurs ;
et de la sorte, se dressa devant moi comme un tableau fidèle de ce
que j'avais vu du choléra de Paris.
Au fond de ce tableau , dans ses perspectives les plus éloignées,
les mêmes calamités se montraient de nouveau. Mon œil les re-
trouvait à Moscou, à Varsovie, à Londres, en Amérique. Elles
éclataient au milieu d'une population religieuse, tombant à ge-
008 REVUE DES DEUX MONDES.
noux à la voix de son empereur; elles décimaient une armée vic-
torieuse; elles planaient sur les plus nobles martyrs qu'ait jamais
comptés la liberté; on les voyait surgir subitement, tantôt au sein
de quelque peuple, ignorant des agitations politiques et vivant aussi
paisiblement qu'avaient vécu ses aïeux , ou bien encore au sein de
quelque autre peuple , tout bouillonnant de l'ardeur fiévreuse des
révolutions. Mais partout c'étaient les mêmes misères, partout
c'étaient les mêmes désolations. Le personnage invisible et terrible
autour duquel se déroulait ce drame sanglant , foulait toutes ces
nations de langues, de caractères, de mœurs, de croyances
si diverses, d'un pied également dédaigneux, également meur-
trier.
Ma pensée s'assombrissait déplus en plus. De lugubres spectacles,
évoqués par elle , surgissaient ça et là de l'abîme du passé. La so-
litude où je me trouvais s'en était comme peuplée tout à coup. Au
bruit confus d'un gémissement prolongé, à une longue traînée de
morts et de mourans, il me semblait suivre la fameuse peste noire
qui , partie des environs de la grande muraille, traversa l'Asie Mi-
neure, la Grèce, la Syrie, l'Egypte, l'Italie, s'abattit longuement sur
la France d'où elle se releva pour aller visiter l'Angleterre, déso-
lant , dépeuplant par conséquent une immense partie du globe. Je
vis l'Allemagne encore humide du sang versé pendant la guerre de
trente ans, dévastée par une autre peste aussi terrible. Au dire des
chroniqueurs, celle-ci, à l'instar de la foudre, mais plus redou-
table, marchait enveloppée dans un sombre nuage. La nuée meur-
trière s'abattant sur une ville , en dévorait en trois jour? le tiers des
habitans; puis elle se dissipait aussi rapidement qu'elle était ap-
parue. Sous le beau ciel de la Provence , le même fléau se montrait
sous des apparences différentes. Là l'air ne cessa pas d'être doux
et chaud, le ciel d'être pur, la mer d'être bleuâtre, et le soleil d'é-
tinccler ; les brises du soir n'en arrivèrent pas moins à Marseille ,
toutes chargées de fraîcheur et de parfums ; et cependant unegrande
solitude se fit peu à peu dans les rues de cette ville , naguère
si riante , si animée. La mortalité s'y accrut si rapidement ,
qu'en peu de jours les cimetières devinrent trop étroits pour le
nombre des cadavres. En peu de semaines, la terre en fut comme
rassasiée; et comme dès-lors les forces commencèrent aussi à man-
LE CHOLÉRA. 00!)
quer aux vivans pour lui enfouir assez profondément les morts au
sein, et qu'entassés les uns et les autres, ils étaient en proie à un
mouvement de fermentation putride , on les vit entrouvrir leurs
tombes mal creusées; de sorte qu'elle semblait les rejeter, les vo-
mir elle-même de ses propres entrailles. Des gouffres pestilentiels
s'ouvrirent ça et là , espèces de volcans aux éruptions plus meur-
trières que ceux dont s'échappent des torrens de lave enflam-
mée. Ces sépultures, tout incomplètes qu'elles étaient, ne tardèrent
pourtant pas à manquer bientôt elles-mêmes. On se contenta de
rouler les cadavres dans les fossés de la ville où la putréfaction en
fit une sorte de masse fluide, sans forme ni consistance, qui en-
toura, qui enlaça Marseille, comme une ceinture, l'étreignant de
jour en jour plus étroitement , menaçant de lui faire exhaler inces-
samment son dernier souffle de vie(l). A ce spectacle la jolie ville
de Toulon ne tardait pas à se troubler. Elle alluma de grands feux,
comme si les feux de son beau soleil n'étaient plus suffisans pour
purifier l'air, ou bien comme si le manteau d'épaisse fumée dont
elle s'enveloppa pendant plusieurs jours, devait la soustraire aux
coups du fléau. Elle abandonna à une solitude et à un silence pré-
maturé ses rues , ses promenades , ses beaux ombrages : les habi-
tans se confinèrent dans leurs maisons, la ville tout entière sembla
retenir son haleine et faire la morte ; mais elle n'en saurait être
quitte pour ces vains semblans. L'épidémie se montre dans ses
murs aussi terrible, aussi meurtrière qu'à Marseille. Les rayons du
soleil vivifiant , sous lesquels elle s'est développée , semblent même
lui avoir communiqué une force, une intensité qu'elle n'avait pas
manifestée tout d'abord. Les scènes de désolation de Marseille se
reproduisent de nouveau. Les cadavres entassés par milliers sont
bientôt à l'étroit. Bien plus, sous les coups répétés du fléau, c'est
la société elle-même, la société tout entière qui semble s'être bri-
sée, s'être écroulée. On voit poindre, apparaître, se pavaner
sur ses ruines, ceux qu'elle retint d'ordinaire dans ses cachots,
dans ses prisons les plus obscures , dans ses geôles les plus rigou-
reuses, les forçats, les galériens. Un moment ils sont seuls à se
(i) Histoire île la Régence , Je Lemonley.
TOME II, 39
010 REVUE DES DEUX MONDES.
montrer dans les rues. On les croirait les uniques habitans de b
ville; ils en sont les rois, les souverains, et bien plus les libéra-
teurs. Le dégoût de la vie , l'énergie du crime où s'étaient trem-
pées leurs âmes, en avaient fait (on n'ose le dire) comme des héros.
C'est par eux seuls que la ville fut délivrée de la multitude de ca-
davres en pourriture, sous lesquels elle menaçait de demeurer pour
toujours ensevelie. La cité fut sauvée par le bagne. Écoutez-la le
confesser elle-même par la bouche d'un de ses magistrats , qui fut
l'historien fidèle, aussi bien que l'intrépide témoin de ces temps
désastreux. « Heureuses, s'écrie M. d'Àntrechaux, trop heureuses
« les villes qui, au milieu de semblables circonstances, possèdent
« dans leur sein des forçats des galères du roi (1). » A la parole
de Manzoni , au son de cette parole poétique , qui a fait revivre
pour nous la réalité , que l'histoire se bornait à nous raconter, je
revis aussi Milan avec ses rues désertes et silencieuses. J'entendis
les chansons bruyantes de ses effrayans Monati. J'errai quelques
instans avec Renzo au milieu des spectres vivans du lazaret. J'in-
terrogeai avec lui , plein de doute et d'effroi , leurs visages amai-
gris. Qui n'a tremblé, comme Renzo, pour quelque Lucie? Puis
enfin, comme, au milieu de ce champ désolé de l'histoire dont je
venais de parcourir les plus funèbres sentiers, je cherchais quel-
que objet moins lugubre pour reposer mes yeux attristés, la ville
d'Alcibiade , de Périclès et d'Aspasie me revint à la pensée. Mais la
tribune aux harangues était silencieuse ; le théâtre ne redisait plus
les vers d'Eschyle ou de Sophocle; les vagues se brisant le long des
galères oisives, étaient le seul bruit qui se fit entendre au Pyrée;
les rues , les places publiques étaient désertes , et à peine se mon-
trait-il çà et là un petit nombre de pâles et maladives figures ,
semblables à des ombres qu'on verrait errer au bord de leurs tom-
bes. Athènes m'apparaissait livrée à toutes les désolations de la
peste du Péloponèse. C'était à ce moment terrible que mon ima-
gination assombrie s'était prise à en évoquer le fantôme. Naguère
encore si riante et si belle , mais alors flétrie , décolorée sous les
rudes atteintes du fléau , Athènes, l'élégante, la brillante Athènes,
(i) Relation de la pesle de Toulon, par M. d'Antrechaux, consul de ladite
xillc pendant la durée de l'épidémie.
LE CHOLÉRA. li I ï
semblait une jeune fille se débattant douloureusement aux embras-
semens funestes de quelque odieux vampire.
A ces grandes calamités qui s'enlr'ouvrcnl de temps à autre, ainsi
que des gouffres de désolations au milieu de nous, combien ne s'en
joint-il pas d'autres, dont l'action plus lente, mais continue, ne laisse
pas que d'être aussi meurtrière? Ce n'est qu'à force de sueur et de
sang, que l'homme, jeté nu sur la terre, y trace un pénible sillon,
tandis que s'ouvrent à ses côtés mille fossés prématurés. La beauté,
la force, l'intelligence ne lui sont que de fugitives apparitions. Il
vit au milieu de fantômes doués d'aussi peu de réalité que ceux
qu'il crée parfois dans le délire de la fièvre. Aucune expression ,
aucune image, aucun symbole, ne sauraient exprimer tout ce qu'il
y a de fragile et de misérable dans sa condition. A ce triste ban-
quet de la vie, où, sans l'avoir sollicité, il se trouve convié, com-
bien d'épées se balancent au-dessusdesa tête, plus menaçantes que
celle dont s'effraya Damoclès ! Cependant, comme si ce n'était pas
assez de tant de misères et de tant de maux qui l'assaillent, parce
qu'il est homme, seulement parce qu'il est homme, ne s'en fait-il
pas bien d'autres encore de sa propre main ! Sur la surface de la
terre l'homme a-t-il un ennemi plus redoutable que lui-même? et^
pour ne parler toutefois que des plus éclatans de ces désastres
dont lui-même est l'auteur, a-t-il jamais cessé de répandre son sang
sur d'innombrables champs de batailles?
Après les guerres primitives, dont la tradition va se perdre
dans la sainte obscurité des récits cosmogoniques , l'Orient nous
offre aussitôt d'autres guerres immenses, gigantesques, colossales,
à l'égal de ses poèmes, de ses monumens, de ses religions. L'his-
toire de la Perse se déroule à travers les phases diverses d'un com-
bat perpétuel. La Grèce est le théâtre d'un long duel entre Athè-
nes et Sparte. Toutes les nations de la terre viennent tomber sous
l'épée de Rome, comme les épis sous la faucille du moissonneur;
cela fait, Rome se déchire les entrailles par les mains de Marius et
de Sylla , de César et de Pompée ; puis à peine est-elle tombée sous
les coups des barbares, qu'eux-mêmes ne tardent pas à s'cnlr'égor-
ger sur les ruines du grand empire. Pendant des siècles, le nord de
l'Afrique ne cesse de verser sur l'Europe le torrent des Sarrasins,
qui viennent répandre leur sang dans les plaines de l'Espagne , de
39.
(>12 REVUE DES DEUX MONDES.
la France et de l'Italie. A son tour, l'Europe se précipite sur l'A-
sie. Vingt peuples se rencontrent l'épée à la main autour du tom-
beau du Christ; sang noblement versé cette fois! guerre trois fois
sainte ! Le génie d'un grand homme arrache à l'océan un monde
qu'il cachait depuis des siècles aux yeux de l'Européen ; mais ce
monde semble disparaître presqu'au même instant, avec ses anti-
ques civilisations à jamais détruites, dans le sang dont l'inondent
ses conquérans. Mille autres guerres plus obscures n'en naissent
pas moins contemporaines de ces guerres sanglantes, ou bien leur
succèdent. Le plus mince intérêt les excite, les multiplie, les éter-
nise ; il suffit des plus médiocres génies cl des plus vulgaires ambi-
tions pour y précipiter d'innombrables populations, et c'est ainsi
avec grande raison qu'après avoir tracé lui-même un tableau sem-
blable, M. de Maistre finit par s'écrier qu'on ne saurait fixer, de-
puis l'origine des âges , un instant , un seul instant où le sang hu-
main n'ait pas coulé sous la main de l'homme.
A ce point de vue, n'est-on pas tenté de se demander si l'homme
n'est pas placé sur la terre uniquement pour donner et recevoir
une mort inévitable, ainsi que ces esclaves que la superbe et dé-
daigneuse férocité de Rome se plaisait à jeter dans le cirque? Mais
que dis-je? Descendant dans ce cirque funeste, ceux-ci savaient
du moins à qui adresser les funèbres paroles qui, après deux mille
ans , portent encore l'effroi dans nos âmes : « César, ceux qui vont
mourir te saluent. » Renversés sur la poussière, implorant vaine-
ment la pitié, ils voyaient le geste homicide par lequel leurs prières
étaient repoussées; ils entendaient les bruyantes acclamations du
peuple, dont leur sang qui coulait faisait les délices. L'homme, au
contraire, dans l'arène immense où il a été jeté, chercherait vaine-
ment à qui adresser son lugubre salut. 11 ne voit pas les yeux qui
se repaissent de son supplice; il n'entend pas les cris de ceux qui
s'en réjouissent; il subit une sentence qui ne lui a pas été signifiée;
on le voit puni d'un crime qu'il ignore, par une main qui demeure
cachée, dans un but qui lui est inconnu. La seule chose qu'il sache,
c'est qu'il vient arroser de son sang, inonder de ses sueurs la terre
couverte de la cendre et des ossemens de ceux qui l'ont précédé.
Quant à la moisson qui a besoin de cette sanglante rosée pour sor-
tir de terre, nul ne saurait l'apercevoir. Le mystère de la destinée
LF. CHOLÉRA. 645
humaine repose a» fond dune impénétrable obscurité. A l'aide
d'ingénieux instruments, l'homme va chercher des mondes comme
perdus pour lui au sein de l'immensité sans limites. Il voit l'insecte
que l'exiguïté de ses proportions semblait devoir lui caeher à ja-
mais dans une sorte de néant. Mais ces ténèbres, qui s'étendent
au-delà de notre berceau, au-delà de notre tombe, au milieu des-
quelles brille le rapide éclair de notre vie terrestre, aucun œil
d'homme ne les a pénétrées jusqu'à présent, aucun œil d'homme ne
les pénétrera dans l'avenir. A toutes les misères , à toutes les dou-
leurs qui nous ont fait comparer à la condition du gladiateur , notre
condition dans l'humanité , viennent donc s'ajouter tous les tour-
mens et toutes les terreurs que notre inquiète imagination sait tirer
du doute, de l'incertitude et de l'ignorance, tous les spectres me-
naçans dont elle sait peupler les ténèbres.
Où l'homme irait-il donc chercher la lumière pour la porter dans
cette obscurité profonde de sa destinée? Sa propre nature, son es-
sence intime, sont-elles moins obscures, moins mystérieuses pour
lui que cette destinée? Peut-il s'interroger sans que mille voix con-
fuses ne s'élèvent aussitôt de son sein pour se contredire mutuel-
lement? Ne se montre-t-il pas à ses propres yeux sous les appa-
rences les plus contradictoires , tantôt dans la sublimité de l'ange
du ciel , tantôt dans l'abjection du ver de terre? Ne sent-il pas se
loucher et se combattre au-dedans de lui les instincts les plus ex-
quis et les appétits les plus grossiers? Deux natures antipathiques
l'une à l'autre, se repoussant par tous les points, par toutes leurs
forces, ne sont-elles pas tenues en contact, dans la nature humaine ,
par une main de fer, au prix de mille douleurs? N'est-ce pas seule-
ment ainsi que de ces deux natures peut se former un seul et même
être? Mais aussi n'est-il pas naturel qu'à ce point de vue d'une ré-
flexion élevée , cet être s'apparaisse , dans sa propre conscience ,
je ne sais quel sphynx bizarre, quel monstrueux centaure, qu'il se
fasse comme horreur à lui-même?
A la suite de toutes ces réflexions , se pressant rapidement dans
mon esprit, j'éprouvai un indicible malaise. Ces images, ces im-
pressions confuses, se confondaient en une espèce de chaos de
ligures grimaçantes, semblables à celles qui, dans les Alpes, se
montrent du fond de t'abîme aux yeux troublés du voyageur;
tȔi REVUE DES DEUX MONDES.
j'éprouvai comme un vertige à les contempler. Aussi, sous l'empire
d'un vague sentiment, analogue à l'instinct qui nous porte à nous
assurer, en cas semblable , d'un appui quelconque, je me hâtai de
chercher autour de moi quelque objet dont la vue pût faire diver-
sion à ce qui se passait dans mon esprit. Mais cette recherche de-
meurait inutile.
Le paysage s'était couvert d'épaisses ténèbres; les arbres touffus ,
les vastes prairies , les taillis , les bruyères , les rochers, avaient cessé
d'être visibles, le vaisseaux avaient de même disparu. La vue des
nobles ruines vers lesquelles je marchais , m'aurait peut-être remis
au cœur, n'eùl-ce été que pour un instant, quelques-unes des
fortes et naïves croyances dont elles avaient été contemporaines.
Peut-être aussi m'auraient-elles rappelé à la mémoire quelque belle
histoire d'amour ou de chevalerie , dont j'aurais aimé à les animer,
à les supposer momentanément le théâtre: mais je n'en pouvais plus
discerner la moindre partie. Le ciel s'était enveloppé d'un vaste
drap mortuaire. Les objets , dépourvus de formes et de couleurs ,
formaient autour de moi une sorte de chaos. La rivière seule était
demeurée quelque peu visible; mais en même temps ses contours
bordés d'une écume blanchâtre , les écailles brillantes dont la cou-
vraient les vagues phosphorescentes se brisant à sa surface, lui
donnaient je ne sais quel aspect étrange, bizarre; on aurait dit un
serpent gigantesque mis en mouvement par un art magique. Toute
cette confusion de choses et d'apparences était ainsi bien plutôt
propre à appeler l'imagination dans les royaumes illimités du fan-
tastique, qu'à la ramener au sentiment du positif et de la réalité.
Cependant , soit que mes yeux commençassent à se faire à la
sombre horreur des scènes que j'avais évoquées, ou que le point de
vue d'où je les considérais eût changé à mon insu , il arriva qu'aux
funèbres pensées, qu'aux lugubres images, dont je m'étais d'abord
uniquement occupé, se mêlèrent ensuite peu à peu d'autres ima-
ges moins lugubres, d'autres pensées moins funèbres.
Aux approches de l'épidémie don t nous subissions l'invasion , je me
le rappelai alors, à travers beaucoup de craintes puériles, de terreurs
exagérées, on avait pu remarquer aussi du calme, de la présence
d'esprit, de la résignation. La charité, qui s'endort d'ordinaire sur
une facile aumône , s'était réveillée ardente et prodigue ; les dons
LE CHOLÉRA. 01 ■>
avaient clé immenses. Chacun avait fait une large part de sa fortune;
des maisons entières avaient été transformées en hôpitaux . A mesure
que le danger s'était montré plus redoutable, des dévoùmens plus
méritoires avaient paru. Des jeunes femmes , des femmes du monde
s'étaient vouées avec la plus admirable abnégation de soi-même au
service des malades. L'aiguillon de craintes réciproques avait ra-
nimé au fond des cœurs les affections de toutes sortes; des amitiés
attiédies et refroidies par le temps étaient redevenues vives et in-
quiètes ; on cessait d'être indifférent aux plus étrangers; entre tous
s'était établie cette sorte de sympathie qui ne manque jamais
d'exister parmi ceux qui, courant un même danger, deviennent
comme les passagers d'un même vaisseau. L'envie, la haine, les
passions basses et cupides, à l'aspect imprévu du vide et du néant
de ce qui les avait le plus violemment excitées, ne sachant plus à
quoi se prendre, avaient subitement déserté tous les cœurs, ou du
moins semblaient l'avoir fait. La sourde inimitié, qui, au sein de
nos sociétés modernes , qu'elle menace de détruire, fermente entre
le pauvre et le riche , entre le riche et le pauvre, cette implacable
inimitié paraissait elle-même un moment suspendue. Le pauvre s'é-
tonnait d'avoir à plaindre le riche qu'il voyait surtout menacé dans
ce péril commun; car, outre la vie, le riche avait à perdre aussi
l'or et les jouissances, que du sein de sa propre détresse lui-même
n'avait jamais cessé d'envier, et de priser bien au-dessus de la vie
elle-même. De son côté, le riche sortait de l'indifférence qui ne lui
est que trop habituelle sur les maux qu'il ignore ; il se hâtait de
couvrir de son manteau le malheureux exposé nu à l'orage qui
menaçait. Toujours et partout présente , la pensée de la mort com-
muniquait de sa grandeur et de sa solennité aux circonstances les
plus vulgaires de l'existence sociale ; les rapports de famille ou de
société en devenaient plus doux et plus touchans. Se donner un
tort même léger, même futile à l'égard d'un indifférent, d'un in-
connu, n'était-ce pas courir le risque d'avoir offensé dès le lende-
main un homme qui n'était plus, et d'avoir ainsi mis dans sa propre
vie quelque chose d'irréparable? Nous jouissions donc tous, par
anticipation, de la sauve-garde de la tombe.
Inébranlable dans sa foi naïve, le peuple de notre Bretagne s'é-
tait pressé de nouveau autour de ses pasteurs, Du sein des églises
61G REVUE DES DEUX MONDES.
de nos villes , d'ardentes prières n'avaient pas cessé de monter
au ciel. Reléguée depuis deux ans au fond du sanctuaire par l'ou-
trage et la dérision , la croix avait pu se montrer de nouveau sur
le scui! du temple, se hasarder môme jusque sur la place publi-
que. De rustiques processions s'étaient partout déroulées à travers
les champs. Dans chaque paroisse, hommes, femmes, enfans se
précipitaient sur les pas du curé, chacun laissant voir sur son vi-
sage , avec des signes différens, la même naïveté dans sa foi, la même
ardeur dans ses espérances. On priait pour sa vieille mère, pour sa
sœur bien-aimée , pour l'enfant qui venait de naître , celui qui fit
voir les aveugles et marcher les paralytiques ; si la prière n'était
point exaucée, on se soumettait, sans murmure, à la sentence terri-
ble. Alors le prêtre et le médecin pénétraient sous le chaume des
cabanes; mais que les rôles qu'ils y venaient remplir étaient diffé-
rens de ceux que nous leur assignons d'ordinaire , en semblables
circonstances, au milieu de nos grandes villes , au sein de notre civi-
lisation matérialisée! Là, le prêtre ne se hasarde guère auprès du lit
que le médecin n'a pas encore déserté ; il faut que les dernières mi-
nutes du temps soient prêtes à sonner pour celui qu'il vient visiter,
avantquelibertéluisoitdonnéc de parler d'éternité. Lesétranges dé-
licatesses du siècle sauraient-elles permettre qu'on nous entretienne
de notre immortalité, avant que nous ne soyons déjà cadavres?
Mais ici la parole était d'abord au prêtre. Il disait que la vie fugi-
tive de la terre est un don de Dieu que nul n'était à même de dédai-
gner, ou bien une épreuve à laquelle nul n'était en droit de se déro-
ber; il parlait de la vie qui nous attend au-delà de notre passage à
travers le temps ; puis, au nom de cette vie immortelle, il exhortait
celui dont il était écouté, à supporter avec courage et résignation
de fugitives misères envoyées par Dieu même. C'est alors seulement
qu'au lit du moribond se produisait le médecin , couvert, pour ainsi
dire, de la soutane du curé ; car ce n'était qu'à cause de l'ame éter-
nelle, qu'il pouvait être question du corps périssable. Le moment
arrivait-il enfin , où l'épidémie avait épuisé sa violence à force de
ravages? Une solennelle messe des morts assemblait aussitôt les
survivans. Agenouillés sur les lombes récemment fermées , ils ve-
naient s'affliger sur ceux que le fléau avait moissonnés avant de se
réjouir de lui avoir échappé. Chacun priait d'abord séparémeni
Lli CHOLÉRA. 017
pour ses parcns, pour ses amis, pour ses morts; puis loutes les
prières dparses , isolées , se confondaient enfin en une même prière ,
l'aile en commun , pour loutes les victimes de cette même calamité.
Autour de ces simples églises de villages, sous ces misérables toits
de chaume, on voyait ainsi de nobles croyances se montrer encore
aussi fortes , aussi naïves , aussi primitives , que nous les admirons
dans les premiers siècles de l'histoire. Cela formait de merveilleuses
harmonies avec les ruines du moyen âge dont on était entouré ,
avec les restes des pierres druidiques qu'on apercevait parfois dans
le lointain.
Au milieu de ces scènes de désolation, certaines figures s'étaient
montrées constamment pures, constamment admirables, constam-
ment sublimes! c'étaient les sœurs de la charité. Saint Vincent de
Paule semblait revivre en chacune d'elles. Dans les lieux dévastés par
le fléau , on les rencontrait long-temps avant le jour, s'acheminant
déjà vers ceux qui , la veille, étaient menacés du danger le plus im-
minent; chacune d'elles allait redevenir pour l'un d'eux une sœur,
une amie , un guide spirituel , un garde-malade. A travers les lon-
gues salles des hôpitaux, vous n'eussiez pu trouver un seul lit où
elles ne s'arrêtassent pour donner des soins ou des consolations; les
enseignemens les plus élevés se trouvaient naïvement dans leurs bou-
ches, en même temps que leurs mains étaient infatigables aux soins
les plus rebutans. Une ville entière n'avait pas de réduit assez obs-
cur, d'asile assez ignoré pour échapper à leurs avides recherches.
Où le danger était le plus terrible, où les morts s'amoncelaient en
plus grand nombre, c'était là que, pendant la journée entière, on
était certain de les rencontrer, le visage rayonnant d'une inaltéra-
ble, d'une angélique sérénité. On eût dit que nos angoisses de la
terre ne pouvaient les atteindre sur le calvaire élevé où la foi les
faisait vivre , tandis qu'il leur était donné d'en descendre elles-mê-
mes sur les ailes d'une infatigable charité , pour nous en venir sou-
lager; ou bien on eût dit encore qu'en-dchors pour quelques in-
stans de ces lieux terribles où habitent le jeune, la prière, la veille,
les mortifications de tous genres, qu'en-dehors de ces sortes de La-
rédémones chrétiennes que l'esprit de pénitence leur bâtit au mi-
lieu de nos cités , elles aussi , de même que les guerriers de Lyeur-
gue, se trouvaient plus à l'aise sur ces champs de bataille, où elles
GJ8 REVUE DES DEUX MONDES.
apparaissaient tout à coup, qu'au milieu de leurs redoutables austé-
rités, qu'au sein de leur vie de tous les jours. La nuit les avait de-
puis longtemps surprises dans leurs périlleux travaux qu'elles n'a-
vaient point encore songé à regagner les saintes retraites, ou c'était
enfin dans la prière et la pratique de pieuses dévotions, plus que
dans le sommeil et dans le repos, qu'elles allaient chercher assez
de forces nouvelles pour suffire au lendemain.
Dans les calamités de Milan , de Marseille , de Toulon , on vit
éclater les mêmes dévoùmens, briller les mêmes vertus. Dans l'ad-
mirable roman déjà cité, la belle et noble figure de l'archevêque
n'est-clle plus historique? Le père Cristofore est-il autre chose,
dans toute sa sublimité, que la personnification d'un clergé dont les
sept huitièmes périrent au dire des historiens? Quand à propos de
la peste de Marseille , on a prononcé le nom de Belsunce , que
pourrait-on ajouter, qui fil autre chose qu'affaiblir le sentiment
d'admiration reconnaissante que ce nom a déjà éveillé dans tous
les cœurs? Moins célébré, l'évèque de Toulon n'en fut peut-être
pas moins admirable, et ce qu'il faut dire aussi, c'est que le clergé
tout entier de la Provence se montra digne de ces deux grands
prélats. Dès le premier instant, on le vit se précipiter avec une ar-
deur sans égale dans tous les lieux envahis par la peste; puis en-
suite, lorsqu'elle fut parvenue au plus fort de ses ravages, elle ne
put pourtant faire dans les rangs de ceux qui se trouvaient d'abord
exposés à ses coups , de vides assez considérables , pour qu'ils ne
fussent aussitôt comblés par l'ardeur de ceux accourus pour les
remplir. Ecoulons sur ce point l'historien de ces tristes évènemens
déjà cités. Après être entré dans les détails les plus multipliés , on
peut dire les plus techniques, sur les soins que doivent prendre les
magistrats d'une ville qui se trouve dans les tristes circonstances
dont il nous a laissé l'histoire, après avoir consacré bien des pages
à leur apprendre ce qu'ils auront à faire au sujet du pain , de la
viande, des remèdes , des fossés à creuser , après leur avoir enseigné
comment ils pourront se procurer à grand'peine des chirur-
giens, des boulangers, des infirmiers, M. d'Antreehaux ajoute,
jette au bout de tout cela , lui , homme profondément reli-
gieux comme tout son livre en fait foi : « Quant aux secours
spirituels, quant aux confesseurs, il est inutile de s'en occu-
LE CHOLÉRA. 619
per , c'est ce qui manque le moins dans une ville affligée
de la peste. » Quel panégyrique pourrait valoir celle naïveté
sublime? Ce n'est pas d'ailleurs, il s'en faut de beaucoup, des
seuls rangs du clergé que sortirent tous les héros de ces temps
funestes. La société put en montrer dans toutes ses classes, à lous
les degrés de sa hiérarchie, car partout, en tous lieux, couvent en
silence de grandes et puissantes âmes, prêtes à prendre leur essor
aussitôt que les circonstances extérieures se trouvent en harmonie
avec elles. A Marseille, le chevalier Rose, militaire blanchi dans
les fatigues des camps , ne recouvre-t-il pas en face du péril l'ar-
deur et la force d'un autre âge, pour s'illustrer par des prodiges
décourage, de sang-froid , de dévoùment, d'abnégation de soi-
même? A Toulon , les magistrats du peuple , les consuls ne se mon-
trèrent-ils pas de même au niveau de la grande mission à laquelle
les appelait le péril commun? Ne les vit-on pas , après s'être séparés
de leurs familles, dès le commencement de l'épidémie, pour se li-
vrer tout entiers aux soins de la cité , se constituer en permanence
à l'hôtel-de-ville , se saisir d'une dictature dont la pensée seule
effraie ; se faire à la fois législateurs , juges sans appel, généraux,
pourvoyeurs ; demeurer aussi impassibles à l'approche de mille et
mille dangers sans cesse renaissans , que purent l'être les séna-
teurs de Rome à l'approche des Gaulois, et ne pas cesser enfin de
faire face, avec une énergie sans égale, à la peste, à l'émeute, à
la famine, surgissant à la fois autour d'eux armées de toutes leurs
impitoyables menaces?
A voir la noble moisson de grands courages, de dévoûmens su-
blimes, de grandes facultés tout à coup développées, qui croît sur le
champ de bataille , on ne saurait pleurer le sang qui les a inondés.
Là les grands hommes se forment si rapidement , qu'on les croirait
spontanément créés. Déjeunes hommes, partis obscurs, inconnus;,
perdus dans la foule, grandissent aux yeux de leurs contemporains,
avec une rapidité qui confond l'imagination , et ce n'est pourtant
pas pour partager le sort de tout ce qui s'élève rapidement , car ils
demeureront grands aux yeux de la postérité. On sait Condé, qui
s'endort enfant pour s'éveiller un héros. On sait Hoche, Moreau,
Marceau, si rapidement illustrés. Puis, chose bizarre, ce n'est pas
seulement les parties fortes de l'homme, celles par lesquelles il agit
020 REVUE DES DEUX MONDES.
puissamment sur les autres hommes, qui se développent au milieu
de ces sanglantes luttes , avec lesquelles il semblerait qu'elles soient
seules en harmonie; ce sont aussi les parties les plus douces, les plus
sympathiques, les plus dévouées de sa nature. Où trouver de plus
nobles et de plus simples caractères, mais en même temps de plus
complets , d'expressions plus entières d'une civilisation perfection-
née , que Catinat ou Vauban , ou bien encore que ce maréchal de
Boufflers , l'héroïque défenseur de Lille , en qui se fondent si heu-
reusement, sous le pinceau de Saint-Simon, l'austérité du patrio-
tisme antique et les belles manières de la cour de Louis XIV? C'est
dans le caractère du chevalier, c'est-à-dire dans le chrétien armé,
dans le chrétien au milieu des terribles scènes de la guerre, que le
moyen âge s'est plu à réunir ce qu'il y a de plus noble dans l'a-
mour, de plus naïf dans la croyance, de plus magnifique dans le
sacrifice. Mais ce n'est pas seulement le moyen âge, c'est l'huma-
nité tout entière qui , dans tous les temps et dans tous les lieux , a
porté le même témoignage. Depuis l'origine des temps, c'est aux
grands capitaines, aux conquérans qu'elle a payé le plus ample tri-
but d'admiration. C'est aux pieds des hommes dont la grandeur
s'est élevée sur des monceaux de cadavres, qu'elle s'est prosternée
le plus volontiers; ce sont ceux qui ont marché parmi les hommes,
au milieu de la plus large voie de sang , qu'elle a suivis de préfé-
rence à tous les autres, pour les glorifier. Le grand langage de
Bossuet se revêt d'une majesté nouvelle, laisse éclater une poésie
plus puissante encore que de coutume, quand il nous parle de
Condé à Rocroy, ou de Gustave en Pologne. La langue de feu
semble avoir flamboyé plus ardente au front de Daniel , quand les
voiles de l'avenir se sont écartés, pour laisser voir à son œil pro-
phétique ces bonds prodigieux d'Alexandre, sous lesquels s'en allait
en poussière le trône de Darius. Du milieu de nos temps sans
croyance et sans amour, n'est-ce pas seulement pour balbutier le
grand nom de Napoléon , que la poésie se hasarde encore à faire
résonner parmi nous sa voix affaiblie, tout-à-1'heure éteinte? S'il
lui était donné de livrer encore une fois au vent de l'inspiration
ses ailes divines , maintenant enchaînées, ne la verrions-nous pas
s'élancer aussitôt sur les traces du conquérant , pour le chanter
dans sa merveilleuse course des Pyramides à la Moscowa?
LE CHOLÉRA. &2i
C'est donc au milieu clos misères et des désolations de l'humanité
que se manifeste surtout la grandeur morale de l'homme; je ne sais
quelle loi bizarre le veut ainsi. De là vint sans doute qu'au milieu
du sombre et lugubre tableau que j'envisageais d'abord, il se déga-
gea peu à peu un autre tableau, propre au contraire à charmer la
pensée. Ces deux ordres de choses se mêlaient en ce moment, se con-
fondaient dans mon esprit. Pendant long-temps, je ne pus toutefois
saisir ni le lien caché qui les attachait de la sorte l'un à l'autre sur la
surface de la terre, ni la cause merveilleuse qui engendrait l'une de
l'autre des choses tellement contraires. Mais vint un moment où ces-
sant, ainsi que je l'avais fait jusqu'alors, de considérer l'homme sur le
théâtre du monde extérieur, je jetai un nouveau coup d'œil sur les
mystères de sa nature intime , et je me sentis dès-lors éclairé comme
par une lumière jaillie subitement du fond de l'abîme. Le mol de
l'obscure énigme de la destinée terrestre de l'homme me fut tout à
coup donné. Je crus le lire dans cette môme duplicité de son être,
qui, de tous les mystères de sa nature, m'avait naguère paru le
plus incompréhensible; mais qui, loin de là, se montrait alors à
moi comme l'harmonieuse et unique cause de l'étrange contraste
qui me préoccupait : car, me disais-je, si l'homme se trouvait con-
tenu tout entier dans sa nature matérielle et périssable, ne vivant
que de sa vie organique, on le verrait, ainsi que l'animal, succom-
ber tout entier sous le mal extérieur; l'homme moral ne s'élèverait
pas de plus en plus au milieu de nos misères et de nos calamités,
et, pour ainsi dire, sur les ruines, les débris de l'homme matériel.
Si, d'un autre côté, l'homme ne vivait, au contraire, que par les
côtés nobles, élevés, en quelque sorte angéliques de sa nature, il ne
donnerait aucune prise à la douleur et aux maux physiques. Tl
planerait au-dessus d'eux ; il serait ange en un mot , non homme. Au
lieu de cela, étant bien vraiment ce qu'il est, c'est-à-dire un être
double et compliqué, un être immortel, obligé de vivre de la vie
du temps, emprisonné dans une fragile et terrestre enveloppe, la
tradition, la philosophie ou la révélation se trouvent d'accord pour
nous enseigner la nécessité des maux et de la douleur, pour le per-
fectionnement ou le développement de notre nature morale, de
l'être impérissable que nous recelons.
G22 REVUE DES DEUX MONDES.
Qu'est-ce, au fait, que notre apparition terrestre, notre manifes-
tation dans le temps? Est-ce la première scène, le premier acte du
grand drame de notre existence? N'est-ce au contraire que l'expia-
tion d'une existence antérieure? Ne serait-ce encore qu'une initia-
tion à une autre vie, qu'auraient précédée et que devraient suivre
grand nombre d'initiations analogues? A ces points de vue divers ,
il est certain que noire vie terrestre n'aurait également de prix , de
valeur, de signification que par rapport à cette autre vie d'au-delà
de la tombe, qui doit lui succéder; qu'elle n'est en quelque sorte
qu'un milieu où doit commencer à poindre le germe précieux que
nous portons en nous, pour aller croître et grandir ensuite sous de
nouvelles conditions d'existence , sur quelque autre globe encore
peut-être perdu pour nous dans les espaces sans limites de la
création; mais alors les circonstances extérieures, les éyènemens
variés au sein desquels nous vivons, à l'occasion desquels sont mises
enjeu nos facultés diverses, n'ont de mérite, de valeur, de prix, de
signification, qu'autant qu'elles exercent de l'influence sur noire
nature morale, c'est-à-dire, sur la partie de nous-mêmes par la-
quelle nous devons nous survivre, qu'autant qu'elles aident dès à
présent à la manifestation définitive de l'être impérissable qui lia-
bile en nous. C'est l'acier dont le choc sert au dégagement de l'é-
tincelle contenue dans le caillou. C'est le souffle sous lequel la harpe
éolienne laisse échapper les sons mélodieux qu'elle tenait empri-
sonnés. S'il est donc nécessaire que la destinée se heurte violem-
ment à nous, afin que l'étincelle divine jaillisse de notre sein dans
son plus ineffable éclat; s'il est nécessaire que le vent de la douleur
nous atteigne d'une mortelle haleine, afin que s'échappent des plus
mystérieuses cordes de notre ame les sons merveilleux du sacrifice,
du dévoùment, de l'abnégation de soi-même; allons nous présenter
nus, s'il le faut, au souffle le plus rigoureux de l'adversité; allons
offrir une poitrine intrépidement calme aux plus terribles coups
de la destinée.
Cessons ainsi de redouter les désolations de toutes sortes dont
une main cachée paraît se plaire à semer pour nous les sentiers de
notre vie terrestre? Bénissons, au contraire, les obstacles passagère-
ment douloureux , sous le froissement desquels peut se briser à
LE CHOLÉRA. 025
chacun de nos pas notre enveloppe mortelle, car il nous sera donné
de nous élever sur des débris, pour prendre aussitôt possession des
royaumes sans fin de l'éternité et de l'infini.
C'est aussi là ce qu'ont enseigné les doctrines les plus augustes,
c'est ce qu'ont proclamé les voix les plus saintes, qui aient retenti
parmi les hommes. Ecoutez Krischna raffermissant, au moment
du combat, Arjoun qui faiblit, et dont le cœur défaille à la seule
pensée du sang qui va couler, des cadavres qui vont s'amonceler ,
des cris des mourans qui, peu d'instans après, vont remplir les
airs : « 0 Arjoun! les portes du ciel s'ouvrent devant toi. 0 Ar-
joun! il n'est donné qu'à des favoris du ciel d'assister à un combat
semblable à celui qui va se livrer. 0 Arjoun ! ajoute-t-il encore ,
développant de plus en plus sa pensée, prépare-toi à combattre,
car ce n'est pas dans l'inaction que peut s'opérer le dépouillement,
de notre forme mortelle! » Écoulez encore dans Homère comme
un écho harmonieusement affaibli de cette grande voix de l'Orient.
Se laisscra-t-il aller à de tristes, à de longues lamentations sur les
cendres d'Uion? non, car « si les dieux ont permis la ruine d'Ilion,
nous dit-il par la bouche d'Alcinoiis, c'est afin que la poésie pût.
en tirer d'utiles leçons pour les siècles à venir. » Quelles ieçons,
quels magnifiques enseignemens , nous font en effet depuis trente
siècles , Hector, Andromaquc , ou bien Enée , nous racontant du mi-
lieu des ruines embrasées de Troie les devoirs sacrés du fils, du
citoyen et de l'épouse ! Ecoutez enfin , Christ , Christ , dont la parole
est pour le chrétien toute la vérité, pour le philosophe une portion
seulement de la vérité, toutefois la plus importante et la plus su-
blime. Que dit-il à ces Pharisiens qui l'interrogeaient sur le royaume
de Dieu? « Le royaume de Dieu ne sera point visible , car le royaume
de Dieu ne sera pas hors de vous, mais bien en vous; » c'est-à-dire,
sans doute, que le royaume de Dieu ne peut être que la réinté-
gration de l'amc dans sa dignité primitive , après que suffisamment
purifiée au milieu des épreuves de la terre, il lui sera donné de se
manifester dans une vie nouvelle. Que dit-il ailleurs? qu'il fallait
mourir au monde pour obtenir le sens de la vie éternelle , c'est-à-
dire , pour participer à celte vie éternelle dès le cours de notre vie
passagère. El voyez ceux qui les premiers ont entendu celle puis-
sante parole, ou ceux qui les premiers l'ont reçue encore toute vi-
Gï24 REVUE DES DEUX MONDES.
vante par la tradition. Ils désertent les villes , ils peuplent les déserts,
ils se mettent en quête de douleurs , de misères , déjeunes, de macé-
rations , avec autant d'ardeur que d'autres d'aises et de voluptés ; pas
une heure, pas une minute ne s'écoule, sans qu'ils ne meurent à
quelque plaisir, à quelque joie, à tout ce qui est la vie; exténués
de souffrances et de mortifications, déjà presque cadavres, ils ne se
traînent bientôt plus que d'un pied chancelant sur le bord de la
tombe qu'ils ont creusée de leurs propres mains. Mais dans ces corps
amaigris, consumés par la pénitence, et, si j'ose m'ex primer ainsi,
à travers l'usure, à travers les mille fissures de celte enveloppe pé-
rissable qui tout-à-1'heure va tomber, la créature immortelle ne se
montre-l-elle pas à nous toute radieuse, toute brillante, toute
rayonnante déjà de je ne sais quel céleste éclat?
En ce moment, un rayon de la lune, perçant le sombre rideau
dont le ciel était couvert, tomba d'aplomb sur la chapelle, qu'un
des nombreux caprices du chemin que je suivais me mettait à même
d'entrevoir de nouveau. La lumière l'enveloppa d'un voile bril-
lant; elle illumina une partie du cimetière, puis s'alla déployer sur
les flots doucement agités, en une large nappe d'argent. Les pierres
qui couvraient quelques tombes , les simples monticules de terre
qui s'élevaient sur le plus grand nombre, les petites croix peintes
en noir qui les ornaient toutes, me les rendaient parfaitement
visibles , éclairées qu'elles étaient d'ailleurs par celte lueur subite.
Les légères ondulations dont l'inégale élévation des tombeaux se-
mait le terrain , lui donnaient quelque chose de l'apparence d'une
mer saisie tout à coup par un vent du nord qui l'aurait subite-
ment transformée en une glace immobile , au moment même où
ses vagues se seraient le plus fortement soulevées. Peut-être était-ce
aussi au milieu de tous les troubles du cœur, de toutes les agita-
tions de la pensée, en un mot de tous les soulèvemens de la vie,
que le vent de la mort avait soufflé sur ceux qui gisaient en ce
lieu. Et maintenant ils habitaient une sphère où ne pouvaient sans
doute se propager ni les bruits , ni les mouvemens, ni les agitations
de la terre. C'est du moins ce que semblaient témoigner, par leur
immobilité, les petites croix de bois s'élevant en tète de chaque
tombe, comme les mais d'autant de nacelles arrêtées dans leur ra-
pide sillage, tandis que ceux qui les monlaicnl avaient été englou-
LE CHOLÉRA. G2o
lis , submergés dans ces vagues gonflées par le souffle de la mort ;
mer immobile au milieu de laquelle s'élevait l'église gothique avec
une paisible majesté.
Aucun de ceux qui reposaient en ce lieu, n'avait été pendant sa
vie un inconnu , un étranger pour cette chapelle, autour de laquelle
ils se trouvaient rangés. Elle s'était ouverte pour eux à toutes les
grandes époques de leur vie : c'est là qu'ils avaient reçu la béné-
diction nuptiale; c'est là qu'ils avaient présenté leurs enfans à l'eau
sainte qui les enfantait à la vie du Christ, là que leurs prières s'é-
taient mêlées pour monter en commun vers le ciel, et là encore
que chacun d'eux, du sein du recueillement et de l'affliction,
avaient parfois demandé au ciel le courage et la résignation. Celte
chapelle avait gaîment salué leur arrivée dans ce monde, par le
joyeux carillon de ses cloches ; puis elle avait gémi sur leurs trépas,
dansv le sombre glas des funérailles. Du haut de sa chaire était
tombée la parole sainte, la manne évangélique dont ces chrétiens
avaient été nourris pendant le temps qu'ils avaient erré, comme
nous , au sein de ces désolantes solitudes que nous appelons le
monde, la terre, la vie. Dans cette chaire avait sans cesse retenti
cette bonne nouvelle, dont un Dieu fut le messager, cette bonne
nouvelle, qui annonça au monde le royaume des cieux pour prix des
souffrances et des misères de la terre. Ils lui avaient prêté une
oreille crédule. Ils l'avaient acceptée avec toute l'ardeur d'une foi
qui ne s'était jamais trouvée en contact avec les incrédulités du siècle;
et, l'heure solennelle sonnée pour eux, ils étaient venus, joyeux
sans doute d'échapper enfin aux peines de l'épreuve, pour en re-
cevoir le prix, ils étaient venus, disais-je, se coucher dans la tombe,
au pied, autour de ce même sanctuaire, d'où leur avait été promis
tant de fois un réveil éternel.
Aussi, comme la lumière , subitement apparue, se retirait peu à
peu, éclairant à peine encore la sommité dû clocher, terminée par
une grande croix , pendant que l'église elle-même s'enfonçait de
plus en plus dans l'obscurité, comme aussi en même temps qu'elle
touchait par sa base à cet amas de poussière mortelle , jadis animée,
baignant, pour ainsi dire, par le pied , dans notre néant terrestre,
elle s'illuminait pourtant encore à sa partie la plus élevée, d'une
lumière tombant d'en haut; on eut dit je ne sais quelle arche mys-
TOME II. 10
026 REVUE DES DEUX MOXDES.
térieuse qui voguait en silence sur cet océan delà mort, pour aller
déposer au rivage de l'éternité, dont elle recevait déjà quelques
rayons du soleil levant , tous ces naufragés du temps que le cours
des siècles avait engloutis tout autour d'elle.
Et d'ailleurs la grande croix d'argent , qui continuait de briller
au milieu des ténèbres , s'épaisissant de nouveau , la croix , cet in-
strument de la mort de Jésus , ce symbole de la croyance chré-
tienne, la croix n'aurait-elle pas suffi à me raconter à elle seule et
l'étrange mystère du supplice et de la rédemption , et la mer-
veilleuse alliance du ciel et de la terre, au sein de nos passagères
épreuves
Outre la sorte de solennité qu'empruntait toute cette apparition
de la manière inattendue dont elle s'était offerte , elle avait donc
aussi un rapport singulier avec l'ordre d'idées que je venais de
parcourir. Elle m'en offrait comme un résumé symbolique.
Et cette bizarre coïncidence me préoccupa quelques instans pen-
dant que je continuais ma promenade.
Barchou de Penhoen.
HISTOIRE
m- s
LOIS PAR LES MOEURS
IDcvmhnc Jfragmf nt. '
Quand on arrive à ce peuple , on se sent écrasé par l'idée d'une im-
mense grandeur ; la pensée plie sous la majesté de ce nom devant qui s'est
incliné l'univers. On éprouve alors quelque chose de ce respect qui prend
le voyageur étonné de se trouver au pied du Capitole.
La société romaine est la plus forte qu'aient instituée les hommes. On
l'a pu voir en ce que , s'étant mesurée avec toutes les autres , non-seule-
ment elle les a vaincues, mais elle leur a imposé son génie.
Le monde romain , tel a été le nom de son empire ; en effet, le monde
presque tout entier lui appartenait. La société romaine se confondait avec
la société du genre humain. Quand elle a péri, la civilisation antique s'est
écroulée, et c'est de son sein que la civilisation moderne est sortie. Nous
(i) Voyez la livraison du ier juin.
10.
G28 REVUE DES DEUX MONDES.
voici donc au centre de l'histoire ; où serait-il plus curieux de contempler
l'action réciproque des lois et des mœurss que chez un peuple qui a donné
ses mœurs et ses lois à presque tous les peuples de la terre ?
Les ténèbres qui enveloppent les origines de Rome ne nous permettent
de les entrevoir que confusément. C'est dans celte nuit, c'est sous ces
voiles de son berceau que les deux principes de toute société , les lois et
les mœurs, s'unissent, se confondent , se pénètrent , pour ainsi parler, plus
étroitement et plus intimement que partout ailleurs. La fusion primitive
des lois et des mœurs disparait dans une antiquité que l'œil ne saurait at-
teindre. Ce qui en sort est quelque chose de compacte, d'homogène, où
l'on ne peut distinguer l'un de l'autre les deux élémens agglomérés, tant
ils sont mêlés et pétris ensemble. On ne voit point les mœurs se plier à
la loi, ou la loi se conformer aux mœurs. Dès le commencement, la loi a
l'autorité de la coutume, les mœurs font le droit, le droit fait les manirs ;
comment séparer à leur origine le inos et le jus , la tradition et la légalité ?
Si la base de la plus grande puissance qui fut jamais se cache et s'en-
sevelit, pour ainsi dire, dans sa ténébreuse profondeur, nous pouvons du
moins contempler l'édifice qu'elle porte , et même en nous penchant sur
l'abîme où elle repose , nous y discernerons quelques-uns des matériaux
dont elle fut formée.
Que signifie cette période des rois ? N'est-ce pas une époque primor-
diale, et par conséquent obscure, dans laquelle s'élaborent les divers prin-
cipes constitutifs de la société romaine ? S'il en est ainsi , cherchons à y
démêler ces principes constitutifs dans leur enveloppement et leur con-
fusion.
Nous y trouvons d'abord le principe étrusque. De l'Etrurie vinrent les
coutumes et les cérémonies religieuses des* Romains , et cette science au-
gurale qui jouait un si grand rôle dans leur politique. La religion étrusque
était mystérieuse et terrible. L'oracle qu'elle consultait, c'était la foudre;
le ciel enflammé par la tempête, tel était le livre où elle lisait l'avenir. Les
chefs étrusques avaient la propriété de cette religion, qui affermissait leur
pouvoir. Quelles qu'aient été les causes et les circonstances qui aient in-
troduit à Rome une portion de l'aruspicien étrusque , on ne peut en mé-
connaître les traces dans l'ancienne organisation romaine. En outre , les
insignes de la royauté étaient toutes empruntées à l'Etrurie. Avant que
Rome existât, il y avait dans ce pays un sénat , des plébéiens , des génies,
des cliens. La division en trois tribus et en trente curies est , à ce qu'il
paraît, étrusque. Remarquons que tout cela est autant coutumes qu'insti-
tutions, peut se dire aussi bien mœurs que lois. Avec ces coutumes reli-
gieuses et ces formes politiques empruntées aux Etrusques, concoururent .
LES LOIS ET LES MOEURS. 629
pour former la Rome primitive, les mœurs agricoles du Latium et les
mœurs guerrières de la Sabine. Les vieux Sabins ont laissé, jusqu'aux
époques les plus dégénérées de l'histoire romaine , un renom de rude sim-
plicité et de mâle courage. Ils avaient aussi un caractère religieux très-
prononcé dont le type est Numa. Ainsi la religion, l'agriculture et la
guerre , telle fut l'étoffe primitive des mœurs romaines. L'Etrurie , pure-
ment aristocratique, y déposa en germe l'esprit de caste; le Latium et
les Sabins y apportèrent leurs habitudes patriarcales et belliqueuse?. De
toutes ces choses se composa le génie romain , pieux et superbe , grave et
farouche. Ainsi fut trempée de religion , d'austérité et de force , celte
nation destinée à vaincre le monde et à le discipliner.
Mais , organisée de la sorte , elle courait le risque de demeurer , comme
les Etrusques eux-mêmes, sous le joug d'une aristocratie guerrière et
sacerdotale , qui , pesant sur elle d'un double poids , eût fini par l'écraser ;
ce qui la sauva de ce danger, ce fut de pouvoir opposer à ses patriciens
une plèbe énergique et puissante. Il ne faut point se représenter cette
plèbe comme une populace misérable , mais y voir avec Niebuhr la popu-
lation mixte qui se groupait autour de la population primitive en pos-
session de la cité. C'est ainsi que l'on explique comment de puissantes fa-
milles étaient plébéiennes , comment il y avait parmi les plébéiens origi-
naires de grands propriétaires et même des chevaliers.
Ce fut, comme on sait, la lutte constante de la population plébéienne
et de la population patricienne qui forma le trait distinctif de l'histoire
romaine. Ce fut cette lutte qui produisit les agitations et fit la grandeur
de la république, c'est de là que sortirent les mœurs politiques de Rome.
Ces mœurs politiques vinrent s'implanter dans des mœurs religieuses ,
patriarcales et guerrières; elles communiquèrent à cette masse la vie et
le mouvement , elles fécondèrent ce sol vigoureux et achevèrent de ci-
menter les fondemens de la constitution romaine.
Maintenant que nous avons analysé dans leur origine les mœurs de
Rome , suivons le développement de sa législation qui s'appuie sur elles,
ou plutôt qui fait corps avec elles et partage toutes leurs révolutions et
toutes leurs vicissitudes.
La première de ces révolutions est bien ancienne, elle eut une impor-
tance immense; c'est celle qui se rattache à ce personnage à demi fabu-
leux dont le nom étrusque était Mastarna , et que Tite-Live appelle Ser-
vius-Tullius. Ce fut une organisation nouvelle amenée par de nouvelles
mœurs. L'élément militaire paraît avoir prévalu passagèrement sur l'élé-
ment sacerdotal et aristocratique , lorsque la division par centuries pré-
valut sur la division par curies; lorsque tout le peuple romain , sans dis-
030 REVUE DES DEUX MONDES.
linction de caste, fut enrégimenté en une année de propriétaires dont les
droits politiques et les devoirs militaires étaient en raison directe de la
richesse. Les dispositions législatives qui se rattachent à cette révolution
attestent dans les mœurs un grand changement dont elle dut être le ré-
sultat. Tous les actes civils qui ont la forme d'un marché , qui s'exécutent
par une vente réelle ou simulée per œs et libram , ont leur origine dans
l'organisation des centuries, car ils se font devant les témoins qui repré-
sentent les cinq classes de Servius-Tullius (dassici).Le contrat ou marché
devant témoins remplace l'ancien serment au dieu Fidius. Le mariage dans
lequel on achète sa fiancée (coemtio), remplace les noces accomplies sui-
vant les rites sacrés. En un mot, comme dit M. Ot. Mùller , la constitu-
tion de Servais substitue partout des transactions pécuniaires (I) aux for-
mes religieuses. Il paraît que l'aristocratie reprit le dessus dans la période
désignée par le règne de Tarquin-le-Superbe; mais la législation de Ser-
vais ne périt pas entièrement, elle subsista en partie, au moins comme
tradition; même au temps de la république , elle fut la charte des droits
plébéiens, invoquée sans cesse et opposée aux prérogatives patriciennes
dans la longue lutte qu'ils soutinrent contre elles. Puis vint la grande ré-
volution , l'expulsion des Tarquins. Un profond mystère enveloppe cet
événement défiguré par les inventions et les déclamations des âges sui-
vans. Quant à ce qui nous occupe, ce qu'on y voit, c'est le soulèvement
des mœurs contre celui qui les avait violées en la personne de Lucrèce.
Quel que soit le degré de créance qu'on accorde à l'admirable récit de
Tite-Live, il prouve quelque chose pour la gravité et la pureté des vieilles
mœurs domestiques , pour leur empire sur les âmes , surtout quand on
rapproche la chute d'Appius de celle de Tarquin. Fable ou histoire , la tra-
dition admit deux fois que la pudeur romaine avait placé le fer vengeur
aux mains de la liberté , et qu'au temps de Lucrèce , comme à celui de
Virginie, les mœurs, par une insurrection vraiment sainte, amenèrent
le changement des lois. Mais dans la chute des Tarquins , c'étaient la pu-
deur patricienne qui avait triomphé ; les plébéiens étaient à peu près étran-
gers à celte révolution accomplie par l'aristocrate Brutus, chef de la tribu
des Colères et neveu du tyran. Les insignes de la royauté étrusque passèrent
à des rois annuels, dont le premier fut Collatin. Les mœurs des patriciens,
loin de s'adoucir après leur victoire, redoublèrent d'àpreté. Les débiteurs
tombèrent en foule dans leurs mains inexorables , et peuplèrent leurs de-
meures , devenues semblables à des prisons et à des lieux de torture. Ce
fut alors que, seize ans après la révolution patricienne qui avait enfanté
(i) Die Etrusker, t. n, p. 387.
LES LOIS ET LES MOEURS. ()5I
Je gouvernement consulaire , s'opéra la révolution plébéienne qui donna
naissance au tribunat. Au milieu des troubles qui commençaient à la dé-
chirer, la société romaine sentit le besoin, pour ne pas périr, de faire un
appel à son principe , à cet ensemble de coutumes qui étaient à la fois son
droit et ses mœurs. Jusqu'ici la loi n'avait pas été écrite, elle était une
tradition vivante dont le patriciat était dépositaire, comme des autres
choses sacrées; alors on écrivit la tradition, et ce fut encore au patriciat
qu'on demanda les dix hommes qui furent autorisés à la rédiger.
Telle fut véritablement la mission des décemvirs. La loi des douze tables
n'est point une loi grecque , ainsi qu'on l'imagina plus tard , quand le Ro-
main mit sa vanité à tout rattacher à la Grèce , les institutions comme les
origines. La loi des douze tables fut l'expression franche et rude des vieil-
les mœurs , des vieilles coutumes sous l'empire desquelles Rome s'était
formée et avait vécu jusqu'alors. Ainsi elle consacre le terrible pouvoir
du père sur ses enfans , le droit de les tuer ou de les vendre ; fidèle au
même esprit , elle disait : a Que le père se hâte de mettre à mort l'enfant
d'une difformité monstrueuse, » et n'accordait la liberté au fils que quand
il avait été vendu trois fois. Du reste , cette dernière disposition , qui nous
semble le comble de la tyrannie paternelle , était peut-être un commen-
cement d'émancipation. Quoi qu'il en soit , pour comprendre de telles lois,
il faut entrer dans la pensée romaine touchant la famille , dans laquelle le
père est tout; le fils de famille , l'épouse, ne sont pas des personnes par
rapport à lui , il ne peut leur faire de donation , car une donation suppose
deux personnes. Le fils ne peut ni acquérir ni tester , le fils est la chose du
père , le père a le droit d'user et d'abuser de sa chose , telles sont les maxi-
mes primitives du droit romain . Or , ces maximes étaient tirées des entrailles
mêmes des mœurs romaines , fondées principalement sur la famille. Si on
doutait qu'il en fût ainsi, qu'on réfléchisse que Denys d'Halicarnasse (I)
attribue à Romulus la loi qui permettait au père de tuer et de vendre son
fils : on la croyait donc antérieure aux douze tables; d'ailleurs ce ne sont
pas là de ces lois qui s'inventent, l'usage est le seul législateur qui les
puisse établir. Partout dans la loi des douze tables , nous observons de
même l'esprit des vieilles mœurs romaines , telles que nous avons tenté de
les caractériser. Ces mœurs étaient, avons-nous dit , empreintes d'une re-
ligion lugubre , et parmi les fragmens de la loi des douze tables qui nous
restent se trouvent onze articles consacrés aux morts, et on y lit cet arrêt
qui respire une superstition sinistre : « Que celui qui a prononcé un en-
chantement funeste soit déclaré parricide. » Ces mœurs étaient agricoles,
(i). Dcnys d'Hautain. , p. <)6 et suiv.
G32 REVUE DES DEUX MONDES. ,
et je vois que les douze labiés ont prévu avec détail et punissent avec sé-
vérité divers dommages qu'on peut causer à l'agriculture. Celui qui a tué
un agneau sera lié et battu de verges. Celui quia coupé de nuit la mois-
son que la charrue a produite sera dévoué à Cérès (i) et pendu. Quant
à la guerre, est-elle pacifique cette législation qui ne connaît qu'une
expression pour désigner un étranger et un ennemi ? Ainsi dans la loi
des décemvirs les mœurs de Rome naissante n'ont rien perdu de leur
barbarie. Pour un membre rompu , elle établit la peine du talion. Elle
donne le droit au plaignant de traîner en tout temps son adversaire de-
vant le tribunal; s'il est vieux et malade, elle permet qu'on lui accorde
une monture, elle ordonne qu'on lui refuse une litière. Rédigée par des
patriciens, elle est impitoyable pour les malheureux débiteurs et contient
cette ligne terrible que, malgré d'officieuses interprétations , les histo-
riens les plus récens se sont vus contraints d'entendre à la lettre avec
l'antiquité , et qui autorise les créanciers à couper en morceaux le débi-
teur insolvable (2).
Cependant cette législation que dictait l'esprit du passé contenait des
germes d'avenir ; elle interdisait bien encore le conmtOium, entre les plé-
béiens et les patriciens , mais du reste elle n'établissait aucune différence
entre eux pour les droits civils. Cela indiquait un notable changement
dans les mœurs et en préparait un plus grand encore.
Si la loi des douze tables a été, comme le dit Tite-Live, la source du
droit romain, si elle a été placée par Cicéron , qui lui rend le même
témoignage, au-dessus de tous les livres des philosophes; si, enfin, plu-
sieurs de ses dispositions ont servi de base à la jurisprudence de la répu-
blique et subsisté jusque dans le recueil des empereurs chrétiens, elle le
doit précisément à ce qu'elle avait sa racine dans les mœurs romaines,
car c'est là ce qui fait la force d'une législation , parce que c'est de là que
lui viennent la sève et la vie.
C'est à la loi des douze tables que commence, à proprement parler,
l'histoire si vaste du droit romain; car le peuple romain est le premier
chez lequel le droit ail formé une science dont on pût écrire l'histoire, et
ceci tient à ce que ce peuple eut , depuis son origine jusqu'à sa fin, un
profond sentiment et un profond respect du droit. Cette idée fut pour lui
une grande force. Souvent plébéiens et patriciens en firent un très mau-
vais emploi, et voulurent placer le droit là où il n'était pas ; mais , en s'é-
garant, c'est lui qu'ils invoquaient. Même quand ils employaient la vio-
( i) Qui frugem aralro quesilam fui lin» non pavit secuitve suspensus, Ccreri esto.
[2) Voy. Hugo , Histoire du droit romain, et Niebuhr.
LES LOIS ET LES MOEURS. 055
lence, ils en appelaient, les uns à la tradition, les autres à la justice,
c'est-à-dire aux deux idées constitutives du droit. Ainsi , la notion du droit
jaillissait du choc des partis ; ainsi, il y avait quelque chose de commun
entre eux. L'état conservait un lien, la société un fondement. Par cette
habitude constante, le droit né des mœurs s'identifia toujours davantage
avec elles, et forma , pour ainsi dire, leur essence; et c'est ainsi que le
peuple romain mérita de s'appeler par excelh nce le peuple du droit.
Ce peuple transporta le sentiment du droit dans ses rapports avec les
peuples étrangers , et y puisa une confiance en sa propre cause qui la fai-
sait triompher. Si les Romains eussent conçu froidement la grande injus-
tice de soumettre le monde , je doute qu'ils eussent pu y réussir ; mais ce
fut à un instinct supérieur, à un instinct qui n'était ni sans moralité ni
sans grandeur, qu'ils durent l'empire de l'univers. Ils se croyaient des
droits sur le genre humain; ils croyaient que les dieux protégeaient et fa-
vorisaient leurs conquêtes.
Que de soins, que de précautions prises pour établir la bonté de leur
cause , pour mettre la justice ou l'ombre de la justice de leur côté! Ecoutez
le fécial , quand il vient , la tête voilée , déclarer solennellement la guerre
aux ennemis du peuple romain. Il s'écrie : Que Jupiter m'entende ! que
les frontières m'entendent! que le droit m'entende (I) ! C'est ce senti-
ment d'équité , lors même que l'équité était le plus méconnue , qui a sou-
tenu les Romains dans des momens où tout semblait perdu. Ils n'ont ja-
mais désespéré de leur cause , parce qu'ils l'estimaient juste et sainte. En
un mot , c'est parce qu'ils croyaient avoir le droit de conquérir le monde
qu'ils ont fini par le posséder.
Maintenant que nous avons vu le droit romain sortir des mœurs ro-
maines , voyons rapidement ce que ce droit et ces mœurs devinrent du-
rant dix siècles, entre Appius et Justinien, entre Virginie et Théodora.
Le quatrième et le cinquième siècle de la république furent l'âge d'or
de la vertu romaine; c'est le temps des mœurs rigides, c'est l'époque des
Fabius et des Cincinnatus. Rome lutte contre ces populations de l'Italie ,
qui lui coûtèrent plus à vaincre que le reste du monde. La pauvreté et
la guerre fortifient ses mœurs , sa politique puise dans leur austérité une
énergie incomparable. Malgré les querelles des deux ordres, il y a unité
dans l'état. La sévérité générale des mœurs atténue les inconvéniens que
produit la division des ordres.
Les patriciens perdent quelque chose de leur superbe dans les simples
et mâles occupations de la vie champêtre. Les plébéiens oublient par
(i) Audiat fas! lit. Liv. Ier li\rc.
054 REVUE DES DEUX MONDES.
moment leurs inimitiés, pour suivre avec ardeur leurs patrons sur le champ
de bataille. Cependant les deux intérêts sont trop puissans pour ne pas
se combattre; la grande guerre du forum se continue, et le peuple met
autant de courage et de persévérance à conquérir l'égalité qu'à subjuguer
l'Italie. Il y parvint alors , parce qu'il en était digne. Remarquez que
cette époque des mœurs simples et pures fut celle des grandes conquêtes
législatives que remportent les plébéiens. Au quatrième siècle , la loi
Canuleia (I) autorise le connubium avec les patriciens. La loi Licinia (2)
permet de choisir un consul parmi les plébéiens. C'est pendant le cin-
quième siècle, surtout pendant les longues guerres contre les Saniniles ,
au milieu des plus grands efforts du courage et de la vertu, que les plé-
béiens obtiennent leur complète émancipation, et commencent même, par
leur prépondérance excessive, à troubler l'équilibre de la république. Dès
l'année 412, une loi avait étendu aux deux consuls le droit que la loi Li-
cinia avait accordé pour un seul , et dès 424 , d'autres lois obligent à choi-
sir parmi les plébéiens l'un des censeurs , et déclarent les plébiscites obli-
gatoires pour tous les citoyens (5). Enfin, en 454, la lot Ogulnia comble
la mesure, en accordant aux plébéiens quatre places de pontifes et cinq
d'augures. Cette loi fut la consommation des changemens introduits par
les mœurs dans les lois. Deux cents ans plus tôt, l'idée du sacerdoce con-
fié à des mains plébéiennes eût paru monstrueuse. Mais les temps avaient
marché, et le vieux patriciat fut contraint de se résigner à cet envahisse-
ment de ses plus augustes prérogatives.
Un autre progrès des mœurs fut l'émancipation de la loi elle-même.
Dans l'origine , les patriciens s'en élaient réservé la propriété au moyen
de certains rites mystérieux dont ils étaient dépositaires. Eux seuls pou-
vaient décider si le jour était faste ou néfaste , si les auspices étaient fa-
vorables ou contraires , et par là ils disposaient des assemblée--, et des ju-
gemens. Mais, en l'an 449 , le scribe Appius Cœcus trahit et divulgua ces
mystères. Cneius Flavius étala dans le forum les secrets de la science
patricienne; il dévoila les fastes. — Les vieilles mœurs sacerdotales furent
ébranlées jusque dans leur racine. La publicité du droit fut un triomphe
immense des mœurs plébéiennes. Les patriciens le sentirent; car ils cher-
chèrent à ressaisir , sous une autre forme , le monopole qui leur échappait.
Ils inventèrent des formules compliquées et bizarres , nécessaires pour les
actions judiciaires, et dont eux seuls connaissaient l'emploi et I'applica-
(i) En 3oç).
(a) Eu 387.
(3) Loi Publicia.
LES LOIS ET LES MOEURS. Gôo
lion. Mais cela leur fut encore enlevé. Ls premier plébéien qui fut investi
de la dignité de pontife, Tiberius Coruncanus, dépouilla la politique sa-
cerdotale de ses derniers voiles. Depuis ce temps , la loi fut accessible à
tous; dès-lors, elle perdit son caractère religieux, pour prendre une phy-
sionomie populaire, et tout fut changé dans la constitution romaine.
Deux magistrats avaient été institués dans cette première période, dont
le rapport avec l'état des mœurs est assez étroit pour m'interdire de les
passer sous silence.
Toute société solide est basée sur le maintien du droit établi , sur le
respect de la chose jugée , sur l'autorité de la coutume ; il en est ainsi en
Angleterre , il en était de même à Rome. Cependant, à côté de celte fixité
de la loi fondamentale, il avait fallu faire la part de l'élément mobile,
qu'on ne saurait bannir d'aucune législation. C'est à quoi servit l'édit
prétorien. Chaque année, un nouveau préteur apportait par des mesures
de détails les modifications nécessaires au droit existant : il concédait aux
mœurs ce qu'on n'eût pu leur refuser sans péril. Mais quelle prudence
délicate, on pourrait dire quelle timidité respectable, présidait à ces con-
cessions nécessaires ! On évitait avec un soin superstitieux de toucher an
texte immuable ; on imaginait les fictions les plus étranges pour accommo-
der aux mœurs nouvelles les anciennes lois ; on permettait , dit Gibbon ( I ),
que le désir secret ou probable du défunt prévalût sur l'ordre de la suc-
cession et les formalités du testament... Pour la réparation des torts pri-
vés, des compensations et des amendes étaient substituées à la rigueur
tombée en désuétude des douze tables. Le temps et l'espace étaient an-
nulés par des suppositions imaginaires ; l'allégation de jeunesse, de fraude,
de violence, mettait au néant l'obligation d'un contrat inconvenant, ou
dispensait de son accomplissement. Gibbon blâme avec raison les abus de
cette méthode , devant lesquels n'a cependant pas reculé la sagesse poli-
tique de son pays.
Si le devoir du préteur était de concilier les mœurs avec les lois, celui
du censeur était de conserver les lois par les mœurs. Le censeur disposait
arbitrairement du rang des citoyens , il prononçait sur eux l'ignominie;
il punissait ce que les tribunaux ne peuvent atteindre, le désordre, la
lâcheté, la corruption. Il était le magistrat des mœurs; sa dignité était,
au dire de Plutarque (2) , la plus élevée de toutes. Dans ce respect de la
censure est le génie de Rome pure et libre. Plus tard, quand elle fut
corrompue, la censure gêna ses débordemens, et un tribun du peuple >
(r) Décline and l'ail, t. vin, p. i5, ehap. 44-
Vie de Galon l'ancien
C36 REVUE DES DEUX MONDES.
Titus Clotlius, fit rendre une loi qui lui enlevait son pouvoir (I). On la
rétablit (2); niais la censure n'avait plus d'autorité, depuis que la vertu
avait perdu la sienne. Son nom, conservé quelque temps sous les empe-
reurs , ne fut qu'une honte de plus. Puis , le nom même fut trouvé impor-
tun et aboli comme un remords. Enfin , quand Arcadius voulut tardive-
ment rétablir celte dignité d'un autre âge, le sénat décrépit de son temps
eut peur de ce fantôme et le repoussa. Ainsi finit cette institution qui ne
pouvait convenir qu'à des mœurs vigoureuses , telles que celles que nous
a présentées dans son principe la république romaine. Nous sommes ar-
rivés au moment où ces mœurs vont changer sans retour. Suivons ces
changemens , et ceux qu'ils entraîneront dans les lois.
En effet, on peut observer dans les lois les progrès de la corruption
graduelle des mœurs, jusqu'à ce que cette corruption ayant atteint son
dernier terme , la loi fondamentale de l'état soit attaquée elle-même, et
que les mœurs ayant cessé d'être républicaines, la république fasse place
au despotisme.
A la fin du cinquième siècle, Rome rencontra la Grèce à l'extrémité de
l'Italie. Durant le cours du sixième , elle prit Syracuse, et entra en Orient.
Au commencement du septième, Corinlhe lui livrait ses chefs-d'œuvre.
Les richesses du monde commencèrent à la punir de ses conquêtes, en
amollissant ses mœurs. Sa législation atteste ce relâchement et par les ré-
sistances qu'elle lui oppose, et par les concessions qu'elle est contrainte
de lui faire.
On remarque d'abord les efforts qui ont pour but de relever la religion,
base de la politique romaine, alors si ébranlée. Ainsi, la loi Papia (5) or-
donna que le grand-pontife choisirait un certain nombre de vierges, entre
lesquelles le sort désignerait vingt vestales. Cet impôt levé sur les familles
romaines ne prouve-t-il pas que le zèle pour le culte national commençait
à se refroidir , et que la législation sentait le besoin de le ranimer ?
On voit aussi la loi lutter contre l'envahissement du luxe et des désor-
dres , en multipliant sans fruit les dispositions somptuaires : c'est dans ce
but que furent portées , pour réprimer le luxe des femmes , la loi Oppia (4)
(pie défendit Caton, et qui ne put durer plus de vingt années; la loi (5)
(i) Loi Tita Clodia, 6g5.
(2) Metellus Scipio, en 702.
(3) 5o4.
(4) 539. Tit. Live, 34. 1. Tacite, Annal 11. 5.
(5) 573.
LF.S LOIS ET LES MOEURS. GÔ7
Orchia et la loi Fannia (-1), qui fixaient le nombre des convives dans les
festins.
Alors on commence à faire, des lois contre les brigues (2), lois qu'il
fallut depuis souvent renouveler, et toujours inutilement; contre la véna-
lité des orateurs (5) , contre la captation des lestamens , surtout par les
femmes (4). Enfin, des crimes nouveaux paraissent, pour la première fois,
dans les lois, comme dans les mœurs; telle est la violence faite à la pu-
deur des personnes libres (5).
Durant les cent cinquante dernières années delà république, au milieu
de ses plus grands triompbes , la décadence des mœurs fait des progrès
rapides, et tout s'acbemine vers une ruine complète des institutions. La
corruption donne naissance à d'horribles décbiremens; la mollesse enfante
la cruauté. En parcourant les lois de cette époque, on assiste à la disso-
lution des mœurs et de l'état.
Lorsque la moralité d'un peuple se déprave, il se relâche de sa sévérité
pour le mal. Ainsi , quand je vois supprimer à Rome la peine des calom-
niateurs , je pense que tout est perdu, puisqu'on amnistie la calomnie (6).
Je lis l'affaiblissement du courage civil, dans la loi qui met le vote
secret à la place du vote public (7) ; l'amollissement des mœurs militai-
res, dans celle qui fait ajouter des vêtemens à la paie (8) que recevait déjà
le soldat romain. La paie et les dons militaires changèrent entièrement
l'esprit des troupes romaines et tuèrent leur patriotisme. Le service , qui
d'abord se confondait avec la défense du pays et de la famille, devint un
métier. En outre , les soldats propriétaires qui composaient les aimées
dans les premiers temps, n'appartenaient qu'à la république; les soldats
stipendiés étaient à la disposition des généraux , qui pouvaient augmenter
la paie ou les gratifications.
On a beucoup déclamé contre les lois agraires ; on a donné leur nom
au sys'ème insensé qui voudrait établir violemment l'égalité absolue de
la propriété. Il est cependant bien certain que les Gracches ne demandè-
rent jamais rien de pareil. Ils réclamaient seulement pour les plébéiens
(i) 593.
(2) De Ambitu, 575.
(3) 539. L. Ciucia.
(4) L. Voconia 585.
(5) L. Scatinia 5 26 de stupro ingenuis illato.
(6) 614. Lex MemniaoK Remnia de non imire&dâ fronticalumniatorislilteiâ K.
(7) L. Gabinia. Lata ah homine ignoto et sordido. Ciccron , Leg. nr. 16.
(8) Lex Viaria. 628.
GÔS REVUE DES DEUX MONDES.
un droit qui leur appartenait incontestablement , celui d'entrer en par-
tage des terres conquises par eux sur l'ennemi. Tiberius ne demandait pas
une distribution gratuite du froment, mais seulement qu'on abaissât le
prix du blé. Ceci n'avait rien d'irrégulier ni de nouveau. Ces deux no-
bles frères, dont tout le crime fut de valoir mieux que leur temps, succom-
bèrent, parce que le vieil esprit romain, qui les inspirait, ne vivait plus
(pie dans leur cœur. Une aristocratie corrompue les persécuta, des plé-
béiens corrompus les abandonnèrent , et leur généreuse mort prouva celle
triste vérité , que, lorsque les mœurs sont mauvaises , les bonnes lois sont
impossibles.
A cette époque, tout avait changé dans Rome, non-seulement les coutu-
mes, les maximes, mais la population elle-même. La plupart des anciennes
familles étaient éteintes ; les familles plébéiennes , élevées à la noblesse
parleur richesse ou leur influence, remplaçaient le vieux patriciat. La
population romaine tout entière était un ramas d'affranchis , d'Italiens ,
d'étrangers, sans unité, sans dignité, sans traditions communes. Ce peu-
ple, qui s'appelait romain , n'avait rien de romain , ni les mœurs , ni les
sentimens , ni même le sang. Dans cette extrémité , il est curieux de voir
les lois tour à tour céder à l'invasion des mœurs étrangères ou s'armer
contre elles; tantôt la loi Junia et la loi Papia (I) bannissent de Rome les
étrangers , tantôt la loi Junia (2) confère aux Latins et aux alliés le droit
de cité conquis par la guerre sociale. ,
Le sénat de celte époque dégénérée ne conserve point le pouvoir judi-
ciaire; les chevaliers (3), c'est-à-dire alors les financiers, les publicains
sont investis de ce pouvoir, et du droit de vendre légalement la justice.
Ils prennent cette ferme comme une autre , et deviennent des traitans en
matière d'équité. On fait encore des tentatives pour établir de nouvelles
lois somptuaires (4), pour ressusciter les anciennes tombées en désuétude;
mais, comme dit Macrobe d'une de ces lois (5) , le luxe et les vices se li-
guèrent contre elles, et elles furent inutiles.
Les discordes civiles firent aux Romains des mœurs atroces, qui enfan-
tèrent des lois qui leur ressemblaient. Au temps de la lutte de Sylla et de
Marius, de Pompée et de César, toujours la même sous d'autres noms,
(i) 628-689.
(2) 664.
(3) Loi Sempronia, 632. L. Servilia Glaulia, 954.
(4) L. OEmilia, 676. Cette loi voulait que celui qui possédait ou recherchait
une magistrature ne pût pas aller iliner chez tout le monde.
(5) L. Antia, 676.
LES LOIS ET LES MOEURS. 639
toujours celle tle l'élément aristocratique et de l'élément démocratique
aux prises dans la constitution romaine, ou plutôt des élémens étrangers
qui avaient remplacé ceux-ci et qui en usurpaient le nom; au temps de
ces dissensions furieuses, la législation fut comme la guerre civile : les
lois se proscrivirent comme les factions. Sylla, qui voulait faire une aris-
tocratie avec des débris, et qui, jugeant son œuvre impossible, abdiqua
le pouvoir à l'étonnement du inonde ; Sylla est tout entfer avec son plan
vaste et impraticable , son génie sombre et sanglant, dans la série des lois
auxquelles il a attacbé son redoutable nom (\). Son début est terrible : que
nul ne secoure un proscrit ; il est permis à tous de le tuer ; ses biens se-
ront vendus au pi-ofit du trésor public; ses enfans seront frappés d'infa-
mie (2). Puis, Sylla (ce qui peut surprendre) se montre aussi sévère poul-
ie crime que pour la vertu : il interdit l'eau et le feu aux sicaires, aux
parricides, aux empoisonneurs, aux infâmes (3), à ceux qui falsifient les
teslamens et les monnaies (4). C'est que Sylla suivait une idée; à travers
ses égorgemens , il voulait régénérer les mœurs par la terreur. Il fut le
Robespierre de l'aristocratie. Sa tendance politique se fait sentir dans
chacune de ses lois. Il arrache aux tribuns la puissance législative , et leur
interdit de revêtir d'autre dignité que la leur. Il abroge la loi Domilia ,
qui avait transporté au peuple le droit d'élire le pontife.
Mais, aussitôt après lui, s'opère une réaction démocratique : les tribuns
sont remis en possession de leurs pouvoirs (S); la loi Domitia est rétablie.
Ainsi la législation est aussi un champ de bataille , où triomphe tour à
tour la fortune des partis.
Les lois de ces temps montrent à quel point en était venue la perver-
sité des mœurs, par les précautions qu'elles prennent contre elle. Ce fut
sans doute la fréquence toujours plus grande des assassinats domestiques
qui fit étendre la peine du parricide au meurtre des autres parens (6).
Les lois ne pouvaient améliorer les mœurs ; les mœurs ne pouvaient
soutenir les lois. Tout allait s'abîmer dans une révolution devenue inévi-
table. Cependant chacun s'efforçait encore de conserver les lois , et même
de ressusciter les mœurs anéanties. L'un était aussi impossible que l'au-
tre. Tandis que Brutus et ses amis rêvaient la république , la république
(i) Leges Corneliœ, 6; 3.
(2) Cic. inVerrem, 1. 47.
(3) L. Corneliœ, 673.
(4) Idem.
(5) L. Aurélia, C>7y-G84.
(6) Loi Pompeia, 699.
040 REVUE DES DEUX MONDES.
s'en allait; et le voluptueux César, cherchant à remettre en vigueur les
lois somptuaires (-1), abolies par les mœurs, n'était pas plus sage que
l'austère Brutus.
César était assez corrompu , mais il était trop généreux pour son temps :
il tomba. Après lui, il y eut un interrègne des mœurs et des lois, qui
s'appela le triumvirat. On vit alors, ce qui arrive quelquefois, les lois
mentir aux mœurs. On les vit se hâter, quand le despotisme était immi-
nent, d'appeler la mort et de solennelles malédictions sur la tète de celui
qui serait créé dictateur (2). Cette loi prenait bien son temps , pour paraître
entre César et Octave.
On peut connaître, dans le passage de la république à l'empire , quelle
était sur les Romains la puissance de la coutume. Les anciennes formes
subsistèrent , bien que l'ancienne constitution eût péri. Les assemblées du
peuple se continuèrent tout le temps du règne d'Auguste; et Auguste at-
tira à lui tous les pouvoirs, en se faisant décerner tous les litres. Rien ne
changeait brusquement à Rome, la tradition n'était jamais entièrement
interrompue; elle se maintenait dans les noms, quand les choses avaient
passé.
Le besoin de réformer les mœurs était si pressant, qu'il se fit sentir
tout d'abord au gouvernement que leur corruption avait produit. Tel est
le but de la plupart des lois portées par Auguste. Les désordres civils
avaient multiplié les affranchissemens : il fallut mettre des bornes à ce
pouvoir; il fallut surtout favoriser la population diminuée par les guerres
intestines et la dépravation générale.
Tel fut l'objet des fameuses lois Julia et Pappia Popœa , dirigées contre
le célibat : elles restreignaient considérablement les droits de succession
chez tout individu de plus de vingt-cinq ans et de moins de soixante , qui
n'avait point engendré ou adopté d'enfant (5). Mais celte mesure , qui
contrariait les mœurs romaines, ne passa point sans diffirulté. Auguste fut
même obligé , par des refus tumultueux , dit Suétone , de mitiger la sévé-
rité de sa loi. Rôle bien digne de celte assemblée dégradée qui, toujours
lâche envers la tyrannie, ne savait être séditieuse que contre la vertu !
Tibère , que cette sorte d'opposition ne devait pas beaucoup alarmer
pour son compte , eut peur de l'ombre du peuple romain. Il jugea plus sûr
d'employer , pour son despotisme , ce sénat dont il admirait la bassesse.
(r) Ne quis in argento aurove possideret plus peciiniœ quàm 5o sestertia. Dion.
4L 38. Antiquas de sumptibus faciendis severius revocavit. Cic. ad Attic. i3. 7.
(2) L. Anlonia, 710.
(3) Hugo, Hist. du droit romain, t. u, p. ?\i.
LES LOIS ET LES MOEURS. 011
Chose remarquable, l'infâme empereur osa porter des lois conlre le dé-
sordre des mœurs ! Son impudeur ne fut jamais plus effrontée.
Un fait bien remarquable , c'est le développement que le droit romain
prit et conserva sous l'empire. Ici commence nne série de grands juriscon-
sultes, à peine interrompue, qui dure jusqu'à Justinien. La jurisprudence,
qui était libre et privée , acquiert une autorité publique et officielle , de-
puis que les empereurs ont appelé les jurisconsultes à la confection des
lois, et ont ordonné qu'on se soumît à leurs décisions. Un grand nombre
d'empereurs, en s'appliquantà faire fleurir la science du droit, travaillent
avec plus ou moins de zèle et de fruit à modifier la législation romaine.
Tels furent le faible et savant Claude, le prudent Vespasien, Nerva, Tra-
jan, Adrien, Perlinax, Septime-Sévère , et bien d'autres.
Même sous les mauvais empereurs , sous Néron, sous Domilien, on est
surpris de voir naître de bonnes lois. La tradition législative , que de sa-
vans hommes se passent de main en main, se perpétue à travers les vio-
lences et les bouleversemens; et ainsi demeure, au sein d'un empire cor-
rompu et déchiré, un principe d'ordre, de régularité, de civilisation. Que
serait devenu le monde romain , tombant de tyrannie en tyrannie , livré
successivement à tous les genres de despotisme, s'il n'eût eu dans son sein
un dépôt de sagesse et de raison , un système de justice et de philosophie
sociale ?
Mais malheureusement, à mesure que la science des lois est plus culti-
vée, l'observation des lois devient plus étrangère aux mœurs. Cette
science, que complique toujours davantage une curieuse subtilité, cette
science est un objet d'érudition et de dialectique, plutôt que d'utilité et
d'application. C'est dans cette période que l'enseignement oral du droit
romain fut séparé de la pratique (1). C'est alors que des sectes s'élevèrent
parmi les juristes comme parmi les philosophes , et se livrèrent à une
polémique , quelquefois ingénieuse , mais presque toujours stérile. Ainsi
le droit, qui contenait les seules garanties de la société romaine, se trouva
trop isolé de cette société. Il y eut alors comme deux mondes : celui de
la législation, régulier, savant, philosophique; celui des mœurs, désor-
donné, violent, corrompu. En un mot, tandis que les lois se perfection-
naient par la science , les mœurs manquaient aux lois.
Mais le droit romain n'en restera pas moins comme un monument ad-
mirable. Avant de quitter cette imposante législation romaine , signalons
rapidement quelle influence eurent sur elle d'abord les mœurs de l'em-
pire , puis celles du christianisme.
(i) Hugo, t. u, p. io3.
TOME II. 41
042 REVUE DES DEUX MONDES.
La condition des esclaves fut adoucie. C'était la liberté qui établissait
une distance immense entre un Romain et son esclave. Mais le despotisme
avait comblé cet intervalle. La puissance suprême dominait et modérait
celle du maître ; l'esclavage tendait à s'effacer , pour ainsi dire , dans l'é-
galité de la servitude universelle (\).
A l'époque où nous sommes , l'autorité paternelle a éprouvé déjà bien
des restrictions par l'adoucissement des mœurs et le relâchement des
liens de famille. Cependant le principe subsiste , le fils n'est pas encore
propriétaire, et , comme l'esclave, ne peut disposer de son bien qu'à titre
de pécule; et encore ce pécule ne peut se composer que de ce que le fdsa
acquis par ses travaux militaires. De là le nom de pecuium castrense ;
c'est une concession faite par le principe de l'autorité paternelle à l'esprit
guerrier , qui n'était pas moins dans les mœurs romaines.
De cet esprit découlait aussi la faveur du testament militaire , savoir
celle de tester dans le danger, sans être soumis aux formalités ordinaires,
accordée aux soldats par la loi des douze tables , puis tombée en désuétude,
puis rétablie par les premiers Césars (2). Les empereurs ne pouvaient être
avares de privilèges envers ceux qui donnaient le sceptre du monde.
La condition des femmes avait bien changé depuis les commencemens
de la république, et ce changement particulier était un signe du change-
ment total des mœurs. Dans le principe, la femme n'était pas une per-
sonne pour son mari, et comme toute autre chose, elle pouvait êire acquise
par un usage d'un an.
Après les guerres puniques, quand des mœurs nouvelles s'introduisi-
rent, les femmes entrèrent dans de nouveaux rapports avec leurs époux,
dans des rapports d'égalité jusqu' alors inouïs. Du temps d'Auguste, les
choses en étaient venues à ce degré de licence, qu'il fut obligé de réprimer
la facilité des divorces. Les femmes furent par degrés affranchies des di-
verses tutelles auxquelles les soumettait la condition de filles adoptives
de leurs maris (5). Le fonds dotal fut déclaré inaliénable, au moins quand
il était situé en Italie; et c'est aussi vraisemblablement alors que le mari
fut obligé de restituer la dot , après la dissolution du mariage (4).
Ainsi, avant Constantin, la famille, l'ancien fondement de la société
romaine, n'existe plus dans sa redoutable unité. L'esclave est plus facile-
ment affranchi; il appartient moins complètement à son maître. Le fils de
(i) Hugo, t. ii, p. 149.
(2) Heineccius, Elementa juris civilis, livre it, titre xi.
(3) Hugo, t. 11, p. i57.
(4) M. , p. 169.
LES LOIS ET LES MOEURS. 043
famille a obtenu un commencement, d'émancipation; la femme, une éman-
cipation complète. — Ces changemens peuvent donner une idée de tous
les autres changemens du même genre. Considérons maintenant le der-
nier qu'a subi la constitution romaine, celui qu'y ont apporté les moeurs
nées de la religion chrétienne.
Quand on songe à ce qu'était la vie des premiers chrétiens , quand on se
représente cette métamorphose morale que subit le cœur humain régénéré
par l'Evangile , il semble que Constantin , qui plaça le christianisme sur
le trône, l'ait dû faire entrer dans les lois. Et Justinien , venu deux siècles
après Conslantin, ne pouvait-il pas profiter de la refonte générale à la-
quelle il soumettait la législation romaine , pour la mettre en harmonie
avec le principe chrétien ? — Cependant il n'en fut pas ainsi : les bases du
droit romain , tel qu'il était sorti des douze tables , tel que le temps et les
révolutions l'avaient fait , ces bases ne furent point changées : tant était
grande l'autorité de la loi établie , tant sa racine était profonde. Il y eut
bien un certain nombre de mesures de détail que commandait la morale
évangélique. De ce nombre sont celles qui interdisent ou restreignent
les proslilutions et les jeux sanglans des gladiateurs. Avec les turpitudes
et les cruautés, le christianisme ne pouvait transiger. Son esprit de dou-
ceur et d'égalité se fit sentir aussi dans quelques dispositions louchantes
en faveur de ceux que la société opprimait. Telle fut la loi qui permit
d'aliéner les choses sacrées pour le rachat des captifs (I). Le paganisme
avait témoigné de son respect envers ces dieux, en déclarant inviolable
tout ce qui appartient à leur culte. Le christianisme , par une inspiration
supérieure , permit de donner les richesses de l'église en échange de la
liberté humaine. Animé du même sentiment , il améliora le sort des af-
franchis , en leur permettant de recueillir et de transmettre des héritages,
et en faisant passer le droit de leur famille avant celui de leur patron.
Mais il n'alla pas plus loin : l'esclavage ne fut pas aboli ; l'égalité entière
des droits ne fut p:ïs accordée aux femmes; en général, la condition des
personnes et des choses ne fut point changée.
Ici, il faut remarquer la marche du christianisme. Il n'a point, comme
les anciennes religions de l'Orient, promulgué un code social; il ne s'est
point identifié avec un système de législation particulier, il n'a point im-
posé au monde une forme politique déterminée. Le christianisme a pris la
société romaine telle qu'elle était, sans détruire cetie vieille législation,
héritière de tant de siècles et de tant de sagesse. Il s'est contenté d'en ef-
facer les souillures et le sang , et d'y insérer quelques lignes de misé ri -
(i) Heineccius, Elementa juris civîlis , t. ri, p. 9.
11.
644 REVUE DES DEUX MONDES.
corde et de charité. Du reste, il n'a contesté aucun des droits établis; il
n'a opéré immédiatement aucune modification essentielle dans la société.
Mais il a fait bien plus en déplaçant complètement le principe et le
but des actions humaines , en leur donnant un mobile jusqu'alors inconnu.
Il a fondé des mœurs nouvelles , et ces mœurs , en se développant , ont
amené une révolution complète dans les rapports qui existaient entre les
hommes.
C'est la grandeur du christianisme de ne heurter de front aucune forme
sociale, de s'accommoder de toutes, de survivre à toutes. Et certes, ce
n'est pas à dire qu'il soit sans action sur la société. — Mais c'est que le
génie de l'humanité qui l'inspire , l'avertit que toute action de ce genre
n'est durable et profonde que si elle passe par les mœurs pour arriver
aux lois.
Vouliez-vous que le christianisme liât sa cause avec cette législation
que la barbarie allait renverser, avec cette société qui allait disparaître ?
Il avait mieux à faire : il laissait le présent se précipiter vers sa ruine ;
mais il avait conquis l'avenir. Les lois romaines pouvaient être enfouies
dans la poussière et les ténèbres ; la morale du Nazaréen avait déposé au
fond des âmes le germe d'où la société moderne devait sortir. Quelques
nations barbares avaient bien adopté en partie le droit romain ; mais la
loi que le christianisme annonçait, devait être un jour le code moral de
l'Europe civilisée.
J.-J. Ampère.
OBERMÂNN.
Si le récit des guerres, des entreprises et des passions des hom-
mes , a , de tout temps, possédé le privilège de captiver l'attention
du plus grand nombre; si le côté épique de toute littérature est
encore aujourd'hui le côté le plus populaire, il n'en est pas moins
avéré pour les âmes profondes et rêveuses ou pour les intelligences
délicates et attentives , que les poèmes les plus importans et les
plus précieux sont ceux qui nous révèlent les intimes souffrances
de l'ame humaine, dégagées de l'éclat et de la variété des évène-
mens extérieurs. Ces rares et austères productions ont peut-être
une importance plus grande que les faits même de l'histoire, pour
l'étude de la psychologie, au travers du mouvement des siècles; car
elles pourraient , en nous éclairant sur l'état moral et intellectuel
des peuples aux divers âges de la civilisation, donner la clé des
grands évènemens qui sont encore proposés pour énigmes aux éru-
dits de notre temps.
Et cependant ces œuvres dont la poussière est secouée avec em-
pressement par les générations éclairées et mûries des temps pos-
térieurs, ces monodies mystérieuses et sévères, où toutes les grau-
646 KKVL'E DES DEUX MONDES.
(leurs et toutes les misères humaines se confessent et se dévoilent,
comme pour se soulager en se jetant hors d'elles-mêmes, enfantées
souvent dans l'ombre de la cellule ou dans le silence des champs,
ont passé inaperçues parmi les productions contemporaines. Telle
a été, on le sait, la destinée d'Obermann.
A nos yeux , la plus haute et la plus durable valeur de ce livre
consiste dans la donnée psychologique, et c'est principalement sous
ce point de vue qu'il doit être examiné et interrogé.
Quoique la souffrance morale puisse être divisée en d'innom-
brables ordres , quoique les flots amers de cette inépuisable source
se répandent en une multitude de canaux pour embrasser et sub-
merger l'humanité entière , il y a plusieurs ordres principaux dont
toutes les autres douleurs dérivent plus ou moins immédiatement.
Il y a, 1° la passion contrariée dans son développement, c'est-à-dire
la lutte de l'homme contre les choses ; 2° le sentiment de facultés
supérieures, sans volonté qui les puisse réaliser; 5° le sentiment de
facultés incomplètes , clair, évident, irrécusable , assidu, avoué:
ces trois ordres de souffrances peuvent être expliqués et résumés
par ces trois noms, Werther, René, Obermann.
Le premier lient à la vie active de l'aine et par conséquent rentre
dans la classe des simples romans. 11 relève de l'amour, et comme
mal , a pu être observé dès les premiers siècles de l'histoire humaine.
La colère d'Achille perdant Briséïs et le suicide de l'enthousiaste
allemand s'expliquent tous deux par l'exaltation de facultés émi-
nentes , gênées , irritées ou blessées. La différence des génies grec
et allemand et des deux civilisations placées à tant de siècles de dis-
tance, ne trouble en rien la parenté psychologique de ces deux
données. Les éclatantes douleurs, les tragiques infortunes ont dû
exciter de plus nombreuses et de plus précoces sympathies que les
deux autres ordres de souffrances aperçus et signalés plus tard.
Celles-ci n'ont pu naître que dans une civilisation très avancée.
Et pour parler d'abord de la mieux connue de ces deux mala-
dies sourdes et desséchantes , il faut nommer René , type d'une rê-
verie douloureuse, mais non pas sans volupté; car à l'amertume
de son inaction sociale se mêle la satisfaction orgueilleuse et se-
crète du dédain. C'est le dédain qui établit la supériorité de cette
OBEKMAMN. 641
ame sur tous les hommes, sur toutes les ehoses au milieu desquelles
elle se consume , hautaine et solitaire.
A côté de cette destinée, à la fois brillante et sombre, se traîne
en silence la destinée d'Obermann , majestueuse dans sa misère, su-
blime dans son infirmité. A voir la mélancolie profonde de leur dé-
marche, on croirait qu'Obermann et René vont suivre la même
voie et s'enfoncer dans les mêmes solitudes pour y vivre calmes
et repliés sur eux-mêmes. Il n'en sera pas ainsi. Une immense dif-
férence établit l'individualité complète de ces deux solennelles fi-
gures. René signifie le génie sans volonté : Obermann signifie
l'élévation morale sans génie , la sensibilité maladive monstrueuse-
ment isolée en l'absence d'une volonté avide d'action. René dit :
Si je pouvais vouloir, je pourrais faire ; Obermann dit : A quoi bon
vouloir? je ne pourrais pas.
En voyant passer René si triste , mais si beau , si découragé , mais
si puissant encore , la foule a dû s'arrêter, frappée de surprise et
de respect. Cette noble misère, cette volontaire indolence, cette
inappétence affectée plutôt que sentie, cette plainte éloquente et ma-
gnifique du génie qui s'irrite et se débat dans ses langes, ont pu
exciter le sentiment d'une présomptueuse fraternité chez une géné-
ration inquiète et jeune. Toutes les existences manquées, toutes les
supériorités avortées se sont redressées fièrement, parce qu'elles se
sont crues représentées dans celte poétique création. L'incertitude,
la fermentation de René en face de la vie qui commence, ont pres-
que consolé de leur impuissance les hommes déjà brisés sur le
seuil. Us ont oublié que René n'avait fait qu'hésiter à vivre , mais
que des cendres de l'ami de Ghactas, enterré aux rives du Mescha-
cébé, était né l'orateur et le poète qui a grandi parmi nous.
Atteint, mais non pas saignant de son mal , Obermann marchait
par des chemins plus sombres vers des lieux plus arides. Son
voyage fut moins long, moins effrayant en apparence ; mais René
revint de l'exil, et la trace d'Obermann fut effacée et perdue.
Il est impossible de comparer Obermann à des types de souf-
france tels que Faust, Manfred, Childe-Ilarold , Conrad et Lara.
Ces variétés de douleur signifient dans Goethe, le vertige de l'am-
bition intellectuelle, et dans Ryron, successivement, d'abord un
vertige pareil ( Manfred ); puis la saliété de la débauche ( Childe-
048 REVUE DES DEUX MONDES.
llarold ); puis le dégoût de la vie sociale et le besoin de l'activité
matérielle ( Conrad ) ; puis , enfin , la tristesse du remords dans une
grande ame qui a pu espérer un instant trouver dans le crime un
développement sublime de la force, et qui, rentrée en elle-même ,
se demande si elle ne s'est pas misérablement trompée ( Lara ).
Obermann, au contraire, c'est la rêverie dans l'impuissance, la
perpétuité du désir ébauché. Une pareille donnée psychologique
ne peut être confondue avec aucune autre. C'est une douleur très
spéciale, peu éclatante, assez difficile à observer, mais curieuse,
et qui ne pouvait être poétisée que par un homme en qui le sou-
venir vivant de ses épreuves personnelles nourrissait le feu de l'in-
spiration. C'est un chant triste et incessant sur lui-même, sur sa
grandeur invisible, irrévélable, sur sa perpétuelle oisiveté. C'est
une mâle poitrine avec de faible bras ; c'est une ame ascétique avec
un doute rongeur qui trahit sa faiblesse, au lieu de marquer son
audace. C'est un philosophe à qui la force a manqué de peu pour
devenir un saint. Werther est le captif qui doit mourir étouffé dans
sa cage; René, l'aigle blessé qui reprendra son vol; Obermann est
cet oiseau des récifs à qui la nature a refusé des ailes , et qui exhale
sa plainte calme et mélancolique sur les grèves d'o» partent les na-
vires et où reviennent les débris.
Chez Obermann, la sensibilité seule est active, l'intelligence est
paresseuse ou insuffisante. S'il cherche la vérité , il la cherche mal,
il la trouve péniblement, il la possède à travers un voile. C'est un
rêveur patient qui se laisse souvent distraire par des influences
puériles, mais que la conscience de son mal ramène à des larmes
vraies, profondes, saisissantes. C'est un ergoteur voltairien qu'un
poétique sentiment de la nature rappelle à la tranquille majesté
de l'élégie. Si les beautés descriptives et lyriques de son poème
sont souvent troublées par l'intervention de la discussion philoso-
phique ou de l'ironie mondaine, la gravité naturelle à son carac-
tère, le recueillement auguste de ses pensées les plus habituelles,
lui inspirent bientôt des hymnes nouveaux dont rien n'égale la
beauté austère et la sauvage grandeur.
Cette difficulté de l'expression dans la dialectique subtile, cette
mesquinerie acerbe dans la raillerie, révèlent la portion infirme
de l'ame où s'est agité et accompli le poème étrange et douloureux
OBERMANN. 649
d'Obermann. Si parfois Carliste a le droit de regretter le mélange
contraint et gêné des images sensibles, symboles vivansde la pensée,
et des idées abstraites , résumés inanimés de l'étude solitaire , le
psychologiste plonge un regard curieux et avide sur ces taches d'une
belle œuvre , et s'en empare avec la cruelle satisfaction du chirur-
gien qui interroge et surprend le siège du mal dans les entrailles
palpitantes et les organes hypertrophiés. Son rôle est d'apprendre
et non de juger. Il constate et ne discute pas. Il grossit son trésor
d'observations de la découverte des cas extraordinaires. Pour lui ,
il s'agit de connaître la maladie, plus tard il cherchera le remède.
Peut-être la race humaine en trouvera-t-elle pour ses souffrances
morales , quand elle les aura approfondies et analysées comme ses
souffrances physiques.
Indépendamment de ce mérite d'utilité générale, le livre d'O-
bermann en possède un très littéraire , c'est la nouveauté et l'étran-
geté du sujet. La naïve tristesse des facultés qui s'avouent incom-
plètes, la touchante et noble révélation d'une impuissance qui
devient sereine et résignée, n'ont pu jaillir que d'une intelligence
élevée, que d'une ame d'élite : la majorité des lecteurs s'est tournée
vers l'ambition des rôles plus séduisans de Faust , de Werther , de
René, de Saint-Preux.
Mystérieux , rêveur , incertain , tristement railleur, peureux par
irrésolution, amer par vertu, Obermann a peut-être une parenté
éloignée avec Hamlet, ce type embrouillé , mais profond de la fai-
blesse humaine, si complet dans son avortement, si logique dans
son inconséquence. Mais la distance des temps , les métamorphoses
de la société , la différence des conditions et des devoirs, font d'O-
bermann une individualité nette, une image dont les traits bien
arrêtés n'ont de modèle et de copie nulle part. Moins puissante
que belle et vraie, moins flatteuse qu'utile et sage , cette austère
leçon donnée à la faiblesse impatiente et chagrine devait être
acceptée d'un très petit nombre d'intelligences dans une époque
toute d'ambition et d'activité. Obermann , sentant son incapacité
à prendre un rôle sur cette scène pleine et agitée , se retirant sur
les Alpes pour gémir seul au sein de la nature, cherchant un coin
de sol inculte et vierge pour y souffrir sans témoin et sans bruit ;
puis bornant enfin son ambition à s'étendre et à mourir là, oublié .
<).">0 REVUE DES DEUX MONDES.
ignoré de tous, devait trouver peu de disciples qui consentissent
à s'effacer ainsi , dans le seul dessein de désencombrer la société
trop pleine de ces volontés inquiètes et inutiles qui s'agitent sour-
dement dans son sein et le rongent en se dévorant elles-mêmes.
Si l'on exige dans un livre la coordination progressive des pen-
sées et la symétrie des lignes extérieures, Obermann n'est pas un
livre ; mais c'en est un vaste et complet, si l'on considère l'unité
fatale et intime qui préside à ce déroulement d'une destinée en-
tière. L'analyse en est simple et rapide à faire. D'abord l'effroi de
l'a me en présence de la vie sociale qui réclame l'emploi de ses fa-
cultés; tous les rôles trop rudes pour elle : oisiveté, nullité, confu-
sion , aigreur, colère, doute , énervement, fatigue, rassérénement,
bienveillance sénile, travail matériel et volontaire , repos, oubli,
amitié douce et paisible, telles sont les phases successives de la
douleur croissante et décroissante d'Obermann. Vieilli de bonne
heure par le contact insupportable de la société, il la fuit, déjà
épuisé, déjà accablé du sentiment amer de la vie perdue, déjà ob-
sédé des fantômes de ses illusions trompées, des squelettes atténués
de ses passions éteintes. C'est une ame qui n'a pas pris le temps de
vivre parce qu'elle a manqué de force pour s'épanouir et se déve-
lopper. « J'ai connu l'enthousiasme des vertus difficiles Je me
tenais assuré d'être le plus heureux des hommes si j'en étais le
plus vertueux , l'illusion a duré près d'un mois dans sa force. »
Un mois ! ce terme rapide a suffi pour désenchanter, pour flétrir
la jeunesse d'un cœur. Vers le commencement de son pé!érinage,
au bord d'un des lacs de la Suisse, il consume dix ans de vigueur
dans une nuit d'insomnie... « Me sentant disposé à rêver long-
temps, et trouvant dans la chaleur de la nuit la facilité de la passer
tout entière au-dehors, je pris la route de Saint-Biaise... Je des-
cendis une pente escarpée , et je me plaçai sur le sable où venaient
expirer les vagues... La lune parut; je restai long-temps. Vers le
matin , elle répandait sur les terres et sur les eaux l'ineffable mé-
lancolie de ses dernières lueurs. La nature paraît bien grande à
l'homme lorsque, dans un long recueillement, il entend le roule-
ment des ondes sur la rive solitaire, dans le calme d'une nuit en-
core ardente et éclairée par la lune qui finit.
* « Indicible sensibilité, charme et tourment de nos vaines an-
0BKRMANN. (>«>1
nées; vaste conscience d'une nature partout accablante et partout
impénétrable, passion universelle, indifférence, sagesse avancée,
voluptueux abandon , tout ce qu'un cœur mortel peut contenir de
besoin et d'ennui profond, j'ai tout senti, tout éprouvé dans cette
nuit mémorable. J'ai fait un pas sinistre vers l'âge d'affaiblisse-
ment; j'ai dévoré dix années de ma vie. Heureux l'homme simple
dont le cœur est toujours jeune! »
Dans tout le livre, on retrouve, comme dans cet admirable
fragment, le déchirement du cœur, adouci et comme attendri par
la rêveuse contemplation de la nature. L'ame d'Obermann n'est
rétive et bornée qu'en face du joug social. Elle s'ouvre immense
et chaleureuse aux splendeurs du ciel étoile, au murmure des bou-
leaux et des torrens, aux sons romantiques que l'on entend sur
l'herbe courte du Tillis. Ce sentiment exquis de la poésie, cette
grandeur de la méditation religieuse et solitaire , sont les seules
puissances qui ne s'altèrent point en elle. Le temps amène le refroi-
dissement progressif de ses facultés inquiètes , ses élans passionnés
vers le but inconnu où tendent toutes les forces de l'intelligence se
ralentissent et s'apaisent. Un travail puéril, mais naïf et patriar-
cal , senti et raconté à la manière de Jean-Jacques , donne le change
au travail funeste de sa pensée qui creusait incessamment les
abîmes du doute. « On devait le lendemain commencer à cueillir
le raisin d'un grand treillage exposé au midi et qui regarde le
bois d'Armand Dès que le brouillard fut un peu dissipé,
je mis un van sur une brouette, et j'allai le premier au fond du
clos commencer la récolte. Je la fis presque seul , sans chercher
un moyen plus prompt , j'aimais cette lenteur, je voyais à regret
quelque autre y travailler. Elle dura, je crois, douze jours. Ma
brouette allait et revenait dans des chemins négligés et remplis
d'une herbe humide; je choisissais les moins unis, les plus diffi-
ciles, et les jours coulaient ainsi dans l'oubli, au milieu des
brouillards, parmi les fruits, au soleil d'automne J'ai vu les
vanités de la vie , et je porte en mon cœur l'ardent principe de
ses plus vastes passions. J'y porte aussi le sentiment des grandes
choses sociales et de l'ordre philosophique.... Tout cela peut
animer mon ame et ne la remplit pas. Cette brouette , que je
charge de fruits et pousse doucement, la soutient mieux. Il sem-
f>52 REVUE DES DEUX MONDES.
ble qu'elle voiture paisiblement mes heures, et que son mouve-
ment utile et lent, sa marche mesurée , conviennent à l'habitude
ordinaire de la vie. »
Après avoir épuisé les désirs immenses , irréalisables , après avoir
dit : « Il y a l'infini entre ce que je suis et ce que je voudrais être.
Je ne veux point jouir, je veux espérer... Que m'importe ce qui
peut finir? » Obermann, fatigué de n'être rien, se résigne à
n'être plus. Il s'obscurcit , il s'efface. « Je ne veux plus de désirs,
dit-il, ils ne me trompent point.... Si l'espérance semble encore
jeter une lueur dans la nuit qui m'environne, elle n'annonce
rien que l'amertume qu'elle exhale en s' éclipsant, elle n'éclaire
que l'étendue de ce vide où je cherchais, et où je n'ai rien
trouvé. »
Le silence des vallées, les soins paisibles de la vie pastorale, les
satisfactions d'une amitié durable et partagée , sentiment exquis
dont son cœur avait toujours caressé l'espoir, telle est la dernière
phase d'Obermann. Il ne réussit point à se créer un bonheur ro-
manesque , il témoigne pour cette chimère de la jeunesse un conli-
nuel mépris. C'est la haine superbe des malheureux pour les pro-
messes qui les ont leurrés, pour les biens qui leur ont échappé;
mais il se soumet, il s'affaisse , sa douleur s'endort , l'habitude de la
vie domestique engourdit ses agitations rebelles, il s'abandonne à
cette salutaire indolence , qui est a la fois un progrès de la raison
raffermie et un bienfait du ciel apaisé. La seule exaltation qu'O-
bermann conserve dans toute sa fraîcheur , c'est la reconnaissance
et l'amour pour les dons et les grâces de la nature. II finit par une
grave et adorable oraison sur les fleurs champêtres , et ferme dou-
cement le livre où s'ensevelissent ses rêves , ses illusions et ses dou-
leurs. « Si j'arrive à la vieillesse ; si , un jour, ptein de pensées en-
core, mais renonçant à parler aux hommes, j'ai auprès de moi
un ami pour recevoir mes adieux à la terre, qu'on place ma
chaise sur l'herbe courte, et que de tranquilles marguerites
soient là devant moi, sous le soleil, sous le ciel immense, afin
qu'en laissant la vie qui passe , je retrouve quelque chose de l'illu-
sion infinie. »
Telle est l'histoire intérieure et sans réserve d'Obermann. 11 était
peut-être dans la nature d'une pareille donnée de ne pouvoir se
oberhann. Gîk>
poétiser sous la forme d'une action progressive ; car, puisque Ober-
mann nie perpétuellement non-seulement la valeur des actions et
des idées , mais la valeur môme des désirs , comment concevrait-on
qu'il pût se mettre à commencer quelque chose?
Cette incurie mélancolique , qui encadre de lignes infranchissa-
bles la destinée d'Obermann, offrait un type trop exceptionnel
pour être apprécié lors de son apparition en 1804. A cette époque
la grande mystification du consulat venait enfin de se dénouer.
Mais, préparée depuis 1799 avec une habileté surhumaine, révé-
lée avec pompe au milieu du bruit des armes, des fanfares de la
victoire et des enivrantes fumées du triomphe , elle n'avait soulevé
que des indignations impuissantes , rencontré que des résistances
muettes et isolées. Les préoccupations de la guerre et les rêves
de la gloire absorbaient tous les esprits. Le sentiment de l'é-
nergie extérieure se développait le premier dans la jeunesse ; le
. besoin d'activité virile et martiale bouillonnait dans tous les
cœurs. Obermann, étranger par caractère chez toutes les na-
tions, devait, en France plus qu'ailleurs , se trouver isolé dans sa
vie de contemplation et d'oisiveté. Peu soucieux de connaître et de
comprendre les hommes de son temps, il n'en fut ni connu ni com-
pris et traversa la foule, perdu dans le mouvement et le bruit
de cette cohue dont il ne daigna pas même regarder l'agitation
tumultueuse. Lorsque la chute de l'empire introduisit en France
la discussion parlementaire, la discussion devint réellement la mo-
narchie constitutionnelle, comme l'empereur avait été l'empire à
lui tout seul. En même temps que les institutions et les coutumes,
la littérature anglaise passa le détroit, et vint régner chez nous. La
poésie britannique nous révéla le doute incarné sous la figure de
Byron ; puis la littérature allemande , quoique plus mystique , nous
conduisit au même résultat par un sentiment de rêverie plus pro-
fond. Ces causes, et d'autres, tranformèrent rapidement l'esprit
de notre nation , et pour caractère principal lui infligèrent le
doute. Or le doute , c'est Obermann , et Obermann , né trop tôt de
trente années, est réellement la traduction de l'esprit général
en 1855.
Pourtant , dès le temps de sa publication , Obermann excita de»
sympathies d'autant plus fidèles et dévouées qu'elles étaient plus
654 REVUE DES DEUX MONDES.
rares. Et en ceci , la loi qui condamne à de tièdes amitiés les exis-
tences trop répandues, fut accomplie; la justice qui dédommage
du peu d'éclat par la solidité des affections , fut rendue. Obermann
n'encourut pas les trompeuses jouissances d'ui: grand succès, il
fut préservé de l'affligeante insouciance des admirations consacrées
et vulgaires. Ses adeptes s'attachèrent à lui avec force et lui gardè-
rent leur enthousiasme, comme un trésor apporté par eux seuls, à
l'offrande duquel ils dédaignaient d'associer la foule. Ces âmes ma-
lades, parentes de la sienne, portèrent une irritabilité chaleureuse
dans l'admiration de ses grandeurs et dans la négation de ses dé-
fauts. Nous avons été de ceux-là , alors que plus jeunes , et dévorés
d'une plus énergique souffrance , nous étions fiers de compren-
dre Obermann, et près de haïr tous ceux dont le cœur lui était
fermé.
Mais le mal d'Obermann , ressenti jadis par un petit nombre
d'organisations précoces, s'est répandu peu à peu depuis, et au
temps où nous sommes, beaucoup peut-être en sont atteints; car
notre époque se signale par une grande multiplicité de maladies
morales, jusqu'alors inobservées, désormais contagieuses et mor-
telles.
Durant les quinze premières années du xixe siècle, non-seule-
ment le sentiment de la rêverie fut gêné et empêché par le tumulte
des camps, mais encore le sentiment de l'ambition fut entière-
ment dénaturé dans les âmes fortes. Excité, mais non développé,
il se restreignit dans son essor en ne rencontrant que des objets
vains et puérils. L'homme qui était tout dans l'état, avait arrangé
les choses de telle façon que les plus grands hommes furent réduits
à des ambitions d'enfant. Là où il n'y avait qu'un maître pour dis-
poser de tout , il n'y avait pas d'autre manière de parvenir que de
complaire au maître, et le maître ne reconnaissait qu'un seul mé-
rite, celui de l'obéissance aveugle; cette loi de fer eut le pouvoir ,
propre à tous les despotismes , de retenir la nation dans une per-
pétuelle enfance; quand le despotisme croula irrévocablement en
France , les hommes eurent quelque peine à perdre cette habitude
d'asservissement qui avait effacé et confondu tous les caractères
politiques dans une seule physionomie. Mais rapidement éclairés
sur leurs intérêts , ils eurent bientôt compris qu'il ne s'agissait
0BERMANN. ,(>")-">
plus d'être élevés par le maître , mais d'être choisis par la nation ;
que sous un gouvernement représentatif, il ne suffisait plus d'elle
aveugle et ponctuel dans l'exercice de la force brutale, pour arri-
ver à faire de l'arbitraire en sous-ordre , mais qu'il fallait chercher
désormais sa force dans son intelligence, pour être élevé par le vole
libre et populaire à la puissance et à la gloire de la tribune.
A mesure que la monarchie, en s'ébranlant, vit ses faveurs
perdre de leur prix, à mesure que la véritable puissance politique
vint s'asseoir sur les bancs de l'opposition , la culture de l'esprit ,
l'étude de la dialectique , le développement de la pensée devint
le seul moyen de réaliser des ambitions désormais plus vastes et
plus nobles.
Mais avec ces promesses plus glorieuses , avec ces prétentions
plus hautes, les ambitions ont pris un caractère d'intensité fébrile
qu'elles n'avaient pas encore présenté. Les âmes surexcitées par
d'énormes travaux, par l'emploi de facultés immenses, ont été
éprouvées tout à coup par de grandes fatigues et de cuisantes an-
goisses. Tous les ressorts del'intérêl personnel, toutes les puissances
de l'égoisme, tendues et développées outre mesure, ont donné
naissance à des maux inconnus , à des souffrances monstrueuses ,
auxquelles la psychologie n'avait point encore assigné de place
dans ses annales.
L'invasion de ces maladies a dû introduire le germe d'une poésie
nouvelle. S'il est vrai que la littérature soit et ne puisse être autre
chose que l'expression de faits accomplissables, la peinture de
traits visibles, ou la révélation de sentimens possiblement vrais,
la littérature de l'empire devait réfléchir la physionomie de l'em-
pire, reproduire la pompe des évènemens extérieurs, ignorer la
science des mystérieuses souffrances de l'ame. L'étude de la con-
science ne pouvait être approfondie que plus tard, lorsque la con-
science elle-même jouerait un plus grand rôle dans la vie, c'est-à-
dire lorsque l'homme , ayant un plus grand besoin de son intelli-
gence pour arriver aux choses extérieures , serait forcé à un plus
mûr examen de ses facultés intérieures. Si l'étude de la psycho-
logie, poétiquement envisagée, a été jusque-là incomplète et super-
ficielle , c'est que les observations lui ont manqué , c'est que les ma-
(3")0 UEVUE DES DEUX MONDÉS.
ladies, aujourd'hui constatées et connues, hier encore n'existaient
pas.
Ainsi donc le champ des douleurs observées et poétisées s'a-
grandit chaque jour, et demain en saura plus qu'aujourd'hui. Le
mal de Werther, celui de René, celui d'Obermann, ne sont pas
les seuls que la civilisation avancée nous ait apportés , et le livre
où Dieu a inscrit le compte de ces fléaux n'est peut-être encore ouvert
qu'à la première page. Il en est un qu'on ne nous a pas encore offi-
ciellement signalé, quoique beaucoup d'entre nous en aient été
frappés; c'est la souffrance de la volonté dépourvue de puissance.
C'est un autre supplice que celui de Werther, se brisant contrôla
société qui proscrit sa passion ; c'est une autre inquiétude que celle
de René , trop puissant pour vouloir ; c'est une autre agonie que
celle d'Obermann, attéré de son impuissance; c'est la souffrance
énergique , colère , impie , de l'ame qui veut réaliser une destinée,
et devant qui toute destinée s'enfuit comme un rêve ; c'est l'indi-
gnation de la force qui voudrait tout saisir, tout posséder , et à qui
tout échappe, imème la volonté, au travers de fatigues vaines et
d'efforts inutiles. C'est l'épuisement et la contrition de la passion
désappointée; c'est en un mot le mal de ceux qui ont vécu.
René etObermann sont jeunes, l'un n'a pas encore employé sa
puissance, l'autre n'essaiera pas de l'employer ; mais tous deux vi-
vent dans l'attente et l'ignorance d'un avenir qui se réalisera dans
un sens quelconque. Comme le bourgeon exposé au vent impétueux
des jours , au souffle glacé des nuits , René résistera aux influences
mortelles et produira de beaux fruits. Obermann languira comme
une fleur délicate qui exhale de plus suaves parfums en palissant à
l'ombre. Mais il est des plantes à la fois trop vigoureuses pour
céder aux vains efforts des tempêtes , et trop avides de soleil pour
fructifier sous un ciel rigoureux. Fatiguées , mais non brisées, elles
enfoncent encore leurs racines dans le roc, elles élèvent encore
leurs calices desséchés et flétris pour aspirer la rosée du ciel; mais
courbées par les vents contraires , elles retombent et rampent sans
pouvoir vivre ni mourir , et le pied qui les foule , ignore la lutte im-
mense qu'elles ont soutenue avant de plier.
Les âmes atteintes de cette douloureuse colère peuvent avoir
eu la jeunesse de René. Elles peuvent avoir répudié long-temps
OBERMANN. 057
la vie réelle, comme n'offrant rien qui ne fut trop grand ou trop
petit pour elles ; mais à coup sûr elles ont vécu la vie de Werther.
Elles se sont suicidées comme lui par quelque passion violente et
opiniâtre, par quelque sombre divorce avec les espérances de la
vie humaine. La faculté de croire et d'aimer est morte en elles.
Le désir seul a survécu, fantasque, cuisant, éternel , mais irréali-
sable , à cause des avertissemens sinistres de l'expérience. Une telle
ame peut s'efforcer à consoler Obermann , en lui montrant une
blessure plus envenimée que la sienne , en lui disant la différence
du doute à l'incrédulité, en répondant à cette belle et triste pa-
role : Qu'un jour je puisse dire à un homme qui m entende : « si nous
avions vécu! » — Obermann , consolez-vous , nous aurions vécu en
vain. y>
Il appartiendra peut-être à quelque génie austère, à quelque
psyehologiste rigide et profond , de nous montrer la souffrance
morale sous un autre aspect encore, de nous dire une autre lutte
de la volonté contre l'impuissance , de nous initier à l'agitation , à
l'effroi, à la confusion d'une faiblesse qui s'ignore et se nie, de
nous intéresser au supplice perpétuel d'une ame qui refuse de con-
naître son infirmité, et qui, dans l'épouvante et la stupéfaction de
ses défaites , aime mieux s'accuser de perversité que d'avouer son
indigence primitive. C'est une maladie plus répandue peut-être
que toutes les autres, mais que nul n'a encore osé traiter. Pour la
revêtir de grâce et de poésie, il faudra une main habile et une
science consommée.
Ces créations viendront sans doute. Le mouvement des intelli-
gences entraînera dans l'oubli la littérature réelle qui ne convient
déjà plus à notre époque. Une autre littérature se prépare et s'avance
à grands pas, idéale , intérieure , ne relevant que de la conscience
humaine , n'empruntant au monde des sens que la forme et le vête-
ment de ses inspirations, dédaigneuse, à l'habitude, de la puérile
complication des épisodes , ne se souciant guère de divertir et de
distraire les imaginations oisives , parlant peu aux yeux, mais à l'ame
constamment. Le rôle de cette littérature sera laborieux et diffi-
cile , et ne sera pas compris d'emblée. Elle aura contre elle l'impo-
pularité des premières épreuves; elle aura de nombreuses batailles
a livrer pour introduire, dans les récits de la vie familière, dans
TOME II. 42
GoH REVUE DES DEUX MONDES.
l'expression scéniquc des passions éternelles , les mystérieuses tra-
gédies que la pensée aperçoit et que l'œil ne voit point.
Cette réaetion a déjà commencé d'une façon éclatante dans la
poésie personnelle ou lyrique : espérons que le roman et le théâtre
n'attendront pas en vain.
George Sand.
PHILIPPE DE MGRVELLE.
§ i.
Ce Villon ï>f JHaïianu* ttrrkir.
(1776.)
À la mort de Louis XV, la cour, abandonnant Versailles, était
allée s'établir au château de La Muette, près de Passy. Elle y de-
meura près d'un mois. Durant ce temps, et malgré la dislance,
les Parisiens vinrent à l'envi saluer le nouveau roi de leurs ac-
clamations et de leurs vœux. Dès le matin, une longue file de pro-
(1) Ce fragment fait partie d'un roman inédit dont la scène et les personnages
sont empruntés à la fin du \vme siècle. Les études consciencieuses qui s'y révèlent
indiquent assez que l'histoire, entre les mains de M. Augustin Thierry, est un
patrimoine qu'il administre généreusement. En même temps qu'il poursuit ses pa-
tientes investigations sur les mœurs et le caractère de la première race, il éveille
et il nourrit dans un esprit fin et délicat une passion ardente pour d'autres épo-
ques du passé : c'est à ces encouragemens que nous devrons Philippe de Mor-
celle; et d'ici à quelques semaines l'illustre auteur de la Conquête de V Angleterre
par les Normands nous enverra, sous le titre de Scènes du VT siècle, une séri>-
Je travaux sur la dynastie Mérovingienne. (IV. du D. )
12'.
(»(>0 REVUE DES DEUX MONDES.
meneurs arrivait par la grande rue (Je Passy, et par les avenues du
bois de Boulogne : les gens du peuple étaient en habits de fêtes ; les
femmes portaient sur leur coiffure des épis de blé en signe d'abon-
dance. Celte foule, où toutes les classes étaient confondues, se
pressait devant les grilles du château , et ne s'écoulait qu'à la nuit.
Tels furent les commencemens du règne de Louis XVI. Il y avait
une espérance universelle de bonheur public , l'attente d'une sorte
de régénération pour le royaume , et une confiance sans bornes
dans les intentions du jeune roi. Sensible à tant d'affection, le mo-
narque avait à cœur de réaliser l'espoir que la nation plaçait en lui.
L'énormité desabus et le besoin d'une grande réforme le frappaient ;
mais , se défiant de son inexpérience , et indécis par caractère , il
hésitait. Il demandait conseil aux hommes d'état en crédit ou dis-
graciés sous le dernier règne , et n'obtenait d'eux que celte ré-
ponse : « Sire, il y a plus de treize cents ans que le royaume de
France existe ; il a fait ses preuves pour la durée. Qu'il y ail ça et
là quelques petites dégradations , cela ne doit ni surprendre ni
effrayer : l'édifice est vieux, mais solide. » Le roi n'en était que
plus irrésolu ; enfin il se décida , et, au grand scandale de la cour,
il choisit deux de ses ministres , MM. Turgot et de Malesherbes ,
dans le parti des philosophes.
Turgot, l'un des chefs les plus distingués de ce parti , joignait à
de vastes connaissances la raideur d'esprit d'un sectaire. Ses pro-
jets de réforme immédiate allaient au-delà de ce que la révolution
et ses suites ont produit de bien jusqu'à ce jour; il voulait tout
faire d'un coup , et disait avec un calme imperturbable : « Le temps
me presse; je suis d'une famille où l'on ne passe pas cinquante
ans. » Turgot échoua non-seulement contre l'égoïsme des courti-
sans, mais aussi contre les habitudes et les préjugés du peuple. En
abolissant les jurandes et les maîtrises, il encourut la haine des
corporations d'arts et de métiers; en décrétant la liberté absolue
du commerce des grains, il excita une inquiétude générale, suivie
presqu'aussilot d'une disette réelle ou factice. 11 y eut dans plu-
sieurs provinces des émeutes pour le pain , et à Paris les magasins
de blé et les boutiques des boulangers furent pillés. Le ministre
impassible ne retira point ses édits , et déploya un luxe de précau-
tions militaires, qui fit donner à cette révolte le nom de guerre des
PHILIPPE DE MORVELLE. fitff
farines. Des chansons el des quolibets populaires, se joignant aux.
intrigues de la cour , ruinèrent auprès du roi le crédit d'un homme
de bien, dont le seul tort était d'avoir une foi trop vive dans la
puissance de la raison. Le renvoi de Turgot fit passer les finances,
qu'il administrait, entre les mains d'un homme versé dans toutes
les pratiques de la fiscalité, habile à inventer de nouveaux expé-
diens, mais brouillon et dissipateur. En quelques mois, le déficit du
trésor s'accrut d'une manière si effrayante, que le roi prit le parti
de rentrer dans la voie des innovations, et de s'en rapporter à l'o-
pinion publique pour le choix d'un ministre des finances.
M. Necker , envoyé de la république de Genève, jouissait alors
de la double réputation de politique à haute vue et de financier
consommé ; il la devait à ses écrits sur le commerce et à son im-
mense fortune , acquise dans des spéculations de banque. Sous le
ministère de Turgot, il avait publié , contre la libre exportation des
blés, une brochure qui eut beaucoup de succès, et qui contribua,
du moins on peut le croire , à la chute du ministre. Entre les phi-
losophes, dont l'habileté en affaires était devenue suspecte, et les
praticiens , dont la routine venait d'être convaincue d'impuissance,
M. Necker s'offrait comme un moyen terme : il était l'homme de
la circonstance : il fut choisi. Son adjonction au ministère, avec le
titre de directeur-général du trésor, fut accueillie comme une
bonne nouvelle dans toutes les places de commerce du continent ,
car les capitalistes prévoyaient que le nouveau ministre ferait des
emprunts , et tacherait de relever les finances par le crédit public.
Genève, la ville des capitaux et la patrie de M. Necker, vit dans son
élévation un juste motif d'orgueil pour elle , et une nouvelle source
de prospérité. Les citoyens de cette république, si riche sans ter-
ritoire , se saluaient dans les rues par ces mots : « Savez-vous la
nouvelle? » et se serraient la main d'une manière toute cordiale.
La possibilité de s'assurer d'avance une part avantageuse dans
les opérations financières du nouveau ministre, était un grand
point pour les capitalistes genevois. Ils résolurent de faire une ten-
tative à cet égard, et invitèrent l'un d'entre eux, homme d'unie
grande réputation commerciale, et de plus ami d'enfance de
M. Necker, à se rendre auprès de lui, pour le féliciter, lui faire
des offres de coopération, el lui demander la préférence en faveur
(J02 REVUE DES DEUX MONDES.
de sa ville natale. Le négociant chargé de cette importante mis-
sion partit accompagné de sa nièce , orpheline de vingt-deux ans ,
à laquelle il tenait lieu de père ; l'oncle et la nièce reçurent de
M. et Mme Necker l'accueil Je plus amical, et promirent une se-
conde visite pour la soirée du lendemain.
Le 9 décembre 177G, sur les sept heures du soir, une voiture
d'assez belle apparence , mais dans laquelle un observateur attentif
pouvait reconnaître un carrosse de louage, traversa la cour de l'hô-
tel des finances , et s'arrêta devant le vestibule qui menait au grand
escalier. Aussitôt un laquais de bonne mine, mais sans livrée, sauta
lestement de derrière la voiture et ouvrit la portière , sur les pa-
neaux de laquelle étaient peintes des armoiries de fantaisie. Un
homme d'environ cinquante ans, d'une mise fort soignée, descendit
le premier ; il portait un habit de velours brun , une veste de satin
blanc semée de paillettes d'or , et un nœud de ruban à son épée.
Dès qu'il eut mis pied à terre , il tendit la main à une jeune per-
sonne dont la toilette un peu étrangère paraissait plus simple et en
même temps plus modeste que celle des dames de Paris à cette
époque; tous les deux se dirigèrent vers le salon de compagnie,
et, en ouvrant pour eux la porte à deux battans, un valet de
chambre annonça d'une voix sonore M. Aubcrli et mademoiselle de
flisthal.
Tous les hommes se levèrent; et M. Necker, dont la politesse
était d'ordinaire assez froide, fit quelques pas vers la porte avec un
empressement marqué: « Adieu, Joseph, dit le ministre, comment
va-i-iï? » Et sur-le-champ, comme pour retirer cette locution ge-
nevoise, qui venait de lui échapper à la vue d'un compatriote, il
ajouta : * Bonjour, mon vieil ami , je suis charmé de vous voir ! *
En prononçant ces mots , il présenta la main à mademoiselle de
Risthal, et la conduisit près de la cheminée, où madame Necker
était assise dans un large fauteuil, à la tète d'un demi-cercle de
dames parées avec tout le luxe et l'attirail du temps. Leurs robes,
gonflées par d'énormes paniers , s'étalaient devant elles en éventail ,
et offraient à l'œil plusieurs rangs de garnitures, où brillaient l'or,
l'argent , les perles , au milieu de bouffettes de gaze et de guirlan-
des de fleurs artificielles. Leurs cheveux , relevés sur le sommet de
la têtCi a une hauteur démesurée , étaient surmontés d'une aigrette
PHILIPPE DE MORVELLE. (Km
de diamans, de nuages de plumes, ou d'une corbeille de fleurs :
ce dernier nom fut quelque temps classique dans le vocabulaire des
modes. Madame Necker , femme de trente-six à trente-huit ans ,
assez belle, mais sans grâces, ne le cédait en magnificence à au-
cune des dames de son cercle. Trois étages de falbalas garnissaient
sa robe; mais sa coiffure favorite, celle qu'elle portait ce soir-là ,
était moins haute et moins compliquée : c'était une espèce de tur-
ban, auquel, soit à cause de sa forme, soit par une sorte de flatte-
rie , les marchandes de modes venaient de donner le nom de casque
à la Minerve.
Madame Necker fit asseoir auprès d'elle sa jeune compatriote, et
lui adressa quelques paroles avec une bienveillance un peu ap-
prêtée. Celle-ci répondit sans embarras, quoique d'une voix timide;
puis elle tendit la main à une petite fille de dix à onze ans , qui
occupait un tabouret aux pieds de Mme Necker. Cet enfant, destiné
à devenir un jour une femme célèbre , n'était alors remarquable
que par I Vivacité de ses grands yeux noirs qui observaient tout,
et par un babil quelquefois spirituel , mais où perçait l'intention de
produire de l'effet. Plusieurs hommes, d'un âge mûr et d'un
maintien grave, vinrent, l'un après l'autre, engager avec Mlle Necker
une conversation à laquelle sa mère ne prenait aucune part, mais
qu'elle interrompait souvent par ces mots : « Ma fille , tenez-vous
droite. » Cet ordre était toujours accompagné d'un mouvement de
léte et d'un effacement d'épaules que la petite personne s'empres-
sait d'imiter. M. Necker vint, à son tour, complimenter sa fille de
l'amitié que lui témoignait une personne telle que Mlle de Risthal :
« Louise , dit-il en souriant, je vais vous donner un fauteuil; car ce
soir vous avez vingt ans. » La jeune Louise , se retournant avec
vivacité sur son tabouret, répondit par une saillie d'enfant, qui
ne fut pas du goût de sa mère : un regard froid de celle-ci réprima
aussitôt cet enjouement, et le ministre s'éloigna d'un air qui prouvait
plus d'indulgence.
Pendant ce temps , les dames du salon examinaient avec curio-
sité Mllc de Risthal, et se demandaient, en chuchotant, qui elle
était. Une femme de vingt-cinq ans, peu jolie, et ayant beau-
coup de rouge , dit à une autre dame très belle et excessivement
partée , dont le fauteuil se trouvait près du sien , ;i une assez grande
ti(ii REVUE DES I>ELX MONDES.
distance de la personne qui faisait l'objet de leurs observations :
« Ne trouvez-vous pas, comme moi, quelle a un faux air de
Mme Necker? »
— Faux, dites- vous; malheureusement pour l'une ou pour
l'autre, elles se ressemblent tout-à-fait.
— Oh! vous êtes sévère; il est facile de voir que Mme Necker
a pu être belle; et quant à MUe de Risthal, — c'est son nom, si
j'ai bien entendu , — elle n'est pas mal , grande et assez bien faite,
et d'une fraîcheur un peu bourgeoise, mais éclatante, on doit en
convenir.
— Oui , c'est dommage pourtant que cette grande figure fraîche
reste collée sur son fauteuil comme un automate dont les ressorts
ne vont plus.
— Pour cela, je l'avoue, reprit la dame qui avait parlé la pre-
mière, si je n'avais pas vu la révérence gauche qu'elle a faite en
entrant , en vérité , je la prendrais, avec sa toilette de l'autre monde,
pour un portrait de collection qui n'attend qu'un vieux cadre.
L'autre dame se mit à rire derrière son éventail; mais celte pré-
caution ne l'empêcha pas d'être remarquée par l' une de ses voisines ,
qui avait entendu toute la conversation ; c'était une personne âgée,
en deuil, et portant, suivant l'ancienne mode, un bonnet noir à
grands papillons. « Je suis moins difficile que vous, mesdames,
dit-elle d'un ton sérieux, et je trouve cette jeune personne fort
bien. Son maintien a de la décence et de la réserve; il y a , dans ses
grands yeux bleus, une expression de candeur; et ses manières,
simples et tout-à-fait modestes, me paraissent du meilleur ton. De
mon temps on faisait cas de ces avantages. »
Le trait alla juste à son adresse, les deux jeunes dames n'y
répondirent que par un sourire contraint, et tant soit peu dédai-
gneux. La caricature qu'elles avaient faite de l'étrangère , et le por-
trait flatteur qui était venu ensuite, avaient également de la res-
semblance avec MUe de Risthal. C'était, pour ainsi dire, le bon
et le mauvais côté de sa personne ; l'un ou l'autre pouvait frap-
per davantage , suivant l'esprit ou les dispositions de ceux qui la
voyaient; mais, pour tout observateur impartial, sa physionomie,
calme et inoffensive , et une certaine fixité dans les traits de son vi-
sage, étaient l'indice d'une aine pure et d'un caractère décidé. Quel-
PHILIPPE DE MORTELLE. lifi.'i
ques détails antérieurs serviront à la faire mieux connaître, et à
donner une idée du caractère de son oncle, M. Auberti.
Pierre et Joseph Aubert, tous deux fils d'un Genevois riche et
considéré, avaient été, durant leur premier âge, camarades et
amis du jeune Necker; ils firent avec lui leurs éludes à l'académie
de Genève , et reçurent du même pasteur l'instruction religieuse
pour la première communion , circonstance qui ne s'oublie guère
dans la vie d'un protestant. L'ainé des deux Aubert quitta Genève
après la mort de son père, et alla s'établir à Berne, où il se maria,
et fonda une maison de commerce, qui, en peu de temps, devint
florissante; sa fortune lui permit d'acquérir dans le canton des
propriétés dont la plus considérable était la terre de Risthal, située
à quelques lieues de Berne , sur les bords de l'Aar. Quant à Jo-
seph, il ne jugea pas à props d'émigrer ni de se marier; ses rela-
tions avec M. Necker ne cessèrent point, même après le départ de
celui-ci pour Paris, où l'appelait la maison Tliélusson, à la tète
de laquelle il fui placé. Convaincu de la haute capacité de son ami
pour les affaires, Joseph Aubert engagea ses capitaux dans les
opérations de cette maison, et eut part aux immenses profits qu'elle
retirait de ses entreprises.
Rien ne paraissait manquer au bonheur du capitaliste genevois.
Sa fortune s'accroissait rapidement; sa vie était tranquille, et son
caractère honoré. Des manières agréables et la sûreté de son com-
merce le faisaient rechercher avec empressement; il était admis,
sans la moindre contestation , dans les sociétés de la haute ville ,
espèce de monde supérieur vers lequel un riche bourgeois de Ge-
nève aspirait toujours, mais où il n'y avait place que pour un petit
nombre d'élus. Cependant , Joseph Aubert ne se trouvait pas
entièrement heureux; un reste d'ambition le tourmentait. Quoi-
qu'au niveau de la plus ancienne bourgeoisie, il voyait encore
de la distance entre lui et ceux de ses concitoyens dont les noms
à physionomie italienne indiquaient d'une façon plus ou moins
problématique leur descendance de nobles familles émigrées de
par-delà les monts; c'était un souci de toutes les heures. Il le
couva long-temps sans en rien laisser paraître; mais un jour, au
milieu d'une conversation, où un savant professeur d'histoire dé-
taillait tous les anciens privilèges de la ville impériale de Genève ,
b(>V) REVUE DES DEUX MONDES.
d'après une charte qu'on venait de retrouver, Aubert prit la pa-
role d'un air indifférent : « A propos de découvertes historiques,
dit-il, vous saurez que j'en ai fait une la semaine passée ; j'ai trouvé,
dans un vieux livre tout vermoulu, qu'un certain Auberti, noble
de Florence, fut exilé le même jour et par les mêmes juges que
Dante, le fameux poète. C'était un lier gibelin que cet Auberti,
plus gibelin que Dante lui-même, car, ne pouvant supporter l'Ita-
lie où l'empire avait des ennemis , il vint à Genève , ville tout im-
périale, comme le dit si judicieusement M. le professeur; bref, il
s'établit ici, et c'est de lui que nous descendons. »
— Vraiment! murmurèrent à la fois quelques personnes, les
unes par ironie, les autres par la seule impression de cette nou-
velle inattendue.
— Mais, oui, répliqua Joseph; et puisque la prononciation ge-
nevoise a retranché une lettre à mon nom , je crois que je ferais
bien de la reprendre, par respect pour mes ancêtres.
Tout le monde garda le silence, et il y eut quelques mouvemens
de tète en signe d'assentiment. Dès le lendemain, le nom à' Auberti
fut mis en circulation par tous ceux dont l'intérêt était de plaire à
l'auteur de la découverte; peu à peu le nombre des eroyans ou des
complaisans s'accrut dans la ville, et une sorte de balancement
s'établit entre le nom connu et le nom rectifié. De deux personnes
qui arrivaient en même temps, l'une disait : i Je vous salue,
M. Aubert; » et l'autre : « M. Auberti, je vous présente mes res-
pects. » Enfin, au bout de quelques années, Auberti sembla pré-
valoir et passer en habitude.
Dans cet état des choses , Joseph perdit son frère aîné , Pierre
Aubert, qui n'avait fait aucun cas pour lui-même de la découverte
historique; veuf depuis long-temps , il laissait une fille unique, ap-
pelée Sophie , et à peine âgée de seize ans. Les dernières volontés
de son père étaient qu'elle fut conduite à Genève , et mise sous la
tutelle de son oncle. Ce voyage eut lieu ; et après avoir reçu les
embrassemens d'un parent qu'elle n'avait jamais vu , Sophie prit
possession d'une jolie chambre, dont la vue s'étendait sur le lac de
Genève et sur les campagnes qui le bordent. Restée seule, elle par-
courut des yeux tout ce qui l'entourait , avec une expression de
contentement; mais aussitôt sa physionomie changea : « Tout est
PHILIPPE l>E NOUVELLE. ($7
agréable dans cette maison , dit-elle tristement; mais pas un sou-
venir de mon pauvre père, pas même son nom , car on en donne
un autre à mon oncle ! » L'heure du dîner sonna ; M. Auberti , en
revoyant sa nièce, lui trouva les yeux un peu rouges : <• Ma chère
enfant, lui dit-il avec bonté , remettez-vous , et soyez sûre que vous
avez en moi un second père. » Sophie fut touchée de cette marque
de tendresse, et n'eut pas le courage de faire une seule question
sur le changement de nom qui l'avait frappée d'une manière si pé-
nible.
Deux jours après, elle fut invitée à une réunion, où , pour sa
bien-venue, la maîtresse delà maison avait assemblé une partie
des jeunes personnes les plus aimables de la ville. A son entrée dans
le salon , on annonça M. Auberti et mademoiselle sa nièce ; quel-
ques voix chuchotèrent qu'elle se nommait Sophie. Durant cette
soirée, les personnes qui lui adressaient la parole dirent tantôt
Mlle Sophie , et tantôt mademoiselle; elle répondait fort gaîment ,
et paraissait tout heureuse de l'accueil qu'on lui faisait. Mais ,
vers dix heures, une des jeunes filles se mit à dire : — Mesde-
moiselles , est-ce que nous nous retirerons sans avoir fait un peu de
musique? Le clavecin est ouvert avec un joli morceau de Pic-
cini. Prions M11' Auberti de vouloir bien nous donner l'exemple.
— Très volontiers, mademoiselle, répliqua Sophie avec plus de
vivacité que l'usage ne le comportait; mais, je vous en prie, appe-
lez-moi Aubert : c'est le nom que portait mon père, et je n'y ai pas
renoncé.
Après ces mots remarquablement positifs , il y eut un moment
de silence; puis on se remit, on fil de la musique, et ce petit inci-
dent parut oublié. Une seule personne demeura fort troublée , sans
cependant laisser apercevoir l'émotion désagréable qu'elle éprou-
vait ; c'était le tuteur de Sophie. Ce trait imprévu de caractère
menaçait de ruiner toutes ses prétentions au rang des Caiandrïni,
des Turquïni, ci des autres familles en i, qui formaient, pour ainsi
dire, le sommet de la société genevoise. En effet, quel moyen y
avait-il de rester Auberti, avec une nièce obstinément résolue :i
porter le nom d' Aubert? La chose semblait impossible. H y pensa
toute la nuit, et le lendemain au déjeuner , tète à tète avec Sophie :
i'i)$ ItEVUE DES DEUX MONDES.
— Ma chère nièce, dit-il, voire père a donc oublié de vous taire
part de la découverte que nous avons faite du véritable nom , de
l'ancien nom de notre famille ; nous sommes très certainement ori-
ginaires d'Italie, comme le prouve du reste un livre fort curieux
dont j'ai su autrefois le litre.
— Jamais mon père ne m'a rien dit de cela , répondit la jeune fille
d'un air calme ; jamais je ne l'ai vu retrancher ni ajouter aucune
lettre à son nom.
Cette réplique était décisive. Le tuteur eut un moment de dépit,
suivi de découragement. Il ne songeait plus qu'à faire contre for-
lune bon cœur, et à s'abandonner à toutes les chances de l'avenir,
lorsque tout d'un coup se ravisant par une sorte d'inspiration :
— Sophie, dit-il , est-ce qu'il n'y avait pas à Berne quelque autre
personne du nom d'Aubert?
— Si vraiment, il y avait un Français que nous connaissions
beaucoup; pour ne pas confondre les deux familles, on avait cou-
tume d'appeler mon père M. Aubert ie Risthal , à cause de notre
château sur les bords de l'Aar, qui est bien situé, je vous assure :
d'un côté, la rivière large et rapide, de l'autre
— Eh bien ! ma chère nièce, reprit l'oncle en l'interrompant , tu
me disais que mon pauvre frère prenait le nom d'Aubert de Ris-
thal?
— Oui, sans doute , tout le monde le lui donnait; et qui plus est,
dans ma pension , mes compagnes m'appelaient Rislhal tout court.
Elles trouvaient ce nom plus commode à prononcer, car toutes
parlaient allemand ; et j'y suis si habituée que si on me le donnait
encore, j'y répondrais comme en pension. Ah! j'ai passé là de
beaux jours! quel plaisir , quand mon père venait me voir le jeudi ,
après l'heure de la bourse, et quand il m'envoyait chercher le di-
manche pour me conduire à la campagne! Dieu m'a bien éprouvée
par une perte aussi cruelle !
— Allons, Sophie, ma chère nièce, calme-toi, embrasse celui
qui est maintenant ton père ; et puisque ce nom de pensionnaire
te rappelle de si bons souvenirs, garde-le, mon enfant : je ne t'en
donne plus d'autre. Dorénavant je t'appelle, et je veux qu'on t'ap-
pelle Sophie de Risthal.
Six ans s'étaient écoulés depuis que celte petite scène de senti-
PHILIPPE 1>E NOUVELLE* (JGîJ
ment avait eu lieu , lorsque les noms d'Auberti et de Risthal furent
annoncés ensemble dans le salon du directeur général du trésor.
Outre les dames dont la. toilette a été décrite plus haut, ce salon
réunissait un grand nombre d'hommes distingués par leur rang et
par leur esprit : des gens de cour et des académiciens, des finan-
ciers et des philosophes. Différens groupes s'étaient formés, et la
conversation variait de l'un à l'autre; mais le sujet dominant était
la politique. Après avoir causé quelque temps auprès du ministre,
M. Auberti se dirigea vers l'extrémité opposée du salon , où quel-
ques personnes paraissaient avoir ensemble une discussion animée.
La divergence entre les vues de M. Necker et celles de M. Turgot,
relativement à l'administration du royaume, était le sujet de cette
controverse, d'autant plus vive que des noms propres s'y trou-
vaient mêlés. L'avocat de M. Turgot s'élevait contre la prétention
de soumettre au moindre règlement la liberté du commerce et de
l'industrie; il répétait avec emphase l'axiome des économistes :
laissez faire, laissez- passer. Le peuple souffre, disait-il; on le
reconnaît , et l'on ne veut pas en voir la cause : ce sont les maîtrises
et les corporations , ce sont les droits d'entrée , et les douanes , et
toutes vos lois prohibitives, qui doublent et triplent le prix des cho-
ses les plus nécessaires à la vie. Voilà ce qui fait que le pauvre meurt,
faute de pain et de travail , s'écria-t-il en terminant, et si la hache
des réformes doit être portée quelque part, c'est là
— Mais la chose est délicate et demande certains ménagemens,
répondit son antagoniste.
— Comment des ménagemens ! capituler avec le mal! se tenir
entre le vrai et le faux! voilà une plaisante manière d'être honnête
homme et de raisonner.
— S'il ne s'agissait que de raisonnemens abstraits, comme en
géométrie, peut-être serais-je de votre avis, monsieur, dit alors
Auberti d'un ton calme, qui indiquait un homme versé dans les
matières dont il parlait. Mais, je vous demande pardon, la destruc-
tion immédiate de ce système d'entraves , que je suis loin d'approu-
ver , ne pourrait avoir lieu sans bouleverser une foule d'intérêts,
sans compromettre l'existence de la plupart des maisons de com-
merce, enfin sans ruiner l'espérance que nous avons d'établir
un vrai système de crédit public. Le crédit, monsieur, voilà la
G70 REVUE bli.S DEUX MONDES.
source de toute prospérité pour l'état, comme pour les particu-
liers.
— Bravo, dit un homme de trente .ans, que ses epauleltes à tor-
sades d'or sur un frac uniforme faisaient reconnaître pour un offi-
cier supérieur ; bravo , cela est de toute vérité.
— Oui , sans doute, reprit le Genevois, animé par cette approba-
tion inattendue, et avec l'intention de dire quelque chose d'a-
gréable pour un militaire , le crédit est le nerf de la guerre et le
mobile des grandes entreprises; il donne la puissance et la sécu-
rité. Mais il ne s'obtient qu'à une condition , celle de respecter tous
les droits acquis, de ne toucher qu'avec ménagement aux existences
même abusives, de remplir exactement ses engagemens de toute
nature, de payer les créanciers intégralement, et sans aucun re-
lard.
— Gela n'est pas toujours possible , dit l'officier à demi-voix ,
comme s'il eût répondu à quelque idée qui lui passait par la tète,
plutôt qu'à l'assertion de l'orateur.
— Pardon , monsieur , reprit Auberti , cela se peut et se doit tou-
jours; et c'est ce que prouvera M. le directeur général, tant que ,
pour le bien du royaume, il gardera l'administration des finances.
L'officier entreprit de faire une distinction entre les créanciers
de l'état , d'exclure du droit absolu à la bonne foi du gouverne-
ment ceux qui avaient prêté à un taux trop élevé , à un taux usu-
raire ; mais, malgré une certaine facilité d'élocution , il perdit deux
ou trois fois le fil de ses idées, et ne put conduire à bien cette ti-
rade, qui prouvait de sa part, sinon de grandes études en écono-
mie politique , du moins une grande haine contre les usuriers.
La conversation tomba pendant une minute ou deux ; puis l'un
des assistans la reprit en ces termes : « Savez-vous la nouvelle du
jour? M. de Glermont-Tonnerre épouse demain Mlle de Rosambaud ;
le roi a signé le contrat.
— M. Clermont-Tonnerre , Rosambaud, s'écria le Genevois
avec une expression de complaisance , voilà des noms qui sonnent
bien !
— Quoi ! monsieur , dit le militaire , vous en êtes encore là? Pour
moi , il y a long-temps que j'en suis revenu. Qu'est-ce que de beaux
noms? Ge que sont les tambours de mon régiment , quand ils bat-
PHILIPPE DE MORVELLE. 071
tent: au-dehors, du bruit; et au-dedans, du vide. Le mol de no-
blesse avait un sens du temps de nos grands-pères, aujourd'hui il
n'en a plus; les titres courent les rues, et quant aux privilèges, ce
qui nous en reste augmente la misère du peuple, sans nous être
d'aucun profil; si nous ne payons pas l'impôt au roi, nous le payons
aux exigences d'une position factice, à la mode, à l'usage, à notre
oisiveté qui nous oblige souvent de nous ruiner pour échapper à
l'ennui. Moi, qui vous parle, j'ai perdu ce malin quatre heures à
arpenter dans tous les sens la grande terrasse de Versailles , et à
compter les cinq cents fenêtres du château , en attendant le mo-
ment d'être introduit. Après de pareilles matinées, croyez-vous ,
monsieur, qu'on puisse éviter le soir une petite tentation de dés-
ordre soit au jeu, soit ailleurs? Je le dis en conscience, il nous
faudrait de l'occupation! Un peu de guerre, par exemple, avec les
Anglais, à propos de leurs colonies insurgées.
— Monsieur, dit le Genevois , cela serait fâcheux , très fâcheux
pour le nouveau système de crédit, et M. le directeur général
— Comme vous voudrez, je n'y tiens pas; mais il nous faut des
événemens, des événemens graves qui nousrelrempcnl, nous rajeu-
nissent , nous enlèvent cette vieille défroque du temps passé, qui
nous pèse sur les épaules ; pour la naissance, je ne me crois pas moins
qu'un autre : eh bien! je donne à qui voudra le prendre, tout ce
qui me revient de ma noblesse, hors mon épée toutefois , et le nom
de mes pères.
— C'estun héritage sacré pour tout homme qui se respecte, un hé-
ritage inaliénable, reprit le Genevois avec chaleur; et dans notre
petit état républicain, nous regardons comme un devoir pieux de
conserver, du rechercher même toutes les traditions de famille.
— Ah ! monsieur, vous venez de prononcer un mol qui me
charme; république! ce mot dit bien des choses. Je n'ai pas vu
votre ville de Genève ; mais j'ai traversé quelques-uns des cantons
suisses, et tout s'y passe , je crois, à peu près comme chez vous;
là, point de noblesse, mais un patriciat, qui, sans être onéreux à
personne, maintient l<> lustre des bonnes familles. Vous êtes patri-
cien , monsieur ?
Auberii fit un mouvement de tête qu'on pouvait interpréter
comme un signe d'affirmation.
672 REVUE DES DEUX MONDES.
— Je vous en félicite; comparez, je vous prie, celte situation
avec celle d'un {gentilhomme en France. Vous n'écrasez , vous n'hu-
miliez personne ; vous êtes les premiers entre des citoyens libres et
égaux ; vous avez le droit d'employer votre intelligence à l'aug-
mentation de votre patrimoine , le droit d'être économes , indus-
trieux, de placer des capitaux, enfin la possibilité de faire fortune
sans déroger.
Le Genevois écoutait ces paroles avec une satisfaction visible,
lorsqu'un mouvement qui eut lieu à l'autre bout du salon, attirant
l'attention de chacun , et de l'orateur lui-même , termina la con-
versation. Plusieurs dames se levaient à la fois. Auberti jeta un
regard sur la pendule, et alla retrouver sa pupille; en abordant
madame Necker, il s'empressa de lui demander le nom du jeune
militaire dont la conversation l'avait si fort intéressé. Enfin , au
moment du départ, M. Auberti retrouva son spirituel interlocu-
teur debout près de la porte , regardant les daines qui se retiraient
à la file; lorsque l'oncle et la nièce passèrent devant lui, il fit un
profond salut , auquel Auberti se hâta de répondre par ces mots :
« Monsieur le comte , à l'honneur de vous revoir. >
S. n.
Cf £nuptT ï»e r€scalal>e.
Le comte Charles de Morvelle, qui, dans une seule conversation,
venait d'inspirer un commencement d'amitié à l'ami d'enfance de
M. Necker, était colonel en second au régiment de Royal-
Comtois. Sa famille originaire de Franche-Comté, et, dès le qua-
torzième siècle, en faveur auprès des ducs de Bourgogne, avait
échangé son ancien nom Gaudriot, contre celui d'un des nombreux
fiefs qu'elle avait reçus ou acquis. Une partie de celle grande for-
tune fut dépensée à la cour de France par l'aïeul et le bisaïeul du
comte Charles ; son père en dissipa le reste , et ne lui laissa que des
PHILIPPE DE MOKVELLE. 673
terres grevées d'obligations et d'hypothèques; il tint cependant à
honneur d'accepter sans réserve la succession paternelle, et de sa-
tisfaire à tout, en réduisant sa dépense au strict nécessaire. La
guerre de 1768, contre la Corse, venait de commencer. Le comte
partit comme volontaire , espérant que cette vie, toute d'activité ,
s'accommoderait parfaitement avec ses projets d'économie. ïl se
trompait : le besoin de distraction , au milieu de la guerre la plus
fatigante contre des montagnards aussi rusés qu'intrépides, in-
spira aux volontaires et aux officiers une passion effrénée pour le
jeu, et le comte, à la fin de cette campagne, revint plus endetté
qu'à son départ. Le brevet de lieutenant qu'il obtint ne pouvait
le consoler du mauvais étal de ses affaires; il devint morose et
soucieux.
Ce fut dans un de ces accès d'humeur sombre, qu'il assista , avec
la petite armée dont il avait fait partie, à une revue passée par
Louis XV. Le roi marchait chapeau bas à côté d'un phaéton où
brillait sous une profusion de diamans la nouvelle favorite , ma-
demoiselle Lange, devenue comtesse du Barry. Ce spectacle, qui
ne choquait personne, le frappa désagréablement, et dès ce jour
il prit le ton frondeur, et fréquenta les philosophes. Deux années
d'oisiveté ne contribuèrent pas mieux que ses campagnes à com-
bler l'abîme de dettes dont la vue le tourmentait sans cesse. Mais,
en 1771, une nouvelle occasion de faire la guerre s'offrit, et il en
profita comme d'un moyen de distraction : il fut adjoint aux. offi-
ciers qui, sous M. de Yioménil, allèrent au secours des Polonais
confédérés contre la Russie. Cette campagne, toute chevaleresque,
lui plut; il s'y distingua , et à son retour il obtint le grade de ca-
pitaine et la croix de Saint-Louis. Quant à ses embarras de for-
tune, ils ne faisaient que s'aggraver, et l'ennui de cette position le
jetait dans une alternative continuelle de misanthropie et de dés-
ordre. La prussomanie, ou l'engoùmenl pour les manœuvres prus-
siennes, qui tourna tant de tètes vers 1775, s'empara vivement de
la sienne, et y produisit une heureuse diversion: son zèle pour
cette nouveauté, dont la cour voulait faire l'épreuve , lui vaiut le
titre de colonel; mais le goût de la tactique allemande passa vite,
et, le comte de 3Iorvelle se retrouva bientôt livré à ses préoccupa-
tions domestiques. La politique était son refuge ; il en parlait
TOMD II. iô
()74 11EVUE DES DEUX MONDES.
beaucoup, et s'entretenait dans l'espérance , ou d'une guerre pro-
chaine avec les Anglais, ou d'une grande révolution dans le gou-
vernement : deux chances, qui, selon lui, ne pouvaient manquer
d'être favorables à un homme de cœur et d'esprit. Hors de cette
perspective, il n'entrevoyait qu'un seul moyen de salut, le ma-
riage avec une femme riche, et surtout riche en argent comptant.
Cette dernière idée était probablement pour quelque chose dans
son assiduité aux soirées du nouveau directeur-général, car M. Nec-
ker ne cachait ni son antipathie pour les réformes radicales , ni
son désir d'éviter la guerre.
Quoique le comte de Morvelle fût bien connu pour être du
parti des impatiens , c'est-à-dire de ceux qui ne trouvaient dans les
principes du nouveau ministre qu'une demi-philosophie , et dans
sa conduite qu'une demi-hardiesse , il était bien accueilli. Mme Nec-
ker surtout paraissait voir ses visites avec plaisir. Cette femme,
dévouée avec calcul à la fortune politique de son mari, tenait
à connaître l'opinion des moindres coteries; la société que fré-
quentait habituellement M. de Morvelle, composée d'esprits
éclairés, et déjeunes gens à la parole fougueuse, lui causait parfois
de l'inquiétude; d'une manière plus ou moins directe , elle cher-
chait à saisir, dans les conversations du comte , sa pensée et celle
de ses amis; cela n'était pas fort difficile, car il était de la plus
grande franchise , et mettait même une sorte de bravade à afficher
son opinion.
Un motif plus spécial agissait encore sur l'esprit de Mme Nec-
ker. Malgré sa raison ferme et droite , le directeur-général avait
un faible qui se rencontre chez beaueoup d'hommes de mérite. Il
aimait la louange, et même la flatterie ; elle le charmait sous quel-
que forme et de quelque part qu'elle lui vînt. Un homme léger,
et d'un caractère équivoque , le marquis de Pezay, jouissait à ce
titre de toute son amitié; il l'avait gagnée durant la querelle
de M. Necker avec Turgot, en lançant contre ce dernier et ses
amis, un déluge de plaisanteries, de petits vers, de médisances
et de calomnies. Mme Necker accueillait, sans l'estimer, ce singulier
protecteur, qui , chaque soir, venait lui garantir le plus long et le
plus heureux ministère, et annoncer une nouvelle conquête parmi
les indifférens , ou une nouvelle défection dans les rangs opposés,
PHILIPPE DE MORVELLE. 075
Elle caressait, en lui témoignant de la confiance, un des faibles de
son mari ; elle l'écoutait , mais craignant d'être dupe de quelque
illusion , elle avait soin de prendre des renscignemens à une source
plus authentique. La conversation franche et vive du comte de
Morvelle était pour madame Necker comme une espèce d'antidote
contre les nouvelles flatteuses du marquis : ce motif d'utilité per-
sonnelle lui faisait apprécier davantage un caractère d'honneur
et de probité, qui, sans cela même, aurait pu lui plaire.
Pendant que M. Auberti s'informait curieusement du nom et du
rang de M. de Morvelle , celui-ci avait eu le temps de prendre à
son égard des informations semblables; la réponse fut de tout
point favorable au Genevois. On exagéra même , comme il arrive
souvent dans le monde, ses avantages de fortune et de position ;
on le présentait comme chef d'une compagnie qui réunissait un
capital de cent millions pour le moins. Quant à mademoiselle de
Risthal, on la qualifiait sans hésitation du titre de riche héritière.
Soit que ces renseignemens eussent produit quelque impression
sur l'esprit du comte, soit qu'il cédât tout simplement à son goût
d'habitude pour le salon de Mme Necker , il y retourna le lende-
main soir; mais l'oncle et la nièce ne s'y trouvaient pas, et il en fui
de même le jour d'après.
Durant ces deux jours , Auberti conta plus d'une fois à sa nièce
l'heureuse rencontre qu'il avait faite, chez le directeur général du
trésor, d'un jeune colonel, homme de qualité, ayant les manières
les plus aimables et l'esprit le plus original. « C'est vraiment, di-
sait-il à Sophie , l'esprit français avec toute sa grâce et toute sa
légèreté. » Sophie ne savait que répondre, car elle n'avait pas seu-
lement remarqué la personne dont il était question ; mais son on-
cle n'en continuait pas moins à lui parler du comte de Morvelle.
Pendant qu'il répétait les mêmes éloges , et toujours à peu près
dans les mêmes termes , on lui remit un billet de la part de
Mme Necker. Dès qu'il l'eut ouvert : « Ëh ! vraiment , oui , dit-il ,
nous n'y songions pas, c'est demain, justement demain, le jour
de f escalade. » Et il se mil à lire tout haut :
« M. Auberti et son aimable nièce ont peut-être oublié , celte
année , au milieu du fracas de Paris , l'anniversaire du 12 décem-
bre, si heureux pour tous les cœurs genevois. Je prends la liberté
45.
07(5 REVUE DES DEUX MONDES.
de leur rappeler que c'est demain, et de les inviter à venir célébrer
avec nous, dans un souper de famille, la délivrance miraculeuse
de notre commune et chère patrie. Tout se passera exactement
comme si nous étions à Genève, et les trois plats de fondation se-
ront de la partie. »
Voilà qui est on ne peut plus aimable , dit Auberti en posant le
billet sur la cheminée.
— Et comme c'est bien écrit , mon oncle , dit Sophie ; quel style
soigné et élégant !
— Oh! pour cela, répliqua le tuteur, je m'y connais peu; et
tout ce qui me plaît du style, c'est sa clarté.
Quoique le billet de Mme Necker fut parfaitement clair pour des
Genevois, il est douteux que, sans explication, le lecteur puisse
en comprendre le sujet, et deviner les allusions qui s'y trouvent.
Pour cela, il faut savoir, ou se rappeler qu'en l'année 1602, le duc
de Savoie, Charles-Emmanuel , fit, en pleine paix, une tentative ,
dès long-temps préparée , pour s'emparer de Genève par un coup
de main. Ses troupes escaladèrent la ville dans la nuit du 11 au 12
décembre; mais cette entreprise, hardiment conçue, fut 1res mal
exécutée, et n'eut d'autre résultat que la mort de la plupart de
ceux qui s'y aventurèrent. Depuis cet événement, le 12 décembre
fut à Genève un jour de fêle nationale; on le célèbre dans chaque
famille par un repas, plus ou moins somptueux suivant les fortunes,
mais où figurent toujours , pour peu qu'on en ait le moyen , un
dindon , une truite et un gâteau de pommes.
Le domestique de l'hôtel venait d'apporter, avec le billet d'invita-
tion , une liste de personnes, qui, dans la matinée, s'étaient fait
inscrire à la porte. Sophie, durant la lecture, y jeta les yeux né-
gligemment. Le nom du comte de Morvelle, colonel en second au
régiment de Royal-Comtois, frappa sa vue : « Tenez, mon oncle,
dit-elle en souriant, voilà une visite que vous regretterez certaine-
ment d'avoir manquée. »
— Tu as raison vraiment, tu as raison, répondit le Genevois
après avoir considéré la liste avec un air de plaisir. L'on est à Paris
d'une prévenance charmante, et demain, sans faute, je rendrai au
comte cette politesse.
Après ces mots, Auberti tomba dans une espèce de rêverie ; il ne
PHILIPPE DE MORTELLE. f>77
<lit pins rien à Sophie; mais celle-ci présuma qu'il s'occupait tou-
jours du comte et de sa visite, car il ne cessa pas de regarder la
liste qu'il tenait à la main. Le soir, en revenant de la Comédie Fran-
çaise , où malgré l'intérêt du spectacle il avait eu de fréquentes
distractions, sa nièce observa qu'il semblait préoccupé de quelque
affaire importante. Durant le trajet qu'ils firent, tête à tète, en voi-
ture, il ne lui adressa pas un mot, et se parla plusieurs fois à lui-
même, par exclamations et sans suite. « Voilà qui serait singulier,
disait-il. . . Eh ! mais l'on a vu des évènemens plus extraordinaires. . .
Si la chose avait lieu pourtant!... Ma foi, cela se peut bien, et pour-
quoi pas... pourquoi pas?... » Ces dernières paroles étaient accom-
pagnées d'un sourire de satisfaction. De retour à son hôtel, et à
l'instant où Sophie allait se retirer dans sa chambre , M. Auberti
lui souhaita le bonsoir d'une voix plus tendre que de coutume.
Le lendemain, dès qu'onze heures sonnèrent, le Genevois monta
en voiture, et se fit conduire chez le comte de Morvelie. Il trouva ,
dans la loge du concierge, un grand laquais qui jouait aux cartes,
et qui le toisa d'un air assez impertinent, prenant peut-être cette
visite pour celle d'un créancier, dont il n'avait pas encore vu la
figure. « M. le comte n'est pas chez lui , » dit le valet de chambre.
— Et pouvez-vous me dire quand il sera visible?
— Je ne le sais jamais d'avance; et dans tous les cas, ce ne sera
pas aujourd'hui ; mon maître ne rentrera que pour s'habiller et
aller souper chez un ministre.
— C'est bon , c'est bon , dit Auberti , en jetant sa carte de visite ;
et il remonta en voiture, tout joyeux de penser que ce ministre
pouvait bien être M. Necker, et que peut-être, le soir même, il
rencontrerait le colonel.
En rentrant après plusieurs courses, il trouva sa nièce occupée
à tout disposer pour sa toilette. « Ah ! ça, dit-il, ma chère Sophie,
vous serez belle, n'est-ce pas? Entendez -vous? il faut que vous
soyez belle ce soir, et que vous plaisiez encore plus que de cou-
tume! » Sophie sourit, ne comprenant pas à quelle idée se ratta-
chait celte recommandation. Elle répondit par un signe de tête,
appela sa femme de chambre , et passa dans son cabinet. Deux
heures après, elle en sortit parée de sa plus belle robe, et avec
quelques fleurs dans les cheveux. A cette vue, pour la première
G78 REVUE DES DEUX MONDES.
fois de sa vie, le tuteur prit un air mécontent, et dit avec brus-
querie. « Ma nièce, quelle toilette avez-vous-là ! de bonne foi,
croyez-vous être habillée ! !
— Mais , mon oncle , cette robe est celle que vous aimiez tant.
— Non , cela n'est pas possible; elle est hors de mode, et vous
sied mal.
— Peut-être ! mais il n'y a pas quinze jours qu'à Genève vous
m'avez dit tout le contraire.
— Bah !... bah !... à Genève ? Nous sommes à Paris ; le goût est
tout autre ici, et vous auriez dû vous en apercevoir avant moi.
— Mon oncle, vous êtes bien injuste, dit la jeune fille d'une voix
émue ! Sans vos ordres , pouvais-je penser à changer ce que vous
trouviez bien, et d'ailleurs en ai-je eu le temps?
Il y eut un moment de silence , durant lequel Auberti s'aperçut
que Sophie avait les larmes aux yeux; sa mauvaise humeur se
calma aussitôt, et il reprit d'un ton plus doux : — C'est bien , mon
enfant ; mais si tu m'en crois, tu jetteras tes vieilles nippes par la
fenêtre, tu feras venir des étoffes , et tu prendras les modes qu'on
suit ici.
— Volontiers, mon oncle, je ferai ce que vous dites ; mais n'ayez
pas trop d'ambition pour moi , si vous voulez que je vous paraisse
bien ! »
Ces dernières paroles frappèrent M. Auberti; en examinant
avec plus d'attention la toilette de sa nièce , il se convainquit de
son injustice. Sophie était réellement aussi bien qu'elle pouvait
l'être, et la simplicité de sa mise ne lui était rien de ses avantages
naturels ; son tuteur l'aurait trouvée charmante, si, en ce moment,
par une disposition d'esprit dont lui-même ne se rendait pas bien
compte, il n'eût pas désiré en elle des perfections trop au-dessus
de la réalité.
Lorsque Auberti et sa nièce entrèrent dans le salon de Mrae Nec-
ker, plusieurs hommes s'y trouvaient déjà. La première personne
qui frappa les yeux du Genevois fut le comte de Morvelle. Il eut
peine à contenir un vif mouvement de satisfaction, en voyant
que la présence du comte réalisait au moins une partie de ses
espérances de la journée. Tous les deux se saluèrent avec un égal
empressement , et Sophie reçut du jeune colonel une inclination
PHILIPPE DE MORVELLE. 079
respectueuse. Pour Ja première fois , elle jeta sur lui un regard
à la dérobée ; et , malgré le peu de!prix qu'elle attachait aux avan-
tages extérieurs , elle se plut à remarquer l'air noble, la tournure
martiale et l'expression de franchise spirituelle qui distinguaient le
comte; mais , à l'instant même , elle rougit de s'être aperçue de tout
cela , et se hâta de donner un autre cours à ses observations.
Mn,e Necker s'avançait vers elle, les deux dames se serrèrent
la main de la manière la plus affectueuse , et commencèrent à cau-
ser ensemble. Avec la sagacité naturelle à leur sexe , elles s'étaient
comprises dès le premier abord ; outre cette espèce d'attrait mutuel
que ressentent des compatriotes en pays étranger , d'autres motifs
de rapprochement et d'intimité existaient entre Mme Necker et
MUe de Risthal : elles étaient, l'une pour l'autre, l'idéal d'une
certaine perfection de manières tant soit peu froides et composées ,
qu'elles appelaient décence et dignité. Ce point de sympathie
n'empêchait pas cependant qu'on aperçût entre elles des diffé-
rences assez remarquables. MUe de Risthal avait un langage beau-
coup plus simple que Mme Necker , et des idées moins systémati-
ques ; elle n'était pas , comme cette dernière , ambitieuse d'esprit
et de célébrité; elle parlait peu et savait écouter, surtout lors-
qu'elle croyait pouvoir retirer quelque fruit d'une conversation ;
il y avait alors, dans son regard, une expression de candeur
et d'intérêt, qui la faisait paraître à la fois modeste, aimable et
sensée.
Pendant que Sophie était assise auprès de Mrae Necker, son
tuteur causait debout avec le comte de Morvelle , dans l'embrasure
d'une croisée. Quatre hommes d'un certain âge et d'un maintien
grave formaient une espèce d'aparté, et la petite Mlle Necker,
assise devant une table à ouvrage, occupait le milieu du salon.
En voyant entrer Mlle de Risthal , elle s'était levée avec sa vivacité
ordinaire, pour courir au-devant d'elle et l'embrasser; mais, sur
un geste de sa mère , elle avait aussitôt repris sa place. La table
près de laquelle elle était assise, comme pour travailler, se trouvait
couverte, non de broderies, ou d'autres ouvrages, mais de grands
morceaux de papier blanc qu'elle découpait avec des ciseaux pour
en faire des figures; elle paraissait mettre à ce jeu beaucoup de
sérieux et d'attention : mais de temps en temps, à la dérobée, elle
f)80 REVUE DES DEUX MONDES.
jetait un regard en-dessous vers Mme Necker, et un beaucoup plus
vif du côté des quatre messieurs qui s'entretenaient ensemble. Quel-
quefois elle leur faisait des signes, et leur montrait, avec un air
de satisfaction, les figures qu'elle découpait. Puis, après avoir
soufflé sur ses doigts, qui s'engourdissaient loin du feu, elle se
remettait à l'ouvrage avec une expression de physionomie si ani-
mée et si pleine d'intelligence, qu'il semblait que cette occupation
enfantine se rattachât, dans son esprit, à quelque idée d'un ordre
plus élevé.
Après un demi-quart d'heure de conversation , Auberti et le
comte de Morvelle s'approchèrent ensemble de la maîtresse de la
maison : « Eh bien! monsieur le comte, dit Mmc Necker, quelles
nouvelles de la cour? » Peu curieuse d'entendre la réponse qui
pouvait suivre cette question, Sophie quitta aussitôt son fauteuil,
et alla s'asseoir auprès de Mlle Necker, qui parut toute joyeuse de
pouvoir enfin parler à quelqu'un.
— Puis-je vous demander, dit M11*' de Risthal, ce que vous
voulez faire de ces figures que vous découpez avec tant d'a-
dresse?
— Devinez ?
— C'est pour mettre dans un livre?
— Non.
— : Ce sont des ombres chinoises?
— Non , non , c'est un roi et une reine à qui je veux faire jouer la
tragédie.
— Et quelle tragédie?
— Ah ! il faut que je la compose , et je suis en train d'y rêver.
— Quel nom aura-t-elle?
— Je ne le sais pas encore bien... Mais je crois que je vous amu-
serai mieux ce soir, si je vous dis îe nom des personnes qui sou-
pent avec vous. Cela vous fera-t-il plaisir, le voulez-vous? —
— Ah ! très volontiers.
— Eh bien! vous voyez ces quatre messieurs qui causent en-
semble? ce sont des hommes de beaucoup d'esprit!
— Vraiment? —
— Oui, tenez, celui qui gesticule en parlant, et dont la voix est un
peu criarde, c'est M. d'Alembert, le secrétaire perpétuel dcl'Aca-
PHILIPPE DE MOKVELLE. (ÏS1
demie française. A côté de lui , vous voyez labbé Raynal ; on peut
le reconnaître à sa perruque et à son accent gascon : et puis en face
de nous , ce grand monsieur en habit violet, c'est M. Marmontel ;
quoiqu'il ait cinquante-quatre ans , on dit qu'il va se marier à une
demoiselle qui n'en a que dix-huit. Enfin, le quatrième, celui qui
a des besicles, et l'air un peu malade, c'est notre ami M. Thomas,
l'auteur des Éloges. Il ne dit jamais rien , lui , et c'est bien dom-
mage, car il parle tout comme maman.
— Mais, reprit Sophie, quel est ce vieux monsieur en habit noir,
dont les cheveux blancs, sans poudre, tombent sur ses épaules?
— Ah ! j'ai cru que vous le connaissiez, c'est notre pasteur, M. d' AI-
biac !
— Gomment, dit Sophie avec vivacité, est-ce qu'il y a ici une
église protestante? »
— Une église, non; mais le roi nous en donnera une : papa doit
lui en parler. En attendant, on se réunit dans une belle grande
chambre, au bout du faubourg Saint-Honoré ; on entre par le
jardin , derrière la maison , et l'on ne sort que deux à deux pour
ne pas se faire remarquer.
— C'est toujours cela , répondit Sophie ; mais est-ce que M. d' AI-
biac a été militaire? il a une cicatrice au front.
— Oh ! il a gagné cela dans son pays, près de Nîmes, en donnant
la communion au milieu d'une forêt. Tout le monde était à genoux
en prières ; voilà la maréchanssée qui arrive et fond sur l'assem-
blée; le pasteur reçoit une blessure, et deux femmes sont tuées à
côté de lui ; il y a au moins quarante ans de cela , et c'est une his-
toire qui me rend toujours si triste... Ah ! quel bonheur, voilà papa
qui entre avec M. de Pezay !
En disant ces mots , la petite Necker se leva et courut se jeter
dans les bras de son père, avec un empressement qui avait quelque
chose de passionné. Mais le ministre, probablement fatigué par le
travail du jour, semblait triste et préoccupé. Sa femme s'en aperçut
aussitôt, et, redoublant d'attentions pour animer la compagnie,
elle adressa la parole à chacun , souriant d'aussi bonne grâce qu'elle
pouvait, mais trop visiblement affairée pour inspirer la moindre
gaité. Un laquais lit une heureuse diversion , en venant annoncer
que le souper était servi.
G82 REVUE DES DEUX MONDES.
Lorsqu'on eiît pris place autour d'une table richement décorée ,
Mrae Necker parcourut d'un regard le cercle des convives ; arrê-
tant ses yeux sur les deux académiciens Marmontel et Thomas ,
qui étaient depuis long-temps dans l'intimité de la maison : « Mes-
sieurs, dit-elle, soyons aimables! i Thomas fit un signe de tète, et
Marmontel répondit: « Vous savez, madame , que l'esprit est capri-
cieux; il vient de lui-même, et dès qu'on le brusque, il s'échappe. »
— Oh! je ne crains rien , répliqua Mme Necker, il ne s'échap-
pera pas d'ici; car il a fait un pacte avec l'auteur des Contes mo-
raux. Puis, s'adressant au marquis de Pezay, qui avait, plus que
personne, le privilège de distraire le ministre dans ses instans de
mauvaise humeur : — M. de Pezay, dit-elle , avez-vous quelques
nouvelles chansons?
— Ma foi, madame, répondit le marquis, je n'ai plus le loisir d'en
faire. II y a par le monde certains charlatans soi-disant économis-
tes, qui me donnent trop d'occupation. Ce n'est pas que je me
rompe la tête à scruter les profondeurs de leur science occulte ; je
m'en tiens au litre qu'ils lui donnent : Economie , et je déclare, sans
hésiter, qu'il y a là économie de sens commun. Je pourrais n'en pas
dire davantage; mais comme ces messieurs ont fait quelques dupes,
qu'ils se donnent pour hommes d'état, et qu'une fois déjà on les a
crus sur parole, je veux rendre service au public en lui parlant
d'eux.
— Monsieur le marquis , dit d' Alembert , dont la voix , encore plus
aigre que de coutume, trahissait une colère contenue, monsieur
le marquis, il serait généreux de laisser en repos ceux qui ne sont
plus en faveur : qu'ils se soient trompés, cela se peut, et permis
à chacun d'avoir là-dessus son avis; mais leurs bonnes intentions
étaient incontestables.
— Pour vous , monsieur, reprit le marquis de Pezay, dites pour
vous ; car moi je leur conteste deux choses : le bon sens et la bonne
foi. Cette science du produit net dont le produit net est la famine,
cette liberté du commerce qui devient , sous leur direction , la li-
berté du pillage, si ce ne sont pas là de pures jongleries , je ne m'y
connais plus.
D' Alembert donna un signe d'impatience; mais l'homme de cour,
qui avait une égale dose d'étourderie et de présomption , n'en con-
PHILIPPE DE MORVELLE. (>8ô
tinua pas moins. — Nous avons vu le chef de la secte, devenu mi-
nistre, tailler à tort et à travers, et pour tout résultat produire une
émeute. Il est vrai qu'après avoir tout brouillé, il a eu le talent de
ramener l'ordre par des voies toutes philosophiques : le canon et
le gibet, des batteries sur les quais, une potence de quarante pieds
en place de Grève, voilà ce que chacun a pu voir dans la mémo-
rable guerre des farines. Du reste, je laisserais mourir en paix leurs
systèmes et leurs théories , si je n'étais moi-même attaqué person-
nellement par ces adeptes : un libelle de Condorcet m'a désigné
d'une manière évidente, et je me prépare à lui répondre par ma
première épître aux Turgotins.
Ce mot pouvait soulever un orage, car plusieurs des convives
étaient d'anciens amis de Turgot. Mme Necker éprouva une assez
vive inquiétude, et regarda Marmontel d'un air qui voulait dire :
Tirez-moi d'embarras. L'académicien , esprit conciliant , se dispo-
sait à répondre à celte invitation muette, lorsqu'au grand plaisir de
sa femme, M. Necker prit la parole.
— Mon cher Pezay, dit-il, restons calmes dans la discussion , et
surtout prenons garde qu'il ne s'y mêle de la personnalité, car rien
n'obscurcit davantage une question de principes : celle que vous
soulevez est délicate; c'est celle de la théorie et de la pratique; les
hommes prennent parti pour l'une ou pour l'autre , selon la nature
de leur esprit , et souvent sans pouvoir dire au juste où est le point
de séparation. Moi, par exemple, je suis homme de pratique, et je
m'en fais honneur; tous mes plans sont basés sur l'expérience; je ne
m'aventure point sur la foi des idées ; je marche pas à pas sur le
terrain des faits; je suis élève de Colbert! Eh bien! savez-vous,
messieurs, ce qu'on pense de moi dans mes bureaux? Le voici :
Ce matin , deux de mes commis se chauffaient et causaient en tison-
nant; comme ils tournaient le dos à la porte, j'entrai sans être
aperçu, et j'entendis la fin de leur conversation. Le plus jeune se
plaignait d'être accablé de travail depuis mon entrée au ministère;
l'autre, un vieux confident de l'abbé Terray, grand aligncur de
chiffres, mais ne voyant rien au-delà, répondait : « Que voulez-
vous? ce sont les théories de M. le directeur-général ; autrefois on
savait ce qu'on faisait, mais à présent je m'y perds, au diable les
théoriciens!... »
f>84 KEVL'E DES DEUX MONDES.
Ces paroles excitèrent un rire général, auquel le marquis de Pe-
zay contribua, pour sa part, d'une manière assez bruyante. Le
ministre continua :
— J'ai ri, comme vous, de m'entendre qualifier de la sorte; mais
je trouve dans la boutade de mon vieux commis une leçon de tolé-
rance. Si cette observation n'était pas trop subtile pour devenir
populaire, je la formulerais en proverbe, et je dirais : Tl n'y a per-
sonne qui ne soit le théoricien d'un autre.
Cette plaisanterie de bon goût remit Mmc Necker à son aise;
mais, pour éloigner sans retour la conversation de l'écueil où elle
l'avait vue sur le point d'échouer, elle dit à son mari d'un ton gra-
cieux : — Mon ami , je pense que les affaires ne vous ont pas fait
oublier qu'aujourd'hui nous fêtons l'escalade?
— L'escalade ! ah ! vraiment , oui , nous sommes au 12 décembre!
c'est un grand jour pour nous autres Genevois; ce jour-là, nous
ne faisons rien autre chose que chanter de vieilles chansons sur des
airs baroques, et nous conter les uns aux autres, en grand détail,
une histoire que nous savons tous.
— En grand détail! dit l'abbé Raynal avec empressement; est-
ce qu'il y a des traditions authentiques sur ce guet-a-pens de la
tyrannie contre un peuple libre? Cela vaudrait la peine d'être
placé quelque part, et je le publierais avec un certain plaisir pour
l'instruction des despotes.
— Sans doute, reprit M. Necker, il y en a d'assez curieuses,
mais les enfans les savent beaucoup mieux que les grandes per-
sonnes. Je suis sûr que Louise pourrait nous faire un excellent ré-
cit, d'après l'autorité de sa bonne.
La petite Necker se hâta de répondre à cette espèce d'invitation.
Elle rougit, mais ce fut de plaisir de se voir l'objet de l'attention
générale; et regardant sans embarras son auditoire, elle com-
mença :
« Le duc de Savoie avait fait de grands péchés; son confesseur
lui dit : 3Ion prince, je vous donne pour pénitence d'entendre la
messe de Noël à Saint-Pierre de Genève. — A Saint-Pierre? dit le
duc, cela ne se peut, puisque la ville est hérétique. — Eh bien !
mon prince , vous prendrez la ville. — Mais si je vais pour la pren-
dre , le roi de France, qui m'a fait jurer la paix , m'en empêchera !
PHILIPPE l)E MORVELLE. 685
— Mon prince, vous ferez tout dans une nuit, et le roi de France
viendra trop tard.
« Voilà qu'un samedi soir , toute l'année , infanterie et cavalerie,
approche de Genève, et s'arrête à Plain-Palais. Il y avait trois
cents hommes d'élite équipés pour l'escalade, couverts de fer de la
tête aux pieds , le coutelas au poing et les pistolets à la ceinture.
Leurs armures étaient peintes en noir; ils portaient des échelles
noires et des lanternes sourdes, des haches pour couper les chaînes
des ponts, et des pétards pour faire sauter les portes.
« Minuit sonne , et puis une heure : ils marchent vers la porte
Neuve, entrent dans le fossé, le traversent, et vont planter trois
échelles contre le mur du boulevard. Il en monte cent , et, après,
cent autres, sans que personne les aperçoive; ils se glissent derrière
les arbres , et se serrent le long des maisons; pendant ce temps-là,
d'autres , en bas près de la porte , arrangent tout pour la faire sauter.
« Ils montaient toujours, et dans la ville rien ne bougeait; enfin
un soldat, de garde à la porte Neuve , entend du bruit, et crie :
Qui va là? Point de réponse. Il lire un coup; le poste sort avec des
flambeaux, voit l'ennemi et appelle aux armes; aussitôt les Sa-
voyards, forcés de se montrer , attaquent le corps-de-garde , y en-
trent, et se répandent dans les rues en criant : Vive Savoie! ville
gagnée! tue, tue, lue! à mort, à mort!
« Mais voilà que la scène va changer; un des soldats de la porte
Neuve, pour se sauver, gagne une galerie d'où l'on faisait tomber
la herse, et, à tout hasard , il lâche la coulisse; la herse en tombant
lue le pétardier qui allait faire sauter la porte, pour donner pas-
sage à l'armée ; presque en même temps un canonnier , dont la pièce
battait le long du fossé, lire, et, d'un premier coup, renverse et
brise toutes les échelles.
« Le tocsin sonnait aux églises ; les bourgeois sortaient armés, et se
battaient bravement contre les Savoyards; un homme en chemise,
malgré le froid, s'escrimait avec sa hallebarde; un tailleur faisait
des merveilles avec une épée à deux mains; de toutes les fenêtres
une grêle de balles pleuvait sur les cscaladeurs. Ceux de Plain-Pa-
lais, au premier coup de canon, crurent que c'était le bruit de
leurs pétards, cl qu'ils trouveraient (porte ouverte; ils crièrent:
ville gagnée! au butin! au pillage! et tambour battant, se mirent,
686 REVUE DES DEUX MONDES.
en marche, mesurant déjà le drap et le velours des marchands à
la longueur de leurs piques. Leur surprise fut grande , en arrivant,
d'être reçus à coups de mitraille , et ils repartirent plus vile qu'ils
n'étaient venus.
« Et nos hommes de l'escalade, qu'est-ce qui arriva d'eux? Chassés
de rue en rue, poursuivis l'épée dans les reins, ils accouraient à
leurs échelles , et ne les trouvant plus , ils sautaient du haut de la
muraille, se tuaient ou s'estropiaient en tombant, près de deux
cents restèrent morts, et il y en eut treize de pris; on les jugea
comme voleurs de nuit , et non comme prisonuiers de guerre : ils
furent pendus sur le boulevard qu'ils avaient escaladé. »
— Bien ! ma fille , dit M. Necker , très bien , et la république
vous doit un brevet d'historiographe. Pourtant , à votre place, j'au-
rais un peu moins parlé des péchés du duc de Savoie, et un peu
plus de ses intelligences présumées avec le syndic de la garde , chef
de toutes les forces de la ville; j'aurais dit aussi que le peuple
était fort monté contre ses magistrats, et qu'il allait se soulever,
lorsque l'exécution des treize fit diversion à sa colère; chacun y
courut et revint satisfait. Mais c'est là de l'histoire politique , et je
comprends que vous n'en fassiez pas.
— Mon cher confrère, dit d'Alembert en s'adressant à Marmon-
tel, est-ce qu'il n'y aurait pas là de quoi faire une bonne tragédie?
Avant que l'académicien eût eu le temps de répondre , la petite
Necker, animée par le succès, s'écria : — Une tragédie? Ah! oui ,
j'en ferai une là-dessus, et pas plus tard que demain; au lieu de
mon papier blanc pour découper les figures , j'en prendrai du noir
à cause de la nuit , et je n'aurai plus que les paroles à trouver :
c'est la moindre des choses.
La compagnie ne put s'empêcher de rire. — Eh bien ! Marmontel,
reprit d'Alembert , êtes- vous de l'avis de MUe Louise , croyez-vous
que la chose irait d'elle-même?
— Non, ma foi , et je tiendrais les figures , c'est-à-dire le plan et les
caractères, que je serais encore fort inquiet des paroles. Dans un
sujet si près de nous par l'époque et par les mœurs, avec des per-
sonnages qui parlaient notre langue, je voudrais descendre un peu
des hauteurs de la diction tragique, me faire un style souple, aisé,
PHILIPPE DE MORTELLE. (>87
nuancé, et pour tout dire, plein de ces expressions qui se trouvent
dans toutes les bouches.
— Expliquez-vous , dit Mme Necker avec une certaine vivacité.
Voulez-vous donc bannir du style tragique la majesté et la noblesse?
il faut dire oui ou non, car à pareille règle il n'y a pas d'exception
possible.
— Quoi ! madame , vous n'admettriez pas dans le style élevé
certaines locutions familières?
— Vraiment, non.
— Vous ne souffririez pas dans une tragédie, faire l'amour, aller
voir ses amours?
— Non , certainement.
— Et les hémistiches suivans : Prenez, votre parti; pour bien faire,
il faudrait; non, vois-tu, faisons mieux?
— Je n'en voudrais pas même dans une lettre.
— Mais, madame , songez que Racine a été moins difficile.
— Racine était libre ; il créait son art, répliqua Mme Necker d'un
ton sentencieux, qui exprimait son opinion inébranlable.
— Oh ! pour Racine , dit d'Alembert, mon cher ami , ne le citez
pas, cela pourrait lui porter malheur ; déjà à très bonne intention ,
vous lui avez rendu un mauvais service.
— Moi , dit Marmontel avec surprise , et comment cela ?
— Comment cela? en persuadant à la Clairon de changer de
costume dans tous ses rôles, de jouer Roxane sans panier, et An-
dromaque sans mantelet noir.
— Ah ! mon ami, dit Marmontel , voilà une de vos boutades !
— Vraiment, monsieur, ditMrae Necker, c'est une plaisanterie?
: — Non , madame , je parle sérieusement.
— Quoi ! monsieur, dit le comte de Morvelle, vous regrettez de
ne plus voir au théâtre le vieux costume de tradition : le chapeau
à plume pour Auguste, les gants à franges pour Agamemnon , et
les talons rouges pour Achille ?
— Oui , monsieur, je regrette tout cela. Et pourquoi? vous ve-
nez de le dire, parce que cela était de tradition, parce que Racine
et Corneille avaient vu les héros de leurs pièces vêtus, coiffés,
chaussés de la sorte , parce qu'en écrivant ils se les figuraient sous
cet aspect , et non sous le costume grec ou romain. Dans le travail
688 REVUE DES DEUX MONDES.
du poète, tout va d'ensemble ; chaque personnage est créé d'un
seul jet, avec son caractère, son langage et son costume qui est
aussi un langage; si l'on dérange cet accord, la pensée de l'auteur
cesse d'être intelligible; telle tirade, telle expression, vraie à la
lecture, devient fausse et froide à la scène; le style'' jure avec
l'habit...
Le mouvement causé par le second service interrompit cette
conversation. MUe Necker, qui passait en revue les nouveaux plats
dont on garnissait la table, en voyant servir une dinde aux truffes
de la plus belle dimension , dit tout haut : — Enfin , voilà l'en-
nemi !
— Comment, petite folle, dit M. Necker, qu'est-ce que c'est?
pourquoi traitez-vous d'ennemi cet oiseau d'un si bon naturel?
— C'est qu'à l'escalade, répondit la petite fille, l'ennemi, au lieu
de nous prendre, a été le dindon de l'affaire.
Le ministre témoigna en riant une satisfaction toute paternelle;
puis il ajouta d'un ton plus g;rave : Oui , les Savoyards sont tom-
bés dans le piège qu'ils nous avaient dressé; mais plusieurs ci-
toyens de Genève moururent cette nuit-là en combattant pour
leurs foyers; nous devons nous en souvenir, ma fille, et lire avec
respect l'inscription qui porte leurs noms à §aint-Gervais : il ne
s'y trouve personne de notre famille , nous n'étions pas encore
Genevois.
— A propos, dit 31. Auberti , savez-vous ce qui arriva, durant
celte terrible nuit, dans la maison d'un de mes ancêtres , Simon
Aubert?... A peine ce nom lui eut-il échappé, que, saisi d'une es-
pèce de serrement à la gorge, il s'arrête court, et , détournant la
tète, toussa deux ou trois fois, la serviette devant la bouche.
— Vous êtes enrhumé, mon oncle, dit mademoiselle de Rislhal
qui, avec la finesse de son sexe, devina de quoi il s'agissait; vous
avez un commencement de rhume , laissez-moi continuer pour
vous.
— «Notre aïeul Simon, poursuivit-elle en évitant le nom de fa-
mille , était membre du grand conseil, et demeurait tout à côté de
la porte de la Monnaie , en lace des ponts. Sa femme Jacqueline ,
qui n'avait guère que vingt ans , venait de se lever d'auprès de lui
pourvoir si son enfant dormait, lorsque l'alarme fut donnée, Simon,
PHILIPPE DE MORVELI.E. (><S!)
entendant le tocsin, s'habilla vite , prit sa hallebarde, et descendit
sans être retenu par sa femme qui tremblait, mais qui ne disait
mot. Dès qu'il eut quitté la chambre , Jacqueline monta au second
étage pour voir son mari le plus long-temps possible; elle regarda,
mais sa vue était trouble et la tête lui tournait; elle s'assit : — Mets-
toi là, dit-elle à sa servante, dis-moi où il est maintenant. — Ma-
dame, je le vois qui court de toutes ses forces vers le pont du
Rhône. — Et à présent? — Madame, je ne vois plus qu'un reflet
de lumière qui brille sur sa pertuisane. — Et à présent? — Madame,
je ne vois plus rien.
« La servante ramena lentementsa vue jusqu'au bas de la maison,
et le moment d'après, elle s'écria : Madame, madame! — Qu'y a-
t-il?dit Jacqueline hors d'elle-même. — Ah ! madame, quand mon-
sieur le conseiller reviendra, il ne pourra plus rentrer; une grande
figure noire va et vient de notre porte à la porte de la cité ;
c'est le diable , ou c'est un ennemi. — Je veux voir, dit sa maîtresse
en se levant avec vivacité , je veux voir! et aussitôt : — N"as-tu pas
là ta grande marmite de fer fondu? — Oui , madame, elle est pleine
de viande toute prête pour demain. — Pose-la sur la fenêtre. —
La servante prit la marmite , et, l'enlevant avec effort , la plaça sur
l'appui de la croisée , entre les mains de sa maîtresse. Une minute
s'écoula dans un profond silence; puis on entendit un bruit de fer
heurtant contre du fer, et les éclats de la fonte sur le pavé. La ser-
vante tendit le cou hors de la fenêtre ; elle vit la figure noire gi-
sant dans la rue; mais, en se retournant, elle trouva sa maîtresse
étendue sur le plancher.
— Elle était morte? dit le comte de Morvelle avec un intérêt qu'il
n'aurait probablement pas ressenti si la même histoire eût été ra-
contée par une autre personne.
— Non, monsieur, répondit Sophie; mais elle mourut le lende-
main...
— Le lendemain même, dit Auberti d'une voix tout-à-fait re-
mise, et une foule immense suivit son convoi; on la pleurait, et
l'on disait que son action avait contribué au salut de la ville, en ré-
tablissant la communication entre les ponts et la cité.
— Peut-être, reprit lecomte, qui , en ce moment, sesouciaitpeude
parler stratégie, et dont l'imagination était montée à un ton beau-
TOME II. H
(Î9U REVUE DES DEUX MONDES.
coup plus poétique; mais ce qui dut frapper surtout, c'est le ca-
ractère et la destinée de cette jeune femme, sa puissance sur elle-
même, à l'instant de la séparation. Ce vertige qui la saisit ensuite,
et puis , à l'idée du péril de son mari , cette résolution subite qui
épuise en un moment toutes les forces de la vie, ce meurtre qui
cause la mort de celle qui l'exécute, comme si une main de femme
ne pouvait tuer qu'à ce prix : tout cela est plein de poésie ; mais il
faut avouer que si celte histoire est touchante, les grâces et la voix
de l'historien viennent de lui prêter un charme de plus.
Mlle de Risthal rougit un peu ; mais personne n'y fît attention.
— Je trouve, dit le marquis de Pezay, que ce coup de main,
qui mit Genève à deux doigts de sa perte , pourrait fournir un bon
chapitre au livre des grands évènemens produits par de petites
causes.
— Par de petites causes , monsieur le marquis ! dit l'abbé Ray-
nal ; oui , on peut trouver cela , si l'on regarde avec légèreté , si
l'on s'arrête à la superficie , à des circonstances fortuites , comme
la chute d'une herse , une marmite lancée à la tête d'un soldat, un
coup de canon qui brise des échelles; mais derrière ces causes ap-
parentes , il y en a une plus réelle , et dont la grandeur est sans me-
sure. Ce qui sauva Genève , ce fut l'esprit républicain , l'amour des
lois avec la liberté. La liberté s'est levée au cri de ses enfans en
danger ; elle a combattu et triomphé pour eux !
— Monsieur l'abbé , dit Mme Necker, cette figure est belle en
poésie; mais sérieusement, je ne saurais voir, dans le secours
donné à nos ancêtres , d'autre main que celle de Dieu.
A ces mots , le pasteur d'Albiac , jusque-là silencieux , quel qu'eût
été le sujet de la conversation , parut s'animer tout à coup , et re-
dressant sa tête blanche avec un geste semi-oratoire , il prit la pa-
role :
— Vous dites bien , madame , c'est Dieu qui a tout fait, et parmi
les délivrances de l'Ancien Testament, je n'en trouve pas de plus
éclatante que celle-ci. Il a renversé les chariots de Pharaon , ses
capitaines et ses hommes d'élite; il a soufflé, et l'ennemi de son
peuple a disparu comme la paille jetée au vent : humilions-nous de-
vant celui qui abaisse et qui relève , qui afflige et qui console, qui
veille sur les cités quand leurs gardes sont endormis.
PHILIPPE DE MORVELLE. fiî)l
Pendanl ce discours, la physionomie sérieuse de M""' Necker
prit une expression de recueillement: « Messieurs, dit-elle, pour
nous autres enfans île Genève, ce jour est un jour d'actions de
grâces, et ce repas est la commémoration d'un grand bienfait.
Vous permettrez que, suivant notre vieil usage, il se termine par
quelques paroles de gratitude envers le bienfaiteur. »
Elle se leva, mais sans quitter sa place; toute la compagnie fit
de même, et le pasteur, debout, dit d'une voix ferme et accen-
tuée : « Au roi des siècles, immortel , invisible; à Dieu, seul sage,
qui nous a créés et rachetés, et qui nous nourrit de ses biens, soient
honneur , louange et gloire ; et maintenant et à jamais! » Les deux
femmes répondirent amen , et tout le monde se dirigea vers le
salon.
Durant cette prière , qui , chez les protestans rigides , suit ordi-
nairement chaque repas, Mme Necker et Mlle de Risthal avaient la
tête légèrement inclinée ; le comte de Morvelle , placé près de
Sophie, tournait les yeux vers sa jeune voisine ; le marquis de
Pezay modelait sa contenance sur celle de M. Necker, qui se te-
nait droit, mais avec un air de profonde attention. Marmontel et
Thomas paraissaient éprouver une sympathie mêlée de respect;
enfin, l'abbé Raynal était distrait, et d'Alembert avait sur les
lèvres un demi-sourire.
Mmc Augustin Thierry.
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE
rr 7~» <Q mS^i
3o juin i833.
La chambre a continué celte quinzaine de battre monnaie pour le compte
du ministère et d'expédier lestement les millions des contribuables. Dieu
sait combien il lui en a passé par les mains tout eu parlant économie, et
combien il lui en passera encore pendant qu'elle est en train! Il est juste,
cependant, de dire qu'à l'occasion elle sait distinguer entre ceux qui vien-
nent en habits brodés lui demander une part dans ses faveurs, et la veuve
qui n'a pour tout droit à ses bonnes grâces que la vie d'un époux glorieu-
sement consumée au service du pays. Ce jour-là , elle s'est embrouillée
dans son vole; croyant dire : oui, elle a dit : non; et lorsque son prési-
dent, qui avait l'affaire à cœur, lui a annoncé le résultat de sa délibéra-
tion , elle est restée honteuse et ébahie , comme un enfant qui vient de faire
une sottise. C'est du moins quelque chose que cette pudeur, et la veuve
du général Daumesnil doit lui en savoir gré. Qu'avait donc fait M. le mi-
nistre des travaux publics, pour qu'on lui refusât aussi ses dix-huit pe-
tits millions , lui qui se battait en faveur du redressement de l'axe el du
parallélisme du Louvre, avec la même ardeur qu'un guerrier qui combat
REVUE. — CHRONIQUE. 695
pro aria et focis ? Parce qu'il avait omis quelques minces données dans
son projet, telles que devis rigoureux de la dépense , garantie de la liste
civile vis-à-vis de la fortune publique, etc., était-ce une raison pour l'ajour-
ner si inhumainement? Il me semble que la garantie morale dont parlait
M. Duchàtel , était faite pour satisfaire les plus difficiles. Celte chute in-
attendue est précieuse après ces belles paroles de M. Viennet, jetées d'un
air si dégagé et si triomphant à la chambre : « Allons , messieurs , des
objections à force, des objections comme s'il en pleuvait; nous sommes
là , nous vous en rendrons bon compte. »
Reste encore à vicier la grande affaire des forts isolés ou de l'enceinte
continue. Nous en aurions probablement le cœur net à l'heure qu'il est ,
si une grippe officieuse n'avait coupé la voix à M. le maréchal Soult. La
question s'est considérablement éclaircie aux yeux de tous ceux qui veu-
lent voir , depuis la découverte du projet bénin présenté dans le temps par
M. de Clermont-Tonnerre à son auguste maître le roi Charles X. Alors,
comme aujourd'hui , si l'exécution de ce triangle de feu qui devait enfer-
mer Paris, eût été résolue, nous n'eussions pas manqué de protestations
hypocrites, de beaux discours sur l'invasion étrangère, et de citations des
paroles de Napoléon à Saiute-Ilélène. Mais il est douteux qu'un ministre
d'alors se fût permis de commencer les travaux sans l'autorisation des
chambres , comme le fait en ce moment M. le ministre de la guerre , qui
en agit avec la législature comme il faisait jadis avec ses soldats en
campagne. Sous ce rapport, il sera curieux de voir comment nos députés
accueilleront cette façon cavalière de procéder.
La conclusion du drame de Blaye n'a surpris personne; depuis long-
temps elle était annoncée. Mais qui jamais eût attendu de M. Thiers,
malgré son amour bien connu du paradoxe et son imperturbable aplomb,
l'incroyable profession de principes qu'il a faite à cette occasion à la tri-
bune ? Tenons-nous désormais pour avertis que, ministériellement parlant,
le gouvernement représentatif consiste à agir, n'importe de quelle ma-
nière , et à venir proclamer hautement qu'on a agi. Voilà qui simplifie sin-
gulièrement les rouages de la machine gouvernementale , et M. Thiers se
trouve être tout naturellement un grand ministre. Rare découverte ré-
servée à celte quinzaine! A tout prendre, mieux vaut encore cette fran-
chise insolite de langage, que l'éloquence redondante et filandreuse dans
laquelle M. Barthe entortille sa pensée, en tout semblable à celle de son
collègue. Du moins nous savons à quoi nous en tenir. Voilà donc madame
la comtesse de Luchcsi-Palli rendue à la liberté : celte carrière chevale-
resque, si malheureusement interrompue par un accident de boudoir, esl
enfin terminée; qu'elle aborde en paix aux lians rivages de la Sicile, la
(jiM REVWË DES DEUX MONDES.
femme dont les faiblesses ont si bien secondé les projets de ses ennemis,
la princesse si ridiculement servie par les siens. Que pour son repos et le
nôtre, elle cesse de nouvelles tentatives! A ce prix, la France oubliera
ses tristes essais de guerre civile; comme à la femme de l'Evangile, il lui
sera beaucoup pardonné , car elle a beaucoup aimé.
Je suis seulement inquiet de M. le comte de Luchesi-Palli. Où est-il ?
Que fait-il? Quelqu'un peut-il me faire l'amitié de m'en donner des nou-
velles? On dit qu'on l'a vu dernièrement sur je ne sais quelle route de
la Hollande, se dérobant, tout bonteux, aux complimens d'un corps di-
plomatique qui s'apprêtait à le féliciter de son alliance avec le sang des
rois. Pourquoi rougir d'une si haute fortune? Ferait-elle, par hasard,
lâche à l'écusson de sa noble race?
A la mise en liberté de la prisonnière de Blaye , se rattachent le rapide
voyage à Prague et le retour non moins subit de M. de Chateaubriand à
Paris. Il y a réellement quelque chose de fantastique dans la personne de
M. de Chateaubriand. Aujourd'hui, vous le voyez se promenant rêveur
dans quelque allée solitaire du Luxembourg ; demain, vous apprenez qu'il
est à Genève , à Vérone, à Prague, je ne sais où , au bout du monde. Puis
le jour suivant , vous le retrouvez dans son ermitage de la rue d'Enfer. Je
comparerais volontiers le noble pèlerin à ces pièces d'artifices , vulgaire-
ment nommées dragons, que vous voyez, dans les fêtes publiques, partir
et revenir à vous avec la rapidité de l'éclair. Et pourquoi tant de courses,
de soins et de fatigues , qui commencent à aller mal aux cheveux blancs
de René? Pour servir des ingrats qui viennent à lui au jour de l'infortune,
et qui l'abreuveraient de dégoûts le lendemain du triomphe. Il le sait
mieux que personne , mais n'en continue pas moins d'obéir à la destinée
qu'il s'est faite. Heureusement pour lui , le jour des ingratitudes ne vien-
dra pas , malgré tous ses efforts. Au dire de quelques-uns , le but du voyage
de M. de Chateaubriand à Prague était un accommodement entre la fa-
mille offensée de l'ex-duchesse de Berry et cette dernière; selon d'autres,
d'offrir ses services pour l'éducation du jeune prétendant.
— Les jaquettes et les barbes saint-simoniennes se font rares à Paris
depuis assez long-temps ; l'Orient est devenu le théâtre des extravagances
de la secte; et il faut le dire à notre honte, les Orientaux se montrent
plus raisonnables à l'égard des nouveaux apôtres que les populations de
certaines parties de la France qui en sont encore au douzième siècle.
Tandis qu'à Constantinople les graves musulmans ne se sont émus qu'en
voyant ces messieurs se jeter en pleine rue aux pieds de leurs femmes , et
qu'à Alexandrie on s'est contenté de rire de leur étrange costume; à Mai-
REVUE. — CHRONIQUE. G9o
seille, et ailleurs, une stupide et sanguinaire populace poursuit avec des
cris de mort ces hommes inoffensifs après tout , et dont la folie prolongée
ne devrait inspirer que la pitié. Riez tant qu'il vous plaira de la femme
libre et de ceux qui cherchent ce rare trésor; mais ne rendez pas la chose
tragique en les assommant.
C'était , au reste , très-mal aux enfans du père suprême de ne chercher
la femme libre que dans l'ancien monde; le nouveau pouvait, à bon droit,
se plaindre de la préférence et réclamer en faveur de ses femmes. Sa
plainte a été prévenue; j'ai sous les yeux deux circulaires, l'une intitulée :
Adieux à l'ancien monde ; l'autre : Salut au nouveaau monde, par les-
quelles M. Charles Duguet, chevalier de la mère , croyant à l'égalité des
sexes , des races et des mondes, annonce qu'il va partir pour révéler l'A-
mérique aux Américains. « Nouveau Colomb , nomade prolétaire , sur les
lianes du désert et sur la grève des mers, à côté du sien il inscrira le nom
de ses frères. Puis , dans un an , peut-être , il reviendra leur dire les échos
des savannes mêlés aux bruits de l'Océan. »
Un an ! c'est bien peu pour une si rude besogne ; les Américains sont
aussi endurcis que pas un d'entre nous. Voici la raison sur laquelle se
fonde M. Charles Duguet pour croire qu'il trouvera la messie en Amé-
rique :
« Le père jetant à ses fils en lambeaux la vieille Europe , la vieille Asie,
la vieille Afrique , n'a pas eu de voix pour l'Amérique. Notre père n'osant
porter son envahissante main sur l'Amérique, le nouveau monde est donc
le monde de la mère. »
Il est évident que si le père s'est adjugé modestement l'ancien monde
tout entier , ce qui est un peu le partage du lion, il ne reste plus à la mère
que le nouveeu, à moins, pourtant , qu'elle n'ait établi son séjour dans
l'Océanie , qui , de l'avis unanime des géographes , forme un monde à
part. C'est à quoi malheureusement M. Charles Duguet n'a pas songé. Il
semble néanmoins douter un instant du succès de sa mission , mais il a
une consolation toute prête :
« Sans rencontrer la mère , on peut toucher sur son passage de hautes
et nobles femmes. Je compte beaucoup sur l'Espagnole à l'œil chaud
dans Lima. »
A la bonne heure. Que M. Charles Duguet apprenne seulement que si
l'Espagnole dans Lima a l'œil très chaud, ce qui est vrai, et sans préju-
dice du reste, elle a en revanche l'ouïe très dure, et ne s'émeut qu'au son
de certain métal dont je l'engage à faire une ample provision, s'il veut
que son apostolat ait quelques succès auprès d'elle.
096 REVUE DES DEUX MONDES.
— L'espèce de curiosité maladive et puérile qui s'attache aux moindres
actions des hommes célèbres , dernier et souvent maladroit hommage que
leur rend le monde quand ils ne sont plus , continue de poursuivre By-
ron. Ce que les gens à album, les touristes, les chercheurs de menus
détails ont déjà publié sur sa personne , fermerait de nombreux volumes
qui , tous , ont été lus avec avidité par le public. L'ouvrage que vient de
donner lady Blessington, sous le titre de Conversations de Byron, n'obtient
pas un moindre scucès ; mais , comme ceux qui l'ont précédé , il ne contri-
buera pas à faire aimer celui qui en est le héros. Pour ma part, je sais peu
de gré aux révélateurs indiscrets qui viennent m'enlever mes illusions sur
un grand nom. Je fais toutefois une distinction. Lorsque le poète, en se
révélant au monde , ne substitue pas au nom qu'il a reçu du hasard , un
autre nom plus glorieux que lui décerne l'opinion publique, lorsqu'en lui
l'écrivain et l'homme privé se laissent séparer sans peine , libre à vous de
nous initier aux petites passions et aux faiblesses du dernier; mais quand
le poète s'est fait type, quand il n'apparaît à la pensée que sous une forme
par lui conquise dans les domaines de la fantaisie, quand, en un mot, il
est Childe-Harold , René ou Obermann, qu'avons-nous à faire de connaître
les détails de sa vie matérielle , et jusqu'à quel point il était semblable à la
foule?
Au reste , pour ce qui concerne Byron , il y a là-dedans une sorte de ré-
tribution. Il était juste que celui qui a détruit tant d'illusions nécessaires,
flétri tant d'ames qui ne demandaient qu'à vivre , souillé , autant qu'il était
en lui, tout ce qu'il y a d'un peu beau dans la vie, fût, à son tour, jugé
dans sa nudité, et que le dégoût qu'inspire la lecture de ses poèmes pour
toutes les choses d'ici-bas retombât sur lui-même. Ce que n'eussent pas
fait les critiques les plus violentes, ceux-là le font naturellement, et peut-
être sans s'en douter, qui exhument jusqu'aux moindres particularités de
sa vie. L'effet que produit sur moi le récit de lady Blessington est de cette
nature , bien que certainement telle n'ait pas été son intention. Pendant
un séjour de trois mois à Gènes, lady Blessington a vu familièrement chaque
jour, et même plusieurs fois par jour, son illustre compatriote ; elle a été
à même de l'observer à loisir, et bien qu'elle avoue n'avoir pu pénétrer
dans les dernières profondeurs de cette ame exceptionnelle et mystérieuse,
son livre n'en est pas moins une des études les plus complètes qui aient
été faites sur cette anomalie morale. Ce qu'il y avait de difficile n'était
pas d'obtenir une part dans les confidences de Byron : on sait qu'il se li-
vrait au premier venu avec un laissez-aller sans pudeur, impardonnable
même dans l'homme le plus bas placé. Mais il fallait savoir saisir, dans ces
épanchemens déréglés, ce qui était spontané et vraiment senti, de ce qui
REVUE. — CHRONIQUE. 097
n'était que sarcasme, ironie amère, et souvent forfanterie cynique. Une
femme seule était capable de cette tâche délicate , pourvu cependant qu'elle
ne fût ni la mère , ni la sœur, ni la femme , ni la maîtresse de Byron , ainsi
qu'il le disait lui-même. Cest en contredisant avec finesse, en provo-
quant sa mauvaise humeur, que lady Blessington parvenait à découvrir
la vérité; elle pouvait deviner quand elle avait mis le doigt sur la plaie,
à l'explosion subite qui suivait l'attouchement de la blessure secrète.
Byron alors s'éloignait d'elle et boudait , mais il revenait bientôt, soit qu'au
fond il se rendit justice , soit qu'il pardonnât tout à la main qui l'avait
offensé. Or, malgré l'admiration sincère et la sympathie de lady Blessing-
lon pour le grand poète , que résulte-t-il de tout ce qu'elle nous apprend
de ses senlimens intimes et. de son véritable caractère? A mon sens, je le
confesse , le tableau de l'alliance déplorable des plus rares facultés avec
mille travers que ne peut faire excuser le génie; et, je le répète, qu'a-
vions-nous à faire de ces révélations? Est-ce bien là Childe-Harold , ce
Childe-Harold « dont les p usées n'avaient rien de commun avec celles
des autres mortels, » que cet homme vaniteux, emporté, déchirant ses
ennemis sans retenue, tour à tour avare et prodigue , impie et supersti-
tieux , affectant le mépris de l'opinion , et susceptible à l'extrême , orgueil-
leux de sa naissance et ravalant le génie qui lui vaudra l'immortalité?
car voilà Byron, tel que lady Blessington nous le fait connaître, et l'on
n'accusera pas le portrait d'infidélité. Il n'y a pas jusqu'à ses prétentions
au dandysme qui ne fassent naufrage avec le reste. Toute sa personne
avait quelque chose d'extraordinairement noble et distingué, nous dit
lady Blessington, mais sa mise était ridicule; ses habits paraissaient avoir
été achetés tout faits; le même mauvais goût se faisait remarquer dans son
ameublement , ses équipages. N'est-ce pas le cas de s'écrier avec elle :
Pauvre Byron ! pauvre Byron !
Combien est plus digne de respects et de sympathies ce fils de la Po-
logne , cet Adam Mickiewicz , qui console et soutient ses compatriotes dans
l'exil, en leur montrant dans l'avenir leur patrie ressuscitée et la vraie
liberté triomphant dans l'Europe entière! On ne peut lire sans émotion
ce Livre des Pèlerins iwlonais, dont M.-Ch. de Montalembert vient de
publier une traduction, précédée d'une préface où respire toute l'indépen-
dance de l'école catholique dans les rangs de laquelle il a combattu. A
ceux qui adorent la force brute et ses œuvres , il est inutile île recomman-
der la lecture de ce petit ouvrage, écrit tout entier en langage biblique :
il est fait pour les âmes qui croient à d'autres puissances. Elles sauront
comprendre ces simples et belles paroles :
« Votre pèlerinage est devenu la pierre de touche des princes et des
(il)8 REVUE DES DEUX MONDES.
docteurs de ce monde; car, dans voire pèlerinage, n'avez- vous pas reçu
plus de secours des mendians que des princes? Et dans vos combats, et
dans vos prisons, et dans votre pauvreté, n'avez-vous pas trouvé plus de
nourriture clans une prière que dans toute la science des Voltaire et des
Hegel, laquelle est comme du poison, et plus que dans toute la science
des Cousin et des Guizot, lesquels sont comme des moulins vides?
« Je vous le dis, en vérité, que toute l'Europe apprendra de vous qui
sont ceux qu'elle doit appeler puissans et sages; car maintenant, en Eu-
rope , le pouvoir est un opprobre , et la science une folie. ,
« Mais s'il y en a parmi vous qui disent : Nous voilà sans autres armes
(pie le bâton de pèlerin , comment pourrons-nous changer l'ordre établi
dans les nations grandes et puissantes ?
« Ceux qui parlent ainsi doivent se rappeler que l'empire romain était
grand comme le monde , et que l'empereur romain était puissant comme
tous les rois d'aujourd'hui pris ensemble.
« Et voilà que le Christ envoya contre l'empereur douze hommes sim-
ples; mais, comme ces hommes avaient l'esprit saint , l'esprit de sacrifice,
ils vainquirent l'empereur.
« Et s'il y en a parmi vous qui disent : Nous ne sommes que des soldats
illétrés; comment pourrons-nous vaincre par notre parole les sages des
nations les plus éclairées et les plus civilisées?
« Ceux qui parlent ainsi doivent se rappeler que les sages d'Athènes
passaient pour être les plus éclairés et les plus civilisés du monde , et
qu'ils n'en furent pas moins vaincus par la parole des apôtres ; car les
apôtres ayant prêché au nom de Dieu et de la liberté , le peuple aban-
donna les sages et vint aux apôtres. »
TABLE
DES MATIÈRES DU TROISIÈME VOLUME.
(deuxième série.)
ALFRED DE MUSSET. — André del Sarto. S
A. BRIZEUX. — Fragmens de Voyages. — Venise. 54
FR. DE CORCELLE. — Économie politique. — De l'impôt pro-
gressif. 65
GUSTAVE PLANCHE. — Salon de 4855, IIIe article. 88
Chronique de la quinzaine. 98
A. HUGO. — Souvenirs sur Joseph Napoléon, 2e partie. III
ANTONI DESCHAMPS. — Études sur l'Italie. 140
A. BARCHOU DE PENHOEN. — Schelling. — II. — Esquisses
de la philosophie de l'histoire. 151
GUSTAVE PLANCHE. — Salon de 1855, dernier article. 182
ROULIN. — Mélanges de sciences et d'histoire naturelle. 195
Chronique de la quinzaine. 215
HENRI BLAZE. — Histoire et philosophie de l'art. — I. — Bee-
thoven. 224
700 TABLE DES MATIÈRES.
E. CHEVREUL. — Lettre à M. Ampère sur mie certaine classe
de mouvemens musculaires. 249
EDOUARD WILLER. — Béata, conte. 258
ALEX. DUMAS. — Impressions de Voyages. — IV. — Le Mont
Saint-Bernard. 287
Chronique de la quinzaine. 510
F. DE LA MENN AIS. — Histoire des anciens peuples italiens. 526
ALFRED DE MUSSET. — Les Caprices de Marianne. 545
L. VIARDOT. — Essai sur l'histoire du théâtre espagnol. 587
GEORGE SAND. — Lélia. 424
Chronique de la quinzaine. 457
J.-J. AMPÈRE. — Histoire des lois par les mœurs. — I. — L'O-
rient et la Grèce. 452
GUSTAVE PLANCHE. — Littérature dramatique. — Les Enfans
d'Edouard , de M. Casimir Delavigne. 492
ALFRED DE VIGNY. — Quitte pour la peur, proverhe. 504
ROULIN. — Mélanges de sciences et d'histoire naturelle. 555
VICTOR JACQUEMONT. — Voyage dans l'Inde. 552
Chronique de la quinzaine. 502
ALFRED DUVAUCEL. — Lettres familières sur l'Inde. — Ire
partie. 569
A. BARCHOU DE PENHOEN. — Le Choléra, fragment philoso-
phique. 600
J.-J. AMPÈRE. — Histoire des lois par les mœurs. — II. — Rome. 627
GEORGE SAND. — Obermann , de Sénancour. 645
Mm<- AUGUSTIN THIERRY. — Philippe de Morvelle. 659
Chronique de la quinzaine. 692
LV DE LA TAULE.
* WH
20
ser.2
t. 2
Revue des deux mondes
PLEASE DO NOT REMOVE
CARDS OR SLIPS FROM THIS POCKET
UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY
~\
if'' *wà ■
w
stfré
*\4
■
■•«•T <
i Di
V
>• /
■i
t-
"S'
r
i
1 ^*W *S
9
4
'%#&>•*.,
%
#
:*
Y
t ï
* - .
""*- ♦««*"
**;«
%
l'«*
*■-»
J
m
■
1 V*
i**1